XV

Noémie eut une rude semaine. Une des mères du hameau, dans la montagne,

en renversant son chaudron de lessive, s'était brûlé les pieds. Elle

avait quatre enfants; les deux derniers étaient nés en même temps.

Noémie avait appris l'événement en montant faire sa petite classe.

La femme, une grande sèche, d'une force de cheval, ses pieds

ébouillantés à nu sur le carreau, voulait continuer sa lessive. Noémie

l'avait forcée à se coucher; elle lui avait fait un pansement; et puis

la fièvre était venue. L'aînée de la famille, une fille de huit ans,

entretenait le feu de bois, sur la brique. Dessus pendait la marmite

où, à l'étouffée, cuisait le chou. Il fallait avoir l'œil au chou, aux

bessonnes, à la malade: jamais Noémie n'avait eu une vie plus occupée.

Le bas de sa robe passé dans sa ceinture, ses manches troussées

jusqu'au coude, elle renouvelait les langes, tenait la maison en ordre,

reprisait les hardes. Le père, parti pour la carrière à pointe d'aube,

ne rentrait qu'à la nuit.

La mère doucement se laissait soigner, petit à petit accoutumée à

cette vie quiète, ses pieds bandés par-dessus la couverture du lit,

ses lourds pieds las de pauvre ménagère qui, depuis qu'elle s'était

mise en ménage, avaient fait le tour du monde rien qu'à aller de la

maison au champ et des berceaux au lit où, l'un après l'autre, avaient

trépassé les grands-parents. Il lui venait maintenant des yeux pâles

et transparents à se sentir, elle aussi, une créature humaine dont une

autre créature avait eu pitié et qui, après tant d'ans de peines et de

misères, pouvait jouir enfin d'une courte trêve au chaud du lit, toute

molle de chair reposée, avec son vieux cœur usé entre ses bras.

[Illustration: IL PRIT DANS SES GROS DOIGTS LES LACETS, LES NOUA D'UN

DOUBLE NŒUD (P. 33).]

--Ah! ma fille, disait-elle, c'est-y possible qu'une belle mamzelle

comme vous soit là à s' remuer les sangs pour moi! Vous êtes tant

au-dessus de nous avec vot' éducation et vos belles manières! Pour sûr,

c'est le bon Dieu qui vous a envoyée par ici! Mais to d' même c'est

queque chose allez! Moi qu'a jamais dormi le jour depuis qu' j'ai un

homme et des enfants, v'là que j' reste mes pleines journées dessus mon

lit, à rien faire.

Elle la suivait des yeux avec une humilité canine, s'essayant à sourire

avec la grande fissure mince de sa bouche dans son visage flétri. Puis

une langueur passait:

--Quoi que j' vas devenir quand vous n' serez pu là, Sainte Vierge?

C'était bon, cette humanité un peu animale et qui n'avait que quelques

mots pour exprimer ses mouvements intérieurs comme le chien jappe et

comme miaule le chat. Noémie souriait, une petite fossette mobile au

creux de ses joues.

--Allez, allez, disait-elle, à quoi servirait la vie si on n'aidait

pas un peu les autres à vivre? De nous deux, c'est encore moi la plus

heureuse.

Et puis, un matin, Noémie trouvait la mère debout, au travail, ses

pieds dans des sabots. Elle reprit sa petite classe.

Là-haut, dans la maison du carrier, il lui était arrivé souvent de

penser à M. Fauche. Quel mystère pouvait bien cacher cette vie d'un

homme de trente ans qui, tous les quinze jours, éprouvait le besoin de

s'en aller avec un panier de poissons à la ville? Elle ne doutait plus

que ce ne fût pour une femme. Elle n'aurait pas voulu être aimée comme

cela. Il y avait là plutôt pour elle quelque chose de ridicule.

Une après-midi qu'elle revenait de la montagne, elle désira revoir le

ruisseau. Si elle avait aperçu tout à coup Jean Fauche peignant comme

l'autre fois, sa boîte à couleurs à côté de lui, sur l'herbe, cela

l'eût amusée. Elle haussa les épaules. Comme si dans la montagne un

peintre qui a de bons yeux, n'avait pas le choix entre cent sites! Elle

avança la tête, regarda: il n'y avait personne derrière les obiers.

A petits flots l'eau passa; ses idées coururent. Elle trouvait moins

naturel qu'il ne fût pas là.

--Mais c'est qu'il est venu! s'écria-t-elle soudain en apercevant à

terre un chiffon taché de couleur fraîche.

Elle n'aurait pu dire pourquoi, elle en éprouvait du plaisir.

Elle crut le revoir assis sur son pliant, l'œil à la hauteur de

l'effet. Elle se baissa et tâcha de regarder le sentier avec les yeux

qu'il avait eus en le peignant. «Comment a-t-il pu voir cela comme

ça?» se demanda-t-elle. Il lui sembla que M. Fauche décidément avait

la vision un peu distraite d'un homme qui pense trop au poisson qu'il

trouvera, au matin, dans ses verveux. Et elle riait.

Elle descendit jusqu'au ruisseau: des lumières d'or égratignaient le

lit de pierres comme des pattes de lézards. Le soleil se tenait là

au frais sous la forêt des stellaires, des bugles, des anthémis qui

tapissaient la berge. Le rire du flot comme une flûte faisait danser

les longues libellules bleues. Bon Dieu! qu'elle était bien là, comme

au bout du monde!

Elle défit les lacets de ses bottines, enleva ses bas, et l'un après

l'autre, avec le frisson délicieux du froid à ses chevilles, elle entra

ses pieds dans l'eau.

--Comme va le ruisseau, songeait-elle.

Elle seule eût pu dire le sens qu'elle attachait à cette phrase.

Peut-être cela se rapportait à la vie des êtres, à sa vie à elle. Et se

rappelant le mot de Jean Fauche, elle répétait lentement.

--L'eau ne sait pas où elle va.

Des cercles s'élargissaient comme des bracelets. Elle s'amusait à faire

jouer ses orteils. Il n'y avait que les yeux bleus des véroniques pour

juger du plaisir qu'elle éprouvait à être ainsi déchaussée: ses pieds

étaient comme des fleurs de chair qui rosissaient l'eau. Et le petit

frisson au long de sa peau, montait comme la chatouille d'un doigt. Son

cœur doucement se gonfla.

Quelquefois une argyronette, patinant du bout de ses longues pattes,

s'arrêtait, puis d'une détente repartait. Maintenant Noémie ne pensait

plus à M. Fauche. Pensait-elle à quelque chose?

Comme va le ruisseau · 第 19 / 49 题