L'HOTEL DE MARAN.

Pendant que les nouveaux propriétaires du café Leboeuf et ses anciens

habitués ont les yeux attentivement fixés sur les portes de la maison

habitée par M. de Rochegune, nous conduirons le lecteur à l'hôtel de

Maran, toujours habité par la tante de madame de Lancry.

La nuit approchait. Une table abondamment et somptueusement servie était

dressée au milieu d'une belle office parfaitement éclairée, avoisinant

la grande salle à manger.

Servien, maître d'hôtel, présidait au dîner. Deux femmes de chambre,

deux valets de pied, le cuisinier et deux ou trois de leurs

_connaissances_, faisaient donc bonne et joyeuse chère aux dépens de

mademoiselle de Maran, retenue depuis plusieurs mois dans son lit par

une paralysie qui lui permettait à peine de remuer le bras gauche. Ainsi

qu'on l'a vu dans les mémoires de madame de Lancry, mademoiselle du

Maran, exécrée, abandonnée de tout le monde, était entièrement livrée à

la merci de ses domestiques.

--A votre santé, monsieur Servien,--dit le cuisinier,--à tout seigneur

tout honneur... Vous êtes plus ancien que nous dans la maison, vous!...

L'homme à la tache de vin se leva et dit d'un air singulièrement

sardonique:

--A la santé de notre _bonne maîtresse_!... Puisse-t-elle vivre encore

longtemps comme ça pour faire notre bonheur!...

Ce toast fut accueilli par les éclats de rire des convives.

--Tiens... ça me fait penser que j'ai oublié son potage au tapioka,--dit

le cuisinier.--Ah bah!--reprit-il,--elle mangera de la soupe à la

tortue... ça sera tout de même, et ça la changera; il en reste dans la

soupière.

A ce moment, une sonnerie retentit bruyamment dans l'office.

Personne ne bougea.

--Bon! la voilà qui recommence son carillon de tout à l'heure; ça va

être amusant,--dit mademoiselle Julie, la première femme de mademoiselle

de Maran.

On sonna une seconde fois.

--C'est insupportable; je la croyais calmée,--dit mademoiselle

Julie;--on ne peut pas dîner tranquille. Vous êtes aussi bien peu

aimable, monsieur Servien! Vous nous promettez de casser une fois pour

toutes le mouvement de ses sonnettes pour que nous ayons la paix, et

vous n'y pensez pas...

--Le fait est,--dit le cuisinier, qu'elle devient _sonneuse_, mais

_sonneuse_ que c'en est fastidieux.

Trois ou quatre coups de sonnette précipités confirmèrent l'assertion du

cuisinier.

--Décidément il n'y a que cela à faire,--dit Servien;--vous avez raison,

mademoiselle Julie. On détraquera le mouvement, et alors... nous serons

en repos.

--On pourra lui laisser une petite sonnette de main pour l'amuser,--dit

mademoiselle Julie;--les portes fermées, on ne l'entendra pas.

--Oui... mais madame fera venir un serrurier,--dit un valet de pied d'un

air fin;--on raccommodera le mouvement, et alors, alors...

--Vous êtes encore bien de votre village, monsieur Goujon,--dit

mademoiselle Julie.--Est-ce qu'on l'écoutera, avec son serrurier?...

Elle donnera l'ordre, d'y aller? eh bien! on n'ira pas... et on lui

dira...

--On lui dira qu'il y a une épizootie qui a emporté tous les

serruriers,--dit M. Servien.

Cette plaisanterie fit tellement rire les convives, que le bruit des

coups de sonnette de mademoiselle de Maran, qui allaient alors

_crescendo furioso_, fut un moment étouffé; mais lorsque ces éclats de

gaieté cessèrent un peu, on entendit un carillon assourdissant.

--Il n'y a pas moyen d'y tenir!--s'écria mademoiselle Julie.

--Est-elle sonneuse... est-elle sonneuse!--dit le cuisinier.

--C'est maintenant qu'elle doit joliment mâchonner entre ses dents et se

tortiller, colère comme une possédée,--dit Goujon.

--Ah! bien oui! je lui en défie, de se tortiller,--dit Servien.--Elle

est impotente sur son lit... Il n'y a que sa main gauche qu'elle puisse

remuer...

--Eh bien! elle se rattrape joliment sur sa main gauche,--dit le

cuisinier.--Tenez... tenez... entendez-vous son bacchanal?... Allons,

allons, j'en suis pour ce que j'ai dit... c'est une sonneuse...

--Mais c'est à devenir folle!--s'écria mademoiselle Julie.--Mais j'y

songe, monsieur Goujon. Allez donc prendre l'échelle de la bibliothèque;

le mouvement de la sonnette passe ici: nous allons le couper, et nous

serons tranquilles.

On applaudit d'autant plus à l'excellente idée de la femme de chambre,

que la sonnerie de mademoiselle de Maran devenait convulsive,

incessante, et n'était interrompue que par de rares repos, que

mademoiselle Julie, qui se piquait d'un peu de musique, appelait

ingénieusement des _points d'orgue_.

Goujon apporta l'échelle; Servien lui confia une pince à déboucher le

vin de Champagne. Le fil de fer du mouvement fut coupé au milieu d'un

tintement formidable, et le bruit cessa subitement.

--Dieu... quelle figure elle doit faire dans son lit avec son chapeau de

soie carmélite!--dit mademoiselle Julie en éclatant de rire.--Je ne

voudrais pas m'en approcher à cette heure; elle me mordrait, bien sûr.

--Et voilà une morsure qui serait venimeuse,--dit le cuisinier.

--Mais pourquoi donc que madame _s'ostine_ à porter un chapeau de soie

et un casaquin puce dans son lit... puisque voilà deux mois qu'elle ne

se lève plus?--dit Goujon.

--C'est un voeu qu'elle a fait au diable,--dit M. Servien avec un

sérieux comique.

--Le fait est que si le diable est son parrain, elle est bien sa

filleule,--dit mademoiselle Julie.--Est-elle méchante! est-elle

méchante! Nous a-t-elle tourmentés quand elle se portait bien! a-t-elle

lésiné sur tout! nous a-t-elle brutalisés. Tiens, chacun son tour!

--Ce qui l'enrage,--reprit M. Servien,--c'est qu'elle ne peut plus

écrire... à M. Luchet, son homme d'affaires, ce grand caliborgnon, à qui

elle se plaignait toujours de nous... Elle a beau m'ordonner de lui

écrire de venir... moi pas si bête...

--Le père Fabri, le concierge, l'a renvoyé il y a huit jours, dit

Goujon.

--Je le lui avais recommandé dans le cas où il viendrait de lui-même, ce

M. Luchet, mauvais intrigant... Vous sentez bien, mes enfants, que

madame serait capable de le faire installer ici. Alors ça serait fini

pour nous. Au lieu de nous asseoir bien à notre aise dans l'office de la

salle à manger, devant un bon dîner à deux services... il faudrait

descendre dans l'office de la cuisine... Nous n'aurions plus les mêmes

douceurs.

--Dites donc, monsieur Servien,--dit mademoiselle Julie,--si l'on

disait de M. Luchet ce qu'on dira des serruriers, qu'il est mort, qu'il

y a eu aussi une épizootie sur les hommes d'affaires?

--Ma foi, ça ne serait pas de refus; nous aurions la paix. D'un autre

côté, l'on dirait à M. Luchet que madame ne veut plus le voir, et il

n'en serait que ça... S'il écrivait, comme je connais son écriture, je

ne donnerais pas ses lettres, et il n'en serait encore que ça...

--Oui, mais il faudrait prendre garde aux amis de madame, qui pourraient

lui dire que ça n'est pas vrai, ces épizooties,...--dit mademoiselle

Julie d'un air malicieux.

--Avec ça qu'il en vient, des visites!--dit M. Goujon.--Depuis six mois

que je suis dans la maison, je n'ai encore vu personne... que ce vieux

savant si mal peigné.

--M. Bisson le brise-tout,--dit Servien,--il n'y a plus que lui de

fidèle. Il est venu au moins trois fois depuis que la maison est fermée,

et on lui a toujours dit que madame ne reçoit pas... Ah! quelle

différence du temps de madame Ursule! Les bals, les concerts, les

dîners, comme ça roulait! On a tant dansé, tant chanté, tant dîné, qu'il

m'en est resté... une bonne petite ferme en Bauce.

--Ah! voilà ce que c'est que l'économie,--dit mademoiselle Julie.--Mais

ça fend le coeur... cette pauvre madame Ursule.

--Si j'avais à plaindre quelqu'un, je plaindrais plutôt madame la

vicomtesse, la nièce de madame, qu'elle tourmentait si méchamment quand

elle était petite...--dit Servien.

--Avec cela que ça vous réussirait bien de plaindre madame la

vicomtesse,--dit mademoiselle Julie.

--Vous avez vu comme madame s'est disputée il y a quinze jours avec son

médecin, le docteur Gérard, qui lui disait du bien de madame de Lancry.

Madame a dit tant d'injures à M. Gérard qu'il a déclaré qu'il ne

remettrait plus les pieds ici.

--Et pour la punir, au lieu d'aller, le lendemain, chercher M. le

docteur Verteuil,--dit Servien,--je n'y suis pas allé... Bah! un médecin

nous gênerait.

--Tiens... dit mademoiselle Julie,--est-ce qu'on a besoin de médecin

quand on est paralytique?

--C'est pas une maladie... paralytique,--dit Goujon;--on ne bouge pas...

on est comme quelqu'un qui reste bien tranquille... bien tranquille,

voilà tout.

--Bien sûr,--reprit Julie.--Et puis, pour ce que lui ordonnait le

docteur Gérard... c'était pas la peine d'avoir un médecin.... De petites

bouteilles avec de la fleur d'orange... de petites drogues de rien du

tout; c'était pour l'amuser...

Le fait est que depuis quinze jours qu'elle se passe de médecin... elle

n'en va pas plus mal,--dit M. Servien;--ça peut aller comme cela

très-longtemps: les bossus ont la vie dure... c'est comme les chats.

Nous aurons toujours de quoi faire la dépense; j'ai l'habitude de donner

les reçus aux fermiers pour madame... je ne prends que juste ce qu'il

faut pour que nous ne manquions de rien... le reste, je le mets dans la

caisse de madame.

--Quant à cela, nous sommes très-bien, très-bien,--dit mademoiselle

Julie,--seulement il nous faudra prendre un petit garçon pour nous

servir à table, car c'est ennuyeux de se lever à chaque instant.

--C'est ça,--dit le cuisinier.--Je dresserai le dîner, ma fille de

cuisine donnera les plats au gamin, et nous mangerons plus chaud.

--Adopté,--dit Servien.--A propos,--reprit-il,--depuis que son dernier

chien est mort, madame me relance tous les jours pour que je lui en

achète un autre.

--Ah! je ne veux plus de chien ici; non!--s'écria mademoiselle

Julie,--je ne veux plus de chien ici! j'ai été assez comme ça la

servante des animaux... Et d'ailleurs, ça n'était pas pour en avoir un

second que j'ai donné une arête au dernier.

--Tiens, tiens, tiens... c'est vous qui l'avez fait étrangler?--dit

Servien.

--Sans doute: c'était une horreur que cette vieille bête-là, si

méchante.

--C'est pour sa méchanceté que madame l'a pleuré, bien sûr.

--Ainsi bien décidément... pas de chien?--demanda Servien.

--Non, non, pas de chien,--répéta-t-on en choeur.

--Accordé,--dit le maître d'hôtel;--je lui dirai qu'ils ont le même sort

que les serruriers, les hommes d'affaires et les médecins.

Cette facétie fit beaucoup rire les convives, qui en étaient au fruit.

--Eh bien! il n'y a pas de vin de Chypre, monsieur Servien? voilà un

joli dessert!--dit mademoiselle Julie.

Servien regarda sur la table.

--Je croyais en avoir pris une bouteille chez madame...

--Voyez donc _ce genre_, de garder comme ça son vin de Chypre dans

l'armoire de son grand cabinet de toilette,--dit mademoiselle

Julie,--tandis que les autres vins sont à l'office ou à la cave.

--C'est une idée qu'elle a; ne m'en parlez pas, ça fait pitié,--dit

Servien.--Puis il se leva en disant:--Je vais en aller chercher.

--Dites donc, monsieur Servien, portons-lui son potage en même temps,

nous ferons d'une pierre deux coups,--dit mademoiselle Julie.

--Vous avez raison. Quelle heure est-il? Neuf heures. Elle le voulait à

huit heures et demie; il n'y a qu'une demi-heure de retard.

Le cuisinier mit négligemment un reste de soupe à la tortue dans une

assiette de porcelaine. Servien prit une serviette, l'étendit sur un

plateau d'argent, se fit précéder de mademoiselle Julie portant une

bougie, et traversa les trois salons qui séparaient la salle à manger de

la chambre à coucher de mademoiselle de Maran.

La nuit était complétement venue.

--Dites donc, monsieur Servien, prenez garde qu'elle ne vous dévore

quand vous allez lui servir son potage,--dit mademoiselle Julie en riant

et en ouvrant la porte.

L'intérieur de cette chambre était toujours ainsi qu'il a été décrit par

madame de Lancry dans ses mémoires.

Sur la cheminée, des pagodes de porcelaine verte à yeux rouges toujours

en mouvement; sur le secrétaire de vieux laque, trois générations de

chiens-loups blancs empaillés: de graves portraits de personnages des

siècles passés se détachaient des boiseries grises.

A la faible clarté que projeta dans cette vaste chambre la bougie que

portait mademoiselle Julie, on put voir se détacher du fond de l'alcôve,

drapée de damas rouge sombre, la figure jaune et terreuse de

mademoiselle de Maran assise dans son lit et adossée à un énorme

coussin.

C'était toujours la même robe de soie carmélite, le même manteau de lit,

le même tour de cheveux noirs couvrant à demi son front plat et déprimé

comme celui d'une vipère; c'étaient toujours ces yeux renfoncés,

ardents, et qui, au moment où Servien entra, brillaient d'une indicible

rage...

La position de cette femme était d'autant plus affreuse que la paralysie

ne lui laissait de libre que le cou, l'avant-bras et la main gauche; le

reste du corps était complétement inerte.

Les imprécations qu'elle, se mit à vomir contre Servien et mademoiselle

Julie n'étaient donc accompagnées que d'un faible balancement de tête et

de quelques mouvements convulsifs de la main gauche.

--Misérable!--s'écria-t-elle en écumant de colère,--affreux

scélérat!... C'est donc ma mort que vous voulez, brigand que vous êtes?

Servien s'approcha du lit avec un sang-froid imperturbable pour y

déposer son plateau.

Ce silence redoubla l'exaspération de mademoiselle de Maran, qui

s'écria:

--Va-t-en... sors d'ici... je te chasse... que je ne te voie plus.

Servien tourna sur ses talons, fit un signe à mademoiselle Julie, et

regagna la porte.

--Mais le vin de Chypre?--lui dit tout bas celle-ci.

--Laissez donc, elle va me rappeler.

--Servien... Servien... Julie... Voulez-vous rester là!... Ah! les

misérables!... ils ont juré de me faire mourir à petit feu!...

Servien fit une seconde conversion sur lui-même, et revint du même pas

lent et solennel avec son plateau.

Mademoiselle de Maran sentit le besoin de se contenir, et dit d'une voix

entrecoupée par la colère:

--Quelle heure est-il?... A quelle heure avais-je demandé mon

tapioka?...

--J'attendais que madame eût sonné pour la servir,--dit Servien en

posant le plateau sur le lit.

--Madame sonne ordinairement pour avoir de la lumière,--dit ingénument

mademoiselle Julie.

Mademoiselle de Maran leva les yeux au ciel et dit d'une voix sourde:

--Ils me tueront... Ils me tueront... Je mourrai de male-rage...

Comment!... je n'ai pas sonné... sonné depuis une heure à me rompre le

bras!--s'écria-t-elle avec une explosion de fureur impossible à décrire.

--Madame a sonné?--demanda Servien.

--Madame... aura peut-être cru sonner!--dit mademoiselle Julie.

--J'aurai cru sonner... entendez-vous cette sotte bête, cette vilaine

menteuse! J'aurai cru sonner!!! Je sonne depuis une demi-heure à tout

briser... drôlesse que vous êtes!...

--C'est ça... madame, en sonnant si fort, aura cassé le mouvement, et

nous n'aurons rien entendu,--dit Servien.

--Et à qui la faute si j'ai cassé le mouvement, animal!... N'est-ce pas

la vôtre? Voilà une demi-heure que je suis dans l'obscurité, et vous

savez bien que j'en ai horreur, de l'obscurité. Eh bien! voyons, les

allumerez-vous, ces bougies, au lieu de rester là à bâiller aux

corneilles, butorde que vous êtes...

Au lieu d'obéir, mademoiselle Julie prit le coin de son tablier, le

porta à ses yeux, feignit de pleurer, gagna la porte et disparut en

disant d'une voix entrecoupée:

--Je ne peux pas m'habituer à être traitée comme ça... hi, hi, hi...

--Julie... Julie... voulez-vous bien rester là... Ah! la

malheureuse...--s'écria mademoiselle de Maran,--je ne veux pas qu'elle

reste un moment de plus chez moi... je ne veux plus de ça ici... qu'on

la chasse, qu'on la jette à la porte... non pas ce soir... mais à

l'instant... Entendez-vous, Servien?...

--Oui, madame... soyez tranquille... calmez-vous.

Et après avoir mis le plateau sur une table de lit, qu'il plaça devant

mademoiselle de Maran, il alla dans le cabinet prendre une bouteille de

vin de Chypre; il refermait l'armoire lorsqu'il entendit le bruit d'une

assiette qui se brisait sur le parquet, et la voix de mademoiselle de

Maran qui s'écriait dans un nouvel accès de rage:

--Servien!... Servien!...

--Qu'est-ce qu'il y a, madame?

--Mais voulez-vous donc m'empoisonner? mais c'est affreux! mais

qu'est-ce que c'est que ce potage-là?

--Comment! madame l'a jeté au milieu de la chambre? et l'assiette aussi?

en voilà par tout le parquet.

--Vous me donnez de la soupe en tortue... à une malade? Mais vous voulez

donc me tuer, infâme gueux que vous êtes!

Servien, songeant sans doute que ses camarades s'impatientaient en son

absence, sortit sous le même prétexte que mademoiselle Julie, et dit

d'un ton douloureux et pénétré:

--Il est bien dur pour un vieux serviteur de se voir traiter de la

sorte... ça me fait trop de peine d'entendre madame me parler ainsi...

j'aime mieux m'en aller.--Et il disparut en fermant respectueusement la

porte derrière lui.

--Servien... Servien... voulez-vous bien rester!... Ah! mon Dieu...

qu'est-ce que c'est que cette bouteille qu'il emporte là... Servien...

mais c'est de mon vin de Chypre... j'en suis sûre... Servien... Ah! les

infâmes voleurs... les misérables... j'étouffe de rage...

Elle saisit péniblement la sonnette, mais elle rejeta bientôt le cordon

en s'écriant:

--Elle a cassé... ils ne viendront pas... Ah! que faire... seule,

seule... personne pour me délivrer de cette valetaille!... Ils

m'insultent... ils me torturent... ils me pillent... et je ne puis

rien... seule... vieille... impotente... abandonnée de tous... Après

cela, je chasserais ceux-là, j'en prendrais d'autres, ça serait tout de

même; je n'ai personne pour me soutenir, pour prendre mes intérêts. Ah!

mon Dieu... que je suis donc malheureuse... à mon âge, malade, infirme,

privée des soins les plus vulgaires... je ne mange au monde qu'un pauvre

potage... je ne peux pas seulement l'avoir... mais j'ai faim... moi...

j'ai faim... mon Dieu! mon Dieu... Moi souffrir de la faim... au milieu

de ma maison... de mes gens... mais c'est affreux!... Servien...

Servien... Rien... ils ne veulent pas venir. Mais il n'y a donc pas de

justice au ciel et sur la terre? mais qu'est-ce que c'est que cette

barbarie-là?... mais c'est atroce... mais la dernière des femmes du

peuple lorsqu'elle est malade... a une famille qui la soigne... a

quelqu'un qui prend pitié d'elle... et moi, personne... personne!...

j'en suis réduite à une fureur impuissante... à écumer de rage... et

dire que c'est ainsi tous les jours! Servien... Servien... J'ai beau

appeler... ils ne m'écouteront pas... Oh! les scélérats... mon Dieu, que

faire! Si je criais au secours... au feu... oui... oui... ils viendront

peut-être.

Mademoiselle de Maran se mit alors à crier de toutes forces d'une voix

chevrotante:--Au feu!... au secours!...

Sa voix, encore affaiblie par l'émotion de la colère, ne parvint pas aux

oreilles de ses gens; tout resta silencieux.

La hideuse figure de mademoiselle de Maran devint livide de terreur; la

pâle clarté de la bougie qui éclairait sa chambre suffisait à peine pour

dissiper l'obscurité qui y régnait. Comme tous les caractères méchants

et lâches assaillis par les remords, mademoiselle de Maran avait horreur

des ténèbres.

--Au secours!--répéta-t-elle d'une voix épuisée,--au feu!...

Après un moment de profond silence, elle reprit avec désespoir:

--Ils ne viennent pas... je brûlerais... je mourrais... qu'on me

laisserait mourir et brûler... Ah! mon Dieu... mourir... c'est affreux

de mourir... mourir ainsi seule... sans personne autour de vous... que

des valets qui n'attendent que votre agonie... pour vous dévaliser...

Mourir... mourir... et après... après... oh! non... après il n'y a

rien... il n'y a rien.

A ce moment ses yeux égarés par la frayeur s'arrêtèrent sur le portrait

d'une de ses parentes, autrefois abbesse des Ursulines de Blois; cette

figure pâle et presque sépulcrale, coiffée d'un camail noir, semblait

sortir de son cadre.

Mademoiselle de Maran sentit redoubler son épouvante.

Son isolement, la vue de cette religieuse lui donnèrent quelques idées

de piété, que son égoïsme odieux flétrit bientôt.

--Mon Dieu... ayez pitié de moi...--s'écria-t-elle,--j'aurai de la

religion... je prierai... je prendrai un aumônier... un confesseur... il

ne me quittera pas... il me soignera... il me débarrassera de ces

infâmes valets... il les chassera, il me défendra... ça me fera une

société... Oui, je vous le jure, mon Dieu! Mais comment l'aurai-je? Ce

prêtre... qui l'avertira?... J'aurai beau ordonner qu'on m'en cherche

un, ces misérables mépriseront mes ordres... Depuis quinze jours je

demande un médecin... ils font exprès de me désobéir... et à qui me

plaindre? qui me soutiendra?... je suis seule... toujours seule... Je

crois bien... on me hait tant... qui viendrait voir une pauvre vieille

femme infirme?... C'était bon quand je donnais des fêtes, ou que je

pouvais nuire... Maintenant on ne me craint plus, et l'on m'abandonne...

on se venge du mal que j'ai fait... ah! c'est horrible... Mais...

j'entends du bruit... une voiture... une voiture s'arrête devant ma

porte... Ah! mon Dieu... quel bonheur!... Mais ils ne laisseront entrer

personne... ils vont la renvoyer... Non, non, elle reste, on a refermé

la porte... Oh! je suis sauvée... si c'était le médecin que j'attends

depuis si longtemps! Des pas... oui... oui... j'entends des pas... c'est

quelqu'un; Jésus! mon Dieu... c'est quelqu'un...

On entendit en effet des pas précipités, et madame de Lancry, ouvrant

violemment la porte, entra chez mademoiselle de Maran, suivie de

Servien.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 348 / 355 题