Ci commencent les fais du très-noble prince Charles Martel et comment il
eschapa de la prison sa marrastre, et comment il fu prince des deux
royaumes.
[89]En ce point morut le noble prince Pepin, qui fu apelé le Brief, en l'an
de l'incarnacion sept cent quinze; la seignourie du palais tint vint-sept
ans et demi au tems de pluseurs roys. Plectrude sa femme gouvernoit le
royaume sagement, entre lui et le roy Dagobert et Theodoal son neveu[90] le
mestre du palais. Charles son fillastre, qui puis fu dit Martiaus,
haïssoit-ele trop durement; prendre le fist et mettre en prison en la cité
de Couloigne. Droit en ce point mut contens[91] et dissencions trop grans
entre les François pour Theodoal le mestre du palais; car aucuns estoient
contre lui et aucuns soustenoient sa partie. A ce monta la besoigne que ils
firent bataille forte et cruelle, si en y eut assez d'occis d'une part et
d'autre. Theodoal et les siens furent desconfits; mais il se sauva par
fuite. En ce point estoit France troublée et en grant persécution. Quant
Theodoal s'en fu fui et sa gent mise au desous, les François eslurent
Raganfroy, et le firent mestre du palais. Lors esmut les osts de France
entre lui et Dagobert le roy; la forest de la Charbonnière[92]
trespassèrent jusques au fleuve de Muese, en dégastant tout le païs par feu
et par occision; à un prince paien, Rabode le duc de Frise, firent
aliances. Droit en ce point eschapa Charles de la prison de Plectrude sa
marrastre, par l'aide de nostre Seigneur.
Note 89: _Gesta reg., cap_. 51.
Note 90: _Entre lui_, etc. Cette traduction n'est pas exacte.
L'auteur des _Gesta_ veut sans doute parler du temps qui suivit la
mort de Pepin. «Plectrudis quoque, cum nepotibus suis vel rege cuncta
gubernabat sub discreto regimine.»
Note 91: _Contens_. Querelles. Du latin _contentio_.
Note 92: _De la Charbonnière_. La forêt Carbonière étoit alors la
partie occidentale de la forêt des Ardennes.
[93]Peu de tems après morut le roy Dagobert, et régna cinq ans tant
seulement. Lors eslurent les François un clerc qui avoit nom Daniel; mais
aucunes histoires dient que il fu frère au roy Dagobert[94], qui devant
avoit régné. Ses cheveux lui lessièrent croistre, puis le couronnèrent et
lui changièrent son nom et l'apelèrent Chilperic. Quant Charles fu eschapé
de prison, il se pourquist et pourchaça de quanques il put avoir pour la
seignourie conquérir du palais, que son père le prince avoit tenue, et
comment il la pourroit tollir à Raganfroy. Mais le roy Chilperic et
Raganfroy ajoustèrent leurs osts ensemble et murent à bataille contre lui
jusques au fleuve de Muese; si revint d'autre part en leur aide Rabode le
duc de Frise à qui ils s'estoient aliés, et Charles revint encontre eus
hardiement, ses batailles ordona, et se ferit ès Frisons et entre ses
autres ennemis; là souffrit si fort estour et périlleux, que il y perdit
trop de ses gens; à la parfin fut-il desconfi, et il s'en eschapa par
fuite.
Note 93: _Gesta reg., cap_. 52.
Note 94: _Au roi Dagobert_. L'origine de Chilperic II est fort
incertaine; il paroît cependant que le maire du palais _Raganfroi_,
ou _Rainfroi_, voulut le faire reconnoître pour le second file de
_Childeric II_, assassiné en 674 avec son fils aîné Dagobert. Dans ce
cas, il ne pouvoit passer pour le frère du dernier roi
_Dagobert III_. Les _Gesta_ ni les continuateurs do Fredegaire ne
parlent en rien de l'origine royale de _Daniel_.
[95]Peu de tems après, le roy Chilperic et Raganfroy esmurent leurs osts
derechief contre lui; en la forest d'Ardenne entrèrent, outre-passèrent
jusques au Rhin et puis jusques à Couloigne, en dégastant tout le païs.
Mais Plectrude, la marastre[96] qui femme avoit esté au prince Pepin, les
en fist retourner par grant avoir que elle leur donna. En ce point que ils
retournoient, Charles leur vint au-devant à un pas qui a nom Amblave[97];
entre eus se ferit, si leur fist moult grant dommage de leur gent. Après
rapela sa force et mut son ost après eus; ils rassamblèrent leurs osts
d'autre part, et vinrent contre lui; mais avant que ils vinssent à bataille
ensamble, Charles les requist de pais et de concorde; à ce ne se voulurent
accorder; ains issirent à bataille contre le droit en un lieu de Cambresis
qui est apelé Vinci[98], le dimenche devant Pasques, en la tierce[99]
calende d'avril; et il revint au-devant d'autre part et les reçut
hardiement. Forte bataille rendirent d'ambedeux parts, desconfits furent à
la parfin Raganfroy et le roy Chilperic, et eschapèrent par la fuite; et
Charles eut victoire et demoura au champ comme noble vainqueur. Toute cette
région mist à gast, et retourna en Austrasie à grant despoilles de ses
ennemis. Aucunes croniques dient que[100] il les chaça jusques à Paris.
Avant que il retournast en Austrasie, à la cité de Couloigne s'en alla et
fist que elle fut de sa seignourie. Encontre Plectrude sa marrastre
estriva[101] tant que elle lui rendit les trésors de son père. Si fist un
roy sur soi qui avoit nom Clotaire. Tandis comme le prince Charles se
demenoit ainsi au royaume d'Austrasie, le roy Chilperic et Raganfroy
apelèrent en leur aide Eudes le duc d'Aquitaine, et firent aliances à lui.
L'ost des Gascons assambla puis murent à grant ost tous ensamble contre le
prince Charles et il revint contre eus hardiement et sans nul doute.
Ensamble se combatirent fortement et longuement; à la parfin furent-ils
desconfits, et s'enfuit le duc Eudes jusques à Paris; Saine trespassa et
s'enfui tout outre jusques à Orléans. Là n'osa demourer: ains prist le roy
Chilperic et tous ses trésors, et s'enfui en sa terre tout lié quant il put
eschaper. Charles le suivit longuement; mais il ne le put trouver:
Raganfroy le mestre du palais chaça jusques en la cité d'Angiers; dedens
l'asist, né onques ne s'en voulut partir jusques à tant que il eut pris lui
et la cité.[102] Pitié et miséricorde l'esmut à ce que il la lui donnast
pour habiter. Quant il fu venu au-dessus de lui, en France retourna et
entra en la seignourie du royaume sans contredit. En cette année morut le
roy Clotaire que il avoit couronné par-dessus lui. En l'an après envoia le
prince Charles ses messages au duc Eudes d'Aquitaine; tantfist le duc Eudes
vers lui, que il eut sa pais et sa concorde et lui rendi le roy Chilperic
que il en avoit mené, et grant plenté de ses trésors et de ses joiaus. Le
roy ne vesquit pas puis moult longuement; cinq ans et demi régna; mort fu
et ensépulturé en la cité de Noyon. Après lui eslurent les François un
autre et le prince Charles le confirma, Théoderic avoit nom; droit hoir
estoit, car il avoit esté fils le second Dagobert, et norri en l'abaïe de
Chelles[103]; si régna puis quinze ans. En telle manière fu Charles le
noble prince mestre du palais de France, et prince du royaume d'Austrasie.
Note 95: _Gesta reg., cap_. 53.
Note 96: _La marastre_, etc. La plupart des manuscrits portent la
_preude femme_. C'est une erreur évidente, suivie par tous les
précédents éditeurs. J'ai préféré la leçon du nº 1541: «Multoque
thesauro à _matrona_ Plectrude accepto, revertebantur gaudentes.»
Cela est bien différent. Matrone ne signifie pas ici _preude femme_,
mais _veuve_, et Plectrude ne fit pas retourner les _Royaux_, mais
une fois leur course terminée, elle leur distribua de ses trésors en
les remerciant au contraire du mal qu'ils avoient fait à son fillatre
Charles.
Note 97: _Amblaves_. C'est un lieu situé non loin du monastère de
Stavelon, dans le pays de Liège.
Note 98: _Vinci_. C'est aujourd'hui une ferme du département du Nord,
située sur le terroir de Crevecœur, et dépendant de la paroisse de ce
bourg. Elle est à deux lieues de Cambrai, comme nous l'apprennent
Balderic et son savant éditeur M. Le Glay.
Note 99: _La tierce calende_. Les _Gesta regum_ portent: XII Kal.
Ap. in quadragesima.
Note 100: _Aucunes croniques_. Entre autres celle du second
continuateur de Fredegaire. «Quos Carlus persecutus, usque Parisius
civitatem properavit.» (Cap. 56.) Ces concordances d'autorités
prouvent avec quel soin scrupuleux notre traducteur françois
établissait son texte.
Note 101: _Estriva_. Lutta, batailla. Nos paysans de la Champagne
gardent le mot _retriver_, dans un sens analogue.
Note 102: _Pitié et miséricorde_. Cette phrase n'est pas dans les
_Gesta_, mais dans Sigebert. A° 722. Au reste, ce ne fut que sept ans
plus tard que Charles Martel consentit à donner pour lieu de refuge à
Rainfroi la ville d'Angers.
Note 103: _En l'abbaye de Chelles_. Ici s'arrête le texte latin des
_Gesta regum_, dont l'auteur étoit évidemment contemporain, d'après
les derniers mots de son récit: «Franci vero Theudericum..... regem
super se statuunt; qui usque nunc in regno subsistit.» Un ancien
manuscrit de ces _Gesta_ porte même: «Qui nunc anno sexto in regno
subsistit.» Les principaux guides de notre traducteur seront
désormais les _continuateurs de Fredegaire_, que l'on feroit mieux
d'indiquer: _Anonymes, continuateurs d'un anonyme_. Pour le reste du
paragraphe, c'est une addition du traducteur.
[104]En ce tems se rebellèrent les Sennes; le prince Charles assambla ses
osts et entra en leur terre; vertueusement les domta et desconfit: après
retourna en France à grant victoire. Au chief de cet an mesme assambla ses
osts, le Rhin passa. Si avirona et cercha toute Alemaigne et toute Souave,
et soumist toutes ces terres à sa seignourie; puis passa tout outre jusques
au fleuve de la Dinoe; ès terres et ès régions qui par delà sont conduisit
son ost de France; une terre qui est par delà le fleuve conquist, qui a nom
Bulgarie[105]. Quant il eut toutes ces terres conquises et les parties
devers Orient cerchées[106], il retourna en France à grans victoires et à
grant proies de diverses richesses: en son retour amena avec lui dame
Plectrude sa marrastre[107] et une sienne nièce qui avoit nom Sinichilde.
Note 104: _Fredeg. cont., cap_. 108.
Note 105: _Bulgarie_. «Fines Bajoarenses occupavit.» Il falloit
traduire qui a nom _Bajoarie_ ou _Bavière_.
Note 106: _Et les parties_, etc. Cela est du fait de notre
traducteur, dont la mémoire étoit sans doute remplie des chansons de
geste populaires.
Note 107: _Dame Plectrude sa marastre_. Le traducteur semble avoir
été trompé par le mot _matrona_. Le continuateur de Fredegaire dit:
«Cum matronâ quâdam, nomine Bilitrude et nepte suâ Sonichilde
regreditur.»
En ce tems, brisa Eudes le duc d'Aquitaine les aliances que il avoit à lui
formées. Le prince Charles, qui bien sut ces nouvelles par messages, esmut
ses osts, Loire trespassa et chaça le duc bien avant en sa terre; mais
prendre ne le put. Maintes richesses conquist sur ses ennemis, puis
retourna en France; mais il n'y fist pas long séjour.[108] Ses osts
rassambla derechief et mut contre les Sennes, les Alemans, les Bavarois et
contre ceus de Souave, qui tous estoient revelés contre lui. Lanfroy le duc
d'Alemagne sousmit et humilia par armes: toutes ces terres devant dites
destruisist et gasta, puis retourna en France noble vainqueur partout, à
grans victoires et à grans despoilles de ses ennemis.
Note 108: Le reste de l'alinéa n'est pas dans le continuateur de
Fredegaire, mais semble fait d'après la Chronique de Sigebert; années
724 à 729.