ANNEES: 755/759.

_Comment le roy Pepin et tout son ost entra en Lombardie et desconfist les

Lombars_.

[180]Le roy Pepin envoia ses osts et assembla, quant la nouvelle saison fut

venue, pour entrer en Lombardie, et requerre la droiture saint Père envers

le roy des Lombars[181], à la requeste le devant dit apostole Estienne. Les

Lombars rassemblèrent tous leurs efforts pour contrester au roy et aux

François et pour deffendre l'entrée de Lombardie. Au devant leur vindrent à

l'entrée des montaignes, et leur rendirent forte bataille, mais toutes

voies furent-ils desconfis et s'enfuirent. Et les osts des François

passèrent oultre assés légièrement, tout fust le passage grief[182].

Note 180: _Eginh. Annal. A° 755_.

Note 181: _La droiture_, etc. Et soutenir les droits de saint Pierre

contre le roi des Lombards.

Note 182: _Tout fust_. Bien que fust, etc.

Quant ils eurent les montaignes passées et ils furent ès plains de

Lombardie, le roy Aistulphe et ses Lombars ne les osèrent atendre en

bataille, ains se mistrent en la cité de Pavie et furent dedens assis: né

le roy Pepin ne se voult lever du siège jusques à tant que le roy Aistulphe

lui eut donné feauté et juré et donné quarante ostages que il rendroit son

droit à l'Églyse de Rome. Quant la besoigne fut ainsi conformée par

serement et asseurée par ostages, le roy retourna en France; l'apostole

fist conduire à Rome à grant compaignie de François. Charlemaines, le frère

au roy, qui moine estoit, estoit venu en France pour empescher la besoigne

l'apostole, si comme il est dit dessus, et demoura en la cité de Vienne

avec sa serourge la royne Berthe. Là le prist une fièvre et fut mort avant

que le roy feust retourné de l'ost de Lombardie. Et le roy fist le corps de

luy atourner et porter à Mon Cassin où il avoit receu l'abit et fait

profession.

[183]Aistulphe, qui en l'année devant avoit juré au roy et donné ostages et

ses barons liés avec lui par serement, que ils tiendroient et garderoient

la droiture et la doctrine de l'Églyse de Rome, ne tint guères bien son

convenant; car il n'accomplit onques chose qu'il eust promise. Pour ce

semont ses osts le roy Pepin et entra à grant force en Lombardie. Le roy

Aistulphe assist, ainsi comme il eut fait devant, en la cité de Pavie; par

force le contraignit à ce que il tenist ce que il avoit devant promis et

juré à l'Églyse, et luy rendist Pentapole et Ravenne et toutes les

appartenances; et le roy les rendit à l'apostole et à l'Églyse de Rome.

Atant retourna en France.

Note 183 _Eginh. Annal. A° 756_.

Et quant le roy Pepin s'en fu retourné, le roy Aistulphe ne se pena pas

tant d'acomplir ce que il avoit promis, comme il fist de changer et de

rappeler ce que il avoit acompli: mais nostre Seigneur mit conseil en sa

besoigne meisme, et luy empescha son divers[184] propos: car il chaït de

son cheval le jour qu'il chaçoit au bois; de celle froissure le prist une

maladie et mourut. En pou de temps après, le royaume receut ung prince de

son palais qui avoit nom Desier, si règna puis dix-huit ans.

Note 184: _Son divers propos_. Sa résolution inconstante.

[185]En ce temps vindrent au roy les messages Constantin, l'empereur de

Constantinoble, au chastel de Compiègne où le roy estoit adonc au général

parlement. Riches présens luy apportèrent de par leur seigneur. Entre les

autres choses lui eut envoyé unes orgues de merveilleuse beauté. La meisme

nuit, Thasille, le duc de Bavière, vint à grant compaignie des plus nobles

de son païs. Là devint son homme et mist ses mains entre les siennes, selon

la coustume françoise, et luy jura feauté à luy et à ses deux fils Charles

et Charlemaine. Le serment qu'il eut fait au roy renovella puis sur le

corps saint Denis et sur le corps saint Germain de Paris et sur le corps

saint Martin de Tours, et promist qu'il porteroit foy et loyauté au roy et

à ses deux fils comme à ses seigneurs, tous les jours de sa vie. Et tous

les princes et les plus grans de Bavière qui avec lui estoient venus

firent ce meisme serement sur les devant dis corps sains.

Note 185: _Eginh. Annal. A° 757_.

[186]Le roy assembla ses osts et entra en Sassoigne; mais les Saisnes lui

contrestèrent et deffendirent vertueusement leurs forteresses et leurs

chasteaux. Toutes voies furent-ils reculés et desconfis, et entra le roy en

leurs terres par le passage qu'ils deffendoient. Quant ils furent oultre

passés, ils combatirent communément ensemble; mais moult y eut des Saisnes

occis. Si, furent contrains à ce que ils promistrent à faire la volenté du

roy oultréement; et sa volenté si fut telle, que ils vendroient chascun an

en sa court au général parlement, pour luy honorer et présenter trois cens

chevaulx de pris. Ceste chose jurèrent tenir, en la manière de leur païs.

Quant le roy les eut de ce treu chargés, il retourna en France.

Note 186: _Eginh. Annal. A° 758_.

[187]Lors receut le roy ung fils, Pepin fut appellé comme son père. Mais il

mourut au tiers an de son aage. En celle année, célébra le roy la solemnité

de Noël en ung lieu qui est nommé Longlare[188]; la Pasque en ung autre qui

est appelle Jopila; n'onques de toute celle année ne chevaucha hors du

royaume.

Note 187: _Eginh. Annal. A° 759_.

Note 188: _Longlar_. C'est _Glare_, dans la forêt des Ardennes, et

dans le diocése de Liège.--_Jopila_, ou _Jopil_, étoit une autre

maison royale à peu de distance de Liège, sur la Meuse.

[189]Le duc Gaiffier d'Acquitaine esmut le mautalent[190] du roy contre

luy, pour ce que il recevoit les rentes en sa terre des églyses qui

estoient establies soubs le roy, né rendre ne les vouloit aux menistres du

roy[191], combien que le roy le fist admonester par ses propres messages.

Pour ce, esmut ses osts et entra en Acquitaine pour la cause des églyses

deffendre et pour restablir les choses que le duc avoit saisies. En ung

lieu qui est appelle Thedoad fist le roy logier son ost. Le duc Gaiffier

qui à luy n'osa estriver par bataille ly manda par ses messages que il

estoit prest d'obéir du tout à sa volenté, et de rendre aux églyses ce que

il avoit du leur; et de ce lui donroit teles séurtés comme il demanderoit.

Et pour ce que il fust plus certain de ces convenances, il metroit par

devers luy deux des plus nobles hommes d'Acquitaine, Algaire et Ytherie.

Par ceste offre apaisa le courage du roy qui trop estoit courouciés contre

luy, tant qu'il se tint de faire bataille contre luy par les ostaiges que

il luy livra. Son ost départit à tant et retourna en France. En la ville de

Carisi yverna et célébra la solennité de Noel et de Pasques.

Note 189: _Eginh. Annal. A° 760_.

Note 190: _Mautalent_. Ressentiment.

Note 191: Cette phrase est mal entendue. Il ne s'agit pas des

ministres du roi, mais plutôt des directeurs ecclésiastiques des

biens dont Pepin étoit l'avoué, le protecteur reconnu. «Waifarius,

cùm res quæ in suâ potestate erant, et ad ecclesias sub manu Pipini

regis constitutas pertinebant, rectoribus ipsorum venerabilium

locorum reddere noluisset....»

[192]Le duc Gaiffier désiroit moult que il fust vengié en aucune manière

des dommaiges que l'ost de France luy avoit fait, et jà soit ce que il eust

au roy serement et ostages livrés de obéir à sa volenté, un pou de temps

après envoya-il son ost jusques en la cité de Châlons en Bourgoigne, pour

gaster le païs. Le roy sceut ce, qui adont tenoit parlement en une ville

qui est appellée Durie[193]. Il retourna en Acquitaine à grant gent et à

grant apareillement de bataille. Aucuns chasteaux prist par force desquels

fuient les nobles Borbon, Canitille et Cleremont[194]. Aucuns se rendirent

sans assault, pour ce que ils estoient trop souvent grevés par siége et par

bataille. Tout ce que François trouvèrent hors des forteresces,

gastèrent-ils par feu. Jusques à la cité de Limoges conduisit le roy son

ost, en dégastant tout devant luy, et puis retourna en France, en la ville

de Carisi. Illec célébra la solennité de Noël et de Pasques. En cel ost fut

l'ainsné de ses fils qui puis tint le royaume et l'empire après son décès.

Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 36 / 316 题