En voyant M. Sécherin, M. de Lancry devint livide.
--Eh bien! monsieur... plus tard nous nous reverrons,--répondit-il d'une
voix altérée. Et se retournant vers Mathilde:--Madame, venez... venez.
--Vous ne sortirez d'ici que pour vous battre avec moi!--s'écria M.
Sécherin en lui barrant le passage.
--Monsieur Sécherin... vous êtes fou...--dit M. de Lancry en s'avançant
toujours.
--Monsieur le vicomte, un pas de plus, et je vous soufflette devant
votre femme.
Le crime rend lâche; Gontran avait été brave, il n'était plus que cruel.
--Servien,--cria-t-il,--délivrez-moi de cet homme, qu'on le jette à la
porte.
--Servien, Servien, je vous défends de le toucher,--cria mademoiselle de
Maran.--Cet affreux M. de Lancry veut emmener ma pauvre nièce. Ce bon M.
Sécherin veut le tuer. Il a toutes sortes de bonnes raisons pour cela...
Pour l'amour de Dieu... qu'on le laisse faire... qu'on le laisse
faire...
Soit que Servien eût un ancien grief contre M. de Lancry, soit qu'il
voulût faire oublier à sa maîtresse son impertinence de la soirée, il se
retira doucement sans mot dire.
Mathilde tomba dans un fauteuil et cacha sa figure dans ses mains.
M. de Lancry, furieux, voulut forcer le passage; M. Sécherin, d'un bras
vigoureux, le prit au collet et le repoussa violemment.
M. de Lancry trébucha sur le parquet. En se relevant, il jeta un regard
rapide autour de lui pour voir si rien ne pouvait lui servir d'armes...
Il ne trouva rien.
Cette insulte réveilla en lui quelque étincelle de son ancienne énergie.
Sa figure blafarde se colora légèrement.
--Vous payerez cher votre brutalité, manant que vous êtes!
--Manant soit; mais je veux vous tuer le plus tôt possible, et je vous
tuerai...
--Eh bien, après-demain... Envoyez-moi vos témoins, ils s'entendront
avec les miens... cette nuit et demain ne m'appartiennent pas... madame,
venez...
--S'il faisait clair, je vous traînerais à l'instant sur le terrain...
mais il faut que j'attende à demain matin... Heureusement les nuits sont
courtes; mes témoins, mes armes sont là; vous ne sortirez d'ici que pour
vous battre avec moi.
--Monsieur,--s'écria M. de Lancry,--cette scène est ignoble! devant des
femmes!
--C'est juste,--dit M. Sécherin, qui, toujours à la porte de la chambre
de mademoiselle de Maran, parlementait avec Gontran. En moins de temps
qu'il n'en faut pour l'écrire, il prit ce dernier au collet, l'attira
dehors, referma la porte, et tous deux se trouvèrent dans le premier
salon avec les témoins de M. Sécherin.
Ce nouvel outrage acheva d'exaspérer M. de Lancry; il s'avança les
poings fermés sur M. Sécherin, l'écume aux lèvres, en lui disant:
--Vous osez encore porter la main sur moi!
--Oui, vicomte, et je ferai mieux que ça...
M. Sécherin saisit, dans ses rudes et larges mains, les poignets
délicats de M. de Lancry; il les secoua à les briser. Puis s'approchant
si près du visage de M. de Lancry qu'il sentait son souffle, il lui fit
le plus mortel outrage qu'un homme puisse faire à un homme. Puis il lui
dit:
--Vous vous battrez peut-être maintenant!
M. de Lancry poussa un rugissement terrible; M. Sécherin le repoussa
rudement, se mit devant la porte du salon, arracha la canne d'un de ses
témoins et dit à M. de Lancry:
--Je vous roue de coups si vous faites un pas... pour sortir...
Gontran, voyant qu'il lui était impossible de lutter physiquement contre
M. Sécherin, se mordit les poings avec rage.
--Des gens d'honneur,--cria-t-il aux témoins d'une voix étranglée par la
fureur,--des gens d'honneur être complices d'un tel guet-apens!
--C'est une vieille dette... il ne fallait pas refuser de vous battre
demain,--dit flegmatiquement un grand homme chauve dont la joue était
sillonnée d'une profonde cicatrice;--C'est votre faute, vous avez forcé
Sécherin à employer les grands moyens... Voilà assez longtemps qu'il
attend la réparation de l'insulte que vous lui avez faite. Qui doit...
paye et se tait.
--Mais des témoins, monsieur, des témoins! Il me faut le temps d'en
trouver,--s'écria Gontran.
--Votre voiture de poste est en bas; nous allons descendre ensemble, car
je ne vous quitte pas, vu que vous ne me paraissez pas trop
_catholique_, quoiqu'on dise que vous avez servi... Vous avez des
connaissances ici, nous ramasserons deux de vos amis, nous revenons
prendre ici Sécherin, et en route... Au premier relais hors de Paris,
nous attendons le point du jour. Nous trouverons bien quelque part un
coin de champ désert, ou un bout de chemin creux pour faire notre
affaire.
--Sinon,--reprit M. Sécherin, qui allait et venait dans le salon comme
un loup en cage,--je ne vous quitte pas d'une seconde, et partout où
vous allez je vais, et je vous donne des coups de canne...
--Un mot encore, monsieur,--dit M. de Lancry palpitant de fureur au
témoin de M. Sécherin.--Comment avez-vous su que j'étais ici?
--Ça n'est pas malin. Il y a trois jours, le surlendemain de la mort de
sa mère, Sécherin me dit de quoi il s'agit, ainsi qu'à mon camarade
Pierre Leblanc que voilà, qui a servi comme moi dans le 12e dragons;
nous sommes des voisins de Sécherin, des pays. Nous trouvons que
Sécherin est dans son droit: mais pour vous tuer, il fallait vous
trouver. Nous partons en poste de Rouvray pour Paris; en passant près de
Maran, l'idée vint à Sécherin d'y entrer pour y prendre des
renseignements, sachant que votre femme y était: vous veniez justement
d'en partir avec madame de Lancry; nous vous suivons à la piste, de
relais en relais, jusqu'à Berny. Là nous attendons tout bonnement vos
postillons de retour; ils nous disent qu'ils vous ont conduit à l'hôtel
Meurice; nous allons à l'hôtel Meurice, vous étiez sorti; nous y
revenons cinq ou six fois, vous étiez toujours sorti; lassés de cela,
nous nous installons pour vous attendre. A neuf heures et demie, le
maître de l'hôtel nous dit:--Messieurs, vous voulez absolument parler à
M. le vicomte de Lancry, sa voiture va le prendre au faubourg
Saint-Germain, montez-y; ainsi vous serez bien sûrs de le
rencontrer.--Le conseil était bon, nous le suivons, et nous voici...
C'est ce qui vous prouve qu'il y a là-haut quelqu'un qui aime assez que
les braves gens règlent leurs comptes avec les... je dirai le reste à
vos témoins, si le coeur m'en dit, en vous voyant à l'ouvrage, vous et
Sécherin.
Pendant ce récit, la rage de M de Lancry était arrivée à son comble; ses
affreux desseins sur Mathilde pouvaient être déjoués... il n'espérait
plus échapper à la vengeance de M. Sécherin. Il résolut de se battre le
plus tôt possible. D'ailleurs son courage était revenu avec les outrages
qu'il avait subis. Il lui restait la chance de tuer M. Sécherin.
Gontran avait eu plusieurs duels fort heureux; il tirait le pistolet et
l'épée à merveille. S'adressant au témoin de son adversaire:
--Monsieur, je consens à tout, nous allons chercher deux de mes amis.
Seulement, avant de partir, je puis, je crois, faire mes adieux à ma
femme,--ajouta M. de Lancry avec un sourire sinistre.
--Il veut peut-être s'échapper par quelque escalier dérobé,--dit M.
Sécherin.--Pierre Leblanc, va donc veiller à la porte cochère.
M. de Lancry dévora ce dernier affront et entra violemment chez
mademoiselle de Maran.
--Eh bien! madame,--dit-il à sa femme,--vous voilà contente... vous
voilà bientôt veuve... vous l'espérez du moins!
Mathilde ne répondit rien.
--Oui, oui, nous l'espérons,--s'écria mademoiselle de Maran,--et vous
n'aurez que ce que vous méritez; je m'en vas joliment faire des voeux
pour ce brave M. Sécherin!
Après avoir contemplé quelques instants sa femme avec une expression de
haine farouche, M. de Lancry lui dit:
--Il se peut que je meure; mais je serai vengé. _Lugarto vous reste_...
Il saura vous atteindre comme il a atteint M. de Mortagne, comme il a
atteint madame de Richeville, comme il atteindra M. de Rochegune, par
vous et en vous! Mais si je ne suis pas tué... oh! tremblez...
tremblez... vous serez écrasée!...
Il sortit.
Telles furent ses dernières paroles à Mathilde.
Celle-ci, quittant aussitôt l'hôtel de Maran, malgré les supplications
désespérées de sa tante, alla attendre l'issue de ce duel chez madame de
Richeville.
Deux hommes de la connaissance de M. de Lancry, éveillés au milieu de la
nuit, instruits de l'urgence et de la gravité de cette rencontre,
consentirent à servir de témoins. On partit pour Saint-Denis. On
attendit dans une auberge le lever du soleil. Au point du jour, le duel
eut lieu dans les fossés des anciennes fortifications.
Au premier coup de feu de M. Sécherin, M. de Lancry tomba... Il expira
en maudissant la mémoire d'Ursule et en l'accusant de sa mort......
* * * * *