M. Fauche faisait claquer sa langue au palais.

--Bon... bon... tu ferais mieux de prendre attention à ne point

t'inonder les sabots.

Tantin riait d'un rire sans bruit de brochet.

--Les sabots... Ah! ben!... Ah! ben...

[Illustration: M. FAUCHE ET LE CHINOIS COIFFÉ D'UN MOUCHOIR A QUATRE

NŒUDS (P. 12).]

Et quand il fut certain que M. Fauche était remonté à son atelier,

il descendit vers la marine, moulinant des bras, pour raconter son

histoire à Fré D'siré. De loin il le hélait; mais le sourd demeurait le

marteau en l'air, sans bouger. Alors, traînant ses sabots, il venait à

lui mystérieusement et lui coulait dans l'oreille:

--Ecoute eun' miette. T'as vu à t'à l'heure la petite dame d' chez

Moya? Ben, v'là.

Encore une fois sa grande bouche de brochet demeurait ouverte dans un

rire sans fin.

--J' te dis qu'à mon âge naturel ça s'rait pas passé comme ça. On

s'aurait causé, et puis... Dame!

--T'es assoti, fit le sourd.

Fré D'siré ne pouvait décapiter un œuf sans se carrer comme un hercule.

Ça lui était resté du passé; il aimait raconter qu'au régiment il avait

«tombé» tous les hommes, sans excepter le colonel. Il gonfla le dos,

troussa ses manches de chemise jusqu'aux biceps, apparut à Tantin Rétu

dans la majesté de sa force. Et il le secouait par les épaules comme un

prunier.

--T'entends-t'y! T'entends-t-y? Faut je m'y mette, à ce mât! Et quand

c' sera fait, t'iras le dire à mes amis du gouvernement pour qu'i m'

donnent eun' pension que j' te dis, bougre de nom!

On pouvait dire encore une fois que la marine était en pleine activité.

V

Quatre heures du matin. Un brouillard bleu finement fume sur le fleuve.

Le jour vient regarder au-dessus des monts si les gens du village sont

déjà éveillés. Il voit là, dans la barque deux hommes debout, aux

plis lourds des cabans. Jean Fauche a tiré son feutre sur les yeux

et Bellaire, l'homme qui a été en Chine, s'est entouré la tête d'un

quatre-nœuds: Bellaire est sujet aux rhumes de cerveau. Le jour rit

doucement de les voir déjà à cette heure sur le fleuve quand tout le

monde dort encore. Même le coq du clocher demeure immobile: la campane

ne sonnera la diane des âmes que quand une petite spirale de fumée aura

tire-bouchonné du toit de la cure. Et c'est très bon, ce grand paysage

bleu qui tremble au fond du brouillard, si léger qu'on n'aperçoit

devant soi que de l'air et de l'eau.

Il y a déjà une demi-heure qu'ils sont là, jetant leur ligne; et quand

la ligne de M. Fauche va à droite, celle du Chinois aussi va à droite.

Le fleuve les entraîne, les flotteurs dérivent, et alors Jean Fauche

d'un coup de poignet fait siffler sa ligne en l'air. Celle de Bellaire

siffle également. Bellaire est comme la doublure des gestes de son ami:

il le regarde du coin de l'œil pour l'imiter. Quelquefois une touche

fait danser le bouchon, un poisson tire dessus; M. Fauche attend le bon

moment pour donner le coup de poignet. Et houp! C'est un barbeau qui au

bout de la ligne bat de la queue. Bellaire par imitation très vite à

son tour fait sauter la ligne. Mais rien, pas le moindre goujon.

Il faut voir comme délicatement Jean Fauche sait détacher le poisson.

Il lève le couvercle de la bannette et le barbeau peut barboter en

famille avec le reste de la pêche. Il arrive aussi qu'il vient du

brochet à l'hameçon: celui-là n'est point commode à capturer: la ligne

danse, plie, vole en l'air: à la fin cependant l'adroit M. Fauche en a

raison.

De petits nuages nacre de perle boursouflent le ciel, à la crête des

monts d'en face. Le matin descend dans la vallée par un chemin de

roses, comme un roi. Une rougeur se reflète au loin sur les maisons,

de l'autre côté du fleuve. Et à présent de légers ballons de fumée

commencent à rouler sur l'eau, comme de la nuit qui s'en va à la

dérive. Un petit vent frais fait des trous clairs en haut.

Alors un rideau s'agite à l'une des fenêtres de la _Truite d'or_. Des

roses ont fleuri la vitre, comme si le matin qui entrait partout était

entré là aussi. Et Noémie Larciel regarde ce singulier garçon de Jean

Fauche qui l'autre jour se tenait penché sur ses pots de fleurs pour

ne pas avoir l'air de l'entendre et qui, depuis, lui fait envoyer des

roses tous les matins par le Vieux Tantin.

Elle lui trouve belle mine sur sa barque: le Chinois à côté ne lui

vient pas à l'épaule: et tout à coup il jette la ligne: la ligne

caracole en lacets et semble vouloir décrocher les petits nuages roses

du ciel.

Le visage aux yeux de sommeil demeure un instant derrière le rideau.

La Meuse doucement boit la chaleur matinale: les vapeurs, en longues

spirales de fumées, rasent l'eau toujours plus loin. La montagne, à

contre-matin, est fluide et mauve, noyée dans du rêve. Les petits

nuages roses s'effeuillent comme un bouquet: il n'en reste bientôt plus

qu'un qui tourne la boucle de l'île. Doucement le rideau retombe: il

semble faire un peu plus silence dans toute la nature.

M. Fauche repose sa ligne et allume une pipe. Il cligne des yeux vers

la fenêtre. Il pense qu'il y a derrière le rideau, dans l'ombre fraîche

de la chambre, une amusante petite chose de vie. Mais rien ne bouge: le

sommeil a fermé les paupières qui tout à l'heure étaient levées. Quand

un peu plus tard la fenêtre s'ouvrira, la barque aura disparu.

Comme va le ruisseau · 第 10 / 49 题