LE CAFÉ LEBOEUF.

Environ un mois s'était écoulé depuis que madame Blondeau avait apporté

les mémoires de Mathilde au colonel Ulrik, auquel nous restituerons son

véritable nom et que nous appellerons désormais M. de Rochegune.

Le _café Leboeuf_ offrait toujours à l'admiration des rares passants

de la rue Saint-Louis ses bocaux de cerises et ses bols d'argent plaqué,

à travers ses vitres. L'hôtel d'Orbesson semblait toujours solitaire;

son unique habitant, successivement surnommé _Robin des bois_ et le

_Vampire_ par les frères Godet, n'avait pas encore passé le seuil de sa

porte, du moins pendant le jour.

De temps à autre la figure rébarbative de Stolk apparaissait à la petite

porte de service. Toutes les fenêtres de l'hôtel restaient

continuellement fermées. Madame Leboeuf, les frères Godet et les

autres habitués du café avaient fini par conclure une trêve avec ce

qu'ils appelaient l'_ennemi commun_, c'est-à-dire, qu'ils avalent

renoncé à leur système d'espionnage; sacrifice d'autant plus méritoire

qu'aucun fait nouveau ne s'était passé depuis la visite de madame

Blondeau à M. de Rochegune. Chaque matin, les frères Godet venaient

ponctuellement prendre leur tasse de café et augmenter le respectable

cercle qui entourait le comptoir d'acajou de madame Leboeuf. Le 13 mai

1839, par une assez belle matinée de printemps, les deux frères, contre

leur coutume méthodique, arrivèrent au café Leboeuf deux heures plus

tard qu'à l'ordinaire; ce grave dérangement dans leurs habitudes était

causé par une gracieuse invitation de madame Leboeuf, qui, depuis

quelques jours, les avait conviés à une sorte de déjeuner dînatoire que

du temps à autre elle offrait politiquement à ses plus fidèles

commensaux.

Préparés à cette solennité gastronomique par une longue promenade au

Jardin-des-Plantes, les frères Godet arrivaient au café Leboeuf

disposés à faire largement honneur à la réfection de leur hôtesse. A

quelques pas de l'_établissement_, M. Godet l'aîné s'arrêta, mit son

parapluie sous son bras, souleva son chapeau, essuya son front, et de sa

puissante voix de basse-taille il dit à son frère d'un air sentencieux:

--Je ne vous le cacherai pas, Dieudonné, le grand air, cette promenade,

ce beau temps, la vue de la nature des quatre parties du monde que nous

venons de contempler au Jardin-des-Plantes, y compris leurs animaux

depuis les volatiles jusqu'aux reptiles les plus venimeux... tout cela

m'a donné une faim canine.

--Cela ne m'étonne pas, mon frère--dit timidement M. Godet cadet.--Nous

nous sommes levés de bonne heure, et, comme dit la romance: _Quand ou

fut toujours vertueux on aime à voir lever l'aurore._

A cet instant, les deux frères passaient devant la grande porte de

l'hôtel d'Orbesson. Godet l'aîné jeta de ce côté un regard sarcastique,

et dit à son frère avec l'expression d'une sanglante ironie:

--Si les gens vertueux aiment à voir lever l'aurore... je suis bien sûr

que _celui_ qui habite cette maison ne l'a pas vue souvent lever,

l'aurore!!!...

Le mot était dur. Dieudonné en comprit la portée, et il dit tout bas à

son frère:

--Prends garde, Godet... quelquefois les murs ont des oreilles.

--Si les murs ont des oreilles, la France a des lois,--s'écria Godet l'aîné

d'une voix tonnante en s'adressant fièrement à la grande porte de l'hôtel

d'Orbesson et lui jetant un regard de défi courroucé.--Oui,--reprit-il,--la

France a des lois, un gouvernement constitutionnel et une garde

municipale qui protègent les citoyens paisibles, et qui veillent d'un

oeil ouvert et paternel sur les individus qui s'embusquent sournoisement

dans les ténèbres pour machiner... je ne sais quoi; mais il machine!! je

suis sûr qu'il machine...

--Godet... Godet... calme-toi, je t'en conjure,--dit Dieudonné effrayé

de l'audace de son frère.

--Qu'il me fasse, s'il le veut, massacrer par ses sbires,--s'écria Godet

l'aîné.--Mais il a beau faire le mort depuis quelque temps, je soutiens

qu'il machine!!

Après cette énergique et courageuse protestation, les deux frères

entrèrent dans le café de madame Leboeuf. Ici commença pour eux une

série d'étonnements plus foudroyants les uns que les autres. D'abord, au

lieu du candide Botard, qui pêchait si merveilleusement les araignées

dans les carafes, ils virent un grand homme maigre à cheveux et à barbe

noirs, d'une physionomie sinistre, qui leur demanda d'une voix brusque:

--Que faut-il vous servir?

Godet l'aîné regarda son frère avec surprise; puis, se ravisant, et

pensant que Botard était nécessairement employé aux préparatifs du

banquet, il répondit d'un ton protecteur:

--Mon bon ami, nous venons pour le déjeuner...

--Quel déjeuner?

Godet l'aîné, se sentant sur son terrain, au lieu de répondre à cet

intrus lui dit:

--Où est la chère madame Leboeuf?

--Qui ça, madame Leboeuf?

--C'est un véritable sauvage,--dit tout bas Godet l'aîné à Dieudonné,

et, sans répondre un mot de plus, il se dirigea vers l'arrière-boutique,

où devait être servi le déjeuner.

Le substitut de Botard saisit rudement le paisible rentier par le bras

et lui dit:

--Où allez-vous donc par là?... on n'entre pas.

M. Godet l'aîné devint cramoisi; mais contenant sa colère, il dit d'un

ton de majestueuse commisération:

--Mon bon ami... vous jouez gros jeu... fort gros jeu... au moins...

mais vous êtes nouveau ici, vous avez droit à notre indulgence... vous

ne savez pas que je n'ai qu'un mot à dire à madame Leboeuf pour...

--Eh! mille tonnerres! il n'y a pas de madame ni de Leboeuf qui

tienne; asseyez-vous là, on vous servira ce qu'on aura, mais vous

n'entrerez pas là-dedans.

M. Godet l'aîné eut encore la force de contenir son indignation, et

d'une voix qu'il tâchait de rendre calme:

--Une dernière fois, je vous déclare que je suis un des membres du

déjeuner qu'on prépare là-dedans; et je vous somme, oui, je vous somme

hautement... d'aller tout de suite chercher votre maîtresse...

--Tenez, mon brave homme... si vous n'étiez pas un homme d'âge, ce

serait à vous cribler de coups de pied dans le ventre,--dit le brutal

personnage; et il tourna le dos à M. Godet l'aîné.

Celui-ci, malgré les supplications de son frère, ne put s'empêcher de

s'écrier:

--Il m'en coûte, il me peine de descendre jusqu'à me commettre avec un

mercenaire; mais je ne puis résister au besoin de vous déclarer que vous

êtes un fier drôle!... que vous devez être le roi des drôles!

Le garçon se retourna vivement et fit un geste si menaçant, que les deux

Godet rompirent simultanément d'une semelle; mais ils gardèrent

toutefois une attitude défensive, en présentant leur parapluie à leur

adversaire comme on croise la baïonnette.

Malgré ce mouvement, le garçon s'avança d'un air menaçant:

--Vous voulez donc que je vous fasse une bosse au _genou_?...--dit ce

brutal en faisant une allusion offensante à la complète nudité du crâne

de Godet l'aîné.

--Insolent malfaiteur! il n'y a donc rien de sacré pour toi?--s'écria M.

Godet en rompant encore d'une semelle.

A ce bruit, un nouveau personnage survint: c'était un homme entre les

deux âges, trapu, barbu, coloré, portant une veste ronde et une

casquette de loutre.

--Hé bien, qu'est-ce qu'il y a donc, Jean?--dit-il au garçon.

--Monsieur Saunier, voilà deux particuliers qui s'acharnent à vouloir

entrer à toute force là-dedans; ils disent qu'ils sont d'un déjeuner, et

ils demandent madame Leboeuf. Il faut qu'ils soient _bus_.

--Il n'y a d'ivre ici que vous-même, grossier personnage,--dit Godet

aîné, un peu rassuré par la présence de M. Saunier.

Mais M. Saunier dit d'un ton presque aussi bourru que celui de son

garçon:

--Madame Leboeuf n'est plus ici; elle m'a vendu son fonds. Je ne donne

pas à déjeuner.

On eût annoncé à M. Godet la résurrection positive de Napoléon, qu'il

n'eût pas été plus pétrifié qu'il ne le fut à la nouvelle de la

retraite subite de madame Leboeuf.

--Mais, monsieur,--s'écria-t-il,--ceci est inadmissible, ceci tombe dans

la fable. J'aurai l'honneur de vous faire observer que madame Leboeuf,

hier soir, à huit heures trois quarts, m'a encore réitéré l'invitation

qu'elle m'avait faite pour...

--Je vous dis que madame Leboeuf m'a cédé son fonds, son mobilier, son

bagage, tout enfin, excepté ses robes et ses bonnets, dont ni moi ni

Jean nous n'aurions su que faire, et, hier soir, elle a filé à dix

heures.

--Il n'en est pas moins fort extraordinaire, monsieur, que, venant

très-disposés à déjeuner, on...

--Qu'est-ce qu'il faut vous servir?... Je n'ai pas le temps de causer...

Jean... sers ces messieurs.

Et M. Saunier rentra dans l'arrière-boutique, dont il ferma

soigneusement la porte...

--Alors... servez-nous ce que vous voudrez... du lait... une bavaroise,

que sais-je?--dit M. Godet l'aîné d'un air égaré en se laissant tomber

sur une banquette et en levant les mains au ciel.

--Il n'y a pas de bavaroise,--dit Jean.

--Comment! pas de bavaroise?... allons... eh bien alors donnez du café

au lait,--dit Godet avec un profond soupir.

--Il n'y a pas de café au lait non plus.

--Comment!

--Il n'y a que du chocolat en morceaux, du café en grains, des cerises à

l'eau-de-vie et de l'eau sucrée.

--Mais c'est épouvantable! on n'ouvre pas un café, monsieur, quand on ne

peut offrir aux consommateurs que de tels comestibles!--s'écria Godet

l'aîné.

--Eh! mille tonnerres! ne consommez pas. Qu'est-ce que ça nous fait

donc, à nous, que vous consommiez?

Ces derniers mots parurent faire une vive impression sur Godet l'aîné;

il jeta un regard d'intelligence à son frère et dit à Jean:

--Eh bien! donnez-nous une tablette du chocolat, un verre d'eau sucrée

et du pain.

Évidemment Jean était absolument étranger aux premiers principes de sa

profession; il apporta du sucre dans une tasse, une tablette de chocolat

sur un vieux journal, et de l'eau dans une bouteille.

A la vue de ces énormités, les Godet échangèrent de nouveaux signes

d'étonnement et presque d'effroi...

Quelques fidèles habitués, conviés comme les deux frères au déjeuner de

madame Leboeuf, apprirent par eux la brusque disparition de l'hôtesse

et quels étaient les _sauvages_,--ce fut l'expression dont se servit M.

Godet l'aîné;--quels étaient les sauvages qui remplaçaient la digne

veuve toujours si prévenante pour ses habitués, et son fidèle et

inoffensif Botard.

MM. Godet et leurs amis, tout en grugeant leur tablette de chocolat, se

livraient à des suppositions fabuleuses à l'endroit de la disparition de

la veuve et de l'apparition de ses étranges successeurs; quelques uns

penchaient pour un enlèvement tenté par un Anglais ou un Américain.

Comme Dieudonné faisait assez sagement observer que l'âge et la figure

de madame Leboeuf semblaient donner un flagrant démenti à cette

supposition, un ex-clarinette de l'Ambigu, qui avait scruté profondément

les mystères du coeur humain, se crut en droit d'affirmer que l'âge et

la figure de madame Leboeuf n'étaient pas un obstacle à un enlèvement,

vu que plusieurs milords richissimes portaient dans leurs goûts une

épouvantable dépravation. Si peu flatteuse que fût cette conclusion pour

madame Leboeuf, elle réunit une majorité assez imposante; mais les

conjectures mêmes manquaient, lorsqu'on en vint à se demander quels

étaient les gens qui succédaient à la digne veuve. Tout dans leur

conduite semblait mystérieux. D'abord ils semblaient fort peu

s'inquiéter des consommateurs. Pourquoi donc alors tenaient-ils un café?

Jean le brutal regardait constamment dans la rue et ne quittait pas des

yeux les deux portes de l'hôtel du Vampire. Le vieux domestique Stolk

ayant ouvert la petite porte de service au pourvoyeur, Jean quitta

précipitamment la porte, alla chercher son maître, le ramena et lui dit

en lui montrant Stolk:

--C'est pourtant toujours lui...

--Il faut qu'il ait l'âme chevillée dans le corps,--répondit Saunier.

La petite porte se referma, Stolk disparut.

Quelques heures après, un homme d'assez mauvaise mine entra

précipitamment dans le café et dit à Jean:

--Attention! je ne la devance que de quelques minutes... _Il_ avait bien

dit qu'elle y viendrait.

--Je le crois bien, la souricière est fameuse,--dit Jean.--Simon est à

la petite porte de la ruelle. On ne pouvait pas nous échapper.

--Ah! la voici,--reprit l'autre.

Les deux interlocuteurs et les habitués, qui n'avaient pas perdu une

parole de cette conversation, regardèrent attentivement aux vitres.

--Dieudonné, Dieudonné!--s'écria Godet l'aîné,--vite... vite... c'est la

même vieille femme qui, il y a quatre mois, a apporté le coffret chez le

Vampire, et il y a un mois une lettre sans doute. Comme elle a l'air

effaré!...

C'était en effet madame Blondeau... toute pâle et toute tremblante.

Elle sonna et fut reçue et introduite par le fidèle Stolk dans

l'intérieur de l'hôtel d'Orbesson.

--Bon!--dit l'interlocuteur de Jean,--quelle heure?

Jean tira sa montre.

--Elle y est entrée à midi vingt minutes.

--Suffit,--dit l'homme;--je m'en retourne à l'hôtel Meurice, où _ils

sont_ descendus ce matin à dix heures. Et il sortit.

Jean rentra précipitamment dans l'arrière-boutique.

Quand on connaît la curiosité féroce des habitués du café Leboeuf,

quand on pense que depuis plusieurs mois cette curiosité était réduite

au plus maigre régime, on se figure facilement de quelle fièvre

dévorante durent être transportés les Godet et la troupe en voyant la

mystérieuse intrigue qu'ils avaient crue terminée se renouer et se

compliquer davantage par l'intérêt que semblaient y prendre les nouveaux

possesseurs du café Leboeuf.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 346 / 355 题