Diane Capulet.»

LAFEU.--Je m'achèterai un gendre à la foire, et je payerai les

droits[45]: je ne veux point de celui-ci.

[Note 45: Allusion au droit de péage qu'on paye à la foire pour les

chevaux.]

LE ROI.--Les cieux te protègent, Lafeu, puisqu'ils ont mis au jour cette

découverte. Qu'on cherche cette infortunée: allez promptement, et qu'on

ramène ici le comte. (_Le gentilhomme sort avec quelques autres

personnes de la suite du roi; les gardes ramènent Bertrand._)--Je

tremble, madame, qu'on n'ait traîtreusement arraché la vie à Hélène.

LA COMTESSE.--Eh bien! justice sur les assassins!

LE ROI, _à Bertrand_.--Je m'étonne, seigneur, puisque les femmes sont

des monstres à vos yeux, puisque vous les fuyez après leur avoir juré

mariage, que vous désiriez vous marier.--Quelle est cette femme?

(Entrent la veuve et Diane.)

DIANE.--Je suis, seigneur, une malheureuse Florentine, descendue des

anciens Capulets. Ma prière, à ce que j'entends, vous est connue. Vous

savez donc aussi combien je suis digne de pitié.

LA VEUVE.--Et moi, sire, je suis sa mère, seigneur, dont l'âge et

l'honneur souffrent également des affronts dont nous nous plaignons ici;

tous deux succomberont si vous n'y portez remède.

LE ROI.--Approchez, comte. Connaissez-vous ces femmes?

BERTRAND.--Mon prince, je ne puis ni ne veux nier que je les connaisse.

De quoi m'accusent-elles?

DIANE.--Pourquoi affectez-vous de ne pas reconnaître votre femme?

BERTRAND.--Elle ne m'est rien, seigneur.

DIANE.--Si vous vous mariez, vous donnerez cette main, et cette main est

à moi; vous donnerez les voeux prononcés devant le ciel, et ils sont à

moi; en vous donnant à une autre, vous me donnerez moi-même (et

cependant je suis à moi); car je suis tellement incorporée avec vous par

le noeud de vos serments, qu'on ne saurait vous épouser sans m'épouser

aussi; ou tous les deux, ou ni l'un ni l'autre.

LAFEU, _à Bertrand_.--Votre réputation baisse trop pour prétendre à ma

fille: vous n'êtes pas un mari pour elle.

BERTRAND.--C'est, mon prince, une créature folle et effrontée, avec

laquelle j'ai badiné quelquefois. Que Votre Majesté prenne une plus

noble idée de mon honneur, que de croire que je voulusse m'abaisser si

bas.

LE ROI.--Monsieur, vous n'aurez point mon opinion en votre faveur,

jusqu'à ce que vos actions l'aient méritée. Prouvez-moi que votre

honneur est au-dessus de l'opinion que j'en ai.

DIANE.--Bon roi, demandez-lui d'attester avec serment qu'il ne croit pas

avoir eu ma virginité.

LE ROI.--Que lui réponds-tu?

BERTRAND.--C'est une impudente, mon prince; elle était prostituée à tout

le camp.

DIANE.--Il m'outrage, seigneur. S'il en était ainsi, il m'aurait achetée

à vil prix. Ne le croyez pas. Oh! voyez cet anneau, dont l'éclat et la

richesse n'ont point de pareil: eh bien! il l'a cependant donné à une

femme prostituée à tout le camp, si j'en suis une.

LA COMTESSE.--Il rougit, et c'est le sien. Ce joyau, depuis six

générations, a été légué par testament et porté de père en fils. C'est

sa femme; cet anneau vaut mille preuves.

LE ROI.--Vous avez dit, ce me semble, que vous aviez vu ici quelqu'un à

la cour, qui pourrait en rendre témoignage?

DIANE.--Cela est vrai, mon seigneur; mais il me répugne de produire un

témoin aussi vil: son nom est Parolles.

LAFEU.--J'ai vu l'homme aujourd'hui, si c'est un homme.

LE ROI.--Qu'on le cherche, et qu'on l'amène ici.

BERTRAND.--Que voulez-vous de lui? Il est déjà noté pour le plus perfide

scélérat, par toutes les actions basses et odieuses du monde, et la

vérité répugne à sa nature même. Me tiendrez-vous pour ceci ou pour cela

sur le témoignage d'un misérable, qui dira tout ce qu'on voudra?

LE ROI.--Elle a cet anneau, qui est le vôtre.

BERTRAND.--Je crois qu'elle l'a: il est certain que j'ai eu du goût pour

elle, et que je l'ai recherchée avec l'étourderie de la jeunesse. Elle

connaissait la distance qu'il y avait entre elle et moi; elle m'a

amorcé, et elle piqua mes désirs par ses refus, comme il arrive que tous

les obstacles que rencontre un caprice ne font qu'en accroître l'ardeur.

Enfin, ses agaceries secondant ses attraits ordinaires, elle m'amena au

prix qu'elle avait mis à ses faveurs: elle obtint l'anneau; et moi,

j'eus ce que tout subalterne aurait pu acheter au prix du marché.

DIANE.--Il faut que j'aie de la patience! Vous qui avez chassé votre

première femme, une si noble dame, vous pouvez bien me priver aussi de

mes droits sur vous. Je vous prie cependant (car, puisque vous êtes sans

vertu, je perdrai mon mari), envoyez chercher votre anneau: je vous le

rendrai, si vous me rendez le mien.

BERTRAND.--Je ne l'ai pas.

LE ROI.--Comment était votre anneau, je vous prie?

DIANE.--Il ressemblait beaucoup à celui que vous portez au doigt.

LE ROI.--Connaissez-vous cet anneau? Cet anneau était autrefois au

comte.

DIANE.--Et c'est celui que je lui avais donné quand il est entré dans

mon lit.

LE ROI.--Alors son histoire est fausse; il dit que vous le lui avez jeté

d'une fenêtre.

DIANE.--J'ai dit la vérité.

(Parolles entre.)

BERTRAND.--J'avoue, mon prince, que cet anneau était à elle.

LE ROI.--Tu balbuties étrangement; une plume te fait

tressaillir.--Est-ce là cet homme dont vous me parliez?

DIANE.--C'est lui, mon prince.

LE ROI, _à Parolles_.--Dites-moi, drôle, mais dites-moi la vérité: je

vous l'ordonne, sans craindre le déplaisir de votre maître, dont je

saurai bien vous défendre si vous êtes sincère. Que savez-vous de ce qui

s'est passé entre lui et cette femme?

PAROLLES.--Sous le bon plaisir de Votre Majesté, mon maître a toujours

été un gentilhomme honorable. Il a joué quelquefois de ces tours que

font tous les gentilshommes.

LE ROI.--Allons, allons au fait. A-t-il aimé cette femme?

PAROLLES.--Oui, sire, il l'a aimée: mais comment?

LE ROI.--Comment, je vous prie?

PAROLLES.--Il l'a aimée, mon prince, comme un gentilhomme aime une

femme.

LE ROI.--Que voulez-vous dire?

PAROLLES.--Qu'il l'aimait, sire, et qu'il ne l'aimait pas.

LE ROI.--Comme tu es un coquin et n'es pas un coquin, n'est-ce pas? Quel

drôle est cet homme-ci avec ses équivoques!

PAROLLES.--Je suis un pauvre homme, et aux ordres de Votre Majesté.

LAFEU.--C'est un fort bon tambour, mon prince, mais un méchant orateur.

DIANE.--Savez-vous qu'il m'a promis le mariage?

PAROLLES.--Vraiment, j'en sais plus que je n'en dirai.

LE ROI.--Tu ne veux donc pas dire tout ce que tu sais?

PAROLLES.--Je le dirai, si c'est le bon plaisir de Votre Majesté.

J'étais leur entremetteur à tous deux, comme je vous l'ai dit: mais plus

que cela, il l'aimait; car, en vérité, il en était fou, et il parlait de

Satan, des limbes, des furies et de je ne sais quoi; et j'étais si fort

en crédit que je savais quand ils se couchaient et mille autres

circonstances, comme, par exemple, des promesses de l'épouser, et des

choses qui m'attireraient de la malveillance si je les révélais: c'est

pourquoi je ne dirai pas ce que je sais.

LE ROI.--Tu as déjà tout dit, à moins que tu ne puisses ajouter qu'ils

sont mariés; mais tu es trop fin dans tes dépositions: ainsi,

retire-toi. (_A Diane._) Cet anneau, dites-vous, était le vôtre?

DIANE.--Oui, mon prince.

LE ROI.--Où l'avez-vous acheté, ou qui vous l'a donné?

DIANE.--Il ne m'a point été donné et je ne l'ai point acheté non plus.

LE ROI.--Qui vous l'a prêté?

DIANE.--Il ne m'a point non plus été prêté.

LE ROI.--Où donc l'avez-vous trouvé?

DIANE.--Je ne l'ai pas trouvé.

LE ROI.--Si vous ne l'avez acquis par aucun de ces moyens, comment

avez-vous pu le donner à Bertrand?

DIANE.--Je ne le lui ai jamais donné.

LAFEU.--Cette femme, mon prince, est comme un gant large: on la met et

on l'ôte comme on veut.

LE ROI.--L'anneau était à moi; je l'ai donné à sa première femme.

DIANE.--Il a pu être à vous ou à elle, pour ce que j'en sais.

LE ROI.--Qu'on l'emmène, elle commence à me déplaire. Qu'on la mène en

prison et lui aussi. Si tu ne me dis point d'où tu as cet anneau, tu vas

mourir dans une heure.

DIANE.--Je ne vous le dirai jamais.

LE ROI.--Qu'on l'emmène.

DIANE.--Je vous donnerai une caution, mon prince.

LE ROI.--Je te crois maintenant une prostituée.

DIANE.--Grand Jupiter! si jamais j'ai connu un homme, c'est vous.

LE ROI.--Pourquoi donc accuses-tu Bertrand depuis tout ce temps?

DIANE.--Parce qu'il est coupable et qu'il n'est pas coupable. Il sait

que je ne suis plus vierge, et il en ferait serment. Moi, je ferai

serment que je suis vierge, et il ne le sait pas. Grand roi, je ne suis

point une prostituée; sur ma vie, je suis vierge, ou (_montrant Lafeu_)

la femme de ce vieillard.

LE ROI.--Elle abuse de ma patience. Qu'on la mène en prison.

DIANE.--Ma bonne mère, allez chercher ma caution. Attendez un moment,

mon royal seigneur (_la veuve sort_): on est allé chercher le joaillier

à qui appartient l'anneau, et il sera ma caution; mais pour ce jeune

seigneur (_à Bertrand_) qui m'a abusée, comme il le sait lui-même,

quoique cependant il ne m'ait jamais fait aucun tort, je le renonce ici.

Il sait lui-même qu'il a souillé ma couche: et alors même il a fait un

enfant à son épouse; quoiqu'elle soit morte, elle sent remuer son

enfant. Ainsi, voilà mon énigme: une femme morte est vivante, et voici

le mot de l'énigme.

(Hélène et la veuve entrent.)

LE ROI.--N'y a-t-il point quelque enchanteur qui me fascine la vue?

Est-ce un objet réel que je vois?

HÉLÈNE.--Non, mon bon seigneur, ce n'est que l'ombre d'une épouse que

vous voyez; le nom, et non pas la chose.

BERTRAND.--Tous les deux, tous les deux; ah! pardon!

HÉLÈNE.--Oh! mon cher seigneur, lorsque j'étais comme cette jeune fille,

je vous ai trouvé bien bon pour moi. Voilà votre anneau, et voyez, voici

votre lettre. Elle dit: _Lorsque vous posséderez cet anneau que je porte

à mon doigt, et que vous serez enceinte de mes oeuvres_, etc. Tout cela

est arrivé. Voulez-vous être à moi, maintenant que je vous ai conquis

deux fois?

BERTRAND.--Si elle peut me prouver cela clairement, je veux, mon prince,

l'aimer tendrement, à jamais, à jamais.

HÉLÈNE.--Si je ne vous le démontre pas clairement ou que je sois

convaincue de fausseté, que le mortel divorce nous sépare à jamais! (_A

la comtesse._) O ma bonne mère! je vous revois encore!

LAFEU.--Mes yeux sentent l'oignon, je vais pleurer. Allons (_à

Parolles_), bon Thomas, prête-moi un mouchoir. Bien, je te remercie: va

m'attendre à la maison; je m'amuserai de toi. Laisse-là tes politesses,

elles ne valent rien.

LE ROI.--Qu'on nous raconte cette histoire de point en point, afin que

la certitude de sa vérité nous comble de joie. (_A Diane._) Et vous, si

vous êtes une fleur encore fraîche et vierge, vous pouvez choisir un

époux: je me charge de votre dot; car j'entrevois déjà que, par vos

secours honnêtes, vous avez fait qu'une femme est devenue femme en

restant vierge. Nous voulons être instruit plus à loisir de cette

aventure et de toutes ses circonstances. Déjà tout s'annonce bien; et si

la fin est aussi heureuse, l'amertume du passé doit la rendre encore

plus douce.

Tout est bien qui finit bien · 第 48 / 50 题