_De celui qui les gestes descrit, et de la manière du vivre des anciens
reps de France_.
[218]Or dit doncques Eginaus chapellain[219] et nourri ou palais mon
seigneur le victorieux prince et le très-renommé empereur, ay proposé à
descripre ses meurs et sa vie, à l'aide de notre Seigneur, au plus
briesvement que je pourrai, et [220]meismement ceulx qu'il fist, puis que
il vint à terre tenir et qu'il eut receu son royaume. Car ceus ne sont pas
en mémoire que il fist au temps de s'enfance en Espagne entour Gallafre, le
roy de Tollete.[221] Si est profitable chose de retenir par escripture les
victoires et les fais de si grant prince, pour ce que son nom et sa
renommée ne soient mis en oubli; si que les roys et les princes crestiens
puissent prendre exemple à sa vie et sa conversation. Griefve chose seroit
à laisser cette œuvre par mon deffault et par ma négligence, quant je
savoie que nul ne le savoit plus certainement de moy qui présent y avoie
esté et veu de mes propres yeulx, et pensay que nul autre de moy ne les
avoit escriptes[222]. Une autre cause raisonnable m'esmeut qui bien me doit
souffire toute seule à ce que je soye tenu à descripre sa vie, c'est que il
me nourrit. Et la très-grant amour que il avoit tousjours à moy et je à luy
et à tous ses enfans, puis celle heure que je me commençay premièrement à
converser en son palais, me contraint et lie à ce que je monstre par œuvres
après sa mort la bonne volenté que j'eus en luy quant il vivoit; et je
seroie noté et coupable d'ingratitude sé je ne me recognoissoie[223] aux
honneurs et aux bénéfices qu'il m'a fais en sa vie.
Note 218: Ce premier alinéa est extrait du Prologue de la vie de
Charlemagne par Eginhard. Le titre de tout l'ouvrage, tel que Dom
Bouquet l'a donné dans le cinquième volume des Historiens de France,
p. 88, est: _Vita et conversatio gloriosissimi imperatoris Karoli
regis Magni atque invictissimi augusti_. On verra que notre
traducteur n'a pas seulement suivi dans ce premier livre le texte
d'Eginhard; il a fréquemment recouru pour le compléter aux Annales
également attribuées, avec assez de raison, au même Eginhard; il a de
plus compulsé Sigebert et plusieurs autres autorités que nous aurons
soin d'indiquer en leur place.
Note 219: _Chapellain_. Eginhard ne dit pas cela, mais seulement:
_Domini et nutritoris mei._
Note 220: _Meismement_. Surtout.
Note 221: Cette parenthèse est le fait de notre traducteur, ou du
moins elle étend le texte du quatrième paragraphe d'Eginhard, ainsi
conçu: «De cujus nativitate atque infantiâ vel etiam pueritiâ, quia
neque scriptis usquam aliquid declaratum est, nec quisquam modo
superesse invenitur, qui horum se dicat habere notitiam, scribere
ineptum judicans,» etc. Mais les chanteurs et les poètes s'emparèrent
plus tard de cette partie oubliée de la vie de Charlemagne. Nous
avons conservé plusieurs chansons de geste des XIIème et XIIème
siècles, dans lesquels on voit Charlemagne obligé de quitter la
France par la trahison des grands du royaume ou des bâtards de Pepin;
se réfugier en Espagne, prendre service auprès du roi Galafre de
Tolède, épouser la fille de ce prince et revenir enfin conquérir ce
royaume. C'est à ces fables, regardées comme presque authentiques,
que notre traducteur fait ici allusion dans cette parenthèse.
Note 222: _Et pensay que_. La latin porte: _Et ne pouvois être assuré
que_. «Liquidè scire non potui.»
Note 223: _Sé je ne me recongnoissoie_. C'est-à-dire: _si je ne
témoignois pas ma reconnoissance_. «Si tot beneficiorum immemor....»
(Cy endroit nous convient aucunes choses toucher briefment qui devant ont
esté dictes, pour plus plainement descendre à nostre matière.) [224]La
génération des Mérovées de laquelle les François souloient prendre leurs
rois, dura jusques au temps d'un roy qui eut nom Childérich, qui par le
commandement le pape Estienne fu déposé et tondu en une abaïe, à ce temps
que Pepin, qui puis fu roy, estoit encore maistre du palais. Si sembloit
bien que la lignie estoit jà faillie en lui-mesme, car ce roy n'estoit de
nulle vigueur né digne de louenge nulle; sans nul pouvoir portoit nom de
roy tant seulement.
Note 224: _Eginh. vita Car. Mag. I_.
Le prévost du palais, qui estoit lors appelle le greigneur seigneur de la
maison[225], avoit en sa main le pouvoir et la richesse du royaume; au roy
suffisoit le nom tant seulement. En la chaiere séoit, la barbe sur le pis
et les cheveux espars sur les espaules, et monstroit par dehors semblant de
seigneurie. Les messages qui de diverses parties venoient à court oyoit-il,
et leur donnoit telle response connue on lui enseignoit ou commandoit,
ainsi comme sé ce fust de son auctorité. Le comte du palais lui
admenistroit ses dépens comme il cuidoit bien faire. Riens propre n'avoit
fors une petite villète de petite apparence et un manoir où il séjournoit
toujours yver et esté, et avoit aucunes villes où il avoit rentes, pour
tenir aucuns sergens, pour lui admenistrer ce qu'il convenoit. S'il alloit
en aucun lieu pour aucune aventure, il se faisoit charier à un chariot de
beufs ou à bugles aussi[226], comme un païsant. Ainsi alloit au palais, ou
à la commune assemblée du peuple qui une fois l'an estoit faite pour le
commun proufit du royaume. Après repairoit là en sa maison toute l'année.
Et le quens du palais procuroit de toutes les besoingnes du royaume et
loing et près.
Note 225: _De la maison_. «Palatii præfectos, qui majores-domus
dicebantur.» Notre traduction vaut mieux que celle de M. Guizot: «Les
préfets du palais qu'on appeloit _maires du palais_.»
Note 226: _Ou à bugles aussi_. C'est un contre-sens; il failloit:
_Par un bouvier_. «Bubulco, rustico more, agente.»
[227]En tel estat estoit le roy Childérich au jour qu'il fu desposé, et le
prince Pepin père Charlemaines tenoit la seigneurie du palais ainsi comme
par héritage. Car son ayeul Pepin-le-Brief[228] et son père Charles-Martel,
l'avoient ainsi tenue devant; et avoit-il toute France délivrée des
Sarrasins et des mescréans par deux batailles, dont l'une fu faitte en
Acquitaine, et l'autre fu faitte en Nerbonnoys sur le fleuve de Biere[229].
En si très-grant plenté Sarrazins estoient venus des contrées d'Espaigne
qu'il en occist en une bataille quatre cent et vint et cinq mille. Et ceulx
qui s'en eschappèrent par fuite s'enfuirent arrière en Espaigne sans
espérance de retour. La seigneurie du palais qui de son père lui estoit
descendue admenistroit noblement le prince Pepin. Cet honneur souloit estre
donné anciennement aux personnes les plus nobles du royaume et aux plus
puissans du lignage. Cette seigneurie tint Pepin de son ayeul et de son
père et de son ainsné frère Charlemaines soubs le roi Childérich, à la paix
et la concorde de tout le royaume; car Charlemaines se rendit pou après
qu'il eut régné en une abaïe qu'il eut fondée à Rome, en un lieu qui a nom
Monsorat; en l'onneur de saint Sylvestre la fonda, pour ce qu'il se
tapissoit en ce lieu au temps de persécution. Charlemaines guerpit puis ce
lieu et se mist en l'abaïe de Mont-Cassin, pour ce que les gens et les
nobles de France qui là aloient le visitoient trop souvent.
Note 227: _Eginh. vit. C. M_.--II.
Note 228: _Pepin-le-Brief_. On se rappelle que nos chroniques
désignent toujours ainsi _Pepin d'Heristal_, et non pas le fils de
Charles Martel.
Note 229: _Biere_. «Birra fluvius.» C'est la _Berre_, rivière qui
coule à trois lieues de Narbonne. La phrase suivante n'est pas
traduite d'Eginhard.
[230]A l'apostole qui lors estoit, demanda le prince Pepin, lequel devoit
estre roi de France ou cil qui de rien ne servoit, fors de séjourner, né
nulle cure n'avoit des besoignes du royaume, ou cil qui toute avoit la cure
et près et loing, et par qui le royaume estoit tout gouverné. Et le pape
lui remanda que cil devoit estre roy qui du tout avoit le pouvoir et la
cure du royaume. Et dont lui conferma l'onction et la couronne du royaume
et si fu roy en telle manière[231].
Note 230: Cet alinéa est traduit des Annales d'Eginhard, A° 750.
Note 231: Dans l'admirable exemplaire de nos chroniques, fait pour
Charles V, il est remarquable qu'on a raturé les premiers mots de
cette phrase pour y substituer: _Par les barons de France fut esleu
et ainsi, etc_. Cette correction est du même siècle que le corps de
l'écriture.
Après le décès du roy Pepin régnèrent ses deux fils Charles et
Charlemaines, et départirent le royaume en telle manière que chascun régna
en sa partie.