M. de Rochegune avait été assez maître de lui pour ne rien laisser
pénétrer des émotions qui l'agitaient.
Nous étions réunis après dîner dans le petit salon d'été, M. l'abbé
Dampierre, madame de Richeville, Emma et moi.
L'abbé Dampierre était un vieillard à cheveux blancs, d'une physionomie
imposante; sa voix pleine, sonore, donnait un accent de gravité à ses
moindres paroles.
Je vois encore cette scène.
Au fond du salon, madame de Richeville, assise sur un divan, avait
l'abbé auprès d'elle; j'étais séparée d'Emma par la table sur laquelle
on servait le café.
M. de Rochegune venait de sortir pour répondre à quelques lettres; la
malle-poste de Tours à Paris passait à neuf heures du soir, on pouvait
ainsi répondre courrier par courrier aux lettres reçues le matin.
Stolk, le vieux valet de chambre de M. de Rochegune, entra et dit à Emma
en lui présentant une lettre sur un plateau:
--C'est une lettre que M. le marquis a reçue ce matin avec les siennes,
et qu'il avait oublié de remettre à madame la marquise.
--Une lettre pour moi?--dit Emma en riant,--c'est la première que je
reçois ici... une lettre de Paris encore!--dit-elle en regardant
l'enveloppe. Elle était sans doute avec celles que j'ai apportées ce
matin à M. de Rochegune, je n'y aurai pas fait attention.
--Voyons vite... votre correspondance, chère enfant,--dit en souriant
madame de Richeville.
--Vous permettez, monsieur l'abbé?--dit Emma.
L'abbé Dampierre s'inclina.
Emma décacheta la lettre, parcourut les premières lignes et nous dit:
--C'est une demande de secours.
--Lisez-la tout haut, mon enfant,--dit madame de Richeville.--Nous nous
associerons ainsi à votre bonne oeuvre.
Emma lut ce qui suit:
«Madame,
«C'est une infortunée qui vient à vous avec espoir et confiance, bien
sûre que vous accueillerez la prière d'une malheureuse femme victime de
sa faiblesse et de son coeur, et qui n'a d'excuse que dans la force
de la passion coupable qui l'a égarée.»
Emma s'interrompit et regarda madame de Richeville et l'abbé.
--Peut-on trouver une plus pauvre excuse!--dit celui-ci en haussant les
épaules;--autant se plaindre des ravages du feu lorsque l'on a soi-même
allumé l'incendie... N'est-ce pas, madame la duchesse?
--Sans doute, monsieur l'abbé,--répondit madame de Richeville un peu
embarrassée; car, malgré son expiation, elle était restée d'une
susceptibilité très-douloureuse à l'égard de tout ce qui pouvait faire
allusion à sa conduite passée.--Puis s'adressant à Emma:--Continuez, mon
enfant.
Emma continua.
«Mes parents m'ont mariée très-jeune à un homme qui m'a rendu la vie
bien malheureuse. Ses défauts et ses mauvais traitements ont seuls causé
mon affreuse inconduite, madame, je puis vous le jurer devant Dieu.»
--Oh!--s'écria l'abbé avec indignation,--quel sacrilége! invoquer le nom
de Dieu pour attester sa honte!...
--C'est vrai, monsieur l'abbé,--dit ingénument Emma.--Comment ose-t-on
faire un tel aveu? Et puis est-ce que quelque chose au monde peut
excuser l'inconduite?--demanda-t-elle à madame de Richeville.--Il me
semble que, si mon mari avait des torts envers moi, au lieu de l'imiter
je tacherais de le ramener à force de résignation et de tendresse... Et
puis au moins quelqu'un pourrait prier Dieu de lui pardonner ses fautes,
si les prières des coeurs purs sont toujours écoutées.
--Ah! madame!--dit l'abbé avec émotion en s'adressant à madame de
Richeville et lui montrant Emma,--voilà votre ouvrage, voilà le fruit de
l'éducation que vous avez donnée.
Madame de Richeville rougit et ne répondit rien, mais son regard me
disait combien cet entretien lui devenait pénible.
Je le sentais aussi, mais je ne savais comment rompre la conversation.
Emma continua la lecture de cette lettre:
«Mon mari m'a abandonnée depuis quatre ans, madame, et depuis ce temps
je ne sais pas ce qu'il est devenu; pourtant, madame, j'ose à peine
tracer ces mots, tant ma confusion est grande... C'est pour une
malheureuse petite créature qui vient de naître, et qui n'est pas sa
fille, que j'ose réclamer vos bontés.»
--Ah! c'est infâme!--s'écria l'abbé.
Emma ne prononça pas un mot, mais elle fit un geste de mépris et
douloureux de dégoût si profond en jetant la lettre à ses pieds, que son
silence et l'expression de sa physionomie furent aussi significatifs que
les paroles les plus acerbes.
Jamais, mon Dieu! jamais je n'oublierai l'émotion déchirante que madame
de Richeville ne put cacher, sa rougeur, sa honte.
Ses yeux rencontrèrent les miens... elle me montra Emma du regard...
Je la compris.
La malheureuse mère se voyait flétrie par sa fille, au nom des
excellents principes qu'elle lui avait donnés.
Madame de Richeville ne put s'empêcher de vouloir dire indirectement
quelques mots pour sa défense.
--Mon enfant,--reprit-elle tristement,--il faut avoir un peu de pitié
pour les coupables... peut-être cette pauvre mère... si blâmable qu'elle
soit, est-elle à plaindre?
--Madame...--dit l'abbé Dampierre d'une voix ferme,--je suis prêtre...
je suis vieux... vous me permettez de vous parler avec sincérité?
--Sans doute... monsieur l'abbé, je vous en prie,--dit madame de
Richeville en sentant augmenter sa confusion.
--Eh bien! madame, il est à regretter que des personnes comme vous,
comme ces dames, qui peuvent s'appuyer de l'autorité de leurs vertus et
d'une vie exemplaire pour condamner sévèrement le vice, lui soient au
contraire indulgentes par une pitié mal entendue! Vraiment, madame,
est-il juste d'accorder à des malheurs honteux, mérités, presque autant
d'intérêt qu'à de nobles et touchantes infortunes?
--M. l'abbé a raison,--dis-je effrayée de la tournure que prenait la
conversation.--Ramassez cette lettre, Emma; nous ferons demander des
renseignements sur cette femme; c'est peut-être une ruse pour abuser de
vos bontés: ne parlons plus de cela.
--Je vais toujours terminer de lire sa lettre,--reprit naïvement
Emma.--Mais, je l'avoue, ce que M. l'abbé vient de me dire me
désintéresse complétement de cette femme, qui ose blâmer la conduite de
son mari, lorsqu'elle se dégrade autant et peut-être plus encore que
lui.
--Vous êtes bien sévère, Emma,--dit la malheureuse duchesse en tâchant
de cacher une larme qui lui vint aux yeux.
Emma répondit en lui souriant, avec une candeur extrême:--Cela est vrai,
mais vous m'avez élevée dans des idées si généreuses, vous m'avez donné
de tels exemples, que je ne puis m'empêcher de ressentir une horreur
insurmontable pour tout ce qui est bas ou criminel... Combien de fois ne
m'avez-vous pas dit que la vertu était aux femmes ce que le courage
était aux hommes! Et, je l'avoue... je déteste les lâchetés.
Emma continua de lire:
«Quoique dans l'infortune, je n'ai pas mérité mon sort: mon éducation,
ma naissance semblaient me présager une autre destinée; j'ose croire que
ces dernières considérations vous intéresseront en ma faveur; et puis
enfin, madame, mon enfant, ma pauvre petite fille, ne doit pas être, ne
peut pas être responsable de la faute de sa mère. Si je mérite le
blâme... mon enfant mérite l'intérêt; si l'on a le droit de m'accuser
d'inconduite, moi j'aurai le droit d'accuser d'insensibilité ceux qui
n'auraient pas pitié de mon enfant...»
L'abbé Dampierre ne put contenir un nouveau mouvement de généreuse
colère, il s'écria:
--Malheureusement, cette misérable répète là tout ce que disent ses
pareilles; et, comme ses pareilles, tout ce qu'elle invoque pour elle
doit être invoqué contre elle.
--Son éducation surtout ne la rend-elle pas impardonnable?--dit Emma en
s'adressant à madame de Richeville.--Ne peut-on pas appliquer à cette
femme ces paroles vraies que vous m'avez bien souvent répétées, et que
je n'ai jamais oubliées? On disait jadis: _Noblesse oblige_...
maintenant on doit dire la même chose de l'éducation... les fautes
augmentent de gravité en raison de la culture de l'esprit...
ajoutiez-vous encore.
--Madame la duchesse avait cent fois raison...--s'écria l'abbé;--mais ce
n'est pas tout: voyez comme le vice se trahit toujours par un langage
stupide, hypocrite et cruel! parce qu'elle s'écrie dans sa lettre... ma
fille ne doit pas être responsable de la faute de sa mère, cette femme
se croit absoute d'un des plus grands crimes qui affligent l'humanité,
celui de marquer à tout jamais du sceau de la réprobation universelle...
une pauvre créature innocente.
--Ah!... c'est affreux!--s'écria madame de Richeville en me regardant
avec désespoir.
L'abbé Dampierre, croyant cette exclamation arrachée à la duchesse par
l'approbation qu'elle prêtait à son discours, reprit avec chaleur:
--Et je ne dis pas assez; non... madame... car j'enveloppe dans le même
anathème et la mère qui tue son enfant et celle qui le dévoue à une vie
de honte et de douleur.
--Ah! monsieur!--s'écria madame de Richeville.
--Oui, madame... une femme criminelle est encore une mauvaise mère; ne
sait-elle pas que par une terrible nécessité morale et sociale son
enfant est responsable du crime maternel! Ne sait-elle pas qu'il est mis
hors la loi commune! qu'il n'a ni nom ni famille! que ses lèvres ne
prononceront jamais ce mot béni, _ma mère!_ ou bien que s'il connaît le
crime secret de sa naissance... c'est pour être forcé de mépriser malgré
lui ceux que Dieu veut qu'il respecte et qu'il chérisse!
--Oh! oui,--s'écria Emma,--c'est épouvantable... Une mère qui expose son
enfant à la mépriser un jour... ne lui fait-elle pas maudire la
naissance qu'elle lui a donnée par un crime?... Être obligée de mépriser
sa mère... mépriser sa mère!... mon Dieu!!! mais en effet... la mort est
mille fois préférable...
--Oh! Emma!--m'écriai-je.
Elle me regarda avec étonnement.
--Que voulez-vous, mon amie?...--me dit-elle.
Madame de Richeville, qui avait été sur le point de se trahir, parvint à
surmonter son émotion; mais elle était pâle.
--En vérité, ma chère enfant,--dis-je à Emma,--vous mettez une chaleur
dans cette discussion... Et puis, ces idées sont pénibles; tenez,
parlons d'autre chose. Je trouve comme vous que la manière dont on
implore votre pitié dans cette lettre ne doit guère vous intéresser; la
soirée est magnifique, je me sens un peu de migraine, allons faire un
tour de promenade dans le parc.
Emma, par une étrange fatalité, s'opiniâtra à vouloir finir de lire
cette lettre.
Je craignis que mon insistance à vouloir l'en empêcher ne lui parût
singulière; d'ailleurs, rassurée par un regard de madame de Richeville,
qui s'était tout à fait remise, je la laissai continuer.
--Il n'y a plus que quelques lignes,--m'avait-elle dit,--ce sera bientôt
terminé...
Elle reprit donc ainsi qu'il suit:
«Plus que personne, madame, vous devez d'ailleurs compatir à mon
infortune... ou plutôt à celle de mon enfant.»
--Pourquoi donc moi... plus que toute autre dois-je m'intéresser à cette
malheureuse?--nous demanda Emma en nous regardant d'un air étonné.
--Laissez cela... Je vous dis, mon enfant, que cette femme est
folle,--m'écriai-je.
Poussée par un inexprimable pressentiment, je me levai pour prendre
cette lettre des mains d'Emma.
Il était trop tard.
Elle avait continué de lire.
Ses yeux, toujours attachés sur cette lettre fatale, s'agrandirent d'une
manière effrayante.
Ses lèvres s'agitèrent convulsivement, elle devint pâle comme une
morte; puis, par un mouvement plus rapide que la pensée, elle se jeta
aux pieds de madame de Richeville en s'écriant d'une voix déchirante:
--Si vous êtes ma mère... oh! pardon... pardon... ne me maudissez
pas!...
Peindre cette scène est impossible.
La duchesse, foudroyée par ces mots, resta muette... immobile.
L'abbé Dampierre se leva brusquement, et joignit les mains avec une
expression douloureuse.
Emma, sanglotant, cachait sa tête sur les genoux de sa mère.
Après quelques minutes d'un profond silence, madame de Richeville,
écartant doucement sa fille, la prit par la main, la fit se mettre
debout, comme elle se mit elle-même, et dit à l'abbé Dampierre avec un
mélange admirable de résignation et de dignité:
--Mon père, j'ai mérité les reproches que vous adressez aux mères
criminelles... Emma est ma fille... je tâche depuis longues années
d'expier ma faute... le Seigneur a voulu aujourd'hui m'infliger une
punition terrible... que sa volonté soit faite... je ne désespère pas de
sa miséricorde infinie...
L'abbé Dampierre répondit d'une voix profondément émue:
--La vérité est une pour tous, madame la duchesse; le devoir d'un
ministre du Seigneur est de la faire entendre à tous... ici-bas; mais
Dieu seul condamne ou pardonne... Vous l'avez dit, madame... sa
miséricorde est infinie; au jour du jugement l'expiation nous est
comptée...
Puis, saluant respectueusement, il sortit......
* * * * *
Le reste de cette lettre infernale contenait ces mots:
«Plus que personne, madame, vous devez d'ailleurs compatir à mon
infortune, ou plutôt à celle de mon enfant; car vous êtes la fille
naturelle de madame de Richeville, je vous en donnerai des preuves si
vous venez à mon aide. Veuillez envoyer le secours que vous pourrez
m'accorder, par un mandat sur la poste, à Paris, poste restante, à
madame Jenny Pierron, mère de mademoiselle Albin, qui vous a élevée et
qui sait le secret de votre naissance.»
Cette lettre était-elle réellement écrite par cette femme?
Était-ce une nouvelle et horrible machination de M. Lugarto? C'est ce
qu'alors ni moi ni madame de Richeville nous ne pûmes démêler.
Lorsque la réflexion me vint, je me dis qu'après l'exclamation d'Emma
j'aurais dû peut-être empêcher madame de Richeville de faire son
irréparable aveu, en affirmant que cette lettre mentait; mais le soupçon
aurait toujours été éveillé dans l'esprit d'Emma, et pour elle ce doute
aurait été probablement aussi cruel que la certitude......
* * * * *
Plus j'approche du dénoûment de ces tristes mémoires, plus les
événements s'assombrissent.
Je sens quelquefois le courage me manquer.
Ce qui me reste à raconter est encore si récent, que je n'ai pas la
force de m'y appesantir comme sur des faits depuis longtemps passés.
Je n'ai jamais reculé devant l'analyse de mes douleurs; j'y cherchais,
j'y trouvais un certain charme amer. Pour moi, bien souvent méconnue...
pour moi, qui ne m'étais jamais plainte, ce récit était comme une
explosion de larmes et de sanglots trop longtemps comprimés...
Mais lorsqu'il s'agit de peindre les angoisses déchirantes de ceux que
j'ai tant aimés, mon coeur se serre atrocement... je sens ma plume
presque s'arrêter......
* * * * *
Le lendemain de cette scène fatale, Emma me dit ces mots, qui résumaient
la douloureuse position dans laquelle elle devait se trouver déformais à
l'égard de madame de Richeville.
«Je ne me pardonnerai jamais d'avoir parlé de ma mère comme j'en ai
parlé devant elle.»
En m'entretenant des craintes que lui inspirait la découverte du secret
de la naissance d'Emma, madame de Richeville m'avait toujours dit:
«La vie me serait horrible du moment où j'aurais à rougir devant Emma.»
Maintenant, que l'on songe aux tortures de cette malheureuse mère depuis
qu'un funeste hasard avait amené cette conversation dans laquelle sa
faute avait été si énergiquement flétrie devant sa fille et par sa fille
elle-même.
Maintenant, que l'on songe aux remords d'Emma, qui se reprochait sans
cesse d'avoir accusé sa mère! à la lutte qui s'éleva entre son
attachement pour madame de Richeville et l'inexorable sévérité des
principes que celle-ci avait elle-même développés dans sa fille!
Sans doute la tendresse d'Emma pour sa mère l'eût emporté un jour; mais
la pauvre enfant ne devait jamais se consoler des dures paroles qu'elle
avait prononcées.
Hélas! je recevais les confidences de ces deux âmes mortellement
atteintes.
Quelquefois Emma me disait:
«La bonté de ma mère me navre, son insistance même à m'assurer qu'elle
n'a conservé aucun souvenir de ce fatal entretien, me prouve qu'elle y
pense sans cesse. Cela doit être. J'ai fait à son coeur une blessure
incurable.»
Madame de Richeville me disait à son tour:
«Emma fait tout au monde pour me convaincre qu'elle ne me méprise pas;
mais son caractère est trop élevé, l'influence de l'éducation est trop
ineffaçable pour que, malgré sa tendresse, malgré son aveugle affection
pour moi, elle ne se rappelle pas quelquefois le jugement inexorable...
mais juste qu'elle a porté sur ma conduite... pour qu'elle oublie avec
quelle indignation l'abbé Dampierre n'a que trop justement, hélas!
flétri _mes pareilles_.»
Tous mes raisonnements étaient impuissants à rassurer ces deux
infortunées, d'une susceptibilité d'autant plus vive que leur
délicatesse était extrême.
Quelle contrainte, quelle défiance, quelle tristesse, quelle froideur
involontaire de telles arrière-pensées ne devaient-elles pas jeter dans
leurs relations jusque-là si douces et si tendres!
Que de fois les regrets poignants et silencieux de l'une ou de l'autre
de ces deux victimes d'une atroce méchanceté furent mutuellement
interprétés comme de tacites reproches! Hélas! lorsque les physionomies
ont contracté une expression désolée, comment distinguer la nature des
angoisses qu'elle trahit?
Dans ces circonstances si difficiles, si pénibles, je pus apprécier la
force du caractère de M. de Rochegune, la bonté de son coeur: il
trouva d'inépuisables ressources dans sa haute raison et dans son esprit
pour calmer, pour adoucir, pour tromper ces ombrageuses méfiances.
Il redoubla de tendresse, de soins pour Emma dès qu'il la vit sous
L'influence de ces funestes préoccupations.
A force d'éloquence, de persévérance, il parvint à lui rendre la
réaction de ce coup moins douloureuse, en ne cessant de répéter, de
commenter ce qu'il avait dit à madame de Richeville et à Emma le soir
même de cette fatale découverte.
«La preuve, madame, que l'expiation de certaines fautes, si grandes
qu'elles soient, peut être complète, c'est que moi, dont personne ne
conteste les principes; c'est que moi, qui ai autant que personne la
religion de l'honneur; c'est que moi qui pousse jusqu'au scrupule
l'observance de tous les devoirs, j'ai demandé avec empressement, j'ai
reçu avec bonheur la main d'Emma, que je savais votre fille... Au point
de vue de son bonheur et du vôtre, au point de vue du monde, vous n'avez
donc maintenant pas plus de raison de regretter sa naissance qu'elle
n'en aurait de vous la reprocher. Quant au reste... l'inflexible abbé
Dampierre vous l'a dit lui-même: La miséricorde de Dieu est infinie, et,
au jour du jugement, il tient compte des expiations.»
* * * * *
L'automne approchait; il était pluvieux, très-froid.
Ma santé n'était pas rétablie; j'avais eu même une légère rechute. Je
répugnais à quitter mes amis dans ce moment, malgré les avis pressants,
presque impérieux du docteur Gérard, qui s'intéressait véritablement à
moi.
Voyant ses conseils rester toujours inutiles, il écrivit à madame de
Richeville que ma santé ne se remettrait jamais, que ma poitrine même
pourrait être gravement attaquée, si je m'opiniâtrais à ne pas vouloir
aller passer l'automne et l'hiver dans le Midi.
Il fallut me rendre aux instances de mes amis et partir.
Emma et son mari devaient s'établir pendant quelques mois à Rochegune;
madame de Richeville voulait retourner à Paris.
Malgré elle, malgré tous les raisonnements de M. de Rochegune, malgré
toutes les assurances d'Emma, cette malheureuse mère souffrait toujours
en présence de sa fille... de même qu'Emma ne pouvait vaincre sa sourde
terreur d'avoir à jamais ulcéré le coeur de sa mère...
Lorsqu'elle me quitta, la duchesse me dit:
--«Je le savais bien, Mathilde... la justice du ciel ne pouvait pas être
satisfaite... il fallait qu'elle m'atteignît par une terrible
punition... En pouvait-il être une plus effrayante, plus
providentielle!... Peut-on imaginer une position plus poignante que
celle d'une mère qui se voit inexorablement accuser et juger devant sa
fille... par la voix d'un prêtre vénérable; d'une mère... qui entend son
enfant répéter les mêmes justes anathèmes!... Pourvu que la vengeance du
ciel soit apaisée par ce que je souffrirai jusqu'à la fin de ma vie! et
qu'elle ne me réserve pas un dernier coup... plus affreux que tous les
autres!»
Hélas! je la compris, ses sinistres pressentiments ne la trompaient pas.
Mes amis me quittèrent.
J'embrassai Emma une dernière fois... hélas! pour la dernière fois... Je
ne devais la revoir... jamais... jamais...
* * * * *
Je partis pour Hyères avec Blondeau et un valet de chambre.
Je m'établis dans ce village au commencement d'octobre. A peu près à
cette époque, je reçus cette lettre de M. de Lancry; elle était timbrée
de Cadix.
«On vous dit toujours souffrante; rétablissez-vous donc promptement. Je
viendrai vous chercher lorsque vous serez en état de voyager. Vous ne
savez pas la surprise que je vous ménage. Votre maladie a changé
subitement mes projets il y a un an, mais vous ne perdrez rien pour
attendre. Je prends naturellement tant d'intérêt à ce qui vous concerne,
que je suis au courant de tout ce que vous faites; je sais que vous êtes
à Hyères, ou que vous y serez bientôt. Il se peut que je vienne vous y
rejoindre.
«Mon _compagnon de voyage_ me charge de mille souvenirs pour vous, et de
vous demander si l'on n'a pas reçu à Maran, chez madame de Richeville
(pour ne pas dire _chez vous_, car je sais maintenant que la duchesse
n'est que votre prête-nom)... si, le 12 août, l'on n'a pas reçu à Maran
une lettre de Paris; le 12 août, fête de la _Sainte-Claire_,
bienheureuse patronne de la belle duchesse repentie.
«Dans cette lettre, adressée à la marquise de Rochegune, une _pauvre
femme_ demandait un secours pour son enfant naturel. Mon compagnon de
voyage, qui est partout à la fois et qui connaît la _pauvre femme_, lui
avait conseillé d'écrire ce jour-là, pensant qu'on fêterait toujours un
peu la Sainte-Claire, et que cette demande de secours arrivant dans
cette occurrence, et peut-être au milieu d'une très-bonne et
très-nombreuse compagnie, n'en serait que mieux accueillie et ferait
beaucoup plus d'effet à cause de la révélation qui la terminait; c'était
une chance de plus.
«Mon compagnon demande encore si le curé de Maran n'assistait pas à la
lecture de la lettre, qui, par négligence, n'aurait été remise qu'après
dîner à la petite marquise de Rochegune?
«On vous fait ces questions, auxquelles on pourrait répondre aussi bien
que vous, pour vous prouver qu'on est parfaitement instruit et qu'on a
autant de suite dans les idées que d'opiniâtreté dans l'exécution de
certains projets.
«Nous menons ici une vie de Sardanapale. Vous seule... vous nous manquez
beaucoup; aussi je soupire ardemment après le jour où je vous reverrai
belle, fraîche et bien portante. En attendant cet heureux moment, je
tâche d'étourdir mes regrets.»
Ce que j'avais soupçonné était vrai. La découverte de la naissance
d'Emma, cette prétendue demande de secours, était une nouvelle perfidie
de M. Lugarto.
Il n'y avait pas à en douter, pour être aussi bien instruit qu'il
l'était, cet homme avait une créature à lui, soit chez moi, soit chez
madame de Richeville, soit chez M. de Rochegune.
Je passai l'hiver seule et bien tristement... recevant de temps à autre
quelques lettres de madame de Richeville ou de M. de Rochegune. Ce
dernier ne me cachait pas que la réaction du coup imprévu qui avait
frappé Emma durait encore, qu'elle était souffrante, mais qu'à force de
soin il espérait la rétablir complétement.