LE COFFRET.

Le printemps de 1838 arriva...

J'étais restée environ six semaines sans recevoir de nouvelles de mes

amis.

Je commençais à m'inquiéter sérieusement, lorsque M. de Rochegune

m'écrivit ces mots:

«Emma est morte... Je suis son meurtrier. Voici ses dernières

paroles...--_Vous aimiez Mathilde; vous m'avez épousée par pitié...

Pardonnez-moi... le bonheur que je vous ai dû..._--Ce ne sont pas des

regrets... qu'elle me laisse pour toute ma vie... ce sont des remords,

d'affreux remords... Oui... je suis son meurtrier... oui, je n'aurai pas

eu pour elle toute la tendresse qu'elle méritait; j'aurai, malgré moi,

laissé pénétrer mes pensées... Un jour elle aura deviné l'amour que

j'avais eu pour vous! la pauvre enfant aura cru que mon mariage avec

elle ne me rendait pas heureux... Cette fatale erreur l'aura tuée... il

n'y a pas à en douter. Le chagrin que lui avait causé la révélation de

sa naissance était presque apaisé; je la voyais renaître, lorsqu'une

rechute affreuse s'est déclarée... En un mois cet ange a été emporté!!

J'ai la tête perdue... je suis fou de désespoir...»

On comprend ma poignante, mon horrible douleur en apprenant cette

nouvelle.

Je ne pouvais m'expliquer comment Emma avait pu savoir l'amour de M. de

Rochegune pour moi, comment elle avait pu supposer qu'il l'avait épousée

par pitié, comment enfin lui... lui s'accusait de sa mort. Ce mystère

devait m'être dévoilé un jour.

Je quittai Hyères. En arrivant à Paris, je courus chez madame de

Richeville.

Je m'attendais à la trouver éplorée, gémissante: elle était ferme,

résignée, pieusement résignée. Elle acceptait cette perte affreuse comme

une punition méritée. Elle me dit avec un sang-froid plus effrayant que

les convulsions de la douleur: «Dieu est juste; il me frappe dans mon

enfant, la preuve vivante de mon crime.»

Madame de Richeville était d'une pâleur de marbre. Par un de ces

phénomènes si peu rares dans les grandes douleurs, ses cheveux étaient

devenus gris en un mois. Elle fit ses dernières dispositions pour se

retirer au Sacré-Coeur et y vivre dans la pénitence jusqu'à la fin de

ses jours. Elle ne voulait voir absolument que moi et la princesse

d'Héricourt.

M. de Rochegune était parti peu de temps après la mort d'Emma; on ne

savait pas où il était allé.

Madame de Richeville continuait d'attribuer la perte de sa fille à

l'effroyable secousse que lui avait fait éprouver la découverte du

secret de sa naissance. Depuis cette époque, elle avait changé

beaucoup,--me dit-elle.--Sa santé, fortement ébranlée, s'était pourtant

améliorée malgré un état de langueur, lorsque, environ un mois avant sa

mort, elle avait été tout à coup saisie de convulsions violentes et d'un

redoublement de tristesse qu'on ne savait à quelle cause attribuer.

Depuis ce moment, sa vie n'avait plus été qu'une sorte de lente agonie,

et elle s'était éteinte.

Pendant ce triste récit, madame de Richeville ne me dit pas un mot qui

pût me faire soupçonner qu'Emma eût été instruite de l'amour de son

mari pour moi ou qu'elle eut été persuadée qu'il ne l'avait épousée que

par pitié.

Environ un mois après ce funeste événement, madame de Richeville se

retira au Sacré-Coeur, après avoir employé en fondations charitables

ce qu'il lui restait de fortune, à l'exception d'une modique pension

viagère qu'elle payait aux dames du couvent.

Grâce à l'air du Midi, j'étais presque complétement rétablie; je ne

voulais pas d'ailleurs quitter Paris et laisser madame de Richeville

absolument seule pendant les premiers temps de l'austère retraite à

laquelle elle s'était vouée.

Elle fut heureuse de la résolution que je pris de rester encore quelque

temps auprès d'elle. Pour m'éviter l'embarras d'un établissement

nouveau, elle me proposa d'habiter sa maison, dont elle avait encore, je

crois, la jouissance pendant une année. Je dirai pourquoi j'entre dans

ce détail.

J'acceptai cette offre. Ses gens d'affaires ne lui avaient pas suffi

pour régler ses derniers arrangements de fortune; son neveu, M. Gaston

de Senneville, avait avec elle quelques intérêts communs dans une

succession vacante; il lui offrit très-obligeamment ses services pour

certaines transactions, il devait la représenter dans plusieurs conseils

de famille. Madame de Richeville, incapable de s'occuper d'affaires,

accepta; ne voulant voir ni recevoir personne d'autre que moi et M. et

madame d'Héricourt, elle me pria instamment d'être son intermédiaire

lorsque M. de Senneville aurait quelques renseignements à prendre ou

quelques signatures à donner.

Je reçus ainsi M. de Senneville quelquefois le matin.

Il conservait toujours le dépôt que je lui avais confié. Deux ou trois

fois j'envoyai Blondeau chez lui pour ajouter quelques lettres à celles

que renfermait la cassette dont je lui donnais chaque fois la clef; plus

que jamais je redoutais les perfidies de M. Lugarto.

Vers le mois de décembre, M. de Rochegune m'écrivit qu'après avoir

longtemps voyagé à l'aventure, pour s'étourdir, il était revenu à Paris,

mais il ne se sentait pas même le courage de voir ni moi ni madame de

Richeville; il avait loué une maison isolée au Marais sous un nom

supposé, afin d'être absolument ignoré, et me donnait son adresse dans

le cas où madame de Richeville ou moi nous aurions absolument besoin de

lui.

Je respectai sa solitude et sa douleur. Je n'osai pas même lui répondre.

J'appris par madame de Richeville qu'il avait obtenu la permission

spéciale d'entrer la nuit au cimetière du Père-Lachaise, où étaient

déposés les restes d'Emma dans le caveau mortuaire de la famille de

Rochegune.

J'envoyai quelquefois Blondeau s'informer de la santé de M. de Rochegune

auprès de Stolk, son homme de confiance. Son désespoir était toujours

aussi profond; une seule fois il était sorti dans le jour pour accomplir

un engagement pris autrefois avec les officiers qui avaient, comme lui,

combattu pour l'indépendance de la Grèce, à la tête des troupes qu'ils

avaient équipées. Il s'était, selon leurs conventions, rendu en

uniforme à cette réunion solennelle; là, il avait dit qu'il arrivait de

sa terre et qu'il allait y retourner à l'instant.

L'un des derniers jours de l'année, j'allai voir madame de Richeville:

elle était plus triste que d'habitude.

--Je suis la cause involontaire d'une ignoble calomnie,--me

dit-elle.--Mon neveu Gaston est un misérable que je ne reverrai de ma

vie. Hier, la princesse d'Héricourt est venue me voir; elle a appris par

hasard que M. de Senneville interprétait d'une manière odieuse les

relations que vous aviez bien voulu avoir quelquefois avec lui pour mes

affaires; il prétend que la vie retirée que vous menez lui est depuis

longtemps consacrée tout entière, qu'il a été vous rejoindre dans le

Midi. Il ose affirmer que madame Blondeau lui porte vos lettres et

reçoit les siennes; il prétend qu'il l'a montrée à plusieurs de ses

amis, qui l'ont vue maintes fois venir chez lui de votre part, et que

c'est à cause de vous qu'il hésite à accepter un très-riche mariage

qu'un de ses amis lui propose.

Je n'eus pas besoin d'affirmer à madame de Richeville que je n'avais pas

entendu parler de M. de Senneville pendant mon séjour à Hyères; je lui

expliquai une partie des raisons qui m'avaient autrefois obligée à

confier un dépôt important à l'obligeance de M. de Senneville, et

comment Blondeau avait quelquefois dû aller chez lui.

Comme moi, plus que moi encore, la duchesse s'indigna de cet ignoble

abus de confiance.

Mon parti fut bientôt pris.

J'envoyai le lendemain matin Blondeau chez M. de Senneville avec l'ordre

de me rapporter le coffret. Si M. de Senneville était absent, elle

devait prier son valet de chambre de lui remettre ce dépôt. Cet homme,

qui la connaissait, ne fit aucune difficulté, et le lui rendit.

Je montai en voiture avec Blondeau pour porter moi-même cette cassette

chez M. de Rochegune, réfléchissant malheureusement trop tard que je

n'avais plus à craindre que le hasard lui découvrît le contenu de ces

lettres. En route je pensai que M. de Rochegune, voulant garder le

secret de sa demeure, il serait plus prudent d'y aller en fiacre, de

peur d'indiscrétion de mes gens, qui pourraient reconnaître Stolk. Je

pris un fiacre et je renvoyai ma voiture. Nous arrivâmes au Marais.

Je me faisais un triste plaisir de voir au moins la maison qu'habitait

M. de Rochegune. Nous laissâmes le fiacre près de la rue Saint-Louis, et

je descendis avec Blondeau, qui alla remettre le coffret à Stolk.

Pendant qu'elle s'acquittait de cette commission, j'examinais avec

angoisse les dehors de cette demeure; son aspect désert, désolé, me

navra, je fus épouvantée en songeant aux heures de désespoir qui

devaient si lentement s'écouler pour lui dans cette demeure abandonnée.

Blondeau remit le coffret à Stolk, me donna des nouvelles de M. de

Rochegune, et nous revînmes chez moi.

J'allai faire mes adieux à madame de Richeville. Malgré le chagrin que

lui causait notre séparation, elle m'avait engagée et j'étais décidée à

partir le soir même pour Maran afin de faire cesser, par mon absence,

les bruits odieux que la misérable fatuité de M. de Senneville avait

fait naître.......

* * * * *

Quelques jours après mon arrivée, madame de Richeville m'apprit un

événement dont les suites auraient pu être bien douloureuses pour moi.

Voici le passage de cette lettre:

«..... Mon neveu Gaston a été en si grand danger, que malgré mon

indignation, je n'ai pu refuser d'aller le voir; car il avait,--me

disait-il,--un aveu important à me faire. Je le trouvai très-gravement

blessé d'un coup d'épée qu'il a reçu de M. de Rochegune, et dont il se

ressentira peut-être toute sa vie. Il m'a avoué franchement, d'ailleurs,

que, cédant à un odieux sentiment d'orgueil et de vanité, il avait

indignement abusé de vos relations confidentielles pour vous

compromettre, et que son séjour dans le Midi était une fable comme le

reste. Il me suppliait, dans le cas où sa blessure serait mortelle, de

vous demander grâce pour lui et de vous dire qu'il avait reconnu la

lâcheté de ses mensonges; il a enfin tâché de faire valoir, comme un

titre à votre indulgence, sa discrétion profonde au sujet de M. de

Rochegune. Voici à peu près comment il m'a raconté cette scène, qui

aurait pu avoir, hélas! des suites plus funestes encore:

«J'appris,--me dit Gaston,--en rentrant chez moi, que mon valet de

chambre avait remis à madame Blondeau le dépôt que sa maîtresse m'avait

confié. Je fus étonné, presque blessé de cette manière d'agir; je courus

chez madame de Lancry, elle était sortie. Je revenais chez moi, lorsque

je la vis par hasard descendre de sa voiture avec madame Blondeau et

prendre un fiacre. Cette apparence de mystère piqua ma curiosité;

j'allais la suivre, lorsque je rencontre M. de Baudricourt, un de mes

amis, arrivé récemment des États-Unis, où il était resté fort longtemps.

Comme beaucoup de personnes, il avait ajouté foi à mes calomnies sur

madame de Lancry. Je lui déguisai une partie de la vérité, et il

m'accompagna pour m'aider à retrouver les traces de madame de Lancry,

que j'avais perdues. Plusieurs circonstances bizarres, qu'il est inutile

de vous raconter, me donnèrent la certitude que le coffret avait été

déposé rue Saint-Louis au Marais, chez un certain colonel Ulrik.

«Je vous l'avoue, aigri par la conscience de ma mauvaise action,

vaguement jaloux de l'inconnu auquel madame de Lancry accordait la

confiance qu'elle me retirait, craignant enfin de passer pour un homme

faible aux yeux de M. de Baudricourt, qui me croyait des droits sur

madame de Lancry, je me décidai à exiger du colonel Ulrik la restitution

du coffret. J'obtins à grand'peine une entrevue avec lui; j'y vins

accompagné de M. de Baudricourt.

«Jugez de ma surprise en reconnaissant M. de Rochegune dans le colonel

Ulrik. Mon ami ne l'avait jamais vu. J'agis alors, je crois, en

gentilhomme. M. de Rochegune savait parfaitement qui j'étais; il ne

parut pas vouloir me reconnaître. Mon premier étonnement dissipé, j'agis

de même à son égard. Il se donnait pour le colonel Ulrik, je crus de bon

goût de l'accepter pour le colonel Ulrik. M. de Rochegune refusa de

rendre les lettres. L'entretien finit par un rendez-vous à Vincennes.

«Voulant, autant que possible, ménager le mystère dont s'entourait M. de

Rochegune, j'eus l'attention de prendre pour mon second témoin le

général-major Hartman, tout récemment arrivé de Vienne. M. de Rochegune

avait envoyé chercher deux soldats à une caserne pour lui servir de

témoins. Ainsi, avant, pendant et après le duel, il resta donc aux yeux

de tous le colonel Ulrik, et son secret fut respecté.»

«Voici ce que m'a raconté mon neveu, ma chère Mathilde, en me suppliant

d'intercéder pour lui auprès de vous et de faire valoir sa profonde

discrétion. Sous ce rapport, je suis obligée de convenir que mon neveu

Gaston a agi en galant homme: rien de plus, rien de moins. Mais ceci

n'atténue en rien l'indignité de sa conduite envers vous, et de ma vie

je ne le reverrai. Je vous donne ces détails pour vous rassurer, dans le

cas où par hasard vous entendriez parler de ce duel....»

Je viens de relire cette longue histoire depuis mon mariage

jusqu'aujourd'hui 10 avril 1839.

Je suis maintenant indécise: enverrai-je ces pages si tristes à celui

pour qui je les ai écrites? L'heure de ma réhabilitation auprès de lui

est-elle enfin venue? Est-il temps de lui avouer combien je l'aimais...

combien je l'aime encore? Cet aveu n'est-il pas une faute?

Une faute? Non. Qu'importe qu'il sache que je l'aime... que je n'ai

jamais aimé que lui?... Je suis sûre maintenant de n'être jamais indigne

ni de moi, ni de lui...

Et puis je ne sais ce que l'avenir me réserve... Avant-hier j'ai reçu

quelques lignes de M. de Lancry; il m'annonce son prochain retour... Il

peut me forcer à le suivre... à quitter pour jamais la France... que

sais-je! J'ai consulté plusieurs avocats; il ne me reste aucun moyen de

me soustraire au pouvoir de M. de Lancry, s'il veut l'employer.

Si je suis réduite à cette extrémité, au moins l'homme que j'aime, que

j'estime le plus au monde, connaîtra mes secrètes pensées. Il saura que

je n'ai jamais démérité de lui... il saura que je me suis vaillamment

sacrifiée au bonheur de ceux que j'aimais... Quel que soit le sort qui

m'attende, au moins je serai sincèrement jugée par mes amis.

Sans les sinistres pressentiments que me cause la menace de l'arrivée de

M. de Lancry, je me trouverais presque heureuse d'avoir eu la force

d'achever ces pages.

Ce long coup d'oeil sur le passé m'a calmée, m'a donné, sinon de

l'orgueil, du moins de la confiance dans mon caractère et dans mon

énergie.

Je me suis rendu compte de mes luttes, de mes souffrances; je ne me suis

pas dissimulé ce que j'ai fait de mal, je ne me suis pas exagéré ce que

j'ai fait de bien.

Cette analyse sévère, ce jugement impartial de ma vie ont réveillé en

moi de bien navrants souvenirs, mais ils m'ont laissé une conscience

d'une sérénité profonde. Ce sera ma seule consolation, ce sera mon

unique refuge si de nouveaux malheurs viennent m'accabler.

Telle a été ma vie jusqu'ici.

On voit que les détestables prévisions de mademoiselle de Maran ne l'ont

jamais trompée. Elle avait chargé Ursule et M. de Lancry de poursuivre

son oeuvre de vengeance... tous mes malheurs ont gravité autour de ces

deux êtres.

En accordant ma main à M. de Rochegune qui la demandait, en suivant en

cela les avis de M. de Mortagne... mademoiselle de Maran assurait le

bonheur de ma vie... Ce mariage fut écarté... et ma tante me rendit

complice involontaire de sa haine en m'amenant à épouser M. de Lancry.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 342 / 355 题