SUR LES CHRONIQUES DE SAINT-DENIS ET SUR LES SOURCES DE L'HISTOIRE DE
FRANCE, DEPUIS LA MORT DE DAGOBERT JUSQU'A CELLE DE LOUIS LE DÉBONNAIRE.
* * * * *
L'auteur des _Gesta Dagoberti_ est le dernier historien des rois
Mérovingiens. Ce n'est pas qu'il ait écrit long-temps avant le second
continuateur de Frédégaire ou l'auteur des _Gesta Regum Francorum_; mais,
seul de tous les annalistes qui nous ont parlé des successeurs de Dagobert,
il ne semble pas dévoué aux intérêts de la nouvelle famille dont
l'ascendant tendoit à faire disparoître l'astre de Clovis; c'est même à lui
seul que nous devons la révélation des sentiments pieux et charitables de
Clovis II. L'abbé de Vertot, qui l'a fort maltraité dans une dissertation
systématique[1], lui reproche d'avoir le premier répandu la fable de la
démence de Clovis II: je pencherois plutôt à croire qu'il a seulement tenté
de donner une explication morale au scandale d'une démence bien réelle, en
l'attribuant aux effets de la dévotion indiscrète du roi pour les reliques
de saint Denis. Jusqu'au XIIIème siècle, époque de rénovation religieuse,
la tendance des moines étoit de présenter pour des événements bien connus
des causes surnaturelles étroitement liées aux intérêts monastiques. Telle
fut la source de la chronique de Turpin; de la relation du voyage de
Charlemagne à Jérusalem; du récit de la damnation de Charles Martel, et
enfin de la plus grande partie des _Gesta Dagoberti_.
Note 1: _Mémoires de l'Académie des Inscriptions_. Tome IV, in-4°.
A compter de cet anonyme, si curieux de la gloire de l'abbaye de
Saint-Denis et dont le récit offre un mélange de traditions vulgaires, de
légendes pieuses et de souvenirs véridiques, l'histoire de France tombe
entre les mains des ennemis de la race mérovingienne. Les successeurs de
Clovis II disparoissent de la scène active du monde, et l'on ne dit pas
même comment Clovis II mourut. On lui prodigue les outrages, on lui donne
l'épithète d'insensé qu'il peut avoir méritée dans les dernières années de
sa courte existence, mais dont chacun de ses successeurs légitimes ne
devoit pas être responsable. C'est à qui fera le plus de reproches à ces
derniers, dont les droits légitimes étoient, après tout, le véritable
crime. Ils avoient les mains liées, on les blâme de leur fainéantise; ils
étoient gardés à vue dans de lointaines maisons de campagne, on les accuse
de vivre au sein de la mollesse. «A quoi bon,» disoit-on autour des maires
du palais, «des rois qui ne règnent pas, des enfants qui prétendent
gouverner des hommes?» Puis, si le Mérovingien prenoit des années ou
faisoit mine de vouloir détacher ses mains enchaînées, on lui donnoit
secrètement un breuvage, ou bien on le laissoit assassiner en public:
heureux quand on se contentoit de lui ravir sa glorieuse chevelure et de le
confiner dans un monastère.
Peut-être, moins opprimés, ces princes se seroient-ils montrés dignes de
leurs ancêtres. Mais il eût d'abord fallu les imiter en forfaits, et
malheureusement pour eux, Nantilde, veuve de Dagobert Ier, ne fut pas une
Frédégonde: elle ne voulut pas défendre avec des ruisseaux de sang les
avenues du trône auquel étoit appelé son fils; elle ne sut pas tenter de
nouvelles guerres et promener à la tête des armées le roi Clovis, âgé de
cinq ans. Si les Mérovingiens succombèrent, c'est uniquement parce que les
François étoient toujours les fils des compagnons du grand Clovis, et parce
qu'il leur falloit toujours un chef qui reçût leurs serments en échange de
butin et de dépouilles. On a beaucoup parlé de l'amour superstitieux de nos
premiers ancêtres pour leurs princes héréditaires; je n'ai pu reconnoître
aucune trace d'un pareil sentiment dans nos vieilles annales. Quand
Childeric Ier oublie la guerre pour les femmes, ses leudes l'abandonnent et
vont mettre leurs services aux pieds d'un Romain plus belliqueux. Le fort
roi Clovis attire dans les rangs de ses guerriers vainqueurs les hommes
d'armes de tous ses parents, rois chevelus, héréditaires et légitimes aux
mêmes titres que lui. Plus tard, n'avons-nous pas vu les Francs courir au
devant de Sigebert, de Chilperic et de Clotaire; dès qu'il s'agissoit de
dépouiller un enfant et de partager la proie d'un vaincu? Partout où l'on
se bat, les Francs y courent de préférence; et s'ils restent long-temps
dévoués aux fils de Clovis, c'est que tous étoient des lions ou plutôt des
tigres singulièrement dignes de ceux qui les maintenoient sur le pavois.
Childebert, Clotaire Ier, Chilperic, Clotaire II, Dagobert Ier, voilà des
noms assez terribles, assez redoutables: et comment ces bêtes féroces
n'auroient-elles pas trouvé dans les François de ces temps-là une admirable
sympathie, une fidélité à toute épreuve? Mais, dès que le prince guerrier
vint à manquer, il dut se présenter quelque audacieux sujet pour prendre sa
place. Et quand le trône eut été plusieurs fois de suite occupé par des
enfants, il dut se former une nouvelle famille de guerriers, opposant son
hérédité à celle de la première race royale. Voilà comment les Carliens ou
Carlovingiens furent aisément substitués aux descendants du fort roi
Clovis.
Nos annales, si incomplètes pour les huit derniers règnes de la première
race, sont toutes écrites dans cet esprit public peu soucieux de la famille
héréditaire. Les guerriers n'avoient rien à espérer des foibles rois
légitimes, les établissements religieux fort peu de chose: au contraire,
les maires du palais se faisoient craindre de tous et restoient les
principaux distributeurs de bénéfices et de fondations pieuses: combien de
raisons pour justifier une révolution en leur faveur! Dira-t-on que ces
considérations, puissantes sur la majorité, n'auroient pas dû cependant
étouffer complètement dans tous les cœurs les sentiments de justice? J'en
conviendrai, s'il est démontré que ces sentiments eussent alors besoin
d'être étouffés: mais loin de là; on n'en avoit pas la conscience, et pour
s'en convaincre il suffit de se reporter à la demande que Pepin osa bien
adresser au Pape, arbitre de toute justice, et surtout à la réponse que le
Pape s'empressa de lui faire.
Après la _Chronique de Fredegaire_, dont les textes les plus authentiques
s'arrêtent à la quatrième année du jeune Clovis, le monument le plus ancien
a pour titre: _Gesta Regum Francorum_, dont j'ai déjà dit quelque chose
dans la première dissertation. C'est lui que notre traducteur de
Saint-Denis a le bon esprit de suivre dès que le secours des _Gesta
Dagoberti_ vient à lui manquer. Nos compilateurs d'histoire ont tous
exprimé pour les _Gesta Regum_ le plus profond mépris: ils en ont surnommé
l'auteur l'_anonyme fabuleux_, sans faire attention que toutes les fables
qu'il débite sur les temps les plus éloignés, il les tenoit de Fredegaire,
et que pour l'époque la plus rapprochée, la seule dont il soit réellement
responsable et la seule que nos Chroniques de Saint-Denis aient transcrite,
il n'a d'autre tort que d'avoir assez mal distingué la date des événements.
Les _Gesta Regum_ sont, à mon avis, un monument très-précieux. Quand ils ne
feroient que jeter un nouveau jour sur la manière dont on jugeoit, au temps
de Thierry de Chelles, les prétentions des deux maisons rivales, ce seroit
déjà tout autant qu'il en faut pour obtenir une réputation plus honorable
que ne la lui ont faite l'abbé Dubos dans son histoire de l'_Etablissement
de la monarchie françoise_, Dom Rivet dans le tome IV de l'_Histoire
littéraire_, Dom Bouquet dans l'une des préfaces des _Historiens de
France_, et le P. Lelong dans sa _Bibliothèque de la France_.
Les _Gesta Regum Francorum_ finissent avec le règne de Chilperic II, mort
en 720. Pour compléter son récit, le traducteur de Saint-Denis a mis à
contribution la chronique de Sigebert de Gemblours, et la vie de
Sigebert III, roi d'Austrasie, composée par le même abbé de Gemblours.
Sigebert mourut dans les premières années du XIIe siècle: sa chronique est
une compilation succincte d'autres annalistes, et le moine de Saint-Denis
l'a suivie comme nous le ferions aujourd'hui, c'est-à-dire à défaut de
témoignages plus anciens et de garants plus incontestables. L'abbé de
Gemblours sert à dissimuler plusieurs lacunes des récits contemporains. Et
parmi ces derniers il faut compter les continuations de _Fredegaire_ qui,
du règne de Thierry IV au couronnement de Pepin, nous offrent les lueurs
historiques les moins incertaines. Un mot de ces continuations.
La première n'est qu'un extrait informe des _Gesta Regum_; l'on ne sait
pourquoi les collecteurs historiques se sont tous obstinés à l'éditer comme
un monument original: il s'arrête à l'année 680.--La seconde a plus
d'importance: elle fut écrite en 736; elle embrasse les années 680 à 735.
Les _Chroniques de Saint-Denis_ l'ont exactement suivie pour les quinze
dernières années. Le troisième ou plutôt le second continuateur, puisque le
premier ne devroit pas être compté, semble avoir travaillé par les ordres
du comte Childebrand, frère de Charles Martel; et cette circonstance nous
donne le secret de son admiration exclusive pour la nouvelle famille. Il
nous raconte l'histoire des années 736 à 741; sa narration est du plus haut
intérêt, mais on ne peut trop regretter qu'elle soit aussi rapide pour une
des époques les plus obscures et les plus curieuses de nos annales. C'est à
ce troisième anonyme que se sont arrêtés les chroniqueurs de Saint-Denis:
ils n'ont rien emprunté à la quatrième continuation de Fredegaire, écrite
sans doute par le rédacteur de la troisième, mais sous les auspices du fils
de Childebrand, le comte Nibelung. Sitôt qu'ils l'ont pu, nos traducteurs
ont abordé le texte d'Éginhnrd; l'historien le plus important depuis
Grégoire de Tours, et le seul de notre volume dont le nom soit _à peu près_
connu.
Je dis _à peu près_, car il s'en faut bien que les anciens manuscrits et
les anciens auteurs s'accordent, comme nous, à l'appeler _Éginhard_. C'est
chez eux tour à tour Heinard, Ejard, Hémar, Adhelm ou Adhemar; pour notre
traducteur de Saint-Denis, c'est _Eginaus_, et pour le ménestrel du comte
de Poitiers, dans les mots que j'ai cités: _Guetin qui dit que il norri
Charlemagne_[2]. Eginhard mourut sous le règne de Louis-le-Débonnaire: il
devoit à Charlemagne son éducation et sa fortune; il consacra les loisirs
de sa vieillesse à rappeler les événements qui avoient marqué les deux
règnes de Pepin et de son bienfaiteur, et même il poursuivit son récit
jusqu'aux premières années de la vie de Louis-le-Débonnaire. Éginhard
écrivoit ses souvenirs en Germanie, dans le monastère de Lauresham qu'il
avoit fondé. Il ne faut donc pas s'étonner si, nous décrivant avec le plus
grand soin les expéditions des trois premiers rois Carlovingiens sur les
Saxons, les Danois et les nations Slaves, il ne fait que rapidement
indiquer les événements dont le midi de l'Europe étoit en même temps le
théâtre. La trace de ces derniers avoit dû naturellement être moins
profonde dans ses souvenirs. Aussi plusieurs écrivains assez rapprochés de
ces temps-là le considèrent-ils seulement comme l'historien des guerres
d'Allemagne.
Note 2: Voy. la Ière _dissertation_. Il devoit dire: _que il fut
norri par_. C'est un contre-sens qu'ont évité les _Chroniques de
Saint-Denis_.
Eginhard composa deux grands ouvrages, et tous deux ressortent
admirablement dans la foule de ces annalistes contemporains, assez
judicieux du moins pour n'avoir pas transmis leurs noms à la postérité. On
ne doute plus que les _Annales regum Francorum Pippini et Caroli magni_ ne
soient de lui, et l'on n'a jamais sérieusement attribué à quelque autre la
_Vita et Conversatio gloriosissimi imperatoris Karoli regis magni_. Dans ce
dernier livre, bien supérieur au premier, Éginhard revient avec intention
sur les qualités, les vertus et les mœurs du grand homme qu'il se plaisoit
à nommer son bienfaiteur. On ne peut comparer cette _Vie de Charlemagne_
qu'aux Mémoires du sire de Joinville sur saintLouis. Ils ont le même
caractère de véracité; et s'il est vrai pourtant qu'Éginhard soit bien
moins attachant, moins pittoresque, moins original que le bon sénéchal de
Champagne, il faut en accuser l'éducation cléricale d'Éginhard, homme
d'église et grammairien avant tout. Joinville, au contraire, étoit
simplement un preux chevalier; si par malheur il avoit su le latin, son
récit ne conserveroit pas le charme qui le recommande à jamais, et
l'historien de saint Louis seroit très-inférieur à celui de Charlemagne.
C'est beaucoup pour Éginhard d'avoir dépassé de si loin tous les historiens
François qui l'avoient précédé. Comparez-le à Grégoire de Tours, et même à
Orderic Vital ou Mathieu Paris, vous serez frappé des avantages que lui
donnent un jugement exquis, une exactitude à toute épreuve, et même une
philosophie qui ne manque pas d'élévation. Jamais chez lui vous ne
rencontrerez de ces invectives qui, chez l'évêque de Tours et le moine
anglais, poursuivent la moitié des personnages historiques; rarement il
s'arrête à l'effet des miracles, ou bien à l'éloge des donations pieuses et
des pratiques superstitieuses. Les siècles, dira-t-on, n'étoient pas les
mêmes: sans doute Éginhard vivoit loin des abominables règnes de Clotaire
et de Chilperic; mais il étoit également éloigné de l'admirable époque de
Philippe-Auguste et de saint Louis.
Notre chroniqueur de Saint-Denis a pris toute la substance d'Éginhard; il a
fondu avec assez d'art la _Vita et Conversatio Karoli magni_ dans le cours
de la traduction des _Annales Regum Francorum_, en se contentant
d'emprunter quelques additions au moine de Saint-Gal et à d'autres
annalistes d'une autorité moins grave. Mais il ne s'en est pas tenu là:
quand le monument des _Grandes Chroniques de Saint-Denis_ fut érigé, tout
ce qui étoit écrit dans un latin de quelque antiquité avoit, par cela seul,
droit à la crédulité de tout le monde. Or, les souvenirs du règne de
Charlemagne étoient consignés dans trois genres de documents historiques:
les _Chroniques contemporaines_, les _Chansons de geste_ et les _Légendes_;
ce n'étoit plus le temps de l'invention des fraudes pieuses, mais on les
adoptoit d'autant plus aisément qu'on ne comprenoit pas qu'elles eussent
été jamais possibles. Les moines de Saint-Denis, trouvant donc d'anciens
manuscrits des Annales d'Éginhard, du Voyage de Charlemagne à Jérusalem et
de l'Expédition d'Espagne, ne pouvoient s'élever assez au-dessus des
croyances contemporaines pour admettre les chroniqueurs mondains, et
rejeter précisément les traditions que leur caractère religieux rendoit le
plus respectables.
Ce fut beaucoup pour eux de négliger le secours des _Chansons de geste_;
toutefois, il ne faut pas douter qu'ils n'en eussent également pris la
substance s'ils en avoient pu trouver quelque vieille leçon latine.
Philippe Mouskes, évêque de Tournay, qui compila dans le même temps que les
moines de Saint-Denis une chronique de France en vers, n'eut pas la même
retenue; il fondit dans son récit les traditions populaires, les inventions
monastiques et les souvenirs contemporains. On pourroit appeler avec raison
son histoire du héros de la France la _trilogie de Charlemagne_, et j'avoue
que ce travail de Philippe Mouskes me sembleroit avoir aujourd'hui moins
d'intérêt s'il étoit dépouillé de toutes ces additions romanesques que nos
érudits lui reprochent néanmoins avec amertume. N'est-ce donc rien de nous
initier dans le secret de la grande et complète renommée de Charlemagne
telle qu'elle parcouroit le monde au temps de Philippe-Auguste et de saint
Louis? Et si les fables, qui sont l'auréole du VIIIème siècle, ont eu sur
les imaginations et sur les mœurs du moyen âge plus d'influence que les
récits les plus véridiques, devons-nous refuser de les étudier, et leur
interdire une certaine place dans l'histoire de l'esprit humain?
Mais, je le répète, le compilateur de Saint-Denis a négligé toutes les
Chansons de geste. Bien qu'il eût dans les meilleures une confiance
entière, comme il n'en trouvoit pas la mention originale dans les livres
latins des abbayes, il ne pouvoit en grossir un recueil qui, pour les temps
reculés, n'étoit qu'une œuvre de traduction. Voulez-vous cependant une
preuve incontestable de son respect pour les chansons populaires et de son
regret de n'en pas avoir à traduire? Voyez comme il s'excuse de garder le
silence sur les prétendus exploits de l'enfance de Charlemagne: _Ceus ne
sont pas en memoire que il fist au temps de s'enfance, en Espagne, entour
Gallafre, le roi de Tollete_. Il est évident que par les mots _en memoire_,
il faut entendre ici: _en écrit grammatical_, autrement la phrase n'auroit
pas de sens. Et cette enfance de Charlemagne, cet exil du fils de Pepin
auprès du roi Galafre de Tolède, tout cela formoit la matière d'une chanson
de geste dont un trouvère du XIIIème siècle, _Gerars d'Amiens_, nous a
conservé la substance dans un énorme poème[3].
Note 3: _Manuscrit du roi_, n° 7188.
J'ai hasardé beaucoup de notes et d'explications sur le texte des légendes
de Constantinople et d'Espagne. Plus on étudiera l'histoire de France, et
plus on attachera d'importance à toutes ces vieilles traditions, essor de
l'esprit chevaleresque et source primitive de notre moderne littérature. Ou
je me trompe fort, ou les Chansons de geste ne peuvent long-temps tarder à
inspirer une véritable curiosité: je me suis donc efforcé de rendre mes
lecteurs juges éclairés des nombreux rapports de noms qui semblent exister
entre les héros de l'histoire et ceux des romans populaires. Mais je me
suis abstenu religieusement de toutes conjectures, de toutes opinions
systématiques; c'est à d'autres qu'il conviendra de le faire, ou du moins
c'est dans un autre ouvrage qu'elles seront à leur place.
Je reviens au traducteur de Saint-Denis: il a divisé sa vie de
Charlemagne en six livres. Dans le premier, il conduit l'histoire
véridique du fils de Pepin jusqu'à son couronnement impérial en 800.
C'est Éginhard qu'il prend pour garant, et qu'il suit encore
rigoureusement dans le second livre et dans les deux premiers chapitres
du troisième, consacrés aux dernières années du héros. Dans l'indication
des sources latines je n'ai pas cru devoir suivre la division de Dom
Bouquet, qui détache du livre d'Éginhard les premières années du IXème
siècle. «_Quoe sequuntur_, dit-il, _desumpta sunt ex Annalibus
Loiselianis_.» Il est évident que c'est la compilation anonyme à
laquelle on a donné le nom d'Annales Loiseliennes qui aura dû plutôt
copier Éginhard, écrivain contemporain et témoin pour ainsi dire
oculaire. Au reste, les distractions de ce genre sont, comme on sait,
très-rares dans l'admirable travail de l'illustre bénédictin.
Après quelques emprunts faits au moine de Saint-Gal, les Chroniques de
Saint-Denis remplissent leur troisième livre de la Vie de Charlemagne, avec
une célébre légende dont les leçons latines étoient fort répandues au
XIIème siècle. J'ai comparé la traduction du _Voyage de Charlemagne à
Jérusalem_ avec le manuscrit latin que notre bibliothèque royale en possède
encore aujourd'hui. On verra que j'ai mis également le plus grand soin à
consulter les meilleures leçons de la chronique de Turpin, qui comprend les
trois derniers livres. Cet examen m'a permis de distinguer dans cette
détestable légende plusieurs interpolations importantes, et d'en mieux
constater l'origine espagnole.
Pour lever sur ce point-là tous les genres de doute, il suffit de mettre en
parallèle l'exactitude avec laquelle l'auteur y parle de la Péninsule, en
décrit les localités, en rappelle les traditions, en recommande les
églises, avec l'ignorance profonde qu'il montre dans tout ce qu'il nous dit
du pays de France. Il se méprend sur la position de nos plus grandes
villes, il confond toutes nos traditions historiques, il entasse dans
l'armée de Charlemagne tous les héros populaires de trois ou quatre
époques. Un François du XIIème siècle n'auroit jamais réuni Garin le
Lohérain, Ogier le Danois et Renaud de Montauban. Un François eût mieux
connu la position d'Agen et de Saintes que l'histoire de l'idole de Cadix,
seulement consignée dans les légendes arabes. Enfin, un François n'auroit
pas dit que les trois principales églises du monde étoient Saint-Pierre de
Rome, Saint-Jean d'Ephèse et Saint-Jacques de Compostelle.
La chronique de Louis-le-Débonnaire termine notre volume. Elle est
exactement traduite de la relation d'un savant et judicieux anonyme dont le
mérite historique peut balancer la gloire d'Éginhard. On l'appelle
ordinairement l'_Astronome limousin_, ou plus justement l'_Astronome_, tout
court, car cet habile écrivain doit avoir été plutôt François d'origine ou
bien Allemand, que Limousin ou Provençal. Je suppose qu'il aura fait partie
de cette colonie transportée par Charlemagne et par Louis-le-Débonnaire en
Aquitaine, afin de tenir en respect, par la force de l'exemple et des
châtiments, l'esprit turbulent de populations mal soumises au joug de la
domination françoise. Notre auteur connoît très bien le Languedoc, la
Provence et le Limousin; mais il ne manque pas une occasion de flétrir le
caractère et les mœurs des habitants de ces provinces; il leur prodigue les
expressions de mépris et de haine, et ce n'est pas à de pareils signes
qu'on doit reconnoître un enfant du pays. Dante, exilé de l'ingrate
Florence, n'exalte pas au-dessus de Florence les villes qui lui offrent un
asile, et s'il maudit les auteurs de ses maux, c'est parce qu'il les
confond avec les ennemis de sa patrie. Tel n'est pas l'_astronome_ prétendu
_Limousin_.
Il étoit certainement contemporain de Louis-le-Débonnaire. Un passage de
son texte me semble d'une haute importance littéraire, bien que personne
n'y ait encore fait attention en France. Après avoir rappelé avec plus de
détails que ne l'a fait Eginhard l'expédition d'Espagne terminée par la
défaite de Roncevaux, il ajoute: «Dum enim quæ agi potuerunt in Hispania
peracta essent, et prospero itinere reditum esset, infortunio obviante,
extremi quidam in eodem monte regii cæsi sunt agminis. Quorum quia vulgata
sunt nomina, dicere supersedi.»
Je le demande à tous les lecteurs: que signifie ce _quia vulgata sunt
nomina_, sinon que dès le temps de Louis-le-Débonnaire, la renommée des
vassaux tués dans les gorges des Pyrénées étoit généralement répandue et
faisoit déjà le sujet de nombreux poëmes populaires? Il n'est donc plus
permis de douter que dès les temps les plus voisins de l'événement dont
Charlemagne garda toute sa vie le triste souvenir, les _Chansons de
Roland_, d'_Olivier_ et de leurs compagnons n'aient retenti dans les
camps et dans les grandes réunions nationales. P. P.