_Comment le duc Gaiffier fut occis, et de la mort le roy Pepin_.
[195]En toutes manières désiroit le roy Pepin que la guerre qu'il avoit
commenciée envers Gaiffier le duc d'Acquitaine feust à la fin menée. Ses
osts assembla et entra à grant force en sa terre. Grant partie du temps
d'esté despendit en ostoier; la cité de Bourges prist et le chastel de
Touars. A tant retourna en France. En une ville qui a nom Gentilli[196]
yverna et célébra la solennité de Noël et de Pasques.
Note 195: _Eginhardi Annales. A° 762_.
Note 196: C'est le village de _Gentilly_, aujourd'hui distant d'une
lieue des barrières de Paris.
[197]En ce point se combatirent contre ses gens Chilpingue le conte
d'Auvergne et Amigue le conte de Poitiers; mais il[198] et moult de leurs
gens furent occis.
Note 197: _Sigeberti Chronicon. A° 765_.
Note 198: _Il_. Eux.
[199]Quant la nouvelle saison fut revenue, que l'on put ostoier, le roy
assembla général parlement de ses barons en la cité de Nevers. Après le
parlement, assembla ses osts de toutes parts et entra en Acquitaine; toute
la terre cercha jusques à la cité de Caors, en dégastant tout le païs
devant luy par fer et par feu, et quanqu'il trouvoit devant ses
forteresses; par la cité de Limoges retourna en France sain et sauf, luy et
tout son ost. De cel ost se despartit Thassille le duc de Bavière, et faint
qu'il estoit malade; en son païs retourna, et se départit de l'aliance et
de l'ommage du roy, et proposa que jamais en la court ne revendroit. Le roy
départit son ost et séjourna cel yver en une ville qui estoit nommée
Longlaire[200]: là, célébra la solennité de Noël et de Pasques.
Note 199: _Eginh. Annal. A° 763_.
Note 200: _Longlaire_, ou _Longulaire_; aujourd'hui _Glare_.
Incidence.--En celle année fu l'yver si aspre et si fort, que on ne
recordoit pas que nul eust oncques veu si grant né si cruel.
[201]Le roy avoit deux divers propos pour deux diverses guerres qu'il avoit
entre mains. Celle d'Acquitaine qui si long-temps avoit duré et une autre
nouvelle contre le duc Thassille de Bavière qui son hommage avoit brisié et
s'estoit départi de sa féauté. Grant parlement assembla de ses barons en
une cité qui avoit nom Garmacie[202]. Toute celle année se tint en son
royaume sans ostoier. En la ville de Carisi célébra la solennité de Noël et
de Pasques. Éclipse de souleil fut en cel an en la première nonne de may,
entour l'eure de midi[203]. De tout cel an ne se mut le roy de son royaume
né pour la guerre de Bavière né pour celle d'Acquitaine qui encore n'estoit
finée: mais après tint général parlement à Atigni, et célébra la solennité
de Noël et de Pasques à Ais-la-Chapelle, à grant compaignie de ses barons.
Note 201: _Eginh. Annal. A° 764_.
Note 202: _Garmacie_. Latin: _Wormacia_. Aujourd'hui _Worms_.
Note 203: _Eginh. Annal. A° 765_.
[204]Quant la nouvelle saison revint, le roy tint général parlement en la
cité d'Orléans, pour recommencier la guerre contre le duc Gaiffier; son ost
assembla et entra en Acquitaine; le chastel d'Argent[205] referma que le
duc Gaiffier avoit abatu: ce chastel et aucunes cités avoit abatues et
craventées jusqu'à terre, pour ce qu'il pensoit bien qu'il ne pourroit
longuement durer contre la force du roy. En la cité de Bourges mist le roy
garnison. A tant retourna en France; la solennité de Noël célébra en une
ville qui a nom Saumonci, et la solennité de Pasques à Gentilli.
Note 204: _Eginh. Annal. A° 766_.
Note 205: _Argent_. Plus tard Argenton.
[206]En celle année fu fait question entre l'Églyse d'Orient et celle
d'Occident, c'est-à-dire entre les Griecs et les Latins, de la sainte
Trinité et des ymages des Sains. Pour celle question déterminer assembla le
roy grant conseil des prélas en la ville de Gentilli. Quant ce conseil fut
finé, après Noël, le roy esmut son ost et entra en Acquitaine; par la cité
de Narbonne s'en ala, et puis par Thoulouse; Ale le blanc et Gaieste prist,
et toutes les contrées mist à sa seigneurie, puis retourna par Vienne: là
célébra la solennité de Pasques. Tant ostoia à mont et à val, que la saison
fu jà oncques passée; son ost qui trop estoit travaillé fist un peu de
temps séjourner, puis mut au mois d'aoust, pour faire le demourant de la
guerre d'Acquitaine. Par Bourges retourna et fist parlement de ses barons;
puis mut et ala outre le fleuve de Gironde. Tout le païs d'entour Limoges
destruist par feu et par occision. Maint chastel et maintes forteresces
prist. Tout Agenois, tout Angoulesme, tout Pierregort mist en sa subjection
et prit tous ses ennemis qui se deffendoient en fosses et en
cisternes[207]. Et si prisrent ses gens Remistaine frère le duc Gaiffier et
oncle le duc Heudon, qui de son neveu s'en estoit à lui fui, et puis de lui
à Gaiffier. Pendre le fit à un gibet quant il eut sa trahison apperçeue.
[208]Lors retourna le roy de France en son royaume, et départit ses osts
pour le temps de yver qui approchoit. En la cité de Bourges se tint et y
célébra la solennité de Noël. Là vint à luy ung message qui luy nonça la
mort de l'apostole Estienne[209].
Note 206: _Eginh. Annal. A° 767_.
Note 207: _Sigiberti Chronicon. A° 766_, d'après le continuateur de
Fredegaire. Eginhard dit simplement que Remistain fut pris.
Note 208: _Eginh. Annal. A° 767_.
Note 209: _Estienne_. Cette faute de copiste se retrouve dans tous
les manuscrits. C'est _Paul_ qu'il falloit écrire, avec Eginhard.
[210]En ce meisme lieu, luy vindrent les messages Amurmoine le roy
d'Espaigne. Présens luy aportèrent de par leur seigneur qui luy mandoit
amour et aliances.
Note 210: _Sigibert Chronico. A° 766_. Cet écrivain écrit
_Amyrnomon_, et continuateur de Fredegaire _Amormuni_.
[211]Au nouvel temps que le roy vit bien que la saison fust convenable pour
ostoier, il assembla son ost de toutes pars pour mener à fin la guerre
d'Acquitaine. Droit vers la cité de Xaintes s'achemina; mais avant qu'il
parvenist là, fu prise la mère le duc Gaiffier, sa sereur et ses niesces,
et amenées devant le roy: en grant debonnaireté les receut et commanda
qu'elles feussent honnourablement gardées. Puis mut pour passer oultre le
fleuve de Gironde. Là li revint au devant ung chevalier qui Érovique[212]
avoit nom. Si se rendit à luy et une autre des seurs au duc Gaiffier. Puis
que le roy eut ainsi sa volonté faite par toute Acquitaine, il retourna à
ung chastel qui a nom Cels[213] pour célébrer la solennité de Pasques.
Note 211: _Eginh. Annal. A° 768_.
Note 212: _Erovique_. Latin: _Eberwicus_, ou _Ebrovicus_.
Note 213: _Cels_, ou _Sels_, château situé sur les bords de la Loire.
Quant la feste fu passée, il prit sa femme la royne Berthe et toute sa
mesnie et s'en ala à la cité de Xaintes: ilec la laissa et mut moult
hastivement après le duc Gaiffier; né oncques puis ne voult retourner
jusques à tant qu'il fust occis.
[214]L'istoire ne parle pas de la manière de sa mort: mais aucunes
croniques disent ci-endroit qu'il fu occis de sa gent meisme, pour ce que
ils cuidoient acquerre la grâce le roy. Occis fu en Pierregortois. Le roy
prist un aournement d'or et de pierres précieuses que il mettoit en ses
bras aux festes solempneles que on appelle encore les bous[215] Gaiffier;
et les fist pendre en signe de victoire en l'églyse Saint-Denis de France,
devers le maistre-autel, qui encore y sont. Mais ils pendent maintenant
desoubs les bras du crucefis d'or.
Note 214: _L'istoire_, c'est-à-dire les Annales d'Eginhard et sa vie
de Charlemagne. On peut considérer la fin de cet alinéa comme une
parenthèse de notre traducteur; elle prouve le soin qu'il mettoit à
exposer tous les faits transmis. Les _Aucunes chroniques_ sont celles
du continuateur de Fredegaire, les Annales des Francs, publiées par
Lambecius dans son admirable _Bibliotheca Cæsarea Vindobona_, et
enfin la Chronique de Sigebert. J'ignore le premier auteur de
l'histoire des _pendants_ donnés à l'abbaye de Saint-Denis. C'étoit
sans doute une tradition conservée dans les archives de l'abbaye, et
sur laquelle on peut en croire notre moine traducteur.
Note 215: _Les bous_. Les pendants.
[216]Quant le duc Gaiffier fu occis et le roy eut sa guerre affinée, il
retourna en la cité de Xaintes. En tant comme il demoura là, une enfermeté
le prist. Mais avant qu'il agrevast plus, il se fist porter en la cité de
Tours. Là fit ses oroisons devant le corps monseigneur saint Martin de
Tours; après se fist porter à Paris. D'ilec en avant le prist la maladie si
fort à engreger qu'il ne vesquit puis sé petit non. De ce siècle trespassa
en l'uitième calende d'octobre, au quinziesme an de son règne, en l'an de
l'Incarnacion sept cens soixante-huit, et fut mis en sépulture en l'églyse
monseigneur Saint-Denis en France. (A dens fu concilié au sarqueus, une
croix dessous la face et le chief tourné devers Orient. Si dient aucuns
qu'il voult ainsi estre ensépulturé, pour le pechié de son père qui les
dismes avoit tollues aus églyses)[217].