ANNEES: 741/747.

_Cy commencent les fais du roy Pepin: et comment Grifon, le tiers des fils

Charles Martiaus, guerroia son frère; comment Charlemaines devint moyne, et

comment le roy Pepin fu couronné_.

[154]Trois fils eut le victorieux prince Charles Martiaus: Charlemaines,

Pepin et Grifonnet. Cil Grifon, qui aisné estoit, eut une mère qui avoit

nom Sonnichilde, nièce estoit d'Odilon le duc de Bavière. Par son mauvais

conseil lui fist commencier guerre contre ses frères, et le mist en

espérance d'avoir tout le royaume: si monta en si grant présumpcion, que il

saisi la cité de Montloon[155], et manda à ses frères bataille à jour

nommé, et ses frères esmurent leurs osts contre lui et l'assiégèrent dedens

la cité. A la parfin se rendit à eus, quant il vit que la force n'estoit

pas sienne, et que il ne leur povoit contrester. Lors retournèrent les

frères pour les besoignes du royaume ordoner, et recouvrer les provinces

qui jà s'estoient départi de la société et de l'aliance des François, puis

la mort de leur père. Si estoit leur intencion telle que ils vouloient le

royaume laissier en tel point que le païs fust sûr et en pais, tandis comme

ils guerroioient en estranges contrées: et pour ce que ils se doutoient que

Grifon leur frère ne leur feist anui au royaume, endementiers[156] que ils

seroient hors, Charlemaines le prist et le mist en prison en un nuef

chastel qui siet delès Ardenne; là le fist moult bien garder jusques à tant

que il mut pour aller à Rome.

Note 154: _Eginhardi Annales, A° 741_.

Note 155: _Montloon_. «Mons Laudunensis.» C'est Laon, souvent appelée

encore par les annalistes: «Lugdunum Clavatum.»

Note 156: _Endementiers_. Tandis que.

[157]Lors esmurent les frères leur ost pour entrer en Aquitaine contre le

duc Hunau; car ils voloient premièrement recouvrer cette contrée; un fort

chastiau prirent, qui a nom Loches[158], puis allèrent au viel Poitiers; là

départirent le royaume (avant que issisent de cette contrée), que ils

avoient tenu entr'eus deux jusques alors. Quant ils furent retournés en

France, Charlemaines esmut son ost, et entra tout seul en Alemaigne, pour

ce que elle s'estoit desevrée de la société des François; toute la dégasta

par feu et par occision, puis retourna en France.

Note 157: _Eginh. Ann., A° 742_.

Note 158: _Loches_. (Lucca.) Aujourd'hui ville du département

d'Indre-et-Loire (Touraine).

[159]Un peu après, les deux frères Charlemaines et Pepin assemblèrent leur

ost et murent contre Odilon le duc de Bavière, pour ce que il avoit une

leur serour ravie: à lui se combatirent et le vainquirent lui et tout son

ost. Quant ils furent en France retournés, Charlemaines alla tout seul

ostoier[160] en Sassoigne; un chastiau prist qui est nommé Hobseobour[161],

et prist un duc du païs qui avoit nom Theoderic, puis retourna en

France[162]. Une autre fois allèrent les deux frères en Sassoigne arrière,

et reçurent de rechief ce mesme Theoderic en leur merci, et quant ils

eurent mis tout le païs à destruction, si se mirent au retour.

Note 159: _Eginh. Ann., A° 743_.

Note 160: _Ostoier_. Guerroier, diriger une ost.

Note 161: _Hobseobour_. «Hocseburg.» Sans doute _Hochberg_, dans le

cercle de Souabe.

Note 162: _Eginh. Ann., A° 744_.

[163]En cette année monstra Charlemaines le bon propos que il avoit

tousjours eu; car son cuer tendoit à guerpir le siècle, et à adosser[164]

toute la vaine gloire de ce monde, et entrer en religion pour Dieu servir

et faire sa pénitence. Pour cette raison laissa Pepin à ostoier[165] cette

année, pour parfaire le veu Charlemaines son frère; car il voloit que il

fust mis là où il vouloit, tout à sa volonté[166]. A Rome s'en alla

Charlemaines, et laissa la fausse gloire de ce monde; un moustier fonda en

un lieu qui a nom Montsoract, en l'honnour saint Sévestre, pour ce que il

s'estoit là tapis, si comme l'on disoit, au tems de la persécucion des

crestiens, qui fu sous l'empereur Constantin. Là le tondi et le benéi le

pape Zacarie, et lui donna habit de moyne. Puis laissa-il ce lieu, pour ce

que les nobles gens de France qui là alloient le visitoient trop souvent.

En l'abaïe Saint-Beneoit de Moncassin entra en la congrégation des autres

frères; la servi nostre Seigneur, et fist fruit de bonnes euvres par la

bonne vie que il mena puis, toute sa vie.

Note 163: _Eginh. Ann., A° 745_.

Note 164: _Adosser_. Tourner le dos à.

Note 165: _Laissa Pepin à ostoier_. Pepin cessa de guerroyer.

Note 166: _Eginh. Ann., A° 746_.

[167]Grifon l'autre des frères ne vouloit estre sujet à son frère Pepin, jà

soit ce que il vesquit sous lui honorablement; ains assambla tant de gent

comme il put avoir, et s'enfui en Sassoigne. Peu de tems après, vint à ost

contre son frère sur une rivière qui a nom Obacre, en un lieu qui est nommé

Orhain[168]. Et le prince Pepin rassambla l'ost de France contre la

desloiauté son frère; par Toringe s'en alla et entra en Sassoigne; son ost

fist logier en un lieu qui est nommé Skahingue sur un fleuve qui estoit

apelé Misaha; pas n'assamblèrent à bataille; ains firent parlement, et se

départirent à tant[169]. Grifon qui bien s'aperçut de la légièreté et de la

fausseté de la gent du païs, se départi de la terre, pour ce que il se

douta d'aucune traïson. En Bavière s'en alla, les chevaliers et les sergens

du royaume de France, qui à lui alloient, recevoit; Lanfrid[170] qui à lui

vint pour lui aidier retint: si fist tant que il tolli la duchée à

Thassille qui estoit duc du païs. Quant la nouvelle fu raportée de ses fais

au prince Pepin son frère, il mut et entra en Bavière à grant ost; Grifon

et tous ceus qui avec lui estoient et qui à lui estoient venu, prist; au

duc Thassille rendi sa terre; à tant retourna en France. A Grifon son frère

donna douze comtées du royaume de Neustrie; mais encore ne lui souffit-ce

pas; ains s'enfui cette année mesme à Gaifier le duc d'Aquitaine.

Note 167: _Eginh. Ann., A° 747_.

Note 168: _Obacre_.... «Super fluvium Obacra, in loco qui dicitur

Horheim.» (Annales Fuldenses.) L'_Obacre_ est aujourd'hui l'_Ocker_.

Note 169: _Eginh. Ann., A° 748_.

Note 170: _Lanfrid_. Le latin porte: _Swilgerum_.

[171]Le prince Pepin qui bien vit que le roy de France qui lors estoit ne

tenoit nul profit au royaume, envoia adonques à l'apostole Zacarie

messages, Burcart l'archevesque de Bourges[172] et Fourré son chapelain,

pour demander conseil de la cause des roys de France qui en ce tems

estoient: «Lequel devoit estre mieux roy, ou celui qui nul povoir n'a voit

au royaume, né en portoit fors le nom tant seulement, ou celui par qui le

royaume estoit gouverné et qui avoit le povoir et la cure de toutes

choses.» Et l'apostole lui remanda que celui devoit estre roy apelé, qui le

royaume gouvernoit et qui avoit le souverain povoir. Lors donna-il sentence

que le prince Pepin fust couronné comme roy.

Note 171: _Eginh. Ann., A° 749_.

Note 172: _De Bourges_, de Wurtzbourg en Franconie.--_Fourré_ ou

_Folrade_.

[173]En cette année mesme fu roy clamé par la sentence le pape Zacarie et

par l'élection des François. Oint fu et sacré en la cité de Soissons par la

main saint Boniface le martir, en l'an de l'incarnacion nostre Seigneur

sept cent cinquante. Childeric, qui roy estoit apelé, fu tondu et mis en

une abaïe. Puis régna le roy Pepin quinze ans, quatre mois et vingt jours.

Si avoit, devant ce, tenu la seignourie du palais et du royaume puis la

mort Charles Martiaus son père, dix ans.

Note 173: _Eginh. Ann., A° 750_.

Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 32 / 316 题