C'était encore une fois le samedi de quinzaine pour M. Fauche.
Hollemechette, à l'heure du train, l'avait vu passer avec sa petite
valise et sa bourriche à poissons. Elle était allée le dire aussitôt
aux femmes qui, sur le pas des portes, faisaient sauter un vieux
soulier éculé à la pointe de l'orteil. On savait par le pêcheur qu'il
avait pris aux nasses plus de quinze livres de barbeau, de perche et de
chevenne.
Tout de suite après son départ, la marine s'était mise à chômer. Tantin
déposa ses arrosoirs et s'assit devant Fré D'siré qui, depuis la
veille, avait repris son pot à couleur et donnait des coups de brosse à
la peinture du bateau de Moya.
--Pour sûr, c'est de la belle couleur que tu mets là, criait-il en
avançant le doigt.
--De la couleur, que tu dis? C'est-y qu'é n' serait point à ton goût?
--J' dis point ça, j' dis que pour de la couleur, c'est de la belle
couleur. Faut s'entendre.
Finette, depuis qu'elle avait un maître, révélait une âme de bête
à la fois hargneuse et singulièrement tendre. Elle était entrée en
rampant dans la vie de Tantin et maintenant elle la dévastait d'émois
continuels.
[Illustration: IL FIT CRAQUER L'ALLUMETTE.]
Elle huma tout à coup l'air, renifla une présence insolite au bout du
port et se lança. Un chemineau, sa besace enfilée à un scion qu'il
portait sur l'épaule, arrivait boitillant, traînant un pied enveloppé
de bandes de toiles. Finette, en haine du pauvre et de l'étranger,
écumait, les babines retroussées. L'homme, appuyé contre un mur,
attendait que la bête le laissât passer. Il savait, celui-là, que le
cœur des gens n'est pas toujours aussi difficile à prendre que celui
des chiens.
Les abois de Finette à la fin attirèrent l'attention de Tantin; mais
déjà le spitz de Hollemechette et le fox de Moya s'étaient mis de la
partie. Ensemble ils entouraient le pauvre diable des fureurs d'une
meute.
--Mâtin! v'là cor une fois ta chienne de chienne qu'est lâchée, disait
Fré D'siré. T'arrivera malheur avec elle, que j' te dis. Si j'étais que
du gouvernement, j' mettrais le triple de l'impôt sur ces sacrées sales
bêtes-là.
--Finette! Hé! Finette! appelait Tantin en tournoyant sur place comme
le gambrinus en zinc qui moulinait au vent sur le toit de la brasserie.
Il arriva que le spitz tout à coup fit une pirouette et s'en retourna
du côté de la ruelle. Tantin, rassuré, se remit à contempler la
peinture de Fré D'siré.
--Hé! Tantin! fit celui-ci.
--De quoi?
--V'là bientôt le temps de penser à prendre not' café. J' crois ben que
j' vas fumer une pipe en attendant.
--T'es ton maître, y a personne pour t'en empêcher.
--Moi, d'abord, j' suis pour la liberté. On a fait des révolutions pour
qu' chacun y fasse ce qu'y veut faire. Toé, tu vas z-à-droite, moi je
vas-t-à gauche, qui qu'a à voir là-dedans? Personne. T'as ton tabac
d'sus toi?
Tous deux, assis l'un près de l'autre sur un tas de gravier,
maintenant fumaient à grosses bouffées en faisant claquer leurs lèvres
juteusement. Ils avaient la conscience d'avoir bien mérité un moment
de repos, depuis trois heures que la journée de travail avait commencé
pour les autres. C'était un matin délicatement gris où le soleil
n'était pas en train, comme s'il se réservait pour le dimanche. Les
deux amis, en tirant sur leurs culots, faisaient un brouillard léger
par-dessus la marine. Comme il n'y avait pas de vent, la fumée montait
droit, très haut.
--Est parti, m'sieu Fauche? demandait à la fin le sourd, en poussant le
coude à Tantin.
--Tu l'as vu? y reluisait dans ses habits comme un petit bon Dieu de
procession. Y avait bien quinze livres de poisson dans sa bannette.
Un silence et puis Fré D'siré lâchait un jet de salive.
--Hé! Tantin!
--De quoi?
--T'as pour sûr ton idée là-dessus.
C'était pour la centième fois qu'ils en reparlaient.
--J' dis pas, mais pour dire ce qu'y en est, j' le dirai point.
--J' te crois, c'est tout profit pour toi, quand y s'en va, ton maître.
T'as pu qu'à fumer ta pipe en tournant d'sus tes pieds comme le soleil
qui te regarde.
Fré D'siré se dressa et secouant Tantin à bout de bras, avec le geste
dont il eût ébranlé une montagne:
--Feignant! Tous feignants!
--Pour sûr, tout le monde te ressemble point, humblement disait Tantin.