IV.

Il faut dire, à la louange de Clarisse, que, dès l'apparition de Robert,

elle avait été dominée par une oppression pénible. Elle sentait murmurer

en elle non-seulement sa conscience, mais jusqu'aux moindres

délicatesses de sa dignité de femme. Toutefois un mélange confus

d'exaltation et de pitié, quelques souvenirs réveillés des galanteries

folles, mais un peu chevaleresques de Robert, tout cela, jusqu'au

prestige inséparable de l'audacieuse façon dont il avait su

s'introduire, put causer à Clarisse une fascination passagère. Ce fut de

l'entraînement si l'on veut, mais non de la séduction. D'ailleurs le

dénoûment aussi étrange qu'inattendu de cette scène rendit à la comtesse

toutes ses premières erreurs. Elle était comme sous l'influence d'un de

ces mauvais rêves qui tiennent l'âme et les sens dans les vagues

douleurs d'une torture indéfinie dont on éprouve le poids sans en

deviner la cause. Pâle et le front trempé d'une sueur brillante, elle

regardait Robert se balancer en dehors de la fenêtre; et cette figure,

frappée elle-même d'un certain vertige, prenait à ses yeux des aspects

bizarres; ses oreilles bourdonnaient et ne lui transmettaient les

paroles de Castillon que comme des sons confus et discordants. Une

minute de plus, et Clarisse tombait évanouie; mais la porte qui s'ouvrit

à ce moment fit courir un souffle rafraîchissant autour d'elle. Clarisse

se retourna, poussa un cri de délivrance, et courut se jeter dans les

bras de la chanoinesse, qui se présenta sur le seuil.

«Fais donc attention, Clarisse, s'écria madame Aurélie, en baisant les

joues de la comtesse; j'aime assez les caresses, ma fille, mais il en

faut garder un peu pour les autres.»

En disant ces mots, elle montrait un élégant personnage, au bras duquel

elle se tenait pendue. C'était un homme d'une trentaine d'années, d'une

figure remplie de douceur et d'expression, et portant sur toute sa

personne les marques d'une distinction parfaite. Clarisse baissa les

yeux et tendit sa main à Rutland.

«Mais, que vois-je? continua la chanoinesse en se dépêchant de prendre

place sur un canapé, car l'âge ne lui permettait pas de demeurer

longtemps sur ses jambes; l'épervier est donc déniché? Tant pis, ma foi.

Je me promettais de rire. T'emporte-t-il de l'argent, ma colombe?

--Madame... voulut balbutier Clarisse, au comble de la confusion, mais

ses paroles moururent au bord de ses lèvres tremblantes.

--Vite, vite, milord, reprit la chanoinesse; racontez-nous votre

histoire. Tu vas voir, Clarisse: un conte à mourir de rire. Milord ne

m'en a dit que le plus gros; et, d'ailleurs, j'en savais déjà quelque

chose. Sais-tu que c'est un amusant drôle que ton Castillon. Écoute

bien!

--Avant de rien vous dire, madame la comtesse, j'ai à vous demander

pardon du singulier moment que je choisis pour vous faire ma visite...

--Après quinze jours de rigueur, interrompit Clarisse avec un soupir

involontaire.

--Dites quinze jours d'exil et de souffrances, dit Rutland à voix basse.

--Bien, bien, reprit la chanoinesse, qui devina plus qu'elle n'entendit

ces paroles; nous penserons plus tard à faire la paix. Je sais ce que

durent des négociations de ce genre. On n'a jamais tout dit, et l'on

recommence toujours. Ainsi, vite, au plus pressé!

--Eh bien donc, ma chère Clarisse, continua le pair des

Trois-Royaumes-Unis, j'ai su ce soir que vous deviez être l'objet d'une

tentative audacieuse de la part d'un chevalier d'industrie, dont les

fredaines ne me sont malheureusement connues que depuis deux jours, et

j'ai pris la liberté de venir veiller sur vous.

--Castillon... un chevalier d'industrie... répéta la comtesse à voix

basse; vous êtes bien sûr de ce que vous dites là, milord?

--Parfaitement sûr.»

Clarisse tressaillit, et son esprit se gonfla de honte. Elle conçut pour

elle-même un sentiment de mépris.

«Et comment avez-vous su que cet homme méritait un pareil titre?

demanda-t-elle sans oser lever les yeux.

--De la façon la plus bizarre, continua Rutland, dont l'accent avait

cette simplicité franche et modeste propre à toutes les natures de bon

aloi. J'étais, il y a peu de jours, au café de Paris; tout à coup, dans

un groupe de jeunes fats dont quelques-uns m'étaient connus, j'entendis

qu'on prononçait votre nom.

--Mon nom! répéta Clarisse en pâlissant.

--Je m'approche alors sans être vu, et je reconnais Castillon. Il était

en train de stipuler les termes d'un pari.

--L'impudent maroufle! se dit la chanoinesse à elle-même, par manière de

réflexion.

--Il s'agissait simplement de son prétendu mariage avec vous. Il pariait

d'être en mesure de l'annoncer avant la fin de la semaine. L'enjeu,

soutenu par un étourdi dont le nom m'échappe, était de deux cents louis.

--Voyez-vous d'ici ma belle Clarisse engagée sur la mise à prix de deux

cents louis? s'écria madame Aurélie; en vérité, pauvre chère, tu vaux

mieux que cela. Mais deux cents louis, c'est peut-être une somme pour

ces jeunes gredins.

--Ma tante... vous êtes implacable!

--Allons, allons, je me tais, d'ailleurs, tu n'es pas volée, c'est

l'essentiel. Mais continuez, milord.

--Hélas! Clarisse, je ne sais si vous me pardonnerez un mouvement de

vivacité dont je n'ai pas été le maître; maint tenant que j'y songe,

j'ai failli compromettre votre réputation sans tache dans un éclat

déplorable. Mais que vous dirai-je? je n'ai pu me défendre d'un frisson

d'horreur. Je savais que Robert, dont les assiduités vous importunent

depuis l'été dernier, était un de ces jeunes gens dont l'existence

équivoque traîne dans Paris une oisiveté dissipée, et que le nom d'une

femme en passant par ses lèvres ne pouvait manquer de s'en échapper

terni.

--O honte! balbutia Clarisse d'une voix étouffée par les sanglots.--Et

alors, continua-t-elle en levant des yeux humides, qu'avez-vous fait,

Rutland?

--J'ai fermé la bouche de l'insolent avec le revers de ma main.

--Un soufflet!

--Oh! ne l'effraie pas, dit la chanoinesse; c'est ici que le plus

amusant commence. Il y eut néanmoins un rendez-vous de pris, n'est-il

pas vrai, milord?

--En effet, continua Rutland, pour hier matin. Mais écoutez-moi,

Clarisse, et ne jugez pas mal ce que je vais vous dire... Je vous aime

bien plus que mon honneur; et cependant j'allais tuer un homme qui

peut-être... Si elle l'aime, me disais-je, si Robert doit la rendre

heureuse... Oh! je crois que je serais mort du même coup qui vous eût

ravi le bonheur.

--Ah!... encore un sacrifice? interrompit Clarisse avec un accent de

dépit dont elle ne fut pas la maîtresse.

--C'eût été le dernier... Oui, Clarisse, oui, je tremblais; j'avais

peur, une fois sur le terrain, de n'être plus maître de moi. Qui sait!

en présence de cet homme, le cliquetis des épées eût peut-être couvert

le cri de mon âme. La vue de ce rival, la pensée funeste que vous

l'aimiez... Non, non, Clarisse, je n'aurais pas en la force de retenir

mon bras. J'aurais tué Robert; oui, sur mon âme, je sens que je l'aurais

tué!»

Clarisse se leva de son siège aussi rapide que l'éclair, et courut à

Rutland, dont elle prit les mains avec violence.

«Vous l'auriez tué?» s'écria-t-elle d'une voix haletante.

Rutland regarda la comtesse, et se méprenant sur l'objet de son trouble,

croyant que le danger qu'avait couru Robert en était la cause unique,

devint tout à coup d'une pâleur horrible et repoussa Clarisse.

--Oui, madame, répéta-t-il l'oeil sombre et les dents serrées, oui, je

l'aurais broyé sous le pommeau de mon épée, plutôt que de lui laisser un

souffle de vie!

--Rutland... vous êtes donc jaloux?

--Jaloux à en mourir...»

Clarisse tressaillit, tandis qu'une flamme subite fit étinceler ses

larmes. La chanoinesse frappa dans ses petites mains en signe de

victoire.

«Milord! s'écria-t-elle, voilà le grand mot lâché; je vous fais mon

compliment, vous êtes enfin désensorcelé! Peste! il était temps. Mais

finissez vite votre histoire, que j'aille me recoucher. La nuit devient

froide à périr.

--Clarisse... murmura Rutland, qui n'émulait guère la chanoinesse, je ne

sais si je dois comprendre.... vous souriez!

--Continuez votre récit, Rutland; vous disiez que vous aviez peur de

tuer Castillon.

--Aussi, hier matin, mon plan était-il tracé; j'attendrais les

renseignements que j'avais fait prendre. Si Robert eût mieux valu que sa

réputation, si malgré ses folies, ses prodigalités, ses débauches, il

eût possédé un coeur digne du votre, une âme qui sût apprécier votre

âme, un amour assez pur, assez noble, assez grand pour vous être offert,

eh bien... je me serais enfui... oui, Clarisse, je me serais enfui comme

un lâche! Evitant tout scandale, prévenant tout malheur, j'aurais

regagné l'Angleterre, et je serais allé mourir dans mon vieux château de

Grummor.

--Rutland! et ma promesse faite, au lit de mort du comte, vous l'oubliez

donc?

--Votre amour seul devait m'en faire souvenir... N'est-ce pas vous dire

que je l'ai depuis longtemps oubliée!

--Quoi! vous auriez souffert que je fusse parjure?

--Parjure!... rassurez-vous, Clarisse, fit Rutland avec un sourire

mélancolique; ne vous ai-je pas dit que, je me serais hâté de mourir

pour que vous ne le fussiez pas?

--Rutland! s'écria Clarisse on se jetant dans ses bras.

--Allons, voilà ce que je craignais, s'écria la chanoinesse; nous n'en

finirons pas de cette unit. Au nom de mon saint patron, Rutland, soyez

plus raisonnable que cette jolie folle, et achevez-nous votre histoire

avant de commencer le roman dont je vois que vous entamer le plus doux,

mais le plus long chapitre.

--Oh! la fin de l'histoire n'a rien de bien intéressant, reprit Rutland,

qui ne quitta plus la main que lui abandonnait Clarisse. Hier, je reçois

un billet de Robert, qui s'excuse en termes ambigus de ne pouvoir se

trouver au rendez-vous. Je cours, je m'informe: j'apprends qu'il se

cache, traqué par les dupes nombreuses qu'il avait faites. Je parviens à

tout savoir. Robert est sous le coup de la loi. On le cherche, on ne

tardera pas sans doute à le saisir. Alors une affreuse idée s'empare de

mon esprit. Cet homme vous a aimée, Clarisse; il a fait plus, il vous a

compromise dans de bruyantes folies, tout Paris sait qu'il a recherché

votre main, on l'a vu maintes fois à vos côtés dans tous les lieux

publics, et c'est cet homme, honoré de vos regards, que l'on traînerait

devant les tribunaux, et qui mêlerait, peut-être le nom de Clarisse à sa

défense...»

La comtesse ne put retenir un cri d'horreur, et ses traits se

décomposèrent si rapidement que la chanoinesse eut la l'orée de se lever

toute seule et d'aller lui prendre les mains, qu'elle serra avec une

tendre effusion.

«Clarisse, mon enfant, calmez-vous, lui dit-elle d'une voix douce et

imprégnée de larmes, rien de tout cela n'arrivera. Rutland a eu le temps

de tout réparer. Cela lui coûte une centaine de mille francs, mais au

moins ce drôle de Robert n'ira pas en prison. Le maraud n'eût sans doute

pas fait sa tentative de ce soir s'il avait su qu'aujourd'hui même

Rutland l'avait mis à l'abri de toutes les poursuites de la justice.

Puisse-t-il rentrer en lui-même quand il connaîtra le dénouement si

heureux pour lui de cette aventure. Ainsi, console-loi, petite, et

souviens-toi seulement de cette aventure comme d'une leçon salutaire.

Nous autres femmes, vois-tu, nous sommes un peu connue les moucherons,

nous aimons ce qui brille; et puis nous sommes coquettes, et nous avons

une rage ridicule d'être adorées avec fracas. Un homme bon, noble,

dévoué, modeste, ce n'est pas toujours notre affaire, nous désirons...

--Assez, ma bonne tante, assez; vous voyez bien que je ne désire plus

rien.»

La comtesse avait laissé tomber sa tête sur le sein de Rutland, et

levait vers lui le plus enivrant des regards.

«O Rutland! lui dit-elle d'une voix toute remplie de délicieuses

caresses, et avec une naïveté charmante, si j'avais été libre de vous

refuser ma main, il y a longtemps que je vous l'aurais donnée.»

La chanoinesse fut prise à ce mot d'un accès de gaieté folle.

«Vois-te, Clarisse, je t'aime, quoi que tu fasses, parce que tu es femme

jusqu'au fin bout de tes jolis doigts.

--Et, cependant, dit la comtesse en hochant la tête d'un petit air

boudeur, vous n'avez pas craint ce soir de me... Méchante Aurélie... me

dire que Rutland allait se marier!

--Simple que tu es! c'était pour que tu songeasses à le prendre... Et,

d'ailleurs, me suis-je si fort trompée?» répondit la chanoinesse en les

regardant tous deux avec un fin sourire.

L'Illustration, No. 0047, 20 Janvier 1844 · 第 6 / 12 题