Un autre appartement dans le même lieu.
_Entrent_ LAFEU, BERTRAND.
LAFEU.--Mais j'espère que Votre Seigneurie ne le regarde pas comme un
guerrier?
BERTRAND.--Comme un guerrier, seigneur, et qui a fait ses preuves de
courage.
LAFEU.--Vous le tenez de sa bouche?
BERTRAND.--Et de bien d'autres témoignages valables.
LAFEU.--Allons, mon cadran ne va donc pas bien? j'ai pris cette
allouette pour un traquet[25].
[Note 25: Espèce d'oiseau qui fait son nid à terre. _Penancola, avis
alaudæ similis._]
BERTRAND.--Je vous assure, seigneur, qu'il a de grandes connaissances et
qu'il n'a pas moins de bravoure.
LAFEU.--J'ai donc péché contre son expérience et prévariqué contre sa
valeur; et je suis à cet égard dans un état dangereux, car je ne puis
trouver dans mon coeur le moindre désir de m'en repentir.--Le voici qui
vient, je vous en prie, réconciliez-nous: je veux rechercher son amitié.
(Entre Parolles.)
PAROLLES.--Tout cela se fera, monsieur.
LAFEU, _à Bertrand_.--Je vous en prie, monsieur, dites-moi quel est son
tailleur?
PAROLLES.--Monsieur?
LAFEU.--Oh! je le connais bien. Oui, monsieur; c'est vraiment, monsieur,
un bon ouvrier, un fort bon tailleur.
BERTRAND, _bas à Parolles_.--Est-elle allée trouver le roi?
PAROLLES.--Elle y est allée.
BERTRAND.--Partira-t-elle ce soir?
PAROLLES.--Comme vous le lui avez ordonné.
BERTRAND.--J'ai écrit mes lettres, enfermé mon trésor dans ma cassette,
donné mes ordres pour nos chevaux; et ce soir, à l'heure où je devrais
prendre possession de la mariée, je finirai avant d'avoir commencé.
LAFEU.--Un honnête voyageur est quelque chose à la fin d'un dîner; mais
un homme qui débite trois mensonges et se sert d'une vérité connue de
tout le monde pour faire passer un millier de balivernes mérite d'être
écouté une fois et fustigé trois. (_A Parolles._) Dieu vous assiste,
capitaine!
BERTRAND, _à Parolles_.--Y aurait-il quelque mésintelligence entre ce
noble seigneur et vous, monsieur?
PAROLLES.--Je ne sais pas comment j'ai mérité de tomber dans la disgrâce
de mon noble seigneur.
LAFEU.--Vous avez trouvé moyen d'y tomber et de vous y enfoncer tout
entier, en bottes et éperons, comme celui qui saute dans la crème[26],
et vous en ressortirez promptement plutôt que de souffrir qu'on vous
demande raison de ce que vous restez dedans.
[Note 26: Allusion à une pasquinade des baladins qui sautaient, dans les
fêtes de Londres, tout bottés dans un plat de crème.]
BERTRAND.--Il se pourrait que vous vous fussiez mépris sur son compte,
seigneur.
LAFEU.--Et je m'y méprendrai toujours, quand même je le surprendrais en
prières.--Adieu, seigneur, et croyez ce que je vous dis, qu'il n'y a
point d'amande dans cette noix légère: toute l'âme de cet homme est dans
ses habits; ne vous fiez à lui dans aucune affaire de conséquence; j'ai
apprivoisé de ces gens-là, et je connais leur naturel. (_A Parolles._)
Adieu, monsieur; j'ai mieux parlé de vous que vous n'avez mérité et que
vous ne mériterez de moi; mais il faut rendre le bien pour le mal.
(Il sort.)
PAROLLES.--Un frivole vieillard, je jure!
BERTRAND.--Je le crois.
PAROLLES.--Eh mais! ne le connaissez-vous pas?
BERTRAND.--Oui, je le connais bien, et l'opinion commune lui donne du
mérite.--Voici venir mon entrave.
(Entre Hélène.)
HÉLÈNE.--J'ai, monsieur, suivant l'ordre que vous m'en avez donné, parlé
au roi, et j'ai obtenu son agrément pour partir sur-le-champ. Seulement,
il désire vous parler en particulier.
BERTRAND.--J'obéirai à sa volonté.--Il ne faut pas, Hélène, vous étonner
de mon procédé, qui ne paraît pas s'accorder avec les circonstances et
qui ne remplit pas l'office qu'elles exigent de moi. Je n'étais pas
préparé à cet événement, voilà pourquoi je me trouve si fort en
désordre; cela m'engage à vous prier de vous mettre en route
sur-le-champ pour vous rendre chez moi, et de chercher à deviner plutôt
que de me demander le motif de cette prière; car mes raisons sont
meilleures qu'elles ne paraissent, et mes affaires sont d'une nécessité
plus pressante qu'il ne le semble à première vue, à vous qui ne les
connaissez pas.--Cette lettre est pour ma mère. (_Il lui remet une
lettre._) Il se passera deux jours avant que je vous revoie. Adieu; je
vous abandonne à votre sagesse.
HÉLÈNE.--Monsieur, je ne puis vous répondre autre chose, sinon que je
suis votre très-obéissante servante.
BERTRAND.--Allons, allons, ne parlons plus de cela.
HÉLÈNE.--Et que je chercherai toujours, par tous mes efforts, à réparer
ce que mon étoile vulgaire a laissé en moi de défectueux pour être de
niveau avec ma grande fortune.
BERTRAND.--Laissons cela; je suis extrêmement pressé. Adieu;
allez-vous-en chez moi.
HÉLÈNE.--Je vous prie, monsieur, permettez...
BERTRAND.--Eh bien! que voulez-vous dire?
HÉLÈNE.--Je ne suis pas digne du trésor que je possède, et je n'ose pas
dire qu'il soit à moi, et cependant il est à moi; mais, comme un voleur
timide, je voudrais bien dérober ce que la loi m'accorde de droit.
BERTRAND.--Que voulez-vous avoir?
HÉLÈNE.--Quelque chose,--et à peine autant;--rien dans le fond.--Je ne
voudrais pas vous dire ce que je voudrais, seigneur.--Mais pourtant,
si.--Les étrangers et les ennemis se séparent et ne s'embrassent pas.
BERTRAND.--Je vous en prie, ne perdez pas de temps; mais vite à cheval.
HÉLÈNE.--Je n'enfreindrai pas vos ordres, mon bon seigneur.
BERTRAND, _à Parolles, d'un air fort empressé_.--Où sont mes autres
gens, monsieur? (_A Hélène._) Adieu. (_Hélène sort._) Va chez moi, où je
ne rentrerai de ma vie tant que je pourrai manier mon épée ou entendre
le son du tambour.--Allons, partons, et songeons à notre fuite.
PAROLLES.--Bravo! coragio!
(Ils sortent.)