Le camp florentin.
_Entrent_ LES DEUX SEIGNEURS FRANÇAIS, _avec deux ou trois soldats_.
PREMIER OFFICIER.--Vous ne lui avez pas donné la lettre de sa mère?
SECOND OFFICIER.--Je la lui ai remise il y a une heure: il y a dedans
quelque chose qui a fait une vive impression sur son âme, car en la
lisant il est presque devenu tout d'un coup un autre homme.
PREMIER OFFICIER.--Il s'est attiré un juste blâme en repoussant une si
bonne femme, une si aimable dame.
SECOND OFFICIER.--Il a surtout encouru la disgrâce éternelle du roi,
dont la générosité eût fait si volontiers son bonheur[31]. Je vous dirai
quelque chose, mais vous la tiendrez secrète.
[Note 31: _Who had ever tuned his bounty to sing happiness to him._ Mot
à mot: «Qui avait mis pour lui sa bonté sur l'air du bonheur.»]
PREMIER OFFICIER.--Quand vous l'aurez dite, elle est morte, et j'en suis
le tombeau.
SECOND OFFICIER.--Il a séduit ici, dans Florence, une jeune demoiselle
de très-chaste renommée, et cette nuit même il assouvit sa passion sur
les ruines de son honneur: il lui a donné son anneau de famille, et il
se croit heureux d'avoir réussi dans ce pacte coupable.
PREMIER OFFICIER.--Que Dieu diffère notre révolte! Ce que nous sommes
quand nous sommes abandonnés à nous-mêmes!
SECOND OFFICIER.--De vrais traîtres à nous-mêmes. Et comme dans le cours
ordinaire de toutes les trahisons, nous les voyons toujours se révéler
elles-mêmes à mesure qu'elles avancent vers leur infâme but; c'est ainsi
que celui qui, par cette action, conspire contre son propre honneur,
laisse déborder lui-même le torrent.
PREMIER OFFICIER.--N'est-ce pas un crime damnable d'être les hérauts de
nos desseins criminels?--Nous n'aurons donc pas sa compagnie ce soir?
SECOND OFFICIER.--Non, jusqu'après minuit, car sa ration est d'une
heure.
PREMIER OFFICIER.--Elle s'avance à grands pas.--Je voudrais bien qu'il
entendît anatomiser son compagnon, afin qu'il pût avoir la mesure de son
jugement, où il avait si précieusement établi cette fausse monnaie.
SECOND OFFICIER.--Nous ne nous occuperons pas de lui jusqu'à ce qu'il
vienne, car sa présence doit être le jouet de l'autre.
PREMIER OFFICIER.--En attendant, qu'entendez-vous dire de cette guerre?
SECOND OFFICIER.--J'entends dire qu'il y a une ouverture de paix.
PREMIER OFFICIER.--Et même, je vous l'assure, une paix conclue.
SECOND OFFICIER.--Que va donc faire le comte de Roussillon?
Voyagera-t-il, ou retournera-t-il en France?
PREMIER OFFICIER.--Je vois bien par cette question que vous n'êtes pas
dans sa confidence.
SECOND OFFICIER.--Dieu m'en préserve, monsieur! car alors j'aurais
grande part à ses actions.
PREMIER OFFICIER.--Sa femme, il y a environ deux mois, a fui sa maison:
son prétexte était d'aller faire un pèlerinage à Saint-Jacques-le-Grand;
elle a accompli cette religieuse entreprise avec la piété la plus
austère; la sensibilité de sa nature est devenue la proie de son
chagrin; enfin, elle y a rendu les derniers soupirs, et maintenant elle
chante dans le ciel.
SECOND OFFICIER.--Sur quoi cette nouvelle est-elle appuyée?
PREMIER OFFICIER.--En grande partie sur ses propres lettres, qui
garantissent la vérité du récit jusqu'à l'instant de sa mort; et sa
mort, qu'elle ne pouvait pas annoncer elle-même, est fidèlement
confirmée par le curé du lieu.
SECOND OFFICIER.--Le comte est-il instruit de cet événement?
PREMIER OFFICIER.--Oui; et dans toutes ses particularités, de point en
point, jusqu'à la plus parfaite certitude de la vérité.
SECOND OFFICIER.--Je suis bien fâché qu'il soit joyeux de cela.
PREMIER OFFICIER.--Comme nous nous empressons quelquefois de nous
réjouir de nos pertes!
SECOND OFFICIER.--Et comme nous nous empressons d'autres fois de noyer
nos gains dans les larmes! L'honneur distingué que sa valeur s'est
acquis ici va être accueilli dans sa patrie par une honte aussi grande.
PREMIER OFFICIER.--La trame de notre vie est un tissu de bien et de mal:
nos vertus seraient trop fières si nos fautes ne les châtiaient, et nos
crimes seraient au désespoir s'ils n'étaient consolés par nos
vertus.--Eh bien! où est votre maître?
LE DOMESTIQUE.--Dans la rue il a rencontré le duc, dont il a pris
solennellement congé: Sa Seigneurie va partir demain matin pour la
France. Le duc lui a offert des lettres de recommandation pour le roi.
SECOND OFFICIER.--Elles ne sont rien moins que nécessaires, quand la
recommandation serait encore plus forte qu'elle ne peut l'être.
(Entre Bertrand.)
LE PREMIER OFFICIER, _répondant à l'autre_.--En effet, elles ne peuvent
être trop flatteuses pour adoucir l'aigreur du roi.--Voici le comte qui
s'avance.--Eh bien! comte, ne sommes-nous pas après minuit?
BERTRAND.--J'ai, cette nuit, expédié seize affaires d'un mois de travail
chacune, dont j'ai abrégé le succès: j'ai pris congé du duc, fait mes
adieux à ses parents, enterré une femme, pris le deuil pour elle, écrit
à madame ma mère que je reviens, préparé mes équipages et ma suite; et,
entre les intervalles de ces diverses expéditions, j'ai pourvu à
d'autres affaires plus délicates: la dernière était la plus importante,
mais elle n'est pas encore finie.
SECOND OFFICIER.--Si l'affaire présente quelque difficulté et que vous
partiez d'ici ce matin, il faudra que Votre Seigneurie use de diligence.
BERTRAND.--Je dis que l'affaire n'est pas finie, parce que j'ai quelque
peur d'en entendre parler dans la suite.--Mais aurons-nous ce dialogue
entre ce faquin et le soldat?--Allons, faites paraître devant nous ce
prétendu modèle: il m'a trompé, comme un oracle à double sens.
SECOND OFFICIER.--Qu'on l'amène. (_Les soldats sortent._) Le pauvre
malheureux a passé toute la nuit dans les ceps.
BERTRAND.--Il n'y a pas de mal à cela: ses talons l'ont bien mérité,
pour avoir usurpé si longtemps les éperons[32]. Comment se
comporte-t-il?
[Note 32: On sait que les éperons étaient un des signes distinctifs du
chevalier.]
PREMIER OFFICIER.--J'ai déjà eu l'honneur de dire à Votre Seigneurie que
ce sont les ceps qui le portent: mais, pour vous répondre dans le sens
que vous entendez, il pleure comme une fille qui a répandu son lait; il
s'est confessé à Morgan, qu'il croit être un religieux, depuis la
première lueur de sa mémoire jusqu'à l'instant fatal où il a été mis
dans les ceps. Et que croyez-vous qu'il a confessé?
BERTRAND.--Rien qui me concerne, n'est-ce pas?
SECOND OFFICIER.--On a écrit sa confession, et on la lira devant lui. Si
Votre Seigneurie s'y rencontre, comme je le crois, il faut que vous ayez
la patience de l'entendre.
(Les soldats entrent conduisant Parolles les yeux bandés.)
BERTRAND.--Que la peste l'étouffé! Comme il est affublé!--Il ne peut
rien dire de moi. Silence, silence!
PREMIER OFFICIER.--Voilà le colin-maillard qui vient. (_Haut._) _Porto
tartarossa._
L'INTERPRÈTE, _à Parolles_.--Le général demande les instruments de
torture. Que voulez-vous dire dans cela?
PAROLLES.--J'avouerai tout ce que je sais, sans qu'il soit besoin de
contrainte. Quand vous me hacheriez comme chair à pâté, je ne pourrais
rien dire de plus.