Paris.--Appartement du palais du roi.
_Entrent_ BERTRAND, LAFEU, PAROLLES.
LAFEU.--On dit que les miracles sont passés; et nous avons nos
philosophes pour faire de tous les phénomènes surnaturels et sans cause
visible des événements communs et familiers. Il arrive de là que nous
nous jouons des choses les plus effrayantes, nous retranchant dans une
science illusoire, lorsque nous devrions nous soumettre à une terreur
inconnue.
PAROLLES.--Oui, c'est une des plus rares merveilles qui ait éclaté dans
nos temps modernes.
BERTRAND.--Oh! sans doute!
LAFEU.--D'être abandonné des gens de l'art...
PAROLLES.--C'est ce que je dis, de Galien et de Paracelse...
LAFEU.--De tous les personnages savants et authentiques[20]...
[Note 20: Épithète appliquée aux savants du temps de l'auteur.]
PAROLLES.--Oui, c'est ce que je dis.
LAFEU.--Qui l'ont déclaré incurable...
PAROLLES.--Oui, vraiment, c'est ce que je dis aussi.
LAFEU.--Sans remède...
PAROLLES.--Oui, comme un homme qui serait assuré de...
LAFEU.--Une vie incertaine, et une mort inévitable.
PAROLLES.--C'est cela même: vous avez raison: c'est ce que j'allais
dire.
LAFEU.--Je puis dire que c'est quelque chose de nouveau dans ce monde.
PAROLLES.--C'est bien vrai; si vous voulez le voir en représentation,
vous le lirez dans... Comment appelez-vous cela?
LAFEU.--_Représentation d'un effet céleste dans un acteur
terrestre_[21].
[Note 21: Titre de quelque ouvrage du temps.]
PAROLLES.--C'est justement là ce que je voulais dire: c'est cela même.
LAFEU.--En vérité, le dauphin n'est pas vigoureux.--En vérité, je parle
relativement à...
PAROLLES.--Oh! cela est étrange, très-étrange: voilà toute l'histoire et
l'embarrassant de la chose, et il faut être d'un esprit bien pervers
pour ne pas reconnaître que c'est...
LAFEU.--La main du ciel même.
PAROLLES.--Oui, c'est ce que je dis.
LAFEU.--Par le plus faible...
PAROLLES.--Et le plus débile ministre: un grand pouvoir, une puissance
extraordinaire, qui devrait en vérité produire encore sur nous d'autres
effets que la seule guérison du roi; comme par exemple...
LAFEU.--Une reconnaissance universelle.
PAROLLES.--J'allais le dire: vous avez bien raison.--Voici le roi qui
vient.
(Entrent le roi, Hélène, suite.)
LAFEU.--_Lustick_, comme dit le Hollandais! J'en aimerai encore mieux
les jeunes filles, tant qu'il me restera une dent dans la bouche. Eh!
mais, il est en état de danser une _courante_ avec elle.
PAROLLES.--Mort du vinaigre! n'est-ce pas là Hélène?
LAFEU.--Devant Dieu, je le crois.
LE ROI.--Allez, appelez devant tous les seigneurs de ma cour. (_A
Hélène._) Asseyez-vous, mon sauveur, à côté de votre malade; et de cette
main rajeunie, où vous avez rappelé la vie et le sentiment, recevez une
seconde fois la confirmation de ma promesse, et je n'attends de vous
qu'un mot pour désigner le don que vous désirez. (_Plusieurs seigneurs
entrent._) Belle jeune fille, promenez vos regards autour de vous: cette
troupe de jeunes et nobles seigneurs sont à ma disposition, et je puis
exercer sur eux la puissance d'un souverain et l'autorité d'un père:
faites librement votre choix; vous avez tout pouvoir de choisir, et eux
n'en ont aucun pour vous refuser.
HÉLÈNE.--Qu'il puisse échoir à chacun de vous une belle et vertueuse
maîtresse quand il plaira à l'amour! Je n'en excepte qu'un.
LAFEU.--Je donnerais mon cheval bai, Curtal, et tout son harnais, pour
que ma bouche fût aussi bien garnie que celles de ces jeunes gens, et
pour que ma barbe fût aussi peu fournie.
LE ROI, _à Hélène_.--Considérez-les bien tous: il n'en est pas un parmi
eux qui n'ait eu un noble père.
HÉLÈNE.--Seigneurs, le ciel a par mes mains rendu la santé au roi.
TOUS LES SEIGNEURS.--Nous le voyons, et nous en remercions le ciel pour
vous.
HÉLÈNE.--Je ne suis qu'une simple fille, et je déclare que c'est ma plus
grande richesse d'être une simple fille.--Si c'est le bon plaisir de
Votre Majesté, j'ai déjà fait mon choix.--La rougeur qui se peint sur
mes joues me dit tout bas: «Je rougis de ce que tu vas faire un choix;
mais une fois refusée, que la pâleur de la mort s'établisse pour
toujours sur tes joues; car je n'y reviendrai plus.»
LE ROI.--Faites votre choix, et je vous proteste que celui qui refusera
votre amour perdra tout le mien.
HÉLÈNE.--Eh bien! Diane, de ce moment je déserte tes autels, et mes
soupirs s'élèvent vers le suprême Amour, vers ce dieu souverain. (_A un
des seigneurs._) Seigneur, voulez-vous écouter ma requête?
PREMIER SEIGNEUR.--Oui, et vous l'accorder.
HÉLÈNE.--Je vous rends grâces; je n'ai rien à ajouter.
LAFEU.--J'aimerais mieux être au nombre des objets de son choix, que de
tirer ma vie au sort sur la chance d'un _beset_[22].
[Note 22: Terme du jeu de dés.]
HÉLÈNE, _à un autre seigneur_.--La fierté qui étincelle dans vos beaux
yeux me fait une réponse menaçante, avant même que j'aie parlé. Puisse
l'amour vous envoyer une bonne fortune vingt fois au-dessus du mérite et
de l'humble amour de celle qui vous adresse ce voeu!
SECOND SEIGNEUR.--Je n'aspire à rien de mieux, si vous voulez.
HÉLÈNE.--Recevez mon voeu, et que le puissant Amour l'exauce! C'est
ainsi que je prends congé de vous.
LAFEU.--Est-ce qu'ils la refusent tous[23]? S'ils étaient mes enfants,
je les ferais fouetter, ou je les enverrais au Grand-Turc pour les faire
tous eunuques.
[Note 23: Lafeu et Parolles sont à quelque distance, et ne peuvent
encore deviner ce qui se passe.]
HÉLÈNE, _à un autre seigneur_.--Ne craignez point que je prenne votre
main: je ne vous ferai jamais de tort, par égard pour vous. Que le ciel
bénisse vos désirs! et si jamais vous vous mariez, puissiez-vous trouver
une plus belle compagne dans votre lit!
LAFEU.--Ces jeunes gens sont des garçons de glace: aucun ne veut d'elle:
ce sont des bâtards des Anglais; jamais des Français ne les ont
engendrés.
HÉLÈNE, _à un autre seigneur_.--Vous êtes trop jeune, trop heureux et
trop noble, pour vous donner un fils formé de mon sang.
QUATRIÈME SEIGNEUR.--Je ne crois pas cela, ma belle.
LAFEU.--Il reste encore une grappe... Je suis sûr que ton père buvait du
vin.--Mais si tu n'es pas une imbécile, je suis, moi, un jeune homme de
quatorze ans: je te connais déjà bien.
HÉLÈNE, _à Bertrand_.--Je n'ose vous dire que je vous prends: c'est moi
qui me donne tout entière à vous, pour vous servir toute ma vie.--Voilà
celui que je choisis.
LE ROI, _à Bertrand_.--Eh bien! jeune Bertrand, prends-la; elle est ta
femme.
BERTRAND.--Ma femme, sire? J'oserai conjurer Votre Majesté de me
permettre, en pareille affaire, de m'en rapporter à mes propres yeux.
LE ROI.--Ignores-tu donc, Bertrand, ce qu'elle a fait pour moi?
BERTRAND.--Je le sais, mon bon roi; mais j'espère ne jamais savoir
pourquoi je dois l'épouser.
LE ROI.--Tu sais qu'elle m'a relevé de mon lit de maladie.
BERTRAND.--Mais faut-il, seigneur, que vous me fassiez descendre parce
qu'elle vous a relevé? Je la connais très-bien; elle a été élevée aux
frais de mon père. La fille d'un pauvre médecin être ma femme! Que
plutôt l'opprobre efface mon nom pour toujours!
LE ROI.--Tu ne dédaignes en elle que son nom; je puis lui en donner un
autre. Il est bien étrange que notre sang à tous, qui pour la couleur,
le poids et la chaleur, mêlé ensemble, n'offrirait aucune trace de
distinction, prétende cependant se séparer par de si vastes différences.
Si elle possède toutes les vertus, et que tu ne la dédaignes que parce
qu'elle est la fille d'un pauvre médecin, tu dédaignes donc la vertu
pour un nom? Ne fais pas cela: quand des actions vertueuses sortent
d'une source obscure, cette source est illustrée par le fait de celui
qui les accomplit. Être enflé de vains titres et sans vertus, c'est là
un honneur hydropique. Ce qui est bon par lui-même est bon sans nom; et
ce qui est vil est toujours vil. Le prix des choses dépend de leur
mérite, et non de leur dénomination. Elle est jeune, sage, belle; elle a
reçu cet héritage de la nature, et ces qualités forment l'honneur.
Celui-là mérite le mépris et non l'honneur, qui se prétend fils de
l'honneur et qui ne ressemble pas à son père. Nos honneurs prospèrent,
lorsque nous les faisons dériver de nos actions plutôt que de nos
ancêtres. Le mot seul est un esclave suborné à des tombeaux, un trophée
menteur sur tous les sépulcres; et souvent aussi il reste muet sur des
tombes où la poussière et un coupable oubli ensevelissent d'honorables
cendres. Qu'ai-je besoin d'en dire plus? Si tu peux aimer cette jeune
personne comme vierge, je puis créer tout le reste: elle et sa vertu,
c'est sa dot personnelle; les honneurs et les richesses viendront de
moi.
BERTRAND.--Je ne puis l'aimer, et je ne ferai pas d'efforts pour y
parvenir.
LE ROI.--Tu te fais injure à toi-même, en hésitant si longtemps sur ce
choix.
HÉLÈNE.--Sire, je suis heureuse de vous voir bien rétabli: qu'il ne soit
plus question du reste.
LE ROI.--Mon honneur est engagé: il faut, pour le délivrer, que je
déploie mon pouvoir. Allons, prends sa main, hautain et dédaigneux jeune
homme, indigne de ce beau don; puisque tu repousses, par une indigne
erreur, mon amitié et son mérite; toi qui ne t'avises pas de songer que
moi, placé dans son plateau trop léger, je t'enlèverais jusqu'au fléau;
toi qui ne veux pas savoir qu'il dépend de nous de transporter tes
honneurs où il nous plaira de les faire croître: contiens tes mépris:
obéis à notre volonté qui travaille pour ton bien: n'écoute point ton
vain orgueil: rends sur-le-champ, pour l'avantage de ta propre fortune,
l'hommage d'obéissance que ton devoir nous doit, et que notre autorité
exige, ou je t'effacerai pour jamais de ma pensée, et t'abandonnerai aux
vertiges et à la ruineuse témérité de la jeunesse et de l'ignorance,
déployant sur toi ma haine et ma vengeance, au nom de la justice et sans
pitié. Parle: ta réponse?
BERTRAND.--Pardon, mon gracieux souverain: je soumets mon amour à vos
yeux. Lorsque je considère quelle riche création et quelle part
d'honneur vont s'attacher où vous l'ordonnez, je trouve que cette fille,
qui tout à l'heure était si bas dans la fierté de mes pensées, est
maintenant l'objet des louanges du roi, et par là anoblie, comme si elle
était bien née.
LE ROI.--Prends sa main, et dis-lui qu'elle est à toi: Je te promets de
rendre la balance égale entre elle et ton rang, si je ne fais pas
davantage.
BERTRAND.--Je lui prends la main.
LE ROI.--Que le bonheur et la faveur du roi sourient à ce contrat!
Toutes les formalités nécessaires pour le rendre parfait seront
accomplies dès ce soir: les fêtes solennelles peuvent souffrir un plus
long délai, et attendre nos amis absents. Bertrand, si tu l'aimes, ton
amour me reste fidèle, autrement il s'égare.
(Tous sortent, excepté Parolles et Lafeu.)
LAFEU.--Entendez-vous, monsieur? Un mot, s'il vous plaît.
PAROLLES.--Quel est votre bon plaisir, seigneur?
LAFEU.--Votre seigneur et maître a bien fait de se rétracter.
PAROLLES.--Se rétracter? mon maître, mon seigneur?
LAFEU.--Oui: est-ce que je ne parle pas une langue intelligible?
PAROLLES.--Une langue fort dure, et qu'on ne peut entendre sans qu'il
s'ensuive quelque effusion de sang.--Mon maître!
LAFEU.--Êtes-vous le camarade du comte de Roussillon?
PAROLLES.--De quelque comte que ce soit, de tous les comtes, de tout ce
qui est homme.
LAFEU.--De tout ce qui est l'_homme_ du comte; mais _le maître_ du
comte, c'est autre chose.
PAROLLES.--Vous êtes trop vieux, monsieur: que cela vous suffise, vous
êtes trop vieux.
LAFEU.--Il faut que je te dise, maraud, que j'ai le titre d'homme, moi;
titre auquel jamais l'âge ne pourra vous faire parvenir.
PAROLLES.--Ce que j'oserais bien, je n'ose pas le faire.
LAFEU.--Je vous ai cru, pendant deux ordinaires, un homme de bon sens:
vous avez fait tant de récits de vos voyages: cela pouvait passer; mais
les écharpes et les rubans dont vous êtes couvert m'ont dissuadé de bien
des manières de vous croire un vaisseau de bien gros calibre.--Je t'ai
trouvé à présent; et si je te perds, je ne m'en embarrasse guère; et
cependant tu n'es bon à rien qu'à reprendre, et tu n'en vaux guère la
peine.
PAROLLES.--Si vous n'étiez pas couvert du privilége de l'âge...
LAFEU.--Ne vous plongez pas trop avant dans la colère, de peur de trop
hâter l'épreuve; et si une fois... Que Dieu ait pitié de toi, poule
mouillée!--Allons, mon beau treillis, fort bien: je n'ai pas besoin
d'ouvrir la fenêtre, je vois tout au travers de toi.--Donne-moi ta main.
PAROLLES.--Seigneur, vous me faites-là une affreuse injure.
LAFEU.--Oui, et c'est de tout mon coeur; et tu en es bien digne.
PAROLLES.--Je ne l'ai pas mérité, seigneur.
LAFEU.--Oh! sur ma foi, jusqu'à la dernière drachme, et je n'en
rabattrai pas un scrupule.
PAROLLES.--Allons, je serai plus sage...
LAFEU.--Oui, le plus tôt que tu pourras; car tu as à virer la voile du
côté opposé.--Si jamais on te lie dans ton écharpe, et qu'on te châtie,
tu éprouveras alors ce que c'est que d'être fier de sa servitude. J'ai
envie d'entretenir ma connaissance avec toi, ou plutôt mon étude, afin
que je puisse dire, au besoin: «C'est un homme que je connais.»
PAROLLES.--Seigneur, vous me vexez d'une manière intolérable.
LAFEU.--Je voudrais que ce fût pour toi un tourment d'enfer, et que ta
vexation fût éternelle; mais je suis passé[24] par l'âge comme tu vas
l'être par moi aussi vite que l'âge me le permettra.
[Note 24: Équivoque sur le mot _past_. Lafeu, en parlant ainsi, passe
devant Parolles.]
(Il sort.)
PAROLLES _seul_.--Allons, tu as un fils qui me lavera de cet affront,
méchant, hideux et dégoûtant vieillard!--Allons, il faut que je me
contienne: il n'y a pas moyen d'arrêter les grands. Je le battrai, sur
ma vie, si je peux jamais le rencontrer à propos, fût-il deux fois plus
grand seigneur. Je n'aurai pas plus de pitié de sa vieillesse, que je
n'en aurais de... Je le battrai, pourvu que je le puisse joindre encore
une fois.
(Lafeu revient.)
LAFEU.--Maraud, votre seigneur et maître est marié: voilà des nouvelles
pour vous. Vous avez une nouvelle maîtresse.
PAROLLES.--Je dois franchement conjurer Votre Seigneurie de vouloir bien
m'épargner vos insultes. Il est mon bon seigneur: mais celui que je sers
est là-haut, et c'est mon maître.
LAFEU.--Qui? Dieu?
PAROLLES.--Oui, monsieur.
LAFEU.--C'est le diable qui est ton maître. Pourquoi croises-tu ainsi
tes bras? Veux-tu faire de tes manches une paire de chausses? Les autres
valets en font-ils autant? Tu ferais mieux de mettre ta partie
inférieure où est ton nez. Sur mon honneur, si j'étais plus jeune
seulement de deux heures, je te bâtonnerais. Il me semble que tu es une
insulte générale, et que chacun devrait te battre. Je crois que tu as
été créé pour que tout le monde pût se mettre en haleine sur ton dos.
PAROLLES.--Voilà qui est bien dur et peu mérité, seigneur.
LAFEU.--Allez, allez: vous avez été battu en Italie pour avoir arraché
un fruit d'un grenadier: vous êtes un vagabond, et non pas un honnête
voyageur: vous faites plus l'impertinent avec les grands seigneurs et
les gens d'honneur, que les armoiries de votre naissance et de votre
vertu ne vous donnent droit de le faire. Vous ne méritez pas un mot de
plus, sans quoi je vous appellerais un fripon: je vous laisse.
(Lafeu sort.)
(Entre Bertrand.)
PAROLLES.--C'est bon, c'est bon: oui, oui, bon, bon: gardons-en le
secret quelque temps.
BERTRAND.--Perdu et condamné aux soucis pour toujours!
PAROLLES.--Qu'avez-vous, mon cher coeur?
BERTRAND.--Quoique je l'aie solennellement juré devant le prêtre, je ne
partagerai jamais son lit.
PAROLLES.--Quoi? quoi donc, mon cher coeur?
BERTRAND.--O mon Parolles, ils m'ont marié!--Je veux aller aux guerres
de Toscane, et jamais je ne coucherai avec elle.
PAROLLES.--La France est un vrai chenil: elle ne mérite pas d'être
foulée aux pieds par un homme. A la guerre!
BERTRAND.--Voilà des lettres de ma mère: ce qu'elles contiennent, je ne
le sais pas encore.
PAROLLES.--Il faudrait le savoir.--A la guerre, mon garçon, à la guerre!
Il tient son honneur caché dans une boîte, celui qui reste chez lui à
caresser sa créature et à dépenser dans ses bras sa vigueur virile, qui
devrait soutenir les bonds et la fougue de l'ardent coursier de Mars.
Aux pays étrangers! La France est une étable, et nous, qui y demeurons,
des rosses. Allons, à la guerre!
BERTRAND.--Oui, j'irai.--Je l'enverrai chez moi; j'informerai ma mère de
mon aversion pour elle, et de la cause de mon évasion; j'écrirai au roi
ce que je n'ai pas osé lui dire: le don qu'il vient de me faire me
servira à m'équiper pour les guerres d'Italie, où les braves combattent.
La guerre est un repos, comparée à une sombre maison et à une femme
odieuse.
PAROLLES.--Ce caprice tiendra-t-il? en êtes-vous bien sûr?
BERTRAND.--Venez avec moi dans ma chambre, et aidez-moi de vos conseils.
Je vais la congédier sur-le-champ. Demain je pars pour la guerre, et
elle pour sa douleur solitaire.
PAROLLES.--Oh! comme les balles rebondissent! quel vacarme elles
font!--Cela est dur-.--Un jeune homme marié est un jeune homme perdu:
ainsi, partez, et quittez-la bravement: allez. Le roi vous a fait
outrage.--Mais, chut! c'est comme cela...
(Ils sortent.)