Il faut dire, à la louange de Clarisse, que, dès l'apparition de Robert,
elle avait été dominée par une oppression pénible. Elle sentait murmurer
en elle non-seulement sa conscience, mais jusqu'aux moindres
délicatesses de sa dignité de femme. Toutefois un mélange confus
d'exaltation et de pitié, quelques souvenirs réveillés des galanteries
folles, mais un peu chevaleresques de Robert, tout cela, jusqu'au
prestige inséparable de l'audacieuse façon dont il avait su
s'introduire, put causer à Clarisse une fascination passagère. Ce fut de
l'entraînement si l'on veut, mais non de la séduction. D'ailleurs le
dénoûment aussi étrange qu'inattendu de cette scène rendit à la comtesse
toutes ses premières erreurs. Elle était comme sous l'influence d'un de
ces mauvais rêves qui tiennent l'âme et les sens dans les vagues
douleurs d'une torture indéfinie dont on éprouve le poids sans en
deviner la cause. Pâle et le front trempé d'une sueur brillante, elle
regardait Robert se balancer en dehors de la fenêtre; et cette figure,
frappée elle-même d'un certain vertige, prenait à ses yeux des aspects
bizarres; ses oreilles bourdonnaient et ne lui transmettaient les
paroles de Castillon que comme des sons confus et discordants. Une
minute de plus, et Clarisse tombait évanouie; mais la porte qui s'ouvrit
à ce moment fit courir un souffle rafraîchissant autour d'elle. Clarisse
se retourna, poussa un cri de délivrance, et courut se jeter dans les
bras de la chanoinesse, qui se présenta sur le seuil.
«Fais donc attention, Clarisse, s'écria madame Aurélie, en baisant les
joues de la comtesse; j'aime assez les caresses, ma fille, mais il en
faut garder un peu pour les autres.»
En disant ces mots, elle montrait un élégant personnage, au bras duquel
elle se tenait pendue. C'était un homme d'une trentaine d'années, d'une
figure remplie de douceur et d'expression, et portant sur toute sa
personne les marques d'une distinction parfaite. Clarisse baissa les
yeux et tendit sa main à Rutland.
«Mais, que vois-je? continua la chanoinesse en se dépêchant de prendre
place sur un canapé, car l'âge ne lui permettait pas de demeurer
longtemps sur ses jambes; l'épervier est donc déniché? Tant pis, ma foi.
Je me promettais de rire. T'emporte-t-il de l'argent, ma colombe?
--Madame... voulut balbutier Clarisse, au comble de la confusion, mais
ses paroles moururent au bord de ses lèvres tremblantes.
--Vite, vite, milord, reprit la chanoinesse; racontez-nous votre
histoire. Tu vas voir, Clarisse: un conte à mourir de rire. Milord ne
m'en a dit que le plus gros; et, d'ailleurs, j'en savais déjà quelque
chose. Sais-tu que c'est un amusant drôle que ton Castillon. Écoute
bien!
--Avant de rien vous dire, madame la comtesse, j'ai à vous demander
pardon du singulier moment que je choisis pour vous faire ma visite...
--Après quinze jours de rigueur, interrompit Clarisse avec un soupir
involontaire.
--Dites quinze jours d'exil et de souffrances, dit Rutland à voix basse.
--Bien, bien, reprit la chanoinesse, qui devina plus qu'elle n'entendit
ces paroles; nous penserons plus tard à faire la paix. Je sais ce que
durent des négociations de ce genre. On n'a jamais tout dit, et l'on
recommence toujours. Ainsi, vite, au plus pressé!
--Eh bien donc, ma chère Clarisse, continua le pair des
Trois-Royaumes-Unis, j'ai su ce soir que vous deviez être l'objet d'une
tentative audacieuse de la part d'un chevalier d'industrie, dont les
fredaines ne me sont malheureusement connues que depuis deux jours, et
j'ai pris la liberté de venir veiller sur vous.
--Castillon... un chevalier d'industrie... répéta la comtesse à voix
basse; vous êtes bien sûr de ce que vous dites là, milord?
--Parfaitement sûr.»
Clarisse tressaillit, et son esprit se gonfla de honte. Elle conçut pour
elle-même un sentiment de mépris.
«Et comment avez-vous su que cet homme méritait un pareil titre?
demanda-t-elle sans oser lever les yeux.
--De la façon la plus bizarre, continua Rutland, dont l'accent avait
cette simplicité franche et modeste propre à toutes les natures de bon
aloi. J'étais, il y a peu de jours, au café de Paris; tout à coup, dans
un groupe de jeunes fats dont quelques-uns m'étaient connus, j'entendis
qu'on prononçait votre nom.
--Mon nom! répéta Clarisse en pâlissant.
--Je m'approche alors sans être vu, et je reconnais Castillon. Il était
en train de stipuler les termes d'un pari.
--L'impudent maroufle! se dit la chanoinesse à elle-même, par manière de
réflexion.
--Il s'agissait simplement de son prétendu mariage avec vous. Il pariait
d'être en mesure de l'annoncer avant la fin de la semaine. L'enjeu,
soutenu par un étourdi dont le nom m'échappe, était de deux cents louis.
--Voyez-vous d'ici ma belle Clarisse engagée sur la mise à prix de deux
cents louis? s'écria madame Aurélie; en vérité, pauvre chère, tu vaux
mieux que cela. Mais deux cents louis, c'est peut-être une somme pour
ces jeunes gredins.
--Ma tante... vous êtes implacable!
--Allons, allons, je me tais, d'ailleurs, tu n'es pas volée, c'est
l'essentiel. Mais continuez, milord.
--Hélas! Clarisse, je ne sais si vous me pardonnerez un mouvement de
vivacité dont je n'ai pas été le maître; maint tenant que j'y songe,
j'ai failli compromettre votre réputation sans tache dans un éclat
déplorable. Mais que vous dirai-je? je n'ai pu me défendre d'un frisson
d'horreur. Je savais que Robert, dont les assiduités vous importunent
depuis l'été dernier, était un de ces jeunes gens dont l'existence
équivoque traîne dans Paris une oisiveté dissipée, et que le nom d'une
femme en passant par ses lèvres ne pouvait manquer de s'en échapper
terni.
--O honte! balbutia Clarisse d'une voix étouffée par les sanglots.--Et
alors, continua-t-elle en levant des yeux humides, qu'avez-vous fait,
Rutland?
--J'ai fermé la bouche de l'insolent avec le revers de ma main.
--Un soufflet!
--Oh! ne l'effraie pas, dit la chanoinesse; c'est ici que le plus
amusant commence. Il y eut néanmoins un rendez-vous de pris, n'est-il
pas vrai, milord?
--En effet, continua Rutland, pour hier matin. Mais écoutez-moi,
Clarisse, et ne jugez pas mal ce que je vais vous dire... Je vous aime
bien plus que mon honneur; et cependant j'allais tuer un homme qui
peut-être... Si elle l'aime, me disais-je, si Robert doit la rendre
heureuse... Oh! je crois que je serais mort du même coup qui vous eût
ravi le bonheur.
--Ah!... encore un sacrifice? interrompit Clarisse avec un accent de
dépit dont elle ne fut pas la maîtresse.
--C'eût été le dernier... Oui, Clarisse, oui, je tremblais; j'avais
peur, une fois sur le terrain, de n'être plus maître de moi. Qui sait!
en présence de cet homme, le cliquetis des épées eût peut-être couvert
le cri de mon âme. La vue de ce rival, la pensée funeste que vous
l'aimiez... Non, non, Clarisse, je n'aurais pas en la force de retenir
mon bras. J'aurais tué Robert; oui, sur mon âme, je sens que je l'aurais
tué!»
Clarisse se leva de son siège aussi rapide que l'éclair, et courut à
Rutland, dont elle prit les mains avec violence.
«Vous l'auriez tué?» s'écria-t-elle d'une voix haletante.
Rutland regarda la comtesse, et se méprenant sur l'objet de son trouble,
croyant que le danger qu'avait couru Robert en était la cause unique,
devint tout à coup d'une pâleur horrible et repoussa Clarisse.
--Oui, madame, répéta-t-il l'oeil sombre et les dents serrées, oui, je
l'aurais broyé sous le pommeau de mon épée, plutôt que de lui laisser un
souffle de vie!
--Rutland... vous êtes donc jaloux?
--Jaloux à en mourir...»
Clarisse tressaillit, tandis qu'une flamme subite fit étinceler ses
larmes. La chanoinesse frappa dans ses petites mains en signe de
victoire.
«Milord! s'écria-t-elle, voilà le grand mot lâché; je vous fais mon
compliment, vous êtes enfin désensorcelé! Peste! il était temps. Mais
finissez vite votre histoire, que j'aille me recoucher. La nuit devient
froide à périr.
--Clarisse... murmura Rutland, qui n'émulait guère la chanoinesse, je ne
sais si je dois comprendre.... vous souriez!
--Continuez votre récit, Rutland; vous disiez que vous aviez peur de
tuer Castillon.
--Aussi, hier matin, mon plan était-il tracé; j'attendrais les
renseignements que j'avais fait prendre. Si Robert eût mieux valu que sa
réputation, si malgré ses folies, ses prodigalités, ses débauches, il
eût possédé un coeur digne du votre, une âme qui sût apprécier votre
âme, un amour assez pur, assez noble, assez grand pour vous être offert,
eh bien... je me serais enfui... oui, Clarisse, je me serais enfui comme
un lâche! Evitant tout scandale, prévenant tout malheur, j'aurais
regagné l'Angleterre, et je serais allé mourir dans mon vieux château de
Grummor.
--Rutland! et ma promesse faite, au lit de mort du comte, vous l'oubliez
donc?
--Votre amour seul devait m'en faire souvenir... N'est-ce pas vous dire
que je l'ai depuis longtemps oubliée!
--Quoi! vous auriez souffert que je fusse parjure?
--Parjure!... rassurez-vous, Clarisse, fit Rutland avec un sourire
mélancolique; ne vous ai-je pas dit que, je me serais hâté de mourir
pour que vous ne le fussiez pas?
--Rutland! s'écria Clarisse on se jetant dans ses bras.
--Allons, voilà ce que je craignais, s'écria la chanoinesse; nous n'en
finirons pas de cette unit. Au nom de mon saint patron, Rutland, soyez
plus raisonnable que cette jolie folle, et achevez-nous votre histoire
avant de commencer le roman dont je vois que vous entamer le plus doux,
mais le plus long chapitre.
--Oh! la fin de l'histoire n'a rien de bien intéressant, reprit Rutland,
qui ne quitta plus la main que lui abandonnait Clarisse. Hier, je reçois
un billet de Robert, qui s'excuse en termes ambigus de ne pouvoir se
trouver au rendez-vous. Je cours, je m'informe: j'apprends qu'il se
cache, traqué par les dupes nombreuses qu'il avait faites. Je parviens à
tout savoir. Robert est sous le coup de la loi. On le cherche, on ne
tardera pas sans doute à le saisir. Alors une affreuse idée s'empare de
mon esprit. Cet homme vous a aimée, Clarisse; il a fait plus, il vous a
compromise dans de bruyantes folies, tout Paris sait qu'il a recherché
votre main, on l'a vu maintes fois à vos côtés dans tous les lieux
publics, et c'est cet homme, honoré de vos regards, que l'on traînerait
devant les tribunaux, et qui mêlerait, peut-être le nom de Clarisse à sa
défense...»
La comtesse ne put retenir un cri d'horreur, et ses traits se
décomposèrent si rapidement que la chanoinesse eut la l'orée de se lever
toute seule et d'aller lui prendre les mains, qu'elle serra avec une
tendre effusion.
«Clarisse, mon enfant, calmez-vous, lui dit-elle d'une voix douce et
imprégnée de larmes, rien de tout cela n'arrivera. Rutland a eu le temps
de tout réparer. Cela lui coûte une centaine de mille francs, mais au
moins ce drôle de Robert n'ira pas en prison. Le maraud n'eût sans doute
pas fait sa tentative de ce soir s'il avait su qu'aujourd'hui même
Rutland l'avait mis à l'abri de toutes les poursuites de la justice.
Puisse-t-il rentrer en lui-même quand il connaîtra le dénouement si
heureux pour lui de cette aventure. Ainsi, console-loi, petite, et
souviens-toi seulement de cette aventure comme d'une leçon salutaire.
Nous autres femmes, vois-tu, nous sommes un peu connue les moucherons,
nous aimons ce qui brille; et puis nous sommes coquettes, et nous avons
une rage ridicule d'être adorées avec fracas. Un homme bon, noble,
dévoué, modeste, ce n'est pas toujours notre affaire, nous désirons...
--Assez, ma bonne tante, assez; vous voyez bien que je ne désire plus
rien.»
La comtesse avait laissé tomber sa tête sur le sein de Rutland, et
levait vers lui le plus enivrant des regards.
«O Rutland! lui dit-elle d'une voix toute remplie de délicieuses
caresses, et avec une naïveté charmante, si j'avais été libre de vous
refuser ma main, il y a longtemps que je vous l'aurais donnée.»
La chanoinesse fut prise à ce mot d'un accès de gaieté folle.
«Vois-te, Clarisse, je t'aime, quoi que tu fasses, parce que tu es femme
jusqu'au fin bout de tes jolis doigts.
--Et, cependant, dit la comtesse en hochant la tête d'un petit air
boudeur, vous n'avez pas craint ce soir de me... Méchante Aurélie... me
dire que Rutland allait se marier!
--Simple que tu es! c'était pour que tu songeasses à le prendre... Et,
d'ailleurs, me suis-je si fort trompée?» répondit la chanoinesse en les
regardant tous deux avec un fin sourire.