ANNEES: 732/734.

_Comment Charles Martiaus occist en une bataille trois cent quatre-vingt et

cinq mille Sarrazins, et comment il tolli les dismes aux églyses_.

Quant le duc Eudes vit que le prince Charles l'eut ainsi abatu et si

humilié, et que il ne se porroit vengier sé il ne queroit secours d'aucune

part, il s'alia aus Sarrazins d'Espaigne[109] et les apela en son aide

contre le prince Charles et contre la crestienté. Lors issirent d'Espaigne

les Sarrazins, et leur roy qui avoit nom Abdirames, à tout leurs femmes et

leurs enfans et toute leur substance, en si grant plenté que nul ne le

povoit nombrer ni estimer; tout leur harnois et quanques[110] ils avoient

amenèrent avec eus, ainsi comme se ils deussent tousjours-mais habiter en

France. Gironde trespassèrent, en la cité de Bordeaux entrèrent, le peuple

occirent, les églyses ardirent et destruisirent tout le païs.

Outrepassèrent jusques à Poitiers, tout mirent à destruction aussi comme

ils avoient fait à Bordeaux, et ardirent l'églyse Saint-Hilaire, de quoi ce

fu grans douleur. De là murent pour aller à la cité de Tours pour destruire

l'églyse Saint-Martin, la cité et toute la contrée. Là leur vint au-devant

le glorieux prince Charles et quanques il put avoir d'effort[111]; ses

batailles ordona et se ferit en eus par merveilleus hardement, ainsi comme

le loup affamé fiert entre les brebis. Au nom de la vertu nostre Seignour,

là fist si grant occision des ennemis de la foi crestienne, si comme

l'histoire tesmoigne, que il en occist en cette bataille trois cent

quatre-vingt et cinq mille[112], et leur roy qui avoit nom Abdirames.

[113]Lors fu-il primes apelé Martiaus par seurnom, car aussi comme le

martiaus debrise et froisse le fer et l'acier et tous les autres métaus,

aussi froissoit-il et brisoit par la bataille tous ses ennemis et toutes

estranges nacions. Si fu plus grant merveille: car il ne perdi en cette

bataille de toute sa gent que mille et cinq cents hommes. Leurs tentes et

leurs harnois prist tout, et fist proie de quanques ils avoient, à lui et

à ses hommes. Pourla raison de grant besoing prist-il les dismes des

églyses pour donner aus chevaliers qui deffendoient la foi crestienne et le

royaume, par le conseil et par la voulenté des prélas; et promist que sé

Dieu lui donnoit vie, il les restabliroit aus églyses, et leur rendroit

largement et ce et autres choses. Ce fist-il pour les grans guerres que il

avoit souvent, et pour les continueux assauts de ses ennemis. Eudes, le duc

d'Aquitaine, qui si merveilleux peuple de Sarrazins avoit fait venir en

France, fist tant que il fu réconcilié au prince Charles Martiaus et occist

puis des Sarrazins quanques il en put trouver qui estoient eschapés de la

bataille.

Note 109: _Il s'allia aux Sarrasins_. La _Chronicon Moissiacensis

Coenobii_, qui semble du VIIIème siècle, dit le contraire. Eudes,

après avoir été vaincu par les Sarrasins, auroit demandé secours à

Charles Martel.

Note 110: _Quanques_. Tout ce que.

Note 111: _D'effort_. De résistance.

Note 112: _Trois cent quatre-vingt-cinq mille_. Cette énumération ne

se trouve que dans _Paul Diacre_ et dans la _Chronique de Sigebert_:

«Ex eis CCCCLXXV millia cum rege suo Abdyrama peremit, et MDI suorum

amisit.» (Ad ann. 730.) Voyez au reste pour la bataille de Poitiers

le précieux travail que vient de publier M. Reynaud _sur les

invasions des Sarrasins en France_. Paris, Dondey-Dupré, 1836.

Note 113: _Lors fu primes appelé Martiaus_. Cela et la mention de la

prise des dîmes sont empruntés _ad Chronicon S. Richarii, auctore

Hariulfo monacho_; elle remonte au XIème siècle. (Voy. lib. II, ad

ann. 737.)

[114]En l'année après rassembla ses osts le noble prince Charles Martiaus,

et entra en Bourgogne; les contrées du royaume cercha[115], les cités et

les chastiaus saisist et garnist de sa gent, et y mist chevetains et

chastelains fevetables[116] et loiaus pour le païs justicier, et pour

contrester[117] aus rebelles. Quant il eut les choses ordonées à sa

volonté, et mis pais par tout le païs, il retourna par la cité de Lyon, et

se mist en possession de la cité, puis la livra à garder à ceus à qui il se

fia et de là retourna en France. En ce tems morut Eudes le duc d'Aquitaine.

Charles Martiaus qui les nouvelles en sut, mut à ost banie[118] pour sa

terre saisir par le conseil de ses barons; le fleuve de Loire passa, puis

Gironde; la cité de Bordeaux prist, et puis celle de Blaives, toute cette

région mist en sa seigneurie, cités et chastiaus. Après retourna en France

glorieux et victorieux pour tous ses fais, par l'aide du Roy des roys qui

vit et règne sans fin. Mais aucunes chroniques dient[119] ci endroit que

avant que il eust Aquitaine conquise, il se combati contre Hunaut et

Gaifier les deux fils le duc Eudes.

Note 114: _Cont. Fredeg., cap_. 109.

Note 115: _Cercha_. Parcourut.

Note 116: _Fevetables_. Comme _fievés_, c'est-à-dire hommes dévoués

et dont il avoit pris la foi.

Note 117: _Contrester_. Résister.

Note 118: _Mut à ost bannie_. Marcha avec une armée convoquée.

Note 119: _Aucunes chroniques_. Entre autres celle de Sigebert?. ad

ann. 733. Mais dans tous les cas, les deux fils d'Eudes étoient

_Hatto_ et _Hunaud_. _Gaiffier_ étoit fils de _Hunaud_.

A ce tems advint que les Frisons, qui sont gent cruelle et hardie, se

rebellèrent contre lui trop cruellement. Là ne put-on aller par terre: car

cette région est enclose de mer; pour ce lui convint-il assambler grant

navie de nefs et de galies pour passer en Frise. En mer se mist, et arriva

en cette terre par l'aide nostre Seignour: Astrasie et Emstrachie[120],

deux contrées de cette région, trespassa toutes et chercha, et mist tout à

destruction par feu et par occision.

Note 120: _Astrasie. Westrachia_, aujourd'hui _Westergoe_, qui donne

son nom à l'un des quatre quartiers de la Frise; celui qui touche à

la côte du _Zuider-Zée_.--_Emstrachie_ (Austrachia), est aujourd'hui

_Oostergoe_, le quartier oriental de la même contrée.

Rabode[121] le duc de Frise encontra sur un fleuve qui est apelé Burdonne;

à lui se combati, et l'occist et lui et tout son ost, toutes leurs ydoles

froissa et ardit. A tant retourna en France en prospérité à grans victoires

et à grans despoilles de ses ennemis.[122] En ce point vinrent en France

les Wandes, gent cruele et félonesse et sans nulle humanité; les cités

prenoient, les églyses destruisoient, les abaïes ardoient et roboient, les

chasteaus craventoient, le peuple occioient, et merveilleuse occision et

efusion de sang humain faisoient; ainsi vinrent tout le païs gastant

jusques à la cité de Sens. Fortement commencièrent à assaillir la ville de

javelots, de fondes et de fondoufles[123] et de tels instrumens comme ils

avoient. Mais Ebbe l'archevesque de la cité issit hors encontre eus à tant

de gent comme il put avoir, armés de foi et d'espérance et de l'aide nostre

Seignour; du siége les leva et les fist tourner à fuite. Tant les chaça que

ils fussent hors de la contrée.

Note 121: _Rabode_. Le traducteur, ou plutôt le copiste, a écrit ce

nom au lieu de _Poppon_, qui est dans le texte.--_Burdonne_. «Super

_Burdine_ fluvium.»

Note 122: Tout ce qui se rapporte aux _Wandes_ ou _Wandales_ est

tiré d'une chronique anonyme publiée par Duchesne, tome III de ses

_Scriptores Francic_., p. 394, d'après un manuscrit du commencement

du XIème siècle. On retrouve la même chose dans le début aussi ancien

du roman de _Garin le Loherain_ que j'ai publié:

Vielle chanson voire volez oïr,

De grant istoire et de merveillous pris?

Si com li Wandre vinrent en cest païs,

Crestienté ont malement bailli,

Les homes morts et art tout le païs, etc.

Note 123: _De javelots, de fondes et de fondoufles_; la chronique

anonyme dit seulement: «Omni arte, jaculis et machinis infestare.»

Les _fondoufles_ ou _fandoufles_ étoient sans doute une espèce de

fronde ou fonde.

[124]Le victorieux prince Charles Martiaus esmut ses osts en ce point, en

Bourgoigne entra, et alla jusques à la cité de Lyon; les plus grans et les

plus nobles de cette région soumist à sa seignourie: de là vint à

Marseille, et puis à Arle le blanc[125], ses séneschaus et ses baillis mist

partout; après retourna en France rempli de grans dons et de grans presens.

Lors recommencièrent les Saisnes à se rebeller les premiers, par devers ces

parties qui habitent sur le Rhin. Mais Charles Martiaus, qui cette

présumpcion ne voulut pas souffrir sans vengeance, esmu ses osts, le Rhin

trespassa par l'endroit où une rivière court qui est apelée Lippie[126];

une partie de cette région destruisit et gasta, et l'autre fist tributaire

et en prist bons ostages: à tant retorna en France.

Note 124: Ici commence le troisième continuateur anonyme de la

chronique de Fredegaire. L'auteur écrit par les ordres de

Childebrand, frère de Charles Martel.

Note 125: _Arle le blanc_. (Arelatum.) Arles.

Note 126: _Lippie_. Aujourd'hui _la Lippe_.

Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 27 / 316 题