_Comment le roy Pepin et tout son ost entra en Lombardie et desconfist les
Lombars_.
[180]Le roy Pepin envoia ses osts et assembla, quant la nouvelle saison fut
venue, pour entrer en Lombardie, et requerre la droiture saint Père envers
le roy des Lombars[181], à la requeste le devant dit apostole Estienne. Les
Lombars rassemblèrent tous leurs efforts pour contrester au roy et aux
François et pour deffendre l'entrée de Lombardie. Au devant leur vindrent à
l'entrée des montaignes, et leur rendirent forte bataille, mais toutes
voies furent-ils desconfis et s'enfuirent. Et les osts des François
passèrent oultre assés légièrement, tout fust le passage grief[182].
Note 180: _Eginh. Annal. A° 755_.
Note 181: _La droiture_, etc. Et soutenir les droits de saint Pierre
contre le roi des Lombards.
Note 182: _Tout fust_. Bien que fust, etc.
Quant ils eurent les montaignes passées et ils furent ès plains de
Lombardie, le roy Aistulphe et ses Lombars ne les osèrent atendre en
bataille, ains se mistrent en la cité de Pavie et furent dedens assis: né
le roy Pepin ne se voult lever du siège jusques à tant que le roy Aistulphe
lui eut donné feauté et juré et donné quarante ostages que il rendroit son
droit à l'Églyse de Rome. Quant la besoigne fut ainsi conformée par
serement et asseurée par ostages, le roy retourna en France; l'apostole
fist conduire à Rome à grant compaignie de François. Charlemaines, le frère
au roy, qui moine estoit, estoit venu en France pour empescher la besoigne
l'apostole, si comme il est dit dessus, et demoura en la cité de Vienne
avec sa serourge la royne Berthe. Là le prist une fièvre et fut mort avant
que le roy feust retourné de l'ost de Lombardie. Et le roy fist le corps de
luy atourner et porter à Mon Cassin où il avoit receu l'abit et fait
profession.
[183]Aistulphe, qui en l'année devant avoit juré au roy et donné ostages et
ses barons liés avec lui par serement, que ils tiendroient et garderoient
la droiture et la doctrine de l'Églyse de Rome, ne tint guères bien son
convenant; car il n'accomplit onques chose qu'il eust promise. Pour ce
semont ses osts le roy Pepin et entra à grant force en Lombardie. Le roy
Aistulphe assist, ainsi comme il eut fait devant, en la cité de Pavie; par
force le contraignit à ce que il tenist ce que il avoit devant promis et
juré à l'Églyse, et luy rendist Pentapole et Ravenne et toutes les
appartenances; et le roy les rendit à l'apostole et à l'Églyse de Rome.
Atant retourna en France.
Note 183 _Eginh. Annal. A° 756_.
Et quant le roy Pepin s'en fu retourné, le roy Aistulphe ne se pena pas
tant d'acomplir ce que il avoit promis, comme il fist de changer et de
rappeler ce que il avoit acompli: mais nostre Seigneur mit conseil en sa
besoigne meisme, et luy empescha son divers[184] propos: car il chaït de
son cheval le jour qu'il chaçoit au bois; de celle froissure le prist une
maladie et mourut. En pou de temps après, le royaume receut ung prince de
son palais qui avoit nom Desier, si règna puis dix-huit ans.
Note 184: _Son divers propos_. Sa résolution inconstante.
[185]En ce temps vindrent au roy les messages Constantin, l'empereur de
Constantinoble, au chastel de Compiègne où le roy estoit adonc au général
parlement. Riches présens luy apportèrent de par leur seigneur. Entre les
autres choses lui eut envoyé unes orgues de merveilleuse beauté. La meisme
nuit, Thasille, le duc de Bavière, vint à grant compaignie des plus nobles
de son païs. Là devint son homme et mist ses mains entre les siennes, selon
la coustume françoise, et luy jura feauté à luy et à ses deux fils Charles
et Charlemaine. Le serment qu'il eut fait au roy renovella puis sur le
corps saint Denis et sur le corps saint Germain de Paris et sur le corps
saint Martin de Tours, et promist qu'il porteroit foy et loyauté au roy et
à ses deux fils comme à ses seigneurs, tous les jours de sa vie. Et tous
les princes et les plus grans de Bavière qui avec lui estoient venus
firent ce meisme serement sur les devant dis corps sains.
Note 185: _Eginh. Annal. A° 757_.
[186]Le roy assembla ses osts et entra en Sassoigne; mais les Saisnes lui
contrestèrent et deffendirent vertueusement leurs forteresses et leurs
chasteaux. Toutes voies furent-ils reculés et desconfis, et entra le roy en
leurs terres par le passage qu'ils deffendoient. Quant ils furent oultre
passés, ils combatirent communément ensemble; mais moult y eut des Saisnes
occis. Si, furent contrains à ce que ils promistrent à faire la volenté du
roy oultréement; et sa volenté si fut telle, que ils vendroient chascun an
en sa court au général parlement, pour luy honorer et présenter trois cens
chevaulx de pris. Ceste chose jurèrent tenir, en la manière de leur païs.
Quant le roy les eut de ce treu chargés, il retourna en France.
Note 186: _Eginh. Annal. A° 758_.
[187]Lors receut le roy ung fils, Pepin fut appellé comme son père. Mais il
mourut au tiers an de son aage. En celle année, célébra le roy la solemnité
de Noël en ung lieu qui est nommé Longlare[188]; la Pasque en ung autre qui
est appelle Jopila; n'onques de toute celle année ne chevaucha hors du
royaume.
Note 187: _Eginh. Annal. A° 759_.
Note 188: _Longlar_. C'est _Glare_, dans la forêt des Ardennes, et
dans le diocése de Liège.--_Jopila_, ou _Jopil_, étoit une autre
maison royale à peu de distance de Liège, sur la Meuse.
[189]Le duc Gaiffier d'Acquitaine esmut le mautalent[190] du roy contre
luy, pour ce que il recevoit les rentes en sa terre des églyses qui
estoient establies soubs le roy, né rendre ne les vouloit aux menistres du
roy[191], combien que le roy le fist admonester par ses propres messages.
Pour ce, esmut ses osts et entra en Acquitaine pour la cause des églyses
deffendre et pour restablir les choses que le duc avoit saisies. En ung
lieu qui est appelle Thedoad fist le roy logier son ost. Le duc Gaiffier
qui à luy n'osa estriver par bataille ly manda par ses messages que il
estoit prest d'obéir du tout à sa volenté, et de rendre aux églyses ce que
il avoit du leur; et de ce lui donroit teles séurtés comme il demanderoit.
Et pour ce que il fust plus certain de ces convenances, il metroit par
devers luy deux des plus nobles hommes d'Acquitaine, Algaire et Ytherie.
Par ceste offre apaisa le courage du roy qui trop estoit courouciés contre
luy, tant qu'il se tint de faire bataille contre luy par les ostaiges que
il luy livra. Son ost départit à tant et retourna en France. En la ville de
Carisi yverna et célébra la solennité de Noel et de Pasques.
Note 189: _Eginh. Annal. A° 760_.
Note 190: _Mautalent_. Ressentiment.
Note 191: Cette phrase est mal entendue. Il ne s'agit pas des
ministres du roi, mais plutôt des directeurs ecclésiastiques des
biens dont Pepin étoit l'avoué, le protecteur reconnu. «Waifarius,
cùm res quæ in suâ potestate erant, et ad ecclesias sub manu Pipini
regis constitutas pertinebant, rectoribus ipsorum venerabilium
locorum reddere noluisset....»
[192]Le duc Gaiffier désiroit moult que il fust vengié en aucune manière
des dommaiges que l'ost de France luy avoit fait, et jà soit ce que il eust
au roy serement et ostages livrés de obéir à sa volenté, un pou de temps
après envoya-il son ost jusques en la cité de Châlons en Bourgoigne, pour
gaster le païs. Le roy sceut ce, qui adont tenoit parlement en une ville
qui est appellée Durie[193]. Il retourna en Acquitaine à grant gent et à
grant apareillement de bataille. Aucuns chasteaux prist par force desquels
fuient les nobles Borbon, Canitille et Cleremont[194]. Aucuns se rendirent
sans assault, pour ce que ils estoient trop souvent grevés par siége et par
bataille. Tout ce que François trouvèrent hors des forteresces,
gastèrent-ils par feu. Jusques à la cité de Limoges conduisit le roy son
ost, en dégastant tout devant luy, et puis retourna en France, en la ville
de Carisi. Illec célébra la solennité de Noël et de Pasques. En cel ost fut
l'ainsné de ses fils qui puis tint le royaume et l'empire après son décès.