Tous deux étaient venus me voir avant leur départ; mon cousin, toujours
plongé dans un sombre désespoir, parla peu; en me quittant, il me dit à
voix basse et d'un air de farouche inquiétude:
--Pourvu qu'on _ne me tue pas_ votre mari avant la mort de ma mère!...
Ah! c'est attendre bien longtemps la vengeance!...
Il ne me laissa pas le temps de lui répondre, et alla reprendre le bras
de madame Sécherin.
Toute sa haine s'était concentrée sur mon mari. Cela ne pouvait être
autrement: Ursule avait rejoint ce dernier à Paris; aux yeux du monde,
comme aux yeux de M. Sécherin, M. de Lancry était le véritable auteur de
la perte de ma cousine.
J'ai oublié de dire que mon mari s'était absenté pour un voyage de
quelques jours; il ne revint à Paris que le surlendemain de la mort
d'Ursule.
Je ne savais pas quelles seraient ses intentions à mon égard lorsqu'il
aurait appris ce cruel événement.
Je ne pouvais faire aucun projet; j'étais désormais en sa puissance. Mon
retour volontaire auprès de lui avait à jamais rivé ma chaîne; pourtant
ses dernières espérances détruites par le suicide d'Ursule, quel intérêt
pouvait-il avoir à me garder auprès de lui?
Je comptais d'ailleurs sur un moyen que je croyais presque infaillible
pour obtenir ma liberté.
Deux jours après le funeste événement, M. de Lancry entra un matin chez
moi.
--Eh bien!--me dit-il,--vous devez être ravie, vengée!
--Pourquoi cela, monsieur?
--Votre ennemie acharnée... Ursule... n'est-elle pas morte?... Ç'a a dû
être un beau jour pour vous que celui-là!...
--Je lui ai pieusement fermé les yeux, monsieur... Son repentir m'a fait
tout oublier...
--Oh! certes,--dit-il avec un sourire amer,--le pardon des injures,
c'est fort édifiant, et votre cousine vous avait donné de quoi exercer
votre magnanimité...
Je restai stupéfaite, épouvantée en entendant mon mari parler ainsi
d'une femme pour laquelle il avait tout sacrifié...
Ses traits, loin d'exprimer le désespoir, révélaient... oserai-je le
dire!... une sorte de sombre satisfaction...
Je n'étais pas à la fin de mes étonnements... Le coeur humain est un
effrayant abîme.
Après s'être promené quelques moments en silence, il reprit d'abord avec
une ironie sanglante, puis bientôt avec une exaltation croissante et
furieuse:
--Morte à vingt-cinq ans... morte... dans tout l'éclat de la jeunesse et
de la beauté... Ah! moi aussi je suis bien vengé!...
--Ce que vous dites là est horrible... Elle ne m'a jamais fait que du
mal à moi... et je l'ai pleurée...
--Vous l'avez pleurée!... Cela fait honneur à votre sensibilité, madame,
et prouve de reste que les chagrins que vous affectiez, à propos de mon
infidélité, étaient exagérés...
--Ah! monsieur...
--Mais moi qui sais ce que cette femme infernale m'a fait souffrir...
mais moi qui n'ai pas votre générosité... je dis:--Ursule est morte...
tant mieux!! je suis débarrassé de mon mauvais génie... elle ne sera
plus à moi... mais elle ne sera plus à personne!! Je n'aurai plus à
endurer les atroces contraintes d'une jalousie que je n'osais pas même
exprimer... tant cette femme m'imposait... tant je redoutais l'amertume
de ses sarcasmes!... Je ne serai plus tourmenté de cette idée fixe,
brûlante, douloureuse... _où est-elle?... que fait-elle?_ je n'aurai
plus de ces accès de désespoir frénétique qui me transportaient lorsque
depuis ma ruine je me disais:--A cette heure, peut-être, elle se rit de
moi avec un rival heureux et riche... à cette heure, au sein du luxe et
des plaisirs... elle se moque du niais qui, pour elle, s'est réduit à la
misère...--Ursule est morte!! je suis donc enfin délivré d'une
préoccupation incessante, odieuse, implacable comme un défi jeté à ma
destinée... Oui, car j'aimais cette femme comme j'aimais le jeu!! oui,
comme le jeu... elle était pour moi une source inépuisable d'émotions
poignantes, désordonnées: la crainte, la rage, la haine, l'espoir,
l'orgueil, l'extase du triomphe après des journées d'attente et d'espoir
cent fois trompées... C'était comme le jeu... vous dis-je!... Ainsi
qu'on risque des monceaux d'or sur une carte, je risquais des sommes
immenses sur un de ses sourires! et comme au jeu... jamais les rares
joies du gain ne compensaient pour moi les angoisses, les fureurs de la
perte!! Ursule est morte!! je suis donc libre, enfin! Sans paraître
stupide à mes propres yeux, je pourrai regretter un jour, non ses
qualités, mais ses infernales séductions! Ursule est morte... bien
morte! Depuis longues années je n'ai éprouvé un pareil épanouissement de
l'âme!... C'en est donc fait de cette puissance mystérieuse,
inexplicable, qui m'accablait, qui me brisait, qui m'anéantissait, qui
me rendait faible, lâche, idiot!... Ursule est morte... je suis libre...
je suis libre!... je ne serai plus le stupide et obéissant esclave de
cette volonté de fer contre laquelle, moi si ferme toujours, je n'avais
ni le pouvoir ni la force de lutter... Je ne m'indignerai plus de ma
faiblesse invincible et abhorrée... Ursule est morte!... Il est donc
éteint, à jamais éteint! ce regard implacable qui me fascinait, qui ne
me laissait que la faculté d'exécuter en tremblant les désirs insensés
de cette femme!!... Elle est morte!... Je n'entendrai plus sa voix
altière et moqueuse, car cette horrible créature était la raillerie et
l'insulte incarnées! Lorsque par ses outrages elle avait mis à vif et à
sang toutes les plaies de mon amour-propre et de mon orgueil, lorsque
seul je me débattais sous les douleurs atroces de cette torture morale,
il me semblait entendre au loin son rire insolent répondre à mes
imprécations... Elle est morte, enfin, elle est morte!... Béni donc soit
Dieu qui la renvoie aux enfers... car elle fait croire à Dieu en faisant
croire au démon!!...
Je n'avais pas pu trouver une parole...
Mon effroi avait augmenté avec les éclats de joie sauvage et féroce qui
transportaient M. de Lancry.
Telle devait être la fin de son fatal amour...
Tels étaient les regrets que cette malheureuse femme devait laisser
après elle...
Pendant quelque temps encore M. de Lancry marcha avec agitation, puis il
s'arrêta devant moi.
--Et quel était le riche heureux... ou l'heureux riche qui vivait avec
elle lorsqu'elle est morte?
--Elle est morte pauvre et abandonnée de tous, monsieur.
--C'est qu'elle a voulu être pauvre, car l'argent ne me manquait pas
quand elle m'a quitté... Pourquoi, depuis notre séparation, m'a-t-elle
écrit souvent pour me donner des rendez-vous... auxquels elle ne venait
jamais? se dit mon mari en se parlant à lui-même. Puis il ajouta en
s'adressant à moi, avec un sourire dédaigneux:
--Vous voulez sans doute faire l'ennemie généreuse pour rester fidèle à
votre rôle de femme supérieure, de femme sublime... Eh bien! pour rendre
votre générosité plus méritoire encore, je suis content de vous
apprendre qu'Ursule vous haïssait si fort que c'est à son instigation
que je vous ai ordonné de revenir chez moi.
--Le motif qui vous avait imposé cette obligation n'existant plus,
monsieur, vous me permettrez sans doute maintenant de vivre seule... Si
odieuse qu'elle fût, vous aviez au moins une raison pour me retenir près
de vous, tandis que maintenant...
--Maintenant j'ai une autre raison de vous retenir,--me dit-il
brusquement avec un sourire méchant.
Je crus comprendre où il voulait en venir. Il m'avait plusieurs fois
parlé de mes diamants... Bien décidée à les lui abandonner en partie
s'il me rendait la liberté avec les garanties suffisantes, c'est-à-dire
par une séparation légale, je crus pourtant prudent d'attendre cette
demande de sa part, au lieu de la provoquer.
--Je ne comprends pas, monsieur,--lui dis-je,--pour quelle raison vous
me garderiez plus longtemps près de vous... Tout à l'heure, en énumérant
vos griefs contre Ursule, vous n'avez pas dit que ce funeste amour vous
avait rendu envers moi d'une cruauté inouïe. Je ne vous fais pas un
reproche, monsieur; je préfère cette indifférence, elle me fait espérer
que vous ne mettrez aucun obstacle sérieux à notre séparation.
--Vous vous trompez, madame... je refuse justement de vous laisser libre
à cause de mon indifférence à votre sujet... oui, de mon indifférence...
pour ne pas dire plus.
--La haine sans doute, monsieur!
--Eh bien, oui, madame, la haine! Au point où nous en sommes, vous
devez tout savoir... Oui, maintenant j'ai de la haine contre vous...
Cela vous étonne?... Écoutez-moi... vous apprendrez ce que je vous suis,
ce que vous m'êtes; alors vous ne me ferez plus de demandes ridicules,
alors vous ne vous bercerez plus d'espérances chimériques. Résumons les
faits. Vous m'avez apporté une belle fortune, vous étiez un ange de
douceur, de résignation et de vertu... je vous ai épousée... sans
amour... Il s'agit à cette heure de parler avec franchise.
--Il y a longtemps, monsieur, que vous ne dissimulez plus... Mais à quoi
bon?...
--Vous allez le savoir...--me dit-il en m'interrompant.--Je vous ai donc
épousée sans amour; vous étiez une riche héritière, j'ai joué mon rôle
en vous débitant le phébus qu'on débite en pareil cas. Vous m'avez cru,
parce qu'il vous plaisait de me croire; vous étiez charmante, notre lune
de miel s'était levée et a duré ce qu'elle a pu durer. L'amour passé...
il m'était resté pour vous une forte de douce compassion... vous étiez
bonne, soumise, résignée; pour rien vous pleuriez, cela n'était pas
gai... mais cela était attendrissant... et me touchait quelquefois si
vivement que, lors des obsessions de Lugarto, j'ai tout risqué pour vous
délivrer de cet... infidèle ami... Plus tard, lors de vos jalousies
contre Ursule, l'état toujours intéressant dans lequel vous vous êtes
trouvée, vos larmes, votre profond chagrin, votre amour qui ne
faiblissait pas... tout cela m'a encore apitoyé... Vous l'avez vu, j'ai
eu quelques bons et honnêtes retours, même quelques _vertueuses_
résolutions; mais alors vous étiez encore riche, mais alors vous étiez
toujours humble, toujours tendre et aimante.
--Vous avez tout fait, monsieur, pour anéantir cette richesse et cet
amour.
--En effet, vous n'avez plus ni amour ni richesse. C'est là justement où
je veux en venir. Les temps ont donc changé: de votre fortune, il ne
reste rien; que ce soit de votre faute ou non, il n'importe, le fait
existe; vous êtes ruinée. Ce n'est pas tout; non-seulement vous êtes
ruinée, mais vous ne m'aimez plus, et vous en aimez un autre;
non-seulement vous en aimez un autre, mais vous m'exécrez, mais vous
avez ameuté contre moi toutes les prudes de votre connaissance. Or,
franchement, à cette heure, qu'êtes-vous donc pour moi? Une femme
pauvre, hostile, et d'une vertu au moins douteuse; il vous reste votre
beauté, c'est vrai... mais je ne vous ferai pas l'injure de la compter
pour quelque chose. Aux termes où nous en sommes maintenant, madame, je
vous demande ce que vous pouvez raisonnablement attendre de moi, si,
comme cela se doit et se fait... on mesure les égards à la valeur des
gens?
--Vous êtes parfaitement logique, monsieur; je terminerai, si vous le
voulez, l'exposé de votre situation envers moi... Si j'étais seulement
pauvre, soumise et dévouée à vos moindres volontés, vous me feriez
peut-être la grâce d'être seulement indifférent à mon égard; mais comme
le hasard m'a appris vos bassesses, comme j'ai acquis le droit de vous
mépriser ouvertement, votre haine a remplacé l'indifférence.
--Vous déduisez et vous analysez à merveille, madame; je n'aurais pas
mieux dit. Oui, quoique ruinée, vous auriez pu obtenir de moi...
peut-être de l'intérêt, probablement de la compassion.. et assurément de
l'indifférence... mais il fallait toujours rester aimante et résignée.
--Vous êtes généreux... monsieur..
--Non, madame... mais je suis fort original. Je ne vous aimais pas
d'amour, soit, mais il me plaisait de me voir adoré par vous; aussi...
platonique ou non, votre liaison avec Rochegune, et surtout le choix de
cet homme, que j'ai toujours exécré, a fait à mon orgueil une blessure
incurable; cette blessure s'est envenimée jusqu'à causer ma haine
violente contre vous... Vous me direz que Rochegune s'est outrageusement
moqué de vous... son mariage le prouve de reste; mais cela ne me venge
pas, moi, et il me reste un terrible compte à régler avec vous, madame.
--Je vous sais gré de cette confiance, monsieur; c'est me dire que je
dois de votre part m'attendre à tout.
--A peu près, madame.
--De la sorte, monsieur, les questions les plus délicates peuvent se
poser nettement... Selon votre droit, vous avez fait vendre tout ce qui
meublait le pavillon que j'occupais chez madame de Richeville, mon
argenterie, mes tableaux; vous avez dissipé cet argent, je le suppose,
car jusqu'ici j'ai vécu de quelques économies qui me restaient, et qui
sont épuisées. Puis-je savoir, monsieur, vos projets pour l'avenir?
--Non, madame.
--Vous persistez à vouloir me garder près de vous?
--Oui, madame.
--Malgré la mort d'Ursule?
--Malgré la mort d'Ursule.
--Et quels seront mes moyens d'existence, monsieur?
--J'y pourvoirai.
--Vous y pourvoirez!... Comment cela, monsieur?
--Que vous importe, madame!
--Il m'importe beaucoup, monsieur! Il y a des ressources que je ne
partagerais jamais avec vous... celles de la bassesse...
--Madame!!!... mais je me contiens... Pour me parler ainsi dans ce
moment, il faut que vous soyez folle...
--Je ne suis pas folle, monsieur; je vais être forcée de vous dire à peu
près ce que je vous ai déjà dit lors de notre première entrevue chez
moi.
--Si c'est une redite... à quoi bon, madame?
--Je veux au moins essayer de me délivrer de l'horrible chaîne qui pèse
sur moi, monsieur... c'est bien naturel. Vous vous êtes souvent informé
près de moi de ce qu'étaient devenus mes diamants?
--Oui, madame.
--Mes diamants valent?...
--Cinquante mille écus environ.
--Eh bien! monsieur, la moitié de cette somme est à vous si vous voulez
consentir à une séparation égale... le reste me suffira...
--Je vais, comme vous, madame, tomber dans les redites: je ne veux pas
de la moitié du prix de vos diamants, et je veux vous garder avec moi.
--Mais, monsieur... je ne puis pourtant... vous offrir davantage... il
faut bien que je vive, moi...
--Vous m'offririez les cinquante mille écus, que je refuserais.
Une idée effrayante me traversa l'esprit.
--Monsieur, vous avez comme moi de nombreuses preuves de la présence de
M. Lugarto à Paris.
--Après, madame?
--Vous avez mille motifs de haïr cet homme, je le sais... mais vous
aimez l'argent... presque autant que vous m'exécrez, monsieur.
--Après, madame?
--Cet homme est bien riche, monsieur... comme vous, il me hait!... comme
vous, il a un terrible compte à régler avec moi.
--Après, madame?
--Réduit comme vous l'êtes à la détresse, si vous refusez la somme que
je vous offre, c'est que vous avez d'autres espérances.
--Après, madame?
Exaspérée par cet horrible sang-froid, par mon indignation, par mon
effroi, je m'écriai:
--Eh bien, monsieur, je vous crois capable de tout envers moi, si M.
Lugarto... vous paye pour me garder près de vous... plus cher que je ne
puis vous payer pour me délivrer de vous!
M. de Lancry me jeta un regard lent et cruel, mais sa physionomie ne
trahit pas la moindre émotion.
--Vous ne manquez pas d'une certaine perspicacité, madame... et je vous
plains... C'est un don funeste; il nous donne la prévision des malheurs,
et non le pouvoir de les éviter. Je vous l'avouerai donc, il se peut que
vos craintes ne soient pas exagérées... Mais que pouvez-vous faire?...
Pour vous donner une idée de l'obéissance passive à laquelle vous êtes
réduite, supposez que demain matin vous voyiez arriver à votre porte une
berline de voyage: je vous offre mon bras, je vous fais monter en
voiture, en vous ordonnant de laisser ici votre éternelle Blondeau, bien
entendu.
--Je refuserais de partir, monsieur, et de me séparer d'une femme dont
je connais la fidélité à toute épreuve...
--Vous refuseriez, soit; mais de par la loi, qui vous aurait bien
obligée de me suivre ici, rue de Bourgogne, vous seriez obligée de me
suivre partout où bon me semblera... Continuons la supposition. Nous
nous mettons en route: à cinq ou six relais d'ici, nous retrouvons un de
mes plus anciens amis ou ennemis... peu importe... il me plaît d'en
faire mon compagnon de voyage... Qu'avez-vous encore à dire?... La loi
limite-t-elle le nombre et le choix de mes amis? La loi m'interdit-elle
le pardon des injures? Je vous dis cela dans le cas où, par exemple, il
s'agirait de Lugarto... Vous êtes épouvantée... vous n'avez rien à
répondre, c'est tout simple. Je continue ma supposition... Nous sortons
de France et nous allons habiter une magnifique villa que possède
Lugarto à Florence. Qu'avez vous encore à objecter?... Rien... Il me
plaît de m'établir en pays étranger, vous devez me suivre, toujours me
suivre... La loi tiendra-t-elle compte de vos antipathies?... Vous voyez
donc que vous êtes folle en parlant de vos volontés. Il vous est défendu
d'avoir des volontés; vous ne pouvez qu'obéir aux miennes, qui sont
votre destinée, telle que l'a voulu la haine de votre tante. Et voyez le
hasard... il se trouve justement qu'au moment où mademoiselle de Maran,
accablée par l'âge et les infirmités, ne pouvait plus vous poursuivre
avec la même énergie, vous avez pris comme à tâche de m'irriter contre
vous, et de tout faire pour m'exaspérer! Vous dites que j'aime beaucoup
l'argent, madame, et que je suis capable de tout, pourvu que l'on me
paye... Vous avez raison: la prodigalité a cela de bon ou de fâcheux,
que c'est un vice immortel. J'aurais à cette heure autant de plaisir à
mener de nouveau une vie splendide que si je ne faisais que d'entrer
dans le monde. Le jeu, les chevaux, les femmes, la table, le luxe,
j'aime encore tout cela avec l'ardeur d'un enfant de dix-huit ans, avec
une ardeur d'autant plus dévorante que mon inconcevable passion pour
votre infernale cousine m'empêchait de jouir des prodigalités dont je
l'entourais: c'était un festin que je donnais et auquel je ne prenais
point part; en un mot, celui qui à cette heure me mettrait à même de
sacrifier largement à mes idoles chéries, non plus ici, mais ailleurs,
car j'ai Paris en horreur; en un mot, celui-là qui, à sa générosité sans
bornes, ne mettrait d'autre condition que celle de vous traîner à ma
suite, à celui-là je dirais: Oui, oui, mille fois oui, celui là fût-il
Lugarto! Tout ceci vous étonne un peu... méditez ce langage à votre
aise; consultez même vos gens de loi si vous le voulez, et vous verrez
que, quel que soit l'avenir que le sort vous réserve, il faudra vous y
soumettre aveuglément... Il est impossible, j'espère, d'agir plus
franchement que je ne le fais... En un mot, et pour vous laisser sur une
idée agréable, je vous préviens qu'il est fort possible que les susdits
projets de voyage se réalisent très-prochainement... après-demain,
peut-être...
En disant ces mots, M. de Lancry me laissa seule.