Tout là-haut, Chantrain, le fermier des Hayons, avait commencé le
premier. Son verger ayant mûri à la chaleur de la montagne plus vite
que les autres, on l'avait aperçu un matin fauchant avec ses hommes.
Le fermier au-dessous s'était dit: «V'là Chantrain qui fait ses foins.
Dans une semaine ce sera le temps pour moi.» Et, en effet, le lundi
venu, il était allé avec ses tâcherons à l'herbage. Celui qui était
plus bas, le voyant marcher à larges endains dans son pré, à son tour
avait fait sortir les faux. L'un après l'autre, tout le monde s'y était
mis. Derrière les haies des petites maisons, comme dans les grandes
fermes, partout tintait l'enclumette et sonnait haut la trempe souple
de l'acier. C'était un bon moment dans l'année: on était content. Le
faucheur d'abord arrivait; il entrait dans le champ roux, ayant de
l'herbe jusqu'à la ceinture. Sa faux entre ses poings tournait en rond
comme fauche la langue du bœuf. Et ensuite les femmes fanaient: il y en
avait qui s'arrêtaient pour donner à téter à leurs nourrissons.
Avec leurs grands fauchets de bois, elles semblaient peigner les
cheveux d'or de la terre. Au soir on ameulonnait; les moyettes
flambaient rouges dans le couchant: alors, sous la lune claire, les
grillons sautaient en jouant des cymbales jusqu'au lendemain. Le bon
Dieu de l'église, par les carreaux cassés du vitrail, sentant venir à
lui l'odeur des foins coupés, souriait. Il était là-dessus de l'avis
de l'âne et de la vache et trouvait que c'était bon.
[Illustration: --«C'EST-Y QUE VOUS ME BOUDEZ TOUJOURS, MONSIEUR FAUCHE?»
(P. 43).]
Noémie, comme les autres, était montée faire les foins: les Moya
avaient un verger à mi-pente de la montagne. Le faucheur allait devant;
les faneuses suivaient, râtelant, étendant la fauchée blonde. A midi,
l'hôtelier avait envoyé le café, les tartines et une terrine de riz au
lait. Elles s'étaient assises en rond sous un pommier. Noémie avait
pendu sa robe à une des branches, vive et souple dans son jupon de
paysanne. C'était comme au temps de la jeunesse du monde: la lumière
était tendre, haute, vitale; l'ombre sur la terre rose balançait une
résille lilas. Les champs fumaient au soleil. Un léger vent agitait des
cassolettes d'odeurs tièdes qui sentaient la vanille et le merisier.
Le coucou, dans le bois, très loin, jetait trois fois ses deux notes
graves comme une horloge. Et maintenant un grand silence planait dans
la campagne. Dans les fermes le chien dormait: tous les hommes étaient
couchés derrière les haies.
Noémie, la bouche ouverte, de chaleur et de lassitude soufflait à
petites haleines. Sa gorge se gonflait comme le pain au four. Elle
tenait ses mains à plat contre la terre, là où roulait un palet
d'ombre. La brise lui courait en caresses fraîches dans le cou.
Les yeux plissés, toute molle et grisée, elle regarda au bas de la
pente, par delà les touffes rondes des pommiers, les toits des maisons,
des ruelles. Le clocher de l'église effilait sa pointe d'ardoise sous
son coq d'or. Elle voyait distinctement la maison du curé, toute
blanche comme une terrine de lait, une vraie maison pascale au temps
des cerisiers en fleurs. Puis les toits s'abaissaient vers la marine et
elle reconnaissait la maison de Jean Fauche. Tout cela si doux dans le
brouillard de soleil que c'était comme l'image peinte du bonheur.
Une vie chaude battait à ses tempes; son cœur faisait un bruit d'eau
vive, comme le ruisseau qui, à bouillons légers, descendait de la
montagne.
C'était une joie vierge, extasiée d'être, dans le tourbillon du monde,
l'humble petite chose où passe le grand courant éternel. Elle appuyait
sa main sur sa gorge, les yeux fermés, immobile, toute concentrée dans
le sentiment profond de sa vitalité. Il lui semblait qu'il n'y avait
pas une papille de sa chair qui, à elle seule, ne vécût autant que
toute la vie entière de son corps.
Un frisson religieux l'agita. Si c'était cela Dieu tout de même,
pensa-t-elle, si Dieu était le vent, la lumière, le petit brin d'herbe,
l'insecte et toute la vie en moi et en dehors de moi! Si le monde même
était Dieu!
Un pinson tirelira dans un prunier, à la limite du pré. Oui, voilà,
si celui-là, avec sa gaîté de vie, était Dieu aussi! Autrefois elle
eût tremblé de la hardiesse d'une telle idée et maintenant cette idée
lui faisait du bien. Elle se sentait elle-même une parcelle utile,
indispensable, dans l'énorme circulation de la vie. Une créature
humaine, quand une fois cette chose auguste lui est entrée dans l'âme,
ne peut être inférieure à ce que l'a faite la nature. L'oiseau encore
une fois chantait: il avait donné un petit coup d'aile et maintenant se
tenait dans le pommier au-dessus de sa tête.
Elle rouvrit les yeux, s'étonna de ne plus voir les faneuses sous le
pommier: elles avaient gagné l'ombre d'or d'une meule de l'autre année;
couchées à plat sur le ventre, elles dormaient la tête dans les bras.
Noémie songea qu'après tout ces rudes filles de la terre, avec leur
instinct puissant et borné qui faisait d'elles les sœurs des génisses
et des brebis, étaient peut-être plus près du sens vrai de la vie que
celles qui sont enclines à toujours raisonner. Son esprit fit un saut:
elle se demanda ce que Jean Fauche, lui, dans sa tête d'homme, pouvait
bien penser de tout cela.
Elle l'avait aperçu tout à l'heure, montant à ses ruches dans la
montagne. Ils avaient échangé un bonjour par-dessus la haie qui
les séparait. Et il lui avait annoncé aussi que son plant de tabac
promettait une bonne pousse.
Ils n'avaient parlé que de cela: cependant Jean Fauche souriait, une
lumière dans les yeux. Il ne lui eût point parlé autrement d'une chose
qu'il se fût promis de lui dire depuis longtemps. Et ensuite il avait
continué à monter.
Ah! oui, M. Fauche!... Mais avait-il jamais eu le temps de penser
sérieusement à la vie?...
Elle songea que bientôt il descendrait.
Elle avait attiré une poignée de foin, et par jeu, s'en couronnait la
tête. L'herbe faisait un nuage blond à ses cheveux. Mon Dieu! elle
était vraiment, elle aussi, sous cette toison d'or et d'émeraude, une
petite chose de la terre comme les faneuses.
Elle prit toute une gerbe, l'épandit sur ses épaules; et follement,
les narines battantes, elle aspirait l'âme expirée des seneçons, des
marguerites et des centaurées. En cascades d'aromes et de soleil
ruissela l'herbage. Elle ressembla à une tendre faunesse ingénue au
giron de la vie verte. Quelquefois il tombait une petite plume d'oiseau.
L'air était nuptial, tout chargé d'arômes. Elle eut aux lèvres le
baiser chaud du vent; de la pointe de sa langue elle mouillait les
coins de sa bouche. Et un peu plus sa gorge palpitait. C'était bon
comme de manger de la glace à petites cuillerées, dans la chaleur du
plein été. Oui, cela, et encore autre chose qui parfois la faisait
toute froide délicieusement.
Elle regarda courir sa vie humide sous le tissu fin de ses mains comme
le jus d'un fruit, le sang fluide et pourpré d'une grosse rose. Douceur
de se sentir vivre dans l'heure divine, avec le poids léger du ciel,
de l'éternité bleue sur soi, comme une eau qui monte et submerge! Ses
doigts jouaient au soleil, ils avaient la grâce et la beauté des fleurs
animées. L'ombre leur passait aux phalanges des bagues vives comme de
souples et glissants lézards.
Elle remonta, lui enlaça tout le corps de l'enroulement d'une liane,
d'une guirlande de mains autour du frisson de sa peau. Sur cette Noémie
si sage soufflait maintenant un petit vent de folie, le vrai petit vent
qu'il faisait dans sa chanson. Elle se laissa tomber dans les foins,
ivre d'air, d'odeurs et d'espace. Sous sa vie frémissante, la terre
aussi d'une longue palpitation s'émouvait.
--Eh bien... eh bien, mademoiselle...
Et c'était comme à l'école quand, pour une faute vénielle, elle
reprenait, d'une voix sévère, une des élèves de sa petite classe. Elle
fut droite sous le pommier, dans la clarté haute, et à pleines mains
elle secouait son jupon comme si du même mouvement elle en faisait
tomber la petite défaillance. Des roses de sang lui brûlaient la joue.