_Comment Charles Martiaus occist en une bataille trois cent quatre-vingt et
cinq mille Sarrazins, et comment il tolli les dismes aux églyses_.
Quant le duc Eudes vit que le prince Charles l'eut ainsi abatu et si
humilié, et que il ne se porroit vengier sé il ne queroit secours d'aucune
part, il s'alia aus Sarrazins d'Espaigne[109] et les apela en son aide
contre le prince Charles et contre la crestienté. Lors issirent d'Espaigne
les Sarrazins, et leur roy qui avoit nom Abdirames, à tout leurs femmes et
leurs enfans et toute leur substance, en si grant plenté que nul ne le
povoit nombrer ni estimer; tout leur harnois et quanques[110] ils avoient
amenèrent avec eus, ainsi comme se ils deussent tousjours-mais habiter en
France. Gironde trespassèrent, en la cité de Bordeaux entrèrent, le peuple
occirent, les églyses ardirent et destruisirent tout le païs.
Outrepassèrent jusques à Poitiers, tout mirent à destruction aussi comme
ils avoient fait à Bordeaux, et ardirent l'églyse Saint-Hilaire, de quoi ce
fu grans douleur. De là murent pour aller à la cité de Tours pour destruire
l'églyse Saint-Martin, la cité et toute la contrée. Là leur vint au-devant
le glorieux prince Charles et quanques il put avoir d'effort[111]; ses
batailles ordona et se ferit en eus par merveilleus hardement, ainsi comme
le loup affamé fiert entre les brebis. Au nom de la vertu nostre Seignour,
là fist si grant occision des ennemis de la foi crestienne, si comme
l'histoire tesmoigne, que il en occist en cette bataille trois cent
quatre-vingt et cinq mille[112], et leur roy qui avoit nom Abdirames.
[113]Lors fu-il primes apelé Martiaus par seurnom, car aussi comme le
martiaus debrise et froisse le fer et l'acier et tous les autres métaus,
aussi froissoit-il et brisoit par la bataille tous ses ennemis et toutes
estranges nacions. Si fu plus grant merveille: car il ne perdi en cette
bataille de toute sa gent que mille et cinq cents hommes. Leurs tentes et
leurs harnois prist tout, et fist proie de quanques ils avoient, à lui et
à ses hommes. Pourla raison de grant besoing prist-il les dismes des
églyses pour donner aus chevaliers qui deffendoient la foi crestienne et le
royaume, par le conseil et par la voulenté des prélas; et promist que sé
Dieu lui donnoit vie, il les restabliroit aus églyses, et leur rendroit
largement et ce et autres choses. Ce fist-il pour les grans guerres que il
avoit souvent, et pour les continueux assauts de ses ennemis. Eudes, le duc
d'Aquitaine, qui si merveilleux peuple de Sarrazins avoit fait venir en
France, fist tant que il fu réconcilié au prince Charles Martiaus et occist
puis des Sarrazins quanques il en put trouver qui estoient eschapés de la
bataille.
Note 109: _Il s'allia aux Sarrasins_. La _Chronicon Moissiacensis
Coenobii_, qui semble du VIIIème siècle, dit le contraire. Eudes,
après avoir été vaincu par les Sarrasins, auroit demandé secours à
Charles Martel.
Note 110: _Quanques_. Tout ce que.
Note 111: _D'effort_. De résistance.
Note 112: _Trois cent quatre-vingt-cinq mille_. Cette énumération ne
se trouve que dans _Paul Diacre_ et dans la _Chronique de Sigebert_:
«Ex eis CCCCLXXV millia cum rege suo Abdyrama peremit, et MDI suorum
amisit.» (Ad ann. 730.) Voyez au reste pour la bataille de Poitiers
le précieux travail que vient de publier M. Reynaud _sur les
invasions des Sarrasins en France_. Paris, Dondey-Dupré, 1836.
Note 113: _Lors fu primes appelé Martiaus_. Cela et la mention de la
prise des dîmes sont empruntés _ad Chronicon S. Richarii, auctore
Hariulfo monacho_; elle remonte au XIème siècle. (Voy. lib. II, ad
ann. 737.)
[114]En l'année après rassembla ses osts le noble prince Charles Martiaus,
et entra en Bourgogne; les contrées du royaume cercha[115], les cités et
les chastiaus saisist et garnist de sa gent, et y mist chevetains et
chastelains fevetables[116] et loiaus pour le païs justicier, et pour
contrester[117] aus rebelles. Quant il eut les choses ordonées à sa
volonté, et mis pais par tout le païs, il retourna par la cité de Lyon, et
se mist en possession de la cité, puis la livra à garder à ceus à qui il se
fia et de là retourna en France. En ce tems morut Eudes le duc d'Aquitaine.
Charles Martiaus qui les nouvelles en sut, mut à ost banie[118] pour sa
terre saisir par le conseil de ses barons; le fleuve de Loire passa, puis
Gironde; la cité de Bordeaux prist, et puis celle de Blaives, toute cette
région mist en sa seigneurie, cités et chastiaus. Après retourna en France
glorieux et victorieux pour tous ses fais, par l'aide du Roy des roys qui
vit et règne sans fin. Mais aucunes chroniques dient[119] ci endroit que
avant que il eust Aquitaine conquise, il se combati contre Hunaut et
Gaifier les deux fils le duc Eudes.
Note 114: _Cont. Fredeg., cap_. 109.
Note 115: _Cercha_. Parcourut.
Note 116: _Fevetables_. Comme _fievés_, c'est-à-dire hommes dévoués
et dont il avoit pris la foi.
Note 117: _Contrester_. Résister.
Note 118: _Mut à ost bannie_. Marcha avec une armée convoquée.
Note 119: _Aucunes chroniques_. Entre autres celle de Sigebert?. ad
ann. 733. Mais dans tous les cas, les deux fils d'Eudes étoient
_Hatto_ et _Hunaud_. _Gaiffier_ étoit fils de _Hunaud_.
A ce tems advint que les Frisons, qui sont gent cruelle et hardie, se
rebellèrent contre lui trop cruellement. Là ne put-on aller par terre: car
cette région est enclose de mer; pour ce lui convint-il assambler grant
navie de nefs et de galies pour passer en Frise. En mer se mist, et arriva
en cette terre par l'aide nostre Seignour: Astrasie et Emstrachie[120],
deux contrées de cette région, trespassa toutes et chercha, et mist tout à
destruction par feu et par occision.
Note 120: _Astrasie. Westrachia_, aujourd'hui _Westergoe_, qui donne
son nom à l'un des quatre quartiers de la Frise; celui qui touche à
la côte du _Zuider-Zée_.--_Emstrachie_ (Austrachia), est aujourd'hui
_Oostergoe_, le quartier oriental de la même contrée.
Rabode[121] le duc de Frise encontra sur un fleuve qui est apelé Burdonne;
à lui se combati, et l'occist et lui et tout son ost, toutes leurs ydoles
froissa et ardit. A tant retourna en France en prospérité à grans victoires
et à grans despoilles de ses ennemis.[122] En ce point vinrent en France
les Wandes, gent cruele et félonesse et sans nulle humanité; les cités
prenoient, les églyses destruisoient, les abaïes ardoient et roboient, les
chasteaus craventoient, le peuple occioient, et merveilleuse occision et
efusion de sang humain faisoient; ainsi vinrent tout le païs gastant
jusques à la cité de Sens. Fortement commencièrent à assaillir la ville de
javelots, de fondes et de fondoufles[123] et de tels instrumens comme ils
avoient. Mais Ebbe l'archevesque de la cité issit hors encontre eus à tant
de gent comme il put avoir, armés de foi et d'espérance et de l'aide nostre
Seignour; du siége les leva et les fist tourner à fuite. Tant les chaça que
ils fussent hors de la contrée.
Note 121: _Rabode_. Le traducteur, ou plutôt le copiste, a écrit ce
nom au lieu de _Poppon_, qui est dans le texte.--_Burdonne_. «Super
_Burdine_ fluvium.»
Note 122: Tout ce qui se rapporte aux _Wandes_ ou _Wandales_ est
tiré d'une chronique anonyme publiée par Duchesne, tome III de ses
_Scriptores Francic_., p. 394, d'après un manuscrit du commencement
du XIème siècle. On retrouve la même chose dans le début aussi ancien
du roman de _Garin le Loherain_ que j'ai publié:
Vielle chanson voire volez oïr,
De grant istoire et de merveillous pris?
Si com li Wandre vinrent en cest païs,
Crestienté ont malement bailli,
Les homes morts et art tout le païs, etc.
Note 123: _De javelots, de fondes et de fondoufles_; la chronique
anonyme dit seulement: «Omni arte, jaculis et machinis infestare.»
Les _fondoufles_ ou _fandoufles_ étoient sans doute une espèce de
fronde ou fonde.
[124]Le victorieux prince Charles Martiaus esmut ses osts en ce point, en
Bourgoigne entra, et alla jusques à la cité de Lyon; les plus grans et les
plus nobles de cette région soumist à sa seignourie: de là vint à
Marseille, et puis à Arle le blanc[125], ses séneschaus et ses baillis mist
partout; après retourna en France rempli de grans dons et de grans presens.
Lors recommencièrent les Saisnes à se rebeller les premiers, par devers ces
parties qui habitent sur le Rhin. Mais Charles Martiaus, qui cette
présumpcion ne voulut pas souffrir sans vengeance, esmu ses osts, le Rhin
trespassa par l'endroit où une rivière court qui est apelée Lippie[126];
une partie de cette région destruisit et gasta, et l'autre fist tributaire
et en prist bons ostages: à tant retorna en France.
Note 124: Ici commence le troisième continuateur anonyme de la
chronique de Fredegaire. L'auteur écrit par les ordres de
Childebrand, frère de Charles Martel.
Note 125: _Arle le blanc_. (Arelatum.) Arles.
Note 126: _Lippie_. Aujourd'hui _la Lippe_.