LOCOMOTION SUR LES CHEMINS DE FER.

L'Illustration, No. 0047, 20 Janvier 1844.

L'ILLUSTRATION,

JOURNAL UNIVERSEL.

N° 47. Vol. II.--SAMEDI 20 JANVIER 1844.

Bureaux, rue de Seine, 33.

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.

Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

Ab. pour les Dép.--3 mois. 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.

pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40

SOMMAIRE. Hudson Lowe. _Portrait d'Hudson Lowe; Longwood_.--Courrier de

Paris.--Histoire de la Semaine. _Portrait d'O'Connell et de ses sept

coaccusés; Maison d'O'Connell; Cour du Banc de la Reine, à

Dublin_.--Inventions nouvelles. Locomotion sur les chemins de fer.

Rectification.--Romanciers contemporains, Charles Dickens. Expériences

américaines; Martin prend un associé; Vallée d'Éden en perspective.

(Suite.)--Monument de Molière. _Statue en bronze de Molière_, par M.

Seurre aîné; _la Muse enjouée et la muse grave_, deux statues en marbre,

par M. Pradier; _Médaille commémorative; vue du Monument de Molière

pendant l'inauguration_.--Les Caprices du Coeur, nouvelle, par Marc

Fournier. (Suite et fin.)--Algérie. Description géographique de la

province de Constantine. (Suite et fin.) _Débarquement de troupes; Vue

de Constantine; Portraits de Hussein, bey d'Alger, et de Hadj-Ahmed, bey

de Constantine; Campements français et arabes_.--Bulletin

bibliographique. Notice sur la vie de Bernard Palissy.

--Annonces.--Modes. _Une Gravure_.--Rébus.

Hudson Lowe.

HUDSON LOWE!--Pourquoi donc le nom et le portrait de cet Irlandais se

montrent-ils aujourd'hui sur la première page de notre journal?

Nous-même, nous l'avouons, nous avons éprouvé d'abord une vive

répugnance à céder à un pareil homme la place qu'ont honorée tour à

tour, pendant un seul mois, un grand poète, un noble enfant du peuple,

un savant agronome.--Casimir Delavigne, Brune et Dombasle,

pardonnez-nous! cet outrage apparent est encore un hommage rendu à vos

talents et à vos vertus. A coté de vos noms célèbres, l'histoire

conservera éternellement dans ses annales le nom désormais immortel de

Hudson Lowe. Autant vous êtes dignes d'estime et de reconnaissance,

autant il mérite de mépris et de haine. A vous la gloire, à lui la

honte! C'est aussi pour la presse un devoir sacré de vouer à

l'exécration de tous les siècles futurs les hommes qui, comme Hudson

Lowe, se sont rendus fameux par leurs vices ou par leurs crimes.

Hudson Lowe naquit en 1770, nous ne savons en quelle contrée de

l'Irlande. Sa famille était honorable; il fit, à ce qu'il paraît, de

bonnes études, car il parlait facilement plusieurs langues, et il

possédait,--ses plus grand-ennemis en conviennent,--une certaine masse

de connaissances positives. Une bonne mémoire, tel était le seul don que

la nature avait consenti à lui faire; sous tous les autres rapports,

elle s'était montrée atrocement cruelle envers lui: «Taille commune,

mince, maigre, sec, rouge de visage et de chevelure, marqueté de taches

de rousseur, des yeux obliques, fixant à la dérobée et rarement en face,

recouverts de sourcils d'un blond ardent, épais et fort proéminents. Il

est hideux, disait Napoléon en terminant ce portrait, c'est une face

patibulaire; quelle ignoble et sinistre figure que celle de ce

gouverneur, dans ma vie je ne rencontrai rien de pareil.» L'âme était

bien digne de son enveloppe terrestre; elle n'avait que de mauvais

penchants, dont l'éducation essaya vainement de comprimer le

développement hâtif. Les vices nombreux qui s'en emparèrent de bonne

heure triomphèrent sans combat, car ils n'y rencontrèrent pas une vertu.

En 1808, Hudson Lowe était lieutenant-colonel et commandant de l'île de

Capri, dans la baie de Naples. Comment avait-il employé les trente-huit

premières années de sa vie? Qu'importe, après tout? D'abord chirurgien,

il entra dans un régiment de ligne en qualité d'aide-major; son colonel,

reconnaissant des remèdes qu'il lui avait ordonné de prendre pendant une

maladie, lui fit cadeau d'une sous-lieutenance. Nommé lieutenant en

1791, il servit successivement à Gibraltar, à Toulon, en Corse, en

Portugal, en Égypte, mais nulle part il ne se distingua par une action

d'éclat. C'était un de ces militaires qui ne se battent jamais, ni en

temps de paix ni en temps de guerre. A l'armée, il maniait plus souvent

et plus habilement lu plume que l'épée; aussi exerça-t-il tour à tour

les fonctions d'officier payeur, d'aide-trésorier-général, de

député-juge-avocat, de sous-inspecteur de la légion étrangère et de

secrétaire d'une sorte de commission établie à Malte, _for the

adjustments of claims_. Nommé, le 5 juin 1800, major de tirailleurs

corses, mis à la demi-solde en 1802: il reçut en 1803 un autre brevet de

major dans le 7e régiment d'infanterie. Ce fut alors que lord Hobard le

chargea de missions _secrètes_ en Portugal et en Sardaigne; l'année

suivante, il compléta le cadre des tirailleurs royaux de la Corse, et il

fut nommé lieutenant-colonel de ce corps. Après avoir servi à Naples

sous sir James Croi, puis en Sicile, il eut enfin l'honneur de commander

seul cinq compagnies dans l'île de Capri (1806), c'est-à-dire de devenir

le chef des espions que l'Angleterre entretenait à grands frais dans ces

parages.

[Illustration: Hudson Lowe, décédé le 10 janvier 1844.]

Il occupait ce poste, depuis deux ans et demi, se laissant grossièrement

tromper par tous ses espions, lorsque le général Lamarque vint

l'attaquer à l'improviste, avec 1800 hommes, dans une forteresse qui

passait pour inexpugnable; trois jours après, Hudson Lowe capitulait. Ce

fut son seul fait d'armes. Il alla en Sicile se réunir au corps d'armée

commandé par le lieutenant-général sir John Stuart, et sa sotte

confiance dans ses espions, dont il continuait à être la dupe, fit

échouer une expédition habilement combinée.--Sans la stupidité de Hudson

Lowe, Murat perdait, à cette époque, la couronne de Naples.

[Illustration: Longwood, maison habitée par Napoléon à Sainte-Hélène.]

Malgré ces échecs humiliants, Hudson Lowe conserva sa faveur. Le

ministère anglais avait su apprécier sa rapacité et ses vices. Un

pressentiment secret l'avertissait déjà que ce soldat sans courage et

cet espion sans intelligence deviendrait bientôt un bourreau nécessaire.

Nous ne le suivrons ni à Zanthe ni à Céphalonie; mais en 1813, nous le

retrouverons _seritano_ de Blucher, comme disait Napoléon à

Sainte-Hélène. --Attaché à la personne de ce général en qualité de

commissaire du gouvernement anglais, il entra en France avec les

_alliés_, et, «bien qu'il n'ait pas commandé des armées contre.

Napoléon, il se vanta de lui avoir fait plus de mal que s'il eût été à

la tête de 100,000 hommes, par les renseignements qu'il fournit au

congrès de Châtillon.» Ses nouveaux services d'espion et de scribe

obtinrent leur récompense. En janvier 1812, il avait été nommé colonel;

le 4 juin 1814, il fut élevé au rang de major-général, et, quelques mois

plus tard, il devint _sir Hudson Lowe_; le ministère anglais lui conféra

le titre de chevalier.

Pendant l'occupation, sir Hudson Lowe commanda la ville de Marseille, et

les royalistes, qui lorgnaient la majorité du conseil municipal,

cédèrent à la funeste idée de lui offrir une épée d'argent en témoignage

de leur reconnaissance. Ne devons-nous pas leur pardonner? Ils péchaient

par ignorance.

Les Cent Jours passèrent comme un éclair qui brille et disparaît dans

une nuit triste et sombre. Napoléon trahi perdit la bataille de

Waterloo. Quand il se vit vaincu, il eut assez de grandeur d'âme «pour

se mettre volontairement sous la protection du plus puissant, du plus

constant, du plus généreux de ses ennemis.» Le ministère anglais,--car

la nation en est innocente, «perdit la foi britannique dans

l'hospitalité du _Bellerophon_.» A peine son ennemi se fut-il livré de

bonne foi, il l'immola. «Les puissances alliées avaient déclaré que

Napoléon Bonaparte était leur prisonnier, et elles en remettaient

spécialement la garde au gouvernement britannique.

--Castlereagh et Bathurst surent se montrer dignes de cette preuve de

confiance.--Ils avaient inventé Sainte Hélène, mais le climat de

Sainte-Hélène ne tuait pas assez vite, il lui fallait un complice. Honte

et gloire à eux: ils trouvèrent sir Hudson Lowe.»

Mais à quoi bon raconter ici les détails de cet odieux assassinat? Qui

ne les a toujours présents à la mémoire? qui ne peut les lire dans les

ouvrages de Las Cases, de Gourgand, d'O'Meara, de Montholon,

d'Antommarchi? Quant à moi, je ne me sens pas le courage, en vérité, de

résumer ici une aussi triste histoire. A peine Napoléon eut-il aperçu

sire Hudson Lowe, il s'écria; «On pourrait m'avoir envoyé pire qu'un

geôlier!» Cette crainte devint une certitude. Napoléon eut bientôt des

motifs graves pour dire à son infâme geôlier: «Nous vous croyons capable

de tout, _mais de tout..._ Vous êtes pour nous un plus grand fléau que

toutes les misères de cet affreux rocher. Vous n'avez, jamais commandé

que des vagabonds et des déserteurs corses, des brigands piémontais et

napolitains... Vous n'avez jamais été accoutumé à vivre avec des gens

d'honneur.»--Un jour, sir Hudson Lowe avant répondu qu'il n'avait pas

recherché la mission dont il était chargé:» Ces plaies ne se demandent

pas, lui dit son prisonnier: les gouvernement les donnent aux gens qui

se sont déshonorés.»--Le gouverneur invoqua alors son devoir, et se

retrancha derrière les ordres ministériels, dont il ne pouvait

s'écarter. «Je ne trois pas, repartit vivement l'Empereur, qu'aucun

gouvernement soit assez vil pour donner des ordres pareils à ceux que

vous faites exécuter.»

Au lieu des atrocités et des turpitudes de sir Hudson Lowe, rappelons

plutôt les belles paroles que Napoléon faisait traduire sur son lit de

mort par le général Bertrand au docteur Arnold:

«J'étais venu m'asseoir aux foyers du peuple britannique; je demandais

une loyale hospitalité, et, contre tout ce qu'il y a de droits sur la

terre, on me répondit par des fers. J'eusse reçu un autre accueil

d'Alexandre; l'empereur François m'eût traité avec égard; le roi de

Prusse même eût été plus généreux. Mais il appartenait à l'Angleterre de

surprendre, d'entraîner les rois et de donner au monde le spectacle

inouï de quatre grandes puissances s'acharnant sur un seul homme. C'est

votre ministère qui a choisi cet affreux rocher, où se consomme en moins

de trois années la vie des Européens, pour y achever la mienne par un

assassinat. Et comment m'avez-vous traité depuis que je suis exilé sur

cet écueil? Il n'y a pas une indignité, pas une horreur dont vous ne

vous soyez fait une joie de m'abreuver. Les plus simples communications

de famille, celles mêmes qu'on n'a jamais interdites à personne, vous me

les avez refusées. Nous n'avez laissé arriver jusqu'à moi aucune

nouvelle, aucun papier d'Europe; ma femme, mon fils même, n'ont plus

vécu pour moi; vous m'avez tenu six ans dans la torture du secret. Dans

cette île inhospitalière, vous m'avez donné pour demeure l'endroit le

moins fait pour être habité, celui où le climat meurtrier du tropique se

fait le plus sentir. Il m'a fallu me renfermer entre quatre cloisons,

dans un air malsain, moi qui parcourais à cheval toute l'Europe! Vous

m'avez assassiné longuement, en détail, avec préméditation, et, l'infâme

Hudson a été l'exécuteur des hautes-oeuvres de vos ministres. Vous

finirez comme la superbe république de Venise, et moi, mourant sur cet

affreux rocher, privé des miens et manquant de tout, je lègue l'opprobre

et l'horreur de ma mort à la famille régnante d'Angleterre.»

«J'en écrirai à mon gouvernement, j'exécute les ordres de mon

gouvernement.» Telles étaient les seules réponses de sir Hudson Lowe aux

trop justes reproches qu'on lui adressait de toutes parts. Amère

dérision! ses _Mémoires_ prouveraient-ils que les ordres qu'il reçut

étaient réellement impitoyables, il n'en serait pas moins coupable.

Toute réhabilitation d'un pareil homme; est à jamais impossible. Qui

donc l'obligeait à les exécuter, ces ordres? qui? sa cupidité et sa

méchanceté! Il pouvait être sévère, mais grand; il fut atroce et lâche!

S'il eut eu seulement un peu de coeur, il eût répondu à son gouvernement

ce que le vicomte d'Orthuz répondit jadis à Charles IX.--Mais quelle

erreur est la mienne! ce misérable n'a pas un seul défenseur, même en

Angleterre... et je persiste à l'accuser.

Quand Napoléon exhala son dernier soupir, sir Hudson Lowe se hâta de

quitter Sainte-Hélène; le bourreau avait peur sans doute de rencontrer

l'ombre menaçante de sa victime. Il rapportait en Europe une fortune de

millions de fr.

--Le ministère anglais,--nous rougissons de le dire,--le reçut connue un

héros. Mais son triomphe fut de courte durée.--L'heure de la vengeance

et de l'expiation devait suivre de près celle de la perpétration du

crime.

Au mois d'octobre 1822, arrivait à Londres un jeune homme de coeur, M.

Emmanuel de Las Cases.--En 1816, sir Hudson Lowe l'avait exilé de

Sainte-Hélène avec son père, dont il redoutait par instinct les

terribles révélations futures. M. E. de Las Cases était malade au moment

où il fut enlevé et déporté au Cap. Le docteur O'Meara essaya vainement

d'obtenir un sursis: «Eh! monsieur, lui répondit le gouverneur avec

impatience, que fait, après tout, la mort d'un enfant à la

politique!»--M. Emmanuel de Las Cases avait donc des injures

personnelles à venger; mais ce n'était pourtant ni pour lui ni pour son

père qu'il s'empressait d'accourir à Londres en quittant Sainte-Hélène:

il avait juré de tuer le bourreau de son Empereur, ou de périr, et il

venait tenir ce noble serment.

Hudson Lowe vivait alors retiré à la campagne, et il ne faisait à

Londres que de courtes apparitions. Où le rencontrer? Comment le forcer

à se battre sans s'exposer aux conséquences judiciaires d'un duel? M. de

Las Cases consulta un avocat distingué, et, d'après ses conseils, il

résolut de provoquer sir Hudson Lowe en duel sans qu'aucun témoin put

affirmer qu'il fut l'agresseur.

Il chercha longtemps une occasion favorable. Enfin elle se présenta. Un

jour on l'avertit que sir Hudson Lowe vient d'arriver à sa maison de

Paddington-Green et qu'il y passera la nuit. Il court n'installer dans

un hôtel garni situé en face, et il attend avec la plus vive anxiété que

son ennemi mortel sorte de son domicile.--Plusieurs heures s'écoulent.

Enfin, heureuse nouvelle! il apprend que sir Hudson Lowe a envoyé

chercher un fiacre; descendant à la hâte, il se promène, une cravache à

la main, sur le trottoir de sa maison.

Il affecte un air d'indifférence, mais il est vivement ému, et il ne

perd pas un seul instant de vue la porte par laquelle sir Hudson Lowe va

sortir. Soit hasard, soit pressentiment secret, quelques personnes

s'arrêtent, regardent et semblent attendre un événement imprévu.

D'autres curieux accourent; des groupes se forment; tout à coup la porte

s'ouvre, et sir Hudson Lowe paraît sur le seuil; mais à peine a-t-il

descendu la première marche, il rentre précipitamment: un moment M. de

Las Cases a craint d'avoir été aperçu, et de perdre une occasion si

longtemps désirée... Ce n'est qu'une fausse alarme; sir Hudson Lowe

rouvre de nouveau la porte, et, se dirigeant vers le fiacre, vient

heurter violemment M. de Las Cases, qui s'est précipité contre lui.

«Vous m'avez insulté, monsieur, s'écrie le, bouillant jeune homme, et

vous m'en rendrez raison!» En disant ces mots, il le frappe sur l'épaule

d'un coup de cravache.

A cette rencontre, à ces mots, à ce coup, Hudson Lowe a relevé la tête

et reconnu son adversaire. Il pâlit, se trouble, et semble d'abord

hésiter; puis, sans mot dire, il s'élance à son tour, son parapluie en

avant, sur M. de Las Cases, qui, parant habilement ce coup, lui fait

avec sa cravache, au milieu de la figure, une blessure dont la cicatrice

ne pourra plus jamais s'effacer.

Cependant les curieux, témoins de cette lutte, commencent à murmurer et

à s'agiter. Sans réfléchir, ils prennent parti pour leur compatriote,

contre un étranger. M. de Las Cases comprend qu'il est perdu peut-être

s'il ne parvient pas à se les rendre favorables; sa vie dépend de sa

présence d'esprit. «Cet homme a insulté mon père, s'écrie-t-il, et je

viens lui en demander satisfaction.» Ces paroles et l'accent entraînant

avec lequel elles ont été prononcées produisent une vive impression.--La

foule s'arrête attendrie: toutefois elle hésitait encore, quand un gros

gentleman saisit M. de Las Cases, et le pressant entre ses bras,

s'écrie; «Vous avez bien fait, jeune homme!» Des _cheers_ étourdissants

accueillent cette action et ces paroles d'un homme de coeur... M. de

Las Cases a gagné sa cause devant le peuple anglais.

Pendant cette scène, Hudson Lowe avait repris son équilibre assez

gravement compromis, et il s'était caché dans le fiacre, où son

adversaire triomphant n'eut que le temps de lui jeter sa carte et un

cartel. Il allait demander à la justice la réparation de l'outrage

public qu'il venait de recevoir.

Il lui fallait deux témoins; il n'en put trouver qu'un, le cocher de

fiacre. A la place de celui qui lui manquait, il étala sons les yeux du

juge de paix qui recevait sa plainte sa joue meurtrie.--Par un hasard

heureux, ce juge de paix avait dîné la veille avec M. de Las Cases, et,

après une longue conversation sur la législation française, il avait

conçu pour lui une vive amitié. Il le fit avertir secrètement que ses

fonctions l'obligeaient à signer un _warrant_ ou un mandat d'arrêt

contre lui. «Quel parti dois-je prendre? demanda M. de Las Cases à son

conseil.--Enfermez-vous dans votre appartement, lui répondit celui-ci,

et cassez la tête d'un coup de pistolet à quiconque oserait y pénétrer

malgré votre défense. Seulement, si on parvient à mettre le _warrant_

sous vos yeux, constituez-vous prisonnier. «Ce conseil fut suivi

ponctuellement. Quand les policemen se présentèrent, on leur répondit

que M. de Las Cases était absent. Ils s'installèrent devant la porte de

la maison, y vidèrent plusieurs pots de bière, et ne se retirèrent qu'à

la nuit. Trois fois M. de Las Cases changea de résidence, ayant soin

d'envoyer d'avance sa nouvelle adresse à sir Hudson Lowe; trois fois la

même scène se renouvela, et il attendit vainement une réponse.--Enfin,

le quatrième jour, il reçut une lettre non signée, émanant évidemment

d'un personnage haut placé, dont l'auteur est toujours resté inconnu. On

lui donnait le conseil de partir à l'instant même; le lendemain il

serait trop tard. Il en profita, et se rendit en poste à Brighton, sous

un déguisement et avec un faux passeport où il avait pris la qualité de

médecin.--Un paquebot allait partir pour la France.--Il courait à

l'embarcadère lorsqu'un employé de la douane l'arrêta, et après l'avoir

forcé à exhiber ses papiers, se permit de lui adresser quelques

plaisanteries inquiétantes.--C'était un homme envers lequel M. de Las

Cases s'était montré assez dur pendant son séjour à Sainte-Hélène et qui

venait de recevoir à l'instant même l'ordre de l'arrêter.--Sa position

devenait difficile.

Espérant encore qu'il n'était pas reconnu, il feignit de s'emporter....

Je ne vous retiens plus, monsieur le docteur, lui dit cet homme,

dépêchez-vous de partir; mais, ajouta-t-il d'un ton de voix tout

différent, songez que vous êtes encore en Angleterre, et souvenez-vous

de moi.» En achevant ces mots, il lui tendit sa main, que M. de Las

Cases serra affectueusement dans les siennes, et ils se séparèrent sans

échanger un seul mot; ce langage muet était assez significatif. Le

surlendemain, M. de Las Cases était de retour à Paris.

L'ignoble conduite de sir Hudson Lowe souleva contre lui en Angleterre

l'indignation universelle. Wellington, qui l'avait toujours protégé, le

destitua d'une fonction qu'il occupait dans le régiment des _horse

guards_; les membres de l'_Union_ le chassèrent de leur club; lady

Holland, chez laquelle il se présenta, lui fit répondre publiquement

qu'elle n'était pas visible; les journaux eux-mêmes cessèrent de le

défendre. Seul le ministère continua de le soutenir: il lui donna la

propriété du 93e régiment d'infanterie, propriété qui lui rapporta

environ un revenu annuel de 20,000 livres sterling; mais quand il voulut

aller passer le régiment en revue, les officiers déclarèrent unanimement

qu'ils aimaient mieux se démettre tous de leur grade que de se soumettre

à un pareil affront.

Trois années s'écoulèrent. En 1825 Hudson Lowe eut l'audace de venir à

Paris, et s'il fut parfaitement reçu par le roi régnant, la cour sut

lui faire comprendre de mille manières qu'elle lui refusait son estime.

Il s'en plaignit vaguement à Charles X. Cependant un hasard heureux

avait fait découvrir sa demeure à M. Emmanuel de Las Cases qui s'était

empressé de lui porter sa carte et de se mettre à sa disposition,

persuadé, lui disait-il, qu'il arrivait en France tout exprès pour vider

une affaire d'honneur. Sir Hudson Lowe ne répondit rien à cette nouvelle

provocation, ou plutôt.....

Mais, avant de l'accuser, racontons aussi brièvement que possible un

événement mystérieux qui nous servira peut-être à expliquer son honteux

silence.

A cette époque, M. E. de Las Cases habitait Paris; il allait

très-souvent à Passy, voir son père, et à Versailles, passer plusieurs

jours chez des amis. Un soir du mois de novembre, à neuf heures environ,

il sortait de la maison de son père et se dirigeait vers Paris, quand,

au détour d'une rue isolée, un homme s'élança sur lui, et, le saisissant

violemment par la taille, le frappa à quatre ou cinq reprises, avec un

poignard, dans la poitrine. Sans un portefeuille et des papiers qui

remplissaient la poche de son habit, M. F. de Las Cases périssait

victime de cet odieux guet-apens. Heureusement il n'était pas même

blessé. Se débarrasser de son assassin, s'élancer sur lui, le précipiter

à terre et l'accabler de coups, fut pour lui l'affaire d'un moment.

Depuis l'arrivée de sir Hudson Lowe, il portait toujours une canne à

épée. Il ne l'avait pas lâchée dans la lutte, et, se relevant vivement,

il essaya de tirer la lame du fourreau; mais la lame était rouillée, et

il éprouva quelque résistance. Au moment où il eut enfin la satisfaction

de se sentir armé, un second assassin, appelé par le premier dans une

langue étrangère, fondit sur lui. S'élançant à sa rencontre, il le

blessa à l'épaule et le mit en fuite. Mais, soit que l'autre homme l'eût

retenu par son manteau, soit qu'il eût fait un faux pas dans

l'obscurité, il tomba au milieu d'une ornière pleine de boue. Lorsqu'il

se releva, ses deux assassins avaient disparu. Il courut chez son père,

où il resta six semaines au lit: car, pendant la lutte, il avait reçu

trois profondes blessures à la jambe.

Quels étaient les auteurs ou l'instigateur d'un si lâche assassinat?

L'instruction judiciaire, confiée à un homme de coeur, se poursuivit

avec la plus louable activité; mais la police ne put ou ne voulut

fournir aucun renseignement à la magistrature, la presse et l'opinion

publique accusèrent hautement sir Hudson Lowe. Au lieu de se justifier

et de solliciter lui-même une enquête, il quitta précipitamment Paris et

s'enfuit en Allemagne.

Singulière coïncidence, M. E. de Las Cases habitait Paris, et il allait

souvent à Passy et à Versailles; sir Hudson Lowe avait trois logements,

un à Paris, un à Passy, un à Versailles; le soir même de l'assassinat,

il quitta celui de Passy pour n'y plus jamais revenir.

Sir Hudson Lowe s'était sauvé à Francfort: le représentant de

l'Angleterre lui lit l'accueil le plus honorable et l'invita à dîner. Au

milieu du repas. Paris devint le sujet de la conversation, «Que s'y

passe-t-il de nouveau? demanda l'un des convives.--On assure que le

jeune Emmanuel de Las Cases, dont le père a suivi Napoléon à

Sainte-Hélène, a été assassiné à Passy il y a quelques jours, lui

répondit son voisin.--Sir Hudson Lowe a quitté Paris depuis ce

déplorable événement, dit alors une voix crave; il pourra sans doute

nous apprendre la vérité.» A cette accusation, sir Hudson Lowe balbutia

quelques mots, et toute l'assemblée garda un profond silence.

De Francfort, sir Hudson Lowe se rendit à Vienne. M. de Metternich

l'invita à dîner. Quand il arriva, tous les convives étaient déjà

réunis, et l'attendaient depuis un quart d'heure environ. A peine les

gens de service eurent-ils prononcé son nom, qu'un officier prit son

chapeau et se retira. Un second le suivit, puis un troisième, puis un

quatrième... En moins de cinq minutes, ils étaient tous partis, laissant

M. de Metternich seul avec son hôte. On raconte, mais nous ne pouvons

garantir ce fait, que l'illustre ministre autrichien ne put retenir un

éclat de rire, et qu'il pria froidement sir Hudson Lowe de lui pardonner

un affront dont il déclinait la responsabilité. Ce qui est positif,

c'est que sir Hudson Low ne rit pas plus à Vienne qu'il n'avait ri à

Francfort.

Repoussé et insulté partout en Europe, il passa en Asie. Le ministère

anglais l'avait nommé, non pas, comme l'ont dit à tort quelques

biographes, gouverneur de l'île de Candie, mais commandant ou gouverneur

de la province de Candy, dans l'île de Ceylan. Le 11 août 1827, il

débarqua à Colombo, capitale de cette nouvelle conquête de

l'Angleterre... Il avait alors le grade de major-général; si les

bâtiments en rade et les forts de la ville tirèrent un certain nombre de

coups du canon, lorsqu'il mit pied à terre, les officiers qu'il allait

commander l'accueillirent avec une froideur évidente. Quelques-uns

d'entre eux ne le connaissaient pas encore, même de réputation; ils

manifestèrent à leurs camarades l'étonnement que leur causait une

semblable réception. «Il fut le geôlier de Napoléon à Sainte-Hélène,

répondit une voix accusatrice sortie de la foule, et il deviendrait

votre geôlier à tous, pour peu qu'on le payât.» Dès lors, en Asie connue

en Europe, le major-général Hudson Lowe put lire sur tous les visages

les sentiments d'horreur et de dégoût que sa vue seule inspirait même à

ses subordonnés.

Il avait beau la fuir, sa honte le suivait partout. A son retour en

Europe, il débarqua à l'Ile-de-France, récemment conquise par

l'Angleterre. A peine surent-ils qu'il était débarqué, les habitants de

Port-Louis, Français et Anglais, s'ameutèrent et exigèrent du gouverneur

son renvoi immédiat. Il n'osa pas même gagner, sans être protégé par une

escorte, le navire qui l'avait amené. Le gouverneur, sachant que sa vie

ne courait aucun danger, et craignant que la présence des soldats armés

n'amenât une collision fâcheuse, resta sourd à ses prières.--Cependant

il lui fallait quitter cette île, où il avait espéré prendre quelques

jours de repos. La population tout entière le poursuivit jusqu'au rivage

de ses huées et de ses malédictions. Arrivé sur le bord de la mer, son

aide de camp, un de ses parents, indiqué de sa lâcheté, tira son épée,

la brisa sur ses genoux, et en lançant les débris dans les vagues, il

s'écria qu'il ne voulait plus servir sous les ordres d'un pareil chef.

La Providence lui laissa la vie à Hudson Lowe comme pour lui donner le

temps de se repentir; mais elle lui prit sa fortune. Ces quatre millions

qu'il avait si honteusement gagnés à Sainte-Hélène, il les perdit à

Londres dans des spéculations malheureuses d'hôtels garnis. Sa femme, la

veuve d'un colonel tué à Waterloo, l'avait abandonné, et se livrait aux

plus honteux dérèglements; il traîna donc, pendant les dernières années,

une existence misérable: trompé dans ses affections d'époux, s'il en

eut, accablé d'humiliations, méprisé de tous ceux de ses semblables qui

ne le haïssaient pas, trop stupide et trop insensible pour connaître les

douleurs poignantes du remords; ruiné, et n'ayant d'autres ressources

que les revenus et la retraite de son grade de colonel du 50e régiment,

d'infanterie, que lui valurent sans doute des droits d'ancienneté.--Quel

exemple et quelle leçon! Enfin la mort eut pitié de lui; frappé d'une

attaque d'apoplexie, il rendit le dernier soupir le mercredi 10 janvier

1844.

Il laisse plusieurs enfants.--Loin de nous la pensée de faire rejaillir

sur eux la honte de leur père! Quel que soit le nom qu'il porte, tant

qu'il ne l'a pas déshonoré lui-même, tout homme a droit à l'estime

loyale des gens de bien, qui ont assez de courage pour protester, par

leur conduite, contre le plus absurde elle plus inique des préjugés.

Tel fut cet homme, tels furent ses crimes et ses châtiments sur cette

terre. Peut-être, dans cette notice rapide et nécessairement incomplète,

avons-nous commis quelque erreur de détail involontaire: mais tous les

faits que nous avons racontés sont puisés à des sources authentiques où

nous ont été garantis par des témoins dignes de foi. Ce que nous

voulions surtout, et nous espérons avoir réussi, c'était faire

suffisamment connaître Hudson Lowe à la génération nouvelle, pour

qu'elle léguât un jour à celle qui lui succédera les sentiments de haine

ou de mépris dont nous avons tous hérité de nos pères.

Nul ne peut prédire ici-bas les décisions futures de la justice divine;

quant à la justice, humaine, elle a déjà prononcé; en condamnant Hudson

Lowe à l'exécration de l'espère humaine tout entière, elle a fait clouer

au poteau de l'infamie son nom maudit, connue un type monstrueux

d'astuce, de bassesse et de cruauté.

Courrier de Paris.

L'inauguration de la statue de Molière a été l'affaire importante de ces

jours derniers; le soin de raconter les faits authentiques de cette

solennité revient naturellement à l'historiographe ordinaire de la

semaine; nous le lui disputons d'autant moins, qu'il connaît Molière

mieux que personne, pour avoir publié une excellente édition de ses

oeuvres, et écrit sa vie avec une affection pleine de sagacité. L'ordre

et la marche de cette fête du génie seront donc exposés par lui; il

n'oubliera ni M. Samson, ni M. Étienne, ni M. Arago, ni M. de Rambuteau,

inclinés au pied de la glorieuse statue, et y déposant, en prose plus ou

moins élégante et spirituelle, l'hommage de l'universelle admiration.

Pour nous, il ne nous reste qu'à exprimer un regret, qui nous a paru

généralement éprouvé: c'est que l'autorité, par une prudence exagérée et

sur des craintes sans fondement ait cru devoir tellement isoler cette

fête littéraire, que, de populaire qu'elle devait être, elle n'a été

réellement qu'une sorte de représentation particulière, jouée au

bénéfice du préfet, de l'Académie, et de MM. les comédiens français;

quant à la masse des citoyens de toutes sortes, qui s'apprêtait à venir

pieusement assister à la cérémonie et saluer, à son tour, le bronze

immortel, elle n'a pas été admise; une nombreuse armée de gardes

municipaux, fermant toutes les issues, a maintenu un vide complet dans

toute la longueur de la rue de Richelieu, depuis l'angle de la rue des

Petits-Champs jusqu'à la place du Carrousel; ainsi, les entrées du

peuple ont été généralement suspendues.

Si la statue du grand homme avait pu s'animer et prendre la parole, elle

aurait dit sans doute: «Laissez-les venir à moi; je leur appartiens et

ils m'appartiennent; ne suis-je pas le poète de tout le monde? que tout

le monde puisse approcher!»

Molière, en effet, par un privilège presque sans exemple, a conquis

l'universalité des affections et des suffrages. Si les classes lettrées

et de fine éducation sont plus particulièrement propres à sentir les

beautés hardies de ses inventions et de son style, sa franche gaieté, le

naturel et l'étonnante vérité de ses peintures, et surtout son admirable

bon sens, vont droit à la foule, la saisissent irrésistiblement, et

pénètrent jusqu'à ses fibres les plus intimes. C'est surtout sur les

hommes assemblés que Molière exerce sa toute-puissance, et que sa raison

et sa saillie, gagnant de proche en proche, comme une étincelle

électrique, produisent une immense explosion de plaisir et de rires.

Que craignait-on en laissant cette foule, éprise de Molière, arriver

jusqu'à sa statue? Avait-on peur qu'Harpagon, M. Jourdain, M. Purgon, ou

quelque docteur Mathanasius, se glissât jusqu'au piédestal pour prendre

sa revanche contre le poète et l'insulter? M. Jourdain est trop

bonhomme, et d'esprit trop obtus, pour exercer une telle rancune;

Mathanasius continue à se débattre dans les ténèbres de sa philosophie,

et Harpagon a bien autre chose à faire que de songer à Molière; ne

faut-il pas qu'il visite sa cassette! Quant à M. Purgon, il n'a pas

coutume de parler... à des statues. Peut-être est-ce de Tartufe qu'on

était inquiet; il est vrai que Tartufe se démène depuis quelque temps,

lui qu'on croyait bien mort à tout jamais. Mais, non! Tartufe n'entrait

pour rien dans ces terreurs; on ménage trop le saint personnage pour lui

faire cette injure, et ce n'est pas pour arrêter Tartufe que les rues

étaient barricadées de gendarmes.--Quoi donc, enfin?--Je ne saurais vous

dire; mais la vérité est qu'on a eu peur.--Peur de quoi, encore un

coup?--Peur de tout et de rien, ce qui est le fait des gens qui ne sont

pas braves.

Quoi qu'il en soit, on a dû regretter cet emploi soupçonneux de

précautions inutiles, en voyant l'attitude calme et respectueuse des

citoyens; qui cherchaient de tous côtés à entrevoir dans le lointain

quelques traits de la cérémonie, à travers les fusils et les chevaux de

la garde municipale. Un fait particulier m'a surtout convaincu du peu

d'opportunité de ces mesures de prévoyance exagérée. A cêté de moi, sous

mes yeux, un de nos plus illustres écrivains, qui occupe un haut rang

dans la poésie dramatique, cherchait à se frayer passage vers le

monument. «On ne passe pas!» lui cria une voix rude, et je vis mon fils

d'Apollon, venu là sans doute le coeur gros d'émotion et de tendresse

pour Molière, obligé de rebrousser chemin et de se retirer à pas

précipités, comme un suspect pourchassé par un sergent de ville.

Cependant ce n'était qu'un poète distingué, qui voulait honorer la

mémoire d'un grand poète!

Mais enfin la statue est découverte et debout: voilà l'essentiel; c'est

une noble revanche que notre siècle donna à Molière, une glorieuse

réparation des préjugés qui avaient outragé sa mort. A la place de cette

statue, une fontaine a longtemps épanché ses eaux; la source n'en est

pas tarie et coule encore; nous la recommandons à nos auteurs

dramatiques. La tradition rapporte des merveilles de certaines ondes qui

rendaient la jeunesse ou donnaient le génie.--O docteur mon ami, médecin

des méchants faiseurs de drames lugubres et de comédies sans vérité et

sans bon sens, quelles ordonnances leur prescrirez-vous? «Boire tous les

jours un venu d'eau de la _Fontaine Molière_.»

Le rude assaut livré par M. Félix Pyat à M. Jules Janin avait fait

croire à une rencontre des deux adversaires, du moins la plume à la

main; mais M. Jules Janin n'a pas jugé à propos de dégainer, contre la

massue de son terrible provocateur, l'arme légère du feuilletoniste: il

s'est adressé aux gens du roi, et le champ de bataille va se trouver

transformé en chambre de police correctionnelle; le juge du camp portera

toge et bonnet carré; M. Jules Janin aura pour second Me

Chaux-d'Est-Ange, et Me Marie servira de témoin à M. Félix Pyat. La

lutte promet, vu l'habileté des champions, un vif intérêt et

passablement de scandale; malheureusement, s'il y a beaucoup d'appelés,

il y aura peu d'élus. La loi sur la diffamation est positive: elle

permet les plaisirs de l'audience, mais défend complètement la publicité

des débats par la voie des journaux. Or, sans les journaux, point de

salut pour les curieux: une simple mention de l'arrêt, voilà toute la

récréation que la susceptibilité du code leur réserve. D'autre part,

l'architecte du Palais-de-Justice n'a pas prévu le cas; la chambre de

police correctionnelle est si petite, qu'à l'exception des juges, du

procureur du roi, des parties, des avocats et des huissiers, personne ou

presque personne ne peut y trouver place. Heureux donc les privilégiés

qui se, glisseront dans cet étroit paradis du scandale! Si on pouvait

louer des stalles d'avance, ou faire le trafic de billets comme à la

porte des théâtres, le prix des places aurait un cours prodigieux; les

princes russes et les lords anglais les couvriraient de roubles et de

livres sterling. Quand ce ne serait que pour voir ce bon gros Jules,

comme il s'appelle lui-même, cet homme de tant d'esprit et de style,

mettant de côté son joli petit sifflet d'ivoire et d'or, pour se

réfugier sous la robe noire du ministère public, comme un enfant qu'on a

fouetté sous la robe de sa nourrice.

Cette fuite de M. Jules Janin vers la police correctionnelle n'a pas

obtenu l'approbation générale; on ne refuse pas à M. Jules Janin le

droit de se défendre, bien s'en faut; on ne lui reproche que le choix

des armes. Quoi! vous avez entre les mains l'arme la plus sûre et la

plus redoutable, la plume, cent fois plus terrible que le fer, plus fine

et plus aiguisée que l'acier; la plume, sous une main habile et prompte,

toujours prête à la riposte: la plume, qui frappe un ennemi à droite et

à gauche, le harcelle, l'étonne, le surprend, l'ébloui, le désarçonne et

le laisse à terre, tout meurtri, et perce d'outre en outre à la pointe

du raisonnement, de l'indignation et du sarcasme, ce triple acier qui

fait d'inguérissables blessures; vous avez la plume... et vous prenez la

police correctionnelle! Vous faites comme un soldat qui, se voyant

attaqué en pleine rue, jetterait là le sabre qu'il porte au côté, et

prierait un passant de lui prêter ses poings pour avoir raison de

l'agresseur.

Écrivains, quel que soit votre nom et qui que vous soyez, servez-vous

toujours de votre arme naturelle; l'écusson du tout écrivain de talent

et de coeur doit se composer, non pas d'une griffe d'huissier sur papier

timbré, mais d'une belle plume et d'une bonne épée en sautoir.

A qui la justice donnera-t-elle gain de cause? A M. Félix Pyat ou à M.

Jules Janin? C'est le secret de quelques jours; le 31 janvier nous

l'apprendra. Les paris sont ouverts. Et pourquoi ne parierait-on pas? la

justice est capricieuse, et quelquefois, sauf le profond respect que je

professe pour elle, on la prendrait pour une espèce de jeu de hasard;

témoin l'aventure toute récente de _la Quotidienne_ et de _la Gazette_.

Ces deux vénérables douairières ont comparu, l'autre jour, devant le

jury, sous la prévention d'avoir parlé avec trop de dévouement et de

tendresse du pèlerinage et du héros de Belgrave-Square; _la Gazette_, en

vieille tacticienne, fit défaut le premier jour, et subit, par

contumace, une condamnation à deux ans de prison et à six mille francs

d'amende. Or, la condamnation par contumace ressemble à la décapitation

par effigie: les gens qu'elle tue se portent tous fort bien; _la

Quotidienne_, moins avisée, s'offrit bravement de sa personne, au feu de

l'audience, et ne se déroba point devant M. le procureur du roi: qu'en

est-il arrivé? le voici: L'Intrépide _Quotidienne_ reste bien et dûment

frappée d'un an de captivité, tandis que _la Gazette_, revenant en

justice sur appel, est sortie saine et sauve du combat, sans y laisser

seulement une plume de ses ailes. L'une est condamnée, l'autre acquittée

sur la même accusation et sur un fait complètement identique. Les

audiences se suivent et ne se ressemblent pas; aujourd'hui dans un

casque et demain dans un froc; le jour et la nuit, le blanc et le noir;

si j'y comprends un mot, je veux être pendu, «Monsieur, vous avez eu

tort d'aller à Belgrave-Square; monsieur, vous avez eu parfaitement

raison.» Le poids passant du plateau de gauche au plateau de droite.

La justice cependant ne chôme pas. Non-seulement le procureur du roi lui

fournit depuis quelques jours des procès en diffamation et des procès de

presse assez abondants; mais les attentats contre la propriété et contre

les personnes ne font jamais relâche. On n'est pas encore remis de

l'assassinat de la veuve Senépart, que l'assassinat de la veuve Léon

vient nous redonner le frisson. C'était une bonne vieille rentière, qui

habitait dans le quartier de la rue du Cherche-Midi, lieu isolé, et

propice aux bandits. La veille, on l'avait vue encore pimpante et parée

de sa guimpe sexagénaire. Le lendemain le portier, inquiet de ne pas

l'entendre comme de coutume, donna l'éveil. Ou entre chez elle, et un ne

trouve plus qu'un cadavre horriblement mutilé; deux griffons, les

fidèles compagnons de sa vieillesse, étaient tristement couchés aux pieds

de la victime et la contemplaient d'un oeil morne. La justice s'est

aussitôt mise à la piste des assassins. Si nos pauvres petits griffons

allaient renouveler l'histoire du chien de Montargis! en lisant le récit

de ces horribles tragédies qui se renouvellent trop souvent, on se

demande si véritablement on habite le pays le plus doux, le plus

élégant, le plus civilisé du monde; si ce n'est pas, au contraire, un

mensonge, et si, par quelque coup de baguette infernale, on n'a pas été,

sans le savoir, soudainement transporté en terre d'anthropophages.

Ces bandits affreux qui trempent ainsi leurs mains dans le sang humain,

ces farouches et cruels déprédateurs sans pitié et sans âme, se comptent

encore; mais les petits bandits, c'est-à-dire les escamoteurs de

montres, les preneurs du cassettes, les larrons de toute espèce, ne se

comptent plus. Tous les soirs la salle Saint-Martin regorge de nouveaux

hôtes, héros de fausses clefs, de limes à froid et de monseigneurs. Une

espèce qui se, propage et pullule particulièrement, c'est la race des

escrocs qui pratiquent ce qu'on pourrait appeler le vol à la fourchette.

La police vient d'en happer une demi-douzaine coup sur coup; ces

vauriens ont l'air de très-honnêtes gens. A l'aide de cette mine

hypocrite, d'un gant glacé et d'une botte vernie, ils fréquentent les

cafés élégants et les restaurants en renom. Là, ils soupent ou dînent

avec un appétit qui devrait seule donner une conscience libre. La carte

payée, les voici qui tournent les talons. Le garçon les salue avec

respect; puis, tout à coup, faisant son compte, il s'aperçoit que ces

aimables hôtes, pour un dîner de quinze francs, ont escamoté pour

soixante où quatre-vingt francs d'argenterie.--Un de ces industriels,

saisi dernièrement en flagrant délit, confessait ses prouesses, et

nommait l'un après l'autre tous les restaurateurs qu'il avait exploités:

Véry, les Frères Provençaux, le Café Anglais, etc. Arrivé à Véfour, il

se mit à sourire. Le greffier du commissaire du police lui en demanda la

raison: «Ah! s'écria-t-il, ce nom de Véfour me rappelle un doux

souvenir. C'est chez lui que j'ai fait mon dernier repas, et de ma vie

je n'ai si bien dîné: j'ai mangé, à moi seul, deux plateaux d'argent,

trois cuillers, quatre fourchettes, une salière, un couteau et une

assiette de vermeil!»

M. Eugène Sue a oublié le voleur à la fourchette dans ses _Mystères de

Paris_. Il pourra réparer cet oubli dans le drame qu'il a taillé sur

son roman, et que le théâtre de la Porte-Saint-Martin prépare à grands

frais. La représentation devait avoir lieu la semaine prochaine, mais la

censure est intervenue. Il paraît que ses susceptibilités sont

sérieusement éveillées; le Chourineur, le notaire Ferraud, la Chouette,

Trotillard et le Maître d'École sont traqués par elle et surveillés de

près. M. Eugène Sue, qui a écrit son livre en pleine liberté, est obligé

d'accommoder son drame selon le bon plaisir de messieurs les censeurs.

Il taille, il rogne, il atténue, il adoucit; cela gêne son imagination

indépendante et sa verve habituée à ne subir aucun frein. On aura beau

faire cependant, il restera toujours au drame assez des terreurs et des

singularités du roman pour émouvoir tout Paris. Les premiers jours de

février verront éclore cette oeuvre si impatiemment attendue.

Histoire de la Semaine.

La discussion de l'adresse de la Chambre des Députés a, cette semaine,

rempli les colonnes entières des journaux comme elle a absorbé

l'attention publique. Les orateurs n'ont pas exactement suivi l'ordre

que la commission avait voulu leur tracer, et la dernière phrase du

projet a été précisément la première sur laquelle la lutte s'est

engagée. On sait que cette phrase renferme la condamnation, en termes

qu'on a eu l'intention de rendre flétrissants, puisque ce verbe s'y

trouve, du pèlerinage de Belgrave-Square. M. Berryer, sentant que sa

position et celle de ses amis serait fausse pendant toute la discussion,

et leur rendrait difficile d'y prendre part avec liberté et autorité, si

la question qui les concernait n'était préalablement vidée. M. Berryer

est monté à la tribune. Le grand orateur, habitué, sinon aux sympathies,

du moins au silence et à l'attention de la Chambre, a été surpris et

troublé par les interruptions et les apostrophes de la majorité. Il est

descendu de la tribune en protestant contre le refus de l'écouter, puis

y est remonta, mais dans la première comme dans la seconde de ces

tentatives, il a trop oublié qu'en présence des passions politiques il

est toujours plus habile et plus sûr de prendre le parti d'attaquer que

de consentir à se détendre.

[Illustration: Daniel O'Connell.]

M. Thiers a, dans la séance suivante, rompu le silence qu'il gardait

depuis un assez long temps. Dans sa situation, il ne pouvait parler

uniquement pour bien dire; c'était donc, suivant l'expression déjà

employée par lui dans une autre occasion, non pas un discours, mais un

acte qu'il entendait faire. Son apparition à la tribune était un

événement. L'orateur a été mesuré et habile. Sa double thèse était que,

dans la question du droit de visite et dans celle de la loi de dotation,

le ministère a compromis, par imprudence et par faiblesse, et la Chambre

et la couronne.--M. le ministre de l'intérieur lui a répondu.

[Illustration: M. le docteur Gray, M. T.-M. Ray, M. T. Tierney.]

Deux collèges électoraux, convoqués pour donner des successeurs, à la

Chambre des Députés, à MM. Passy et Teste appelés à la Chambre des

Pairs, viennent de procéder à deux élections dont le résultat a beaucoup

occupé la salle des conférences. L'un, le collège de Louviers, a élu M.

Charles Laffitte, concessionnaire du chemin de Paris à Rouen, et l'on a

prétendu que ce choix était l'accomplissement d'un marché dans lequel,

d'une part des suffrages, de l'autre un embranchement de chemin de fer,

avaient été échangés. On croit que la vérification des pouvoirs du

nouvel élu pourra donner lieu à une discussion animée. Il n'en sera pas

de même de l'autre. M. Labaume, avocat à Narbonne, qui vient d'être élu

à Uzès, entrerait incognito et inaperçu à la Chambre, n'étaient le nom

et la déconvenue, de son concurrent. M. Teste fils, député élu au

dernier renouvellement par l'arrondissement d'Apt (Vaucluse), à une

majorité assez faible, s'était, dès le premier moment où la promotion de

son père fut résolue, proposé de délaisser Apt, dont il regardait le

dévouement à sa personne comme trop incertain, pour Uzès, ou, il le

croyait du moins, l'amour des Teste lui semblait porté jusqu'au culte.

Il eût donc donné immédiatement sa démission de député de Vaucluse pour

devenir éligible dans le Gard, s'il n'avait cru devoir préalablement

attendre la promesse que le ministère lui avait faite de lui donner, à

la cour des comptes, un avancement auquel le retraite obtenue de son

père pouvait lui tenir lieu de droit. Mais l'avancement s'est fait

attendre, la démission a été d'instant en instant ajournée, et le délai

pour la réunion du collège a marché. Enfin, mais trop tard, M. Teste

fils, ne voyant aucune nomination ministérielle venir, a pris le parti

d'écrire à la Chambre que des considérations, dont il ne lui était pas

possible de décliner l'influence, le forçaient à déposer le mandat des

électeurs d'Apt. Il expédiait en même temps un courrier pour faire

savoir à ceux d'Uzès qu'il était leur homme. Hélas! ils n'étaient plus

les siens: le nom de M. Labaume, candidat improvisé, sortait au même

moment de l'urne, et M. Charles Teste n'est plus député! mais il est

toujours référendaire à la cour des comptes et fils de monsieur son

père: il a bien là de quoi satisfaire une noble ambition, M. le ministre

des finances a déposé sur le bureau de la Chambre le projet de budget

pour l'exercice 1845. Les détails ne nous en seront connus qu'après

l'impression et la distribution de ce volumineux document.--En

attendant, le _Moniteur_ a publié sur les recettes de l'exercice 1843 ou

tableau duquel il résulte que le produit des impôts indirects, pendant

l'année qui vient d'expirer, s'est élevé à 761,573,000 fr. (sauf des

reliquats encore à recouvrer au 31 décembre). Le produit des mêmes

impôts, en 1841, avait été de 745,673,000 fr.; il avait été, en 1842 de

751,257,000 fr. Il y a augmentation, en faveur de l'année 1843 de

18,900,000 fr. sur 1841, et de 13,316,000 fr. sur 1842--Cette

augmentation provient surtout des droits d'enregistrement de greffe

d'hypothèques, de douanes, du produit de la vente des tabacs, etc. Ce

dernier revenu s'est élevé à 101,360,000 fr. C'est une augmentation de

6,112,000 fr. sur 1841, et de 3,616,000 fr. sur 1842. Les diminutions

les plus importantes sont les suivantes: droits de consommation des

sels, perçue dans le rayon des douanes (1813), 58,021,000 fr. Ils

avaient été, en 1842, de 59,369,000 fr. Différence en moins: 1,345,000

fr. Droits de fabrication sur les sucres indigènes (1843), 7,394,000 fr.

Ils avaient été en 1842 de 8,981,000 fr. Différence en moins: 1,587,000

fr. La progression de 1843 sur 1842 n'a été au total, on le voit, que de

tiers de ce qu'avait été celle de 1842 sur 1841. La diminution des

droits sur la fabrication du sucre indigène était prévue, mais celle du

sel doit éveiller toute l'attention des Chambres. Encore une fois la

consommation n'a pu diminuer depuis que le monopole et sorti des mains

du domaine de l'État pour passer à celles de la reine Christine, avec

les agents de laquelle on a traité. Qu'on surveille donc bien la

perception de cet impôt, ou, mieux encore, qu'on le supprime.--Le relevé

officiel des dividendes de la Banque de France, qu'un journal a mis en

regard de ceux de la Banque de Bordeaux, prouve que cet établissement

méconnaît ses propres intérêts, comme il dédaigne ceux du commerce, en

demeurant engourdi par la timidité.

En 1842 le dividende du 2e semestre a été de 72 fr.

En 1842 -- -- 1er -- 66

-- -- -- 2e -- 56

pendant que la Banque de Bordeaux, qui n'avait donné qu'un dividende de

50 fr. pendant le 1er semestre de 1843, a pu l'élever à 70 fr. par la

réduction du taux d'escompte de 5 pour 100 à 4. A Marseille, où l'on

escompte à 2 et demi pour 100 les actions de la banque, émises à l,000

fr., sont à 1,800 et plus.

[Illustration: Maison d'O'Connell.--Merrion-Square.]

Parmi les nouvelles extérieures relatives à la France, on a reçu la

protestation du sultan des îles Comores contre notre occupation de

Mayotte. M. le ministre des affaires étrangères a déclaré à la tribune

de la Chambre des Pairs qu'il n'avait nulle raison de croire à la prise

de possession par les Anglais du port de Diégo-Suarez, dans l'île de

Madagascar.--La principauté de Monaco est mise en émoi par un des

articles du tarif du dernier traité de commerce passé entre la France et

la Sardaigne. La richesse de ce petit État, ou plutôt son seul produit

exportable, sont les citrons. Les habitants de Monaco déclarent que si

la France ne les traite pas aussi favorablement que les Sardes; que si

nos ports ne sont pas ouverts à leurs citrons aux mêmes droits qu'aux

citrons de leurs rivaux, ils sont gens dépouillés et ruinés, qu'il ne

leur reste pas la valeur d'un zeste. Voyons, montrons-nous de bonne

composition en faveur d'un pays dont l'air national nous a tous fait

danser; et si nous fermons nos bourses à ses gros sous, ouvrons du moins

nos cafés à ses limonades.--On lit dans une lettre d'Ancône, du 1

janvier, le passage suivant: «L'estafette de correspondance de San-Leo a

apporté la nouvelle de la mort du Français détenu mystérieusement dans

cette forteresse. On sait que depuis bien longtemps un prêtre français,

quelques-uns le disent ancien évêque constitutionnel, occupe l'affreux

cachot où le célèbre Cagliostro termina sa vie aventureuse. C'est une

sorte de citerne creusée dans le roc, et dans laquelle on fait

descendre, à l'aide d'une corde, les aliments nécessaires à l'existence

du prisonnier. La position ne saurait être mieux choisie pour tenir le

prisonnier à l'abri de la curiosité des visiteurs. Aussi, jamais un mot

n'a pu être échangé pour apprendre son nom on le secret de son crime.

C'est sans doute au profond mystère dont la détention de ce malheureux

est entourée qu'il en doit la prolongation indéfinie, nul n'étant

directement intéressé à réclamer en sa faveur. Cependant, à l'époque de

l'occupation d'Ancône par les troupes françaises, des démarches furent

faites dans le but d'obtenir l'élargissement d'un prisonnier condamné

sans jugement connu et que la voix publique disait être Français. La

police pontificale annonça alors officiellement la mort de l'homme

qu'on réclamait; et tout fut dit, car on ne pouvait pas aller fouiller

les prisons de San-Leo pour s'assurer de la vérité. La même nouvelle qui

se reproduit aujourd'hui aurait-elle une cause semblable, ou faut-il y

croire cette fois?» M. le duc de Bordeaux a décidément quitté

l'Angleterre, et le samedi 13, au soir, il débarquait à Ostende, se

rendant en Allemagne. Son coupé de voyage est suis écusson; les panneaux

sont simplement ornés d'un H surmonté d'une couronne ducale

fleurdelisée. «Le prince, dit l'_Observateur belge_, est d'une taille

peut-être au-dessus de la moyenne; il est très-blond, son teint est

pâle; ses traits, où le type bourbonien est facile à reconnaître, sont

réguliers; sa marche se ressent très-visiblement de la chute de cheval

qu'il a faite il y a deux ans. Ce qui distingue sa physionomie, c'est un

grand air de jeunesse et beaucoup de bienveillance.» Il n'a fait que

traverser la Belgique et a gagné Aix-la-Chapelle et Cologne, L'Espagne

voit poursuivre la restauration christinienne.

[Illustration M. T. Steele, M. John O'Connell, M. S. Duffy, M. A.

Barret.]

La pension dont jouissait la régente, à titre de douaire, avant son

émigration forcée, vient de lui être rendue. Le général Narvaez n'a plus

personne et rien qui le gêne; n'ayant plus à prétendre au gouvernement,

qui lui est bien entièrement dévolu, il prétend à la modestie. Il ne

veut pas, dit-il, de la dignité du capitaine-général de l'armée, qui

équivaut à celle de maréchal chez nous, tant qu'il lui restera quelque

chose, à faire. Il lui reste à mettre les collèges électoraux à la

raison, car dans les élections complémentaires les progressistes ont

gagné du terrain. Quand les électeurs y songent bien! la session

demeurera d'autant plus longtemps close qu'on verra plus d'inconvénient

à la rouvrir.--La reine de Portugal a ouvert, le 5 de ce mois, la

session des cortès à Lisbonne.--La réponse du roi Othon à l'adresse de

l'assemblée, nationale a été bien accueillie. Le comité de rédaction de

la constitution a eu de longues discussions sur la question de savoir si

le choix des membres de la Chambre du Sénat devait appartenir au roi, et

s'il devait avoir lieu à vie. Quinze voix contre six se sont enfin

prononcées pour l'affirmative sur la première partie de cette question,

cependant sous la condition que la loi devrait être soumise, après dix

années, à un nouvel examen.

[Illustration: Vue extérieure de la Cour du banc de la Reine, à Dublin.]

Les débats du procès d'O'Connell et de ses coaccusés sont ouverts.

Presque toute la première moitié du mois avait été remplie par des

formalités préalables de procédure, par le tirage du jury, par les

récusations respectives, par les protestations des conseils des accusée

contre la formation d'une liste de laquelle presque tous les catholiques

se sont trouvés par avance exclus. Si quelque violence du peuple de

Dublin permettait au ministère anglais de congédier ses juges et de

confier aux baïonnettes le soin de mettre fin à tous ces débats, M. Peel

serait tiré d'un grand embarras; car, aujourd'hui, après le triage qui a

été préalablement fait, quelle autorité peut avoir une condamnation?

quel respect peut-elle commander? quelle irritation, quelle indignation

ne fera-t-elle pas naître au contraire? Toute cette lutte préparatoire

n'a point empêché O'Connell de se rendre, le 4, à un banquet à Cromwell.

La population est allée au-devant du libérateur à quatre milles de là.

Il y avait vingt-sept corps de métiers avec leurs drapeaux

emblématiques: la pluie tombait à torrents; la foule n'en est pas moins

demeurée immobile devant le balcon d'où O'Connell la haranguait. Il lui

a plus que jamais recommandé de se maintenir dans la légalité;

toutefois, suivant une version que nous ne trouvons du reste que dans le

Morning-Hérald, il aurait ainsi soulevé le voile de l'avenir pour

montrer aux impatients qu'un ne perdrait rien à attendre: «La situation

du monde est telle que le gouvernement anglais ne saurait disposer de

35,000 hommes en Irlande. J'ai entendu dire que Rébecca n'était pas sans

postérité. (On rit.)

Le pays de Galles est en feu, et vous savez que ce genre de feu n'est

pas de ceux qui éclairent ni qui vivifient. (On rit.) Les troupes

anglaises pourraient bien être requises pour éteindre l'incendie». Ces

mêmes troupes ne pourraient-elles pas, un jour ou l'autre, être appelées

à courir après les Français, soit en Algérie, soit en Espagne? Le

président d'Amérique nous vole le territoire d'Orégon, c'est-à-dire

qu'il nous déclare la guerre. Dans de telles circonstances, on ne peut

pas gouverner longtemps un pays par la force.»--Le 12, un des avocats,

se fondant sur l'illégalité de la marche suivie pour dresser la liste, a

demandé que l'ouverture des débats fût renvoyée au 1er février, afin que

jusque-là toutes les irrégularités pussent être rectifiées. Sa démarche

a été repoussée.

Le 13, une réunion nombreuse de l'association a eu lieu à Dublin, et

l'on y a rédigé une adresse à la reine et au Parlement leur dénoncer

toutes les infractions à la loi contre lesquelles on avait vainement

protesté devant les magistrats.--Le lord-maire de Dublin a mis sa

voiture à la disposition d'O'Connell pour se rendre chaque jour de sa

demeure, située dans Merrion-Square, au palais de la Cour du banc de la

reine, et pour le reconduire chez lui après l'audience. C'est l'État qui

fournit au lord-maire son équipage; c'est donc l'État qui se trouve

voiturer son agitateur. Les autres inculpés se rendent également chaque

jour, avant l'audience, chez O'Connell, dans leurs voitures

particulières, et quelques-uns d'entre eux vêtus du costume de

magistrats municipaux, dont ils ont le caractère. Le cortège se rend

ensuite au complet au tribunal. Le nombre des accusés est, on se le

rappelle, réduit, par la mort du révérend M. Tyrrell, à huit; MM.

O'Connell, John O'Connell, son fils, Steele, Duffy, Harrell, le docteur

Gray, Hay et le révérend M. Tierney. Nous donnons aujourd'hui leurs

portraits.--Il est probable, du reste, que ces débats fourniront à

_l'Illustration_ plus d'une scène à reproduire. Ils seront longs, car on

s'attend à voir le procès se prolonger pendant six mois au moins. C'est

le terme pour lequel les étrangers, venus en grand nombre, ont loué des

appartements, en ayant soin de stipuler que la location serait prorogée

si le procès n'était point terminé à cette époque. Ce délai de six mois

est souvent aussi rappelé par O'Connell. «Je ne vous demande que six

mois de tranquillité, a-t-il dit dernièrement encore au banquet de

Cromwell, et l'Irlande sera libre,»--L'émotion des esprits est

très-grande. L'exclusion de beaucoup de catholiques de la liste générale

d'où devait être tiré le jury du procès, a fait revivre une irritation

religieuse que l'on dit difficile à décrire. Le parti orangiste se

réjouit outre mesure de ce coup d'État du _crown-office_, et de ce qu'il

appelle un retour au bon vieux temps des sectaires. O'Connell se borne à

dire: «Quand je serai dans un cachot, Wellington, Peel et Graham

seront-ils plus puissants? et l'Irlande sera-t-elle plus satisfaite?

L'injustice flagrante de ma condamnation ne servira qu'à mieux démontrer

la justice du rappel,» Enfin, l'ardeur du peuple et du clergé irlandais,

si pauvres et si souffrants, est entretenue par les tableaux qu'on fait

passer sous leurs yeux des richesses scandaleuses des chefs de l'Église

protestante. Dans un meeting tenu dernièrement, le président a lu un

document authentique relatif aux énormes successions laissées par des

évêques de l'Église protestante: Fowler, archevêque de Dublin, 3,750,000

fr.; Beresford, archevêque de Tuam, 6,250,000 fr.; Agar, archevêque de

Cashel, 10,000,000 fr.; Sopford, évêque de Cork, 625,000 fr.; Pery,

évêque de Dromare, 1,000,000 fr.; Cleaver, évêque de Fern, 1,250,000

fr.; Bernard, évêque de Limerick, 1,500,000 fr.; Hawkins, évêque de

Raphoe, 6,250,000 fr.; Parter, évêque de Clogher, 6,250,000 fr.; Knox,

évêque de Killaloe, 2,500,000 fr.; Stuart, archevêque d'Armagh,

7,500,000 fr.; au total, 46,875,000 fr. «Et ces hommes, s'écrie le

_Morning Advertiser_, s'appellent les _successeurs des douze pauvres

pêcheurs de Galilée!_ Et les oreilles de la législature se ferment

lorsque le peuple se plaint, dans sa souffrance, d'aussi monstrueuses

richesses!»

La législature sur le mariage des officiers de l'armée vient de subir

une modification. Une circulaire du ministre de la guerre porte qu'à

l'avenir «un officier ne pourra obtenir la permission de se marier

qu'autant que la personne qu'il recherchera apportera en dot un revenu

non viager de 1,200 fr. au moins.» Cette mesure a été vivement attaquée

par la presse; nous ne croyons pas qu'elle soit vue plus favorablement

par les filles sans dot. Elle nous paraît arriver d'autant plus mal à

propos, que nous semblons toucher au moment où les femmes vont pouvoir

se créer des ressources nouvelles, et devenir notaires, avocats et

médecins. Nous en trouvons la preuve dans la lettre suivante, qui mérite

de ne pas demeurer inaperçue, dans les annonces de _l'Estafette_. Elle

est datée du 13 janvier: «Monsieur le rédacteur, je vous remercie

d'avoir, dans votre journal d'hier, fait connaître au public que madame

Hahnemann est docteur en médecine homéopathique, ce dont, jusqu'à ce

jour, ses amis avaient seuls connaissance. Mon litre de docteur,

beaucoup plus honorable pour moi que ne le serait celui d'une

principauté, n'est pas, comme vous l'avancez sans connaissance de cause,

un héritage du docteur Hahnemann; _ce titre je l'ai mérité par mes

travaux, et il m'a été attribué par un diplôme exceptionnel_ que j'ai

reçu d'une Académie ayant le droit de me le donner, et dont les membres

sont les premiers médecins homéopathes du monde après Hahnemann. Pour

une femme, il est tout aussi convenable d'être médecin que soeur de

charité. La différence n'existe que dans le plus d'instruction et de

capacité.--Je vous prie, monsieur, et au besoin je vous requiers

d'insérer ma lettre telle qu'elle est, dans votre prochain numéro. MARIE

HAHNEMANN. »

Un incendie, causé par l'imprudence d'un domestique, a entièrement

consumé l'hôtel du ministre de la marine à La Haye, et détruit la moitié

des bâtiments où étaient placés les bureaux de l'administration. Tout un

quartier a été menacé de ruine, et n'a été sauvé que par le dévouement

et le courage de la population, à laquelle les jeunes fils du roi se

sont associés par leur activité et leurs généreux efforts. Le ministre

de la marine a tout perdu. Ce brave marin fut obligé.

Le soir même du sinistre, d'aller habiter un hôtel garni avec sa femme

malade et ses deux filles. Le lendemain, il reçut du roi l'invitation

d'aller occuper le palais que S. M. possède près du château royal. En

prenant possession des appartements, le vice-amiral Ryk trouva sur une

table un portefeuille contenant 25,000 fr. en billets de banque, et dans

un meuble à côté un grand nombre de pièces d'étoffes précieuses

destinées à composer une nouvelle garde-robe à madame Ryk et à ses

filles.--A Paris, un accident qui aurait pu faire un grand nombre de

victimes est arrivé au théâtre de l'Opéra-Comique. Un lustre est tombé

dans la matinée d'un de ces derniers jours, et un pauvre ouvrier

lampiste a été grièvement blessé. Ceci nous rappelle qu'il y a une

vingtaine d'années, alors que l'Odéon était un désert abandonné, même de

ses voisins, les journaux annoncèrent qu'un pareil accident était arrivé

à ce théâtre, et l'un d'eux, pour rassurer complètement ses lecteurs sur

les malheurs qu'il avait pu causer, s'empressait d'ajouter:

«Heureusement c'était pendant la représentation.»

Le quartier Saint-Jacques, qui semblait, par sa hauteur au-dessus de la

Seine, devoir être constamment privé d'eaux courantes, en est maintenant

richement doté: déjà une vingtaine de bornes-fontaines versent chaque

jour leurs eaux depuis le Val-de-Grâce jusqu'aux environs de

l'Estrapade, et, dans peu de mois, les maisons les plus élevées pourront

s'alimenter d'eau provenant du puits de Grenelle. Le réservoir placé sur

le point culminant de la place du Panthéon est terminé, mais

l'administration diffère d'y conduire les eaux jusqu'au mois d'avril,

afin de laisser aux enduits qui le recouvrent le temps d'acquérir toute

la dureté dont le béton est susceptible. MM. Mary et Lefort, ingénieurs

des Ponts-et-Chaussées, chargés de l'aménagement des eaux du puits de

Grenelle, ont pratiqué au bassin de distribution placé près du puits

même une disposition ingénieuse destinée à suspendre momentanément la

distribution de ces eaux dans le cas où, par une circonstance

quelconque, elles deviendraient troubles. Elle consiste en une cuvette

tellement équilibrée, qu'elle bascule quand elle reçoit des eaux dont la

pesanteur spécifique est supérieure à celle qui est propre à l'eau pure.

Quand donc l'eau entraîne avec elle une certaine quantité de sable, la

cuvette se déverse, et l'eau ne peut être admise dans les conduites de

distribution. Cet appareil a déjà signalé deux époques de troubles

arrivés dans les eaux du puits de Grenelle. M. Lefort avait soupçonné

que la première avait quelque relation avec un tremblement de terre qui

avait été ressenti dans l'ouest de la France; ce soupçon a été changé en

certitude par l'observation du second trouble arrivé le 25 du mois

dernier, qui a été précédé seulement de deux jours par le tremblement de

terre signalé à Saint-Malo, à Cherbourg et dans plusieurs autres points

de la Bretagne, le 23 décembre. Le mouvement de trépidation que le sol

éprouve par les tremblements de terre détruit les berges de la rivière

souterraine qui alimente les eaux jaillissantes, et en trouble la

pureté. Ce phénomène, qui peut, au premier abord, paraître singulier, se

représente dans tous les tremblements de terre un peu considérables.

Dans celui qui a ravagé Lisbonne en 1735, toutes les sources sont

devenues troubles, et plusieurs même ont cessé de couler. En Savoie, il

y a vingt-deux à vingt-quatre ans, les sources d'Aix ont éprouvé une

suspension momentanée à la suite d'un tremblement de terre qui s'était

fait ressentir dans le midi de la France, et, lors de leur réapparition,

elles étaient tellement chargées de sable et d'argile, qu'on a craint

pendant longtemps que ces sources, si utiles à la santé publique et qui

forment la richesse du pays, ne fussent perdues pour toujours.

Nous avons dit, au début de ce numéro, que la postérité avait commencé

pour l'exécrable nom d'Hudson Lowe. La mort, qui, au fait, tout en

cherchant bien, pouvait facilement faire d'autres victimes du même

genre, a frappé un officier distingué, d'un nom honorable, le colonel

Dacis, et un magistrat estimé de la Cour de cassation, M. Tarbé. Quant à

la mort annoncée de M. le duc d'Angoulême, elle a, depuis, été démentie.

Inventions nouvelles.

LOCOMOTION SUR LES CHEMINS DE FER.

--RECTIFICATION.--

Dans l'article que nous avons consacré à l'examen du nouveau système de

chemins de fer, de M. le marquis de Jouffroy (voyez p. 314), nous avons

dit qu'aucune des inventions mises au jour depuis la catastrophe du 8

mai 1842 n'était apparue avec un caractère d'évidence telle que les

compagnies aient dû, sous peine de félonie envers le public, s'en

emparer et les appliquer à leurs chemins. Quelques lecteurs ont pu

donner à nos paroles un sens plus étendu que nous n'avons prétendu le

faire, et englober dans cette espèce d'arrêt de répudiation toutes les

inventions, même celles, qui sont antérieures à la date du 8 mai. Telle

n'a pas été notre pensée, et notre devoir d'homme loyal et cherchant la

vérité nous impose l'obligation d'aller au-devant de cette

interprétation et des conclusions que l'on serait tenté de tirer de ce

que nous avons dit.

L'exception que nous avons faite en faveur du système atmosphérique,

qui, connue on le sait, est à l'état d'expérience en Irlande et le sera

peut-être bientôt en France, doit s'étendre à un autre système imaginé

dès 1837 par M. Arnoux, et qui a déjà réuni les suffrages de tout ce que

la France compte d'hommes compétents dans cette matière.

Pour beaucoup de nos lecteurs, nommer M. Arnoux, c'est leur rappeler

suffisamment et l'invention et son mérite. Pour ceux qui ne la

connaissent pas, nous en dirons quelques mots.

M. Arnoux frappé des inconvénients que présentent dans l'exploitation

des chemins de fer le parallélisme inflexible des essieux et la

solidarité du moyeu de la roue avec l'essieu, inconvénients qu'on a

cherché à diminuer en augmentant le rayon des courbes, a imaginé un

système dans lequel les essieux sont toujours normaux à la courbe qu'ils

parcourent, la première direction leur étant donnée par quatre galets

conducteurs placés en contrebas du premier essieu. Il a de plus permis

aux roues de tourner sur les essieux, ces derniers ne pouvant prendre

qu'un mouvement horizontal autour d'une cheville verticale qui les

traverse par le milieu.

Notre intention n'étant pas de donner aujourd'hui, du système dont il

s'agit, une description qui sera mieux placée à propos de la prochaine

présentation d'un projet de loi aux Chambres, nous n'ajouterons rien sur

l'invention elle-même. Nous diront seulement que l'auteur ayant soumis,

en janvier 1838, un modèle de son système à l'Académie des Sciences, la

commission chargée de l'examiner lui accorda son approbation et émit le

voeu qu'il pût être soumis à un essai en grand. Ce voeu a été accompli

par la construction à Saint-Mandé d'un chemin de fer ordinaire de 1,200

mètres de développement, présentant une succession de courbes de petit

rayon, sur lesquelles l'inventeur fit, avec un train composé de six

voiture chargées et remorqué par une locomotive, de nombreuses

expériences qui eurent pour témoins l'Académie des Sciences, le ministre

et le sous-secrétaire d'État des travaux publics, un grand nombre de

pairs et de députés, plusieurs officiers des armes spéciales, et presque

tous les ingénieurs des Ponts-et-Chaussées et des Mines en résidence à

Paris. Le résultat du nouvel examen auquel se livrèrent les divers corps

savants que nous venons de nommer fut consigné dans différents rapports

adressés, soit à l'Académie, soit au ministre des travaux publics, et,

nous devons le dire, entièrement favorables à l'inventeur.

Depuis lors, M. Arnoux a demandé, pour l'application de son système, la

concession d'un chemin de fer de Paris à Saint-Maur. Cette demande,

soumise à toutes les formalités d'enquête et d'examen dont

l'administration a dû s'entourer dans cette grave circonstance, où il

s'agissait de donner enfin l'essor à une invention nouvelle, n'attend

plus que la sanction législative. Elle est accordée en principe, et

probablement le chemin de fer serait déjà en cours d'exécution. Si sa

position aux portes de Paris ne le faisait pas rentrer dans la classe de

ceux qu'on ne peut concéder par ordonnance royale.

Les explications que nous venons de donner sur un système que nous

regrettons d'avoir passé sous silence dans notre dernier article,

prouveront à nos lecteurs que nous avons été loin de le comprendre parmi

ceux qui doivent rester toujours à l'état d'utopie ou de modèle _en

petit_, ce qui, dans beaucoup de cas, est absolument la même chose.

L'Illustration, No. 0047, 20 Janvier 1844 · 第 1 / 12 题