_Cy commencent les fais du roy Pepin: et comment Grifon, le tiers des fils
Charles Martiaus, guerroia son frère; comment Charlemaines devint moyne, et
comment le roy Pepin fu couronné_.
[154]Trois fils eut le victorieux prince Charles Martiaus: Charlemaines,
Pepin et Grifonnet. Cil Grifon, qui aisné estoit, eut une mère qui avoit
nom Sonnichilde, nièce estoit d'Odilon le duc de Bavière. Par son mauvais
conseil lui fist commencier guerre contre ses frères, et le mist en
espérance d'avoir tout le royaume: si monta en si grant présumpcion, que il
saisi la cité de Montloon[155], et manda à ses frères bataille à jour
nommé, et ses frères esmurent leurs osts contre lui et l'assiégèrent dedens
la cité. A la parfin se rendit à eus, quant il vit que la force n'estoit
pas sienne, et que il ne leur povoit contrester. Lors retournèrent les
frères pour les besoignes du royaume ordoner, et recouvrer les provinces
qui jà s'estoient départi de la société et de l'aliance des François, puis
la mort de leur père. Si estoit leur intencion telle que ils vouloient le
royaume laissier en tel point que le païs fust sûr et en pais, tandis comme
ils guerroioient en estranges contrées: et pour ce que ils se doutoient que
Grifon leur frère ne leur feist anui au royaume, endementiers[156] que ils
seroient hors, Charlemaines le prist et le mist en prison en un nuef
chastel qui siet delès Ardenne; là le fist moult bien garder jusques à tant
que il mut pour aller à Rome.
Note 154: _Eginhardi Annales, A° 741_.
Note 155: _Montloon_. «Mons Laudunensis.» C'est Laon, souvent appelée
encore par les annalistes: «Lugdunum Clavatum.»
Note 156: _Endementiers_. Tandis que.
[157]Lors esmurent les frères leur ost pour entrer en Aquitaine contre le
duc Hunau; car ils voloient premièrement recouvrer cette contrée; un fort
chastiau prirent, qui a nom Loches[158], puis allèrent au viel Poitiers; là
départirent le royaume (avant que issisent de cette contrée), que ils
avoient tenu entr'eus deux jusques alors. Quant ils furent retournés en
France, Charlemaines esmut son ost, et entra tout seul en Alemaigne, pour
ce que elle s'estoit desevrée de la société des François; toute la dégasta
par feu et par occision, puis retourna en France.
Note 157: _Eginh. Ann., A° 742_.
Note 158: _Loches_. (Lucca.) Aujourd'hui ville du département
d'Indre-et-Loire (Touraine).
[159]Un peu après, les deux frères Charlemaines et Pepin assemblèrent leur
ost et murent contre Odilon le duc de Bavière, pour ce que il avoit une
leur serour ravie: à lui se combatirent et le vainquirent lui et tout son
ost. Quant ils furent en France retournés, Charlemaines alla tout seul
ostoier[160] en Sassoigne; un chastiau prist qui est nommé Hobseobour[161],
et prist un duc du païs qui avoit nom Theoderic, puis retourna en
France[162]. Une autre fois allèrent les deux frères en Sassoigne arrière,
et reçurent de rechief ce mesme Theoderic en leur merci, et quant ils
eurent mis tout le païs à destruction, si se mirent au retour.
Note 159: _Eginh. Ann., A° 743_.
Note 160: _Ostoier_. Guerroier, diriger une ost.
Note 161: _Hobseobour_. «Hocseburg.» Sans doute _Hochberg_, dans le
cercle de Souabe.
Note 162: _Eginh. Ann., A° 744_.
[163]En cette année monstra Charlemaines le bon propos que il avoit
tousjours eu; car son cuer tendoit à guerpir le siècle, et à adosser[164]
toute la vaine gloire de ce monde, et entrer en religion pour Dieu servir
et faire sa pénitence. Pour cette raison laissa Pepin à ostoier[165] cette
année, pour parfaire le veu Charlemaines son frère; car il voloit que il
fust mis là où il vouloit, tout à sa volonté[166]. A Rome s'en alla
Charlemaines, et laissa la fausse gloire de ce monde; un moustier fonda en
un lieu qui a nom Montsoract, en l'honnour saint Sévestre, pour ce que il
s'estoit là tapis, si comme l'on disoit, au tems de la persécucion des
crestiens, qui fu sous l'empereur Constantin. Là le tondi et le benéi le
pape Zacarie, et lui donna habit de moyne. Puis laissa-il ce lieu, pour ce
que les nobles gens de France qui là alloient le visitoient trop souvent.
En l'abaïe Saint-Beneoit de Moncassin entra en la congrégation des autres
frères; la servi nostre Seigneur, et fist fruit de bonnes euvres par la
bonne vie que il mena puis, toute sa vie.
Note 163: _Eginh. Ann., A° 745_.
Note 164: _Adosser_. Tourner le dos à.
Note 165: _Laissa Pepin à ostoier_. Pepin cessa de guerroyer.
Note 166: _Eginh. Ann., A° 746_.
[167]Grifon l'autre des frères ne vouloit estre sujet à son frère Pepin, jà
soit ce que il vesquit sous lui honorablement; ains assambla tant de gent
comme il put avoir, et s'enfui en Sassoigne. Peu de tems après, vint à ost
contre son frère sur une rivière qui a nom Obacre, en un lieu qui est nommé
Orhain[168]. Et le prince Pepin rassambla l'ost de France contre la
desloiauté son frère; par Toringe s'en alla et entra en Sassoigne; son ost
fist logier en un lieu qui est nommé Skahingue sur un fleuve qui estoit
apelé Misaha; pas n'assamblèrent à bataille; ains firent parlement, et se
départirent à tant[169]. Grifon qui bien s'aperçut de la légièreté et de la
fausseté de la gent du païs, se départi de la terre, pour ce que il se
douta d'aucune traïson. En Bavière s'en alla, les chevaliers et les sergens
du royaume de France, qui à lui alloient, recevoit; Lanfrid[170] qui à lui
vint pour lui aidier retint: si fist tant que il tolli la duchée à
Thassille qui estoit duc du païs. Quant la nouvelle fu raportée de ses fais
au prince Pepin son frère, il mut et entra en Bavière à grant ost; Grifon
et tous ceus qui avec lui estoient et qui à lui estoient venu, prist; au
duc Thassille rendi sa terre; à tant retourna en France. A Grifon son frère
donna douze comtées du royaume de Neustrie; mais encore ne lui souffit-ce
pas; ains s'enfui cette année mesme à Gaifier le duc d'Aquitaine.
Note 167: _Eginh. Ann., A° 747_.
Note 168: _Obacre_.... «Super fluvium Obacra, in loco qui dicitur
Horheim.» (Annales Fuldenses.) L'_Obacre_ est aujourd'hui l'_Ocker_.
Note 169: _Eginh. Ann., A° 748_.
Note 170: _Lanfrid_. Le latin porte: _Swilgerum_.
[171]Le prince Pepin qui bien vit que le roy de France qui lors estoit ne
tenoit nul profit au royaume, envoia adonques à l'apostole Zacarie
messages, Burcart l'archevesque de Bourges[172] et Fourré son chapelain,
pour demander conseil de la cause des roys de France qui en ce tems
estoient: «Lequel devoit estre mieux roy, ou celui qui nul povoir n'a voit
au royaume, né en portoit fors le nom tant seulement, ou celui par qui le
royaume estoit gouverné et qui avoit le povoir et la cure de toutes
choses.» Et l'apostole lui remanda que celui devoit estre roy apelé, qui le
royaume gouvernoit et qui avoit le souverain povoir. Lors donna-il sentence
que le prince Pepin fust couronné comme roy.
Note 171: _Eginh. Ann., A° 749_.
Note 172: _De Bourges_, de Wurtzbourg en Franconie.--_Fourré_ ou
_Folrade_.
[173]En cette année mesme fu roy clamé par la sentence le pape Zacarie et
par l'élection des François. Oint fu et sacré en la cité de Soissons par la
main saint Boniface le martir, en l'an de l'incarnacion nostre Seigneur
sept cent cinquante. Childeric, qui roy estoit apelé, fu tondu et mis en
une abaïe. Puis régna le roy Pepin quinze ans, quatre mois et vingt jours.
Si avoit, devant ce, tenu la seignourie du palais et du royaume puis la
mort Charles Martiaus son père, dix ans.
Note 173: _Eginh. Ann., A° 750_.