Je n'ai pas parlé de ma vie intérieure pendant cette période; les
funestes communications de M. Lugarto avaient complétement cessé. Je
m'étais familiarisée avec mes premières craintes: Blondeau couchait dans
ma chambre. Comme je mangeais fort peu et que je redoutais toujours
quelque trahison, elle préparait elle-même mes repas avec des
précautions infinies.
J'avais fait clouer solidement la boiserie qui servait de cachette. On
sourira sans doute de mon héroïque résolution, mais j'avais acheté un
poignard très-acéré qui restait toujours près de mon lit.
Pendant les premiers temps qui suivirent la réception de la lettre de M.
Lugarto, j'eus des rêves horribles; mais peu à peu ils cessèrent: je
m'habituai à cette position qui m'avait d'abord semblé effrayante et
presque intolérable.
Je voyais rarement M. de Lancry; il avait sans doute perdu tout espoir
de retrouver Ursule, malgré la soumission avec laquelle il avait obéi à
ses ordres à mon égard.
Si j'avais insisté auprès de mon mari pour obtenir notre séparation, il
y aurait peut-être consenti, mais, pour mille raisons que l'on comprend,
j'étais obligée non-seulement de rester quelque temps encore dans cette
position, mais de paraître l'accepter avec joie.
Ma vie était très-uniforme; je voyais presque tous les jours madame de
Richeville et Emma, je ne recevais personne chez moi. Le jour, je
dessinais, je brodais; puis j'allais faire quelques promenades au parc
de Monceaux, ou quelques visites au bon prince d'Héricourt et à sa
femme, qui m'avaient conservé leur amitié, tout en me grondant avec
bienveillance au sujet de mon fol amour et de mon dévouement si mal
placé.
J'attendais avec impatience le mariage de M. de Rochegune. Alors je
comptais me retirer à Maran, que madame de Richeville avait racheté sous
son nom; je lui avais aussi confié mes diamants, qui me venaient de ma
mère; ils valaient, je crois, plus de cinquante mille écus. Mon mari
avait tout tenté pour me forcer de les lui livrer; j'avais toujours
résisté, comptant en faire un jour le prix de notre séparation légale.
S'il acceptait, comme je devais le croire, il ne me serait alors que
trop facile de dire et de faire croire que M. de Lancry s'était lassé de
la vie que nous menions, et que j'avais été encore une fois dupe de mon
dévouement. On ne s'intéresserait pas sans doute à une victime aussi
stupide que je l'étais, mais je me consolerais en rompant enfin mon
horrible chaîne.
Un fait assez insignifiant en lui-même me fit prendre une résolution
qui eut plus tard de funestes conséquences.
Depuis quelque temps rien ne me faisait soupçonner la funeste influence
de M. Lugarto, lorsqu'un jour je crus m'apercevoir de quelque
dérangement dans le classement d'une assez grande quantité de lettres
que j'avais serrées dans un coffret d'écaille dont je portais toujours
la clef sur moi.
Aucune lettre ne manquait, mais il me sembla que le coffret avait été
ouvert en mon absence.
Je ne pouvais mettre un instant en doute la fidélité de Blondeau; mais
quoique je n'eusse pas de raison de soupçonner l'autre domestique que
j'avais, songeant à la puissance de l'or de M. Lugarto et à ses
ressources de corruption, je me décidai à ne garder chez moi aucun de
mes papiers importants.
Dans ce nombre il y avait ma correspondance avec Emma, correspondance
qui prouvait la part que j'avais eue à son mariage, ainsi que plusieurs
lettres de M. de Rochegune, dans lesquelles il me parlait de la maladie
d'Emma, du chagrin où il était de ne pouvoir que se désoler, puisqu'il
n'aurait épousé cette enfant que par pitié, etc., etc.
Il m'était donc impossible de confier ces lettres à M. de Rochegune ou à
madame de Richeville, un hasard pouvant leur découvrir ce que j'avais
tant d'intérêt à leur cacher; elle et lui étaient, d'ailleurs, comme
moi, l'objet de la haine de M. Lugarto, et ces papiers n'eussent pas,
sous ce rapport, été plus en sûreté là que chez moi. Je ne savais à qui
les remettre, lorsque je songeai à M. de Senneville.
Je le voyais souvent chez sa tante; on me l'avait dit homme d'honneur,
sûr et secret. Je le priai de me garder ce dépôt...
Il fut convenu avec lui que, lorsque j'aurais quelques papiers à joindre
à ceux que je lui enverrais, Blondeau irait chez lui et les placerait
dans la cassette, dont elle aurait la clef.
M. de Senneville mit la meilleure grâce du monde à me rendre ce léger
service. Je craignais tellement l'espionnage de M. Lugarto et le
terrible usage qu'il aurait pu faire de cette correspondance, s'il avait
su où la surprendre, que je priai M. de Senneville de venir une fois
chez moi le soir, afin qu'il pût emporter ce coffret sans être vu.
M. de Senneville eut le tact de ne pas me parler des soins qu'il m'avait
rendus autrefois; il sentit qu'il eût été de très-mauvais goût de
paraître renouveler ses prétentions à propos de l'obligation que je
contractais envers lui.
Je reçus cette lettre de M. de Rochegune quelques jours après son départ
pour sa terre, où s'était fait son mariage.
Rochegune, 20 octobre 1836.
«Emma est ma femme; c'est à vous, noble et sincère amie, que je viens
rendre grâce de ce bonheur. Il est votre ouvrage, vos prévisions se sont
réalisées, je marche maintenant dans la vie d'un pas libre et sûr,
devant moi l'horizon s'éclaircit, de jour en jour il devient plus pur.
Vos conseils m'ont rattaché à l'existence par des liens sacrés... Avoir
des liens, c'est avoir des devoirs, et l'accomplissement d'un devoir a
toujours été pour moi un sérieux plaisir.
«Je tiens à vous écrire parce que mon _mariage_ doit être un événement
dans votre vie. Plus je m'éloigne du temps où vous avez renversé mes
espérances, plus la raison reprend d'empire sur moi; plus mon esprit se
dégage des basses préoccupations qui l'avaient obscurci, plus je
m'applaudis d'avoir suivi vos conseils.
«Vous avez été ce que j'ai aimé le plus au monde; vous êtes, vous serez
ce que désormais j'estimerai le plus religieusement. Je vous dois de
connaître un bonheur que je ne soupçonnais pas, le bonheur de _vivre
dans une autre_; ou plutôt de faire vivre une autre personne, par cela
seulement qu'on vit pour elle.
«J'éprouve pour Emma un attachement tout à part. Elle m'est tellement
identifiée, assimilée, j'ai la conscience et la preuve d'avoir sur elle
une influence si directe, pour ne pas dire si _vitale_, que je suis à la
fois heureux, fier et inquiet de mon action.
«Rien de plus attendrissant, de plus charmant que la naïve extase avec
laquelle elle considère parfois la vie que je lui ai faite. Vous aviez
raison, Mathilde, son bonheur m'a rendu heureux, son amour m'a rendu
presque amoureux.
«Pourquoi vous le cacherais-je? ce n'est pas là... l'amour que je
ressentais pour vous... celui-là a été tué tout entier, tout d'un coup.
Il est mort sans dépérissement, sans agonie; il a été foudroyé dans sa
grandeur et dans sa force.
«Je vous l'ai dit souvent, les morts ne vieillissent pas dans la tombe;
s'ils sortaient par miracle de leur sépulcre, ils revivraient tels
qu'ils y sont descendus... Eh bien! il en est de même de mon amour pour
vous; s'il revivait par miracle, il revivrait tel qu'il était lorsqu'il
a été subitement frappé au coeur.
«Non, non, grâce au ciel, et heureusement pour moi, pour vous et pour
Emma, le sentiment qu'elle m'inspire n'est pas composé de débris du
nôtre: c'est un sentiment jeune et vierge qu'elle seule peut-être
pouvait me faire éprouver; car son amour ne ressemble à celui d'aucune
femme, et ce sont les amours pareils qui font les amours pareils.
«Je ne puis avancer d'un pas dans la voie généreuse où vous m'avez
engagé sans me dire: Mathilde avait raison;--sans me rappeler ces nobles
et saintes paroles:--_Lorsqu'on est forcé de renoncer à ce qui aurait pu
faire notre félicité sur la terre, que nous reste-t-il sinon de nous
consoler en rendant les autres aussi heureux que nous aurions voulu
l'être?_
«Comme vous le disiez, je suis quelquefois tenté de me croire _un peu
dieu_ en voyant le bonheur de ceux qui m'entourent. Je ne puis vous
peindre le profond ravissement de cette bonne duchesse. Elle ne peut
croire encore à ce mariage. Quelquefois elle attache sur moi ses yeux
humides de larmes en me disant:--C'est donc bien vrai, ce n'est pas un
songe, vous avez pris mon enfant dans votre paradis!--Et puis;
quelquefois, malgré moi, elle m'attriste en s'écriant avec
effroi:--Cette félicité est trop parfaite, quelque malheur nous menace!
«Je la rassure autant que je le puis, mais elle est superstitieuse comme
tous les gens qui ont éprouvé de violents chagrins; sans vous, sans
votre insistance, qui m'a fait sortir de la morne apathie où j'étais
plongé, moi aussi je serais devenu fataliste...
«Nous avons agité la question de savoir s'il était opportun de préparer
Emma à la révélation du secret de sa naissance: je ne le pense pas; la
délicatesse et la sensibilité d'Emma sont telles, que je craindrais que
cette révélation ne lui devînt une source continuelle de chagrins en
occasionnant une lutte douloureuse entre ses principes, qui lui feraient
accuser sa mère, et sa tendresse, qui la lui ferait défendre.
«Si la fatalité veut qu'elle apprenne un jour ce secret, ce sera un
grand malheur, je le sais, mais à quoi bon le devancer?
«Nous resterons à Rochegune jusqu'au mois de février ou de mars; Emma le
désire. Je ne vous dis pas nos regrets en songeant que nous ne nous
verrons pas; vous savez, hélas! de qui viennent les obstacles.
«Je me console en pensant que vous êtes heureuse. Je vous connais: la
pauvreté vous est de peu; vous êtes même capable d'y trouver des
charmes, pour n'avoir pas à la reprocher à votre mari.
«Puisque je vous écris, je dois tout vous dire. Lorsque j'ai prononcé le
mot qui m'unissait pour toujours à Emma, j'ai ressenti un mouvement de
poignante amertume. Ce mariage était le dernier pas que je devais faire
pour être irrévocablement séparé de vous; jusqu'alors, quoique je
n'eusse conservé aucun espoir, quoique vous ne vous appartinssiez plus,
moi, du moins, j'étais resté libre.
«Cette émotion douloureuse fut bientôt effacée... je me trouve heureux
du présent. Je ne puis dire que je ne regrette pas, que je ne
regretterai pas toujours le passé; mais j'ai de précieuses espérances
pour l'avenir.
«Je me défierais de mon sentiment pour Emma s'il était plus vif qu'il ne
l'est à cette heure; tel qu'il est, il suffit à la joie, au bonheur de
cette adorable enfant, et il doit nécessairement grandir encore.
«Ce qui me frappe dans Emma, c'est surtout un sens d'une droiture, d'une
rectitude, d'une élévation qui me rappellent beaucoup ces parties
saillantes de votre caractère; et puis, par une imitation enfantine qui
a sa source dans son attachement pour vous, elle a pris plusieurs de vos
habitudes, votre manière de vous coiffer, jusqu'à certaines de vos
inflections de voix: vous pensez si cela me charme.
«Adieu, bien tendrement adieu. Il me semble que maintenant nos deux
positions sont _égalisées_, et que je sens renaître pour vous cette
affection douce et calme d'autrefois: peut-être même plus calme encore,
car malgré moi je pressentais vaguement dans l'avenir les agitations de
l'amour passionné.
«Maintenant ces folles ardeurs sont des cendres à jamais refroidies.
«Adieu et merci encore, Mathilde; sans vous non-seulement j'aurais causé
la mort de cette enfant que j'aime si tendrement à cette heure, mais je
traînerais une vie misérable, stérile, et peut-être dégradée: car je ne
pense jamais sans effroi qu'il y a eu un moment où j'ai regretté de ne
pas trouver à votre infernale cousine son audace et son cynisme
habituels.
«Si elle m'était apparue ainsi que je la souhaitais, égaré par mon
désespoir, qui m'aurait fait subir son charme fatal, je me serais
peut-être accouplé à cette âme perdue; peut-être j'aurais, comme elle,
employé au mal l'énergie et les facultés que Dieu avait mises en moi à
d'autres fins.
«Vous le savez, plus on s'éloigne du péril, plus on le considère de
sang-froid, plus on juge de son étendue... Eh bien! je vous le répète...
je vous l'avoue, ce danger fut grand, très-grand; il a fallu l'absurde
préoccupation de cette femme pour ne pas voir, dans l'impatience avec
laquelle j'écoutais ses vertueuses homélies, mon désir de l'entendre me
parler un autre langage.
«Oh, Mathilde! il n'y a rien de plus effrayant, de plus indomptable que
les écarts d'un homme de bien qui se croit en droit de renier, de
mépriser ce qu'il a jusqu'alors respecté.
«Tenez, quant je pense à ce qui aurait pu résulter du rapprochement du
caractère d'Ursule et du mien, je suis épouvanté; dans ces
circonstances, une fois sous l'influence du génie diabolique de cette
femme, je ne sais jusqu'où nous ne serions pas allés.
«Me voici bien loin de mon angélique Emma... Pauvre enfant, elle ne
pourrait pas croire à Ursule... mais... c'est justement lorsqu'on est
calme dans le port qu'on aime à se rappeler les tempêtes qu'on a
bravées; c'est parce que l'avenir est riant et paisible que je me plais
à me rappeler de quels sinistres orages il aurait pu être assombri;
c'est parce que je suis heureux de bercer sur mon coeur cette enfant
candide, que j'évoque la fatale physionomie d'Ursule...»
J'en étais à ce passage de la lettre de M. de Rochegune, lorsque
j'entendis un bruit de voix dans le petit salon qui précédait ma chambre
à coucher; et tout à coup je vis entrer M. Sécherin pâle... égaré.
--Au nom du ciel... venez... venez...--s'écria-t-il.--Elle se meurt...
elle veut vous voir!
--Qui... se meurt?--lui dis-je épouvantée, ne voulant pas croire qu'il
s'agît d'Ursule, malgré tout le mal qu'elle m'avait fait.
--Je vous dis qu'Ursule se meurt... se meurt... et je ne suis pas là...
Mais venez donc... chaque minute de retard, c'est une minute de sa vie
que je perds!
--Ursule! Ursule!--répétai-je en joignant les mains de stupeur et
d'effroi.
--Ah! vous êtes impitoyable!... Puisque moi... je suis venu à sa
prière... vous pouvez bien venir aussi... vous! Je vous dis qu'elle se
meurt.. que les minutes sont comptées... et je ne suis pas là! répétait
ce malheureux en cherchant à m'entraîner.
Je pris à la hâte un châle, un chapeau; je le suivis machinalement.
Un fiacre nous attendait, nous y montâmes; il partit rapidement.
M. Sécherin, défait, les yeux rouges, ardents, les traits contractés par
les tressaillements du désespoir, semblait à peine s'apercevoir de ma
présence; il prononçait des paroles sans suite, ne songeait qu'à
accélérer la marche de notre cocher par toutes les promesses possibles.
--Mais quand avez-vous appris cette funeste nouvelle?--lui dis-je,--son
état est-il donc tout à fait sans ressource? n'y a-t-il plus d'espoir?
Il me regarda fixement.
--Avec la dose de poison qu'elle a prise, de l'espoir!...--s'écria-t-il
avec un éclat de rire convulsif.
--Elle s'est empoisonnée... Ursule?
Sans me répondre, il me prit la main avec violence, et me dit d'une voix
sourde.
--Et je ne pourrai tuer votre mari qu'une fois!...
--Ne songez pas à la vengeance... songez à sauver cette infortunée...
s'il en est temps encore... Et votre mère?
--Ma mère!--s'écria-t-il,--ma mère est ici... mon Dieu... nous
n'arriverons pas!... Ursule sera morte... vous verrez qu'elle sera
morte...
--Mais comment avez-vous appris cette funeste nouvelle?
--Par une lettre... seulement quelques lignes d'elle.--Si je voulais la
voir une dernière fois,--me disait-elle,--il fallait accourir à Paris...
Ma mère... implacable... comme elle l'est toujours... Ah! ce cocher...
quelle lenteur... elle sera morte!
--Hé bien, votre mère?--lui dis-je, pour tâcher de l'arracher à cette
pénible préoccupation.
--Oh! ma mère!--reprit-il d'une voix brève, saccadée, dans une sorte de
demi-délire effrayant,--oh! ma mère a tout de suite dit:--C'est une
comédie qu'elle joue pour obtenir son pardon!--Une comédie!... Cette
lettre sentait la mort!... Je ne m'y suis pas trompé, moi... Je suis
accouru de Rouvray... ma mère m'a suivi... Une comédie!... Vous allez
voir... si vous reconnaissez seulement sa pauvre figure mourante! Et
puis les derniers voeux des mourants... c'est sacré... Ah! nous
approchons... Pourvu qu'elle vive assez pour me pardonner ma dureté...
non pas ma dureté... ma faiblesse... car c'est par faiblesse que j'ai
cédé à la haine de ma mère contre elle. Et voilà ce qui arrive!... voilà
ce qui arrive... Une pauvre créature fait une faute: au lieu d'être
indulgent... au lieu d'être bon... au lieu de la ramener au bien à force
de générosité... on la chasse comme une infâme... on la maudit... Alors
elle... que voulez-vous?... elle s'exalte dans le mal, elle se perd tout
à fait... Et puis un jour, comme au fond il lui est resté du coeur...
un jour... les remords viennent, la vie lui est à charge... elle
s'empoisonne... et alors on dit: Bah!... comédie... comédie!... Voilà ce
qu'a fait ma mère par haine... voilà ce que j'ai fait par faiblesse.
--Mais les médecins, que pensent-ils?
--Les médecins?--ajouta-t-il avec ce sourire convulsif et cet air égaré
qui m'effrayait,--les médecins... n'ont pas dit comme ma mère: C'est une
comédie! Eux... ils ont dit...--C'est une femme morte... Alors j'ai crié
à ma mère:--Eh bien! vous voilà contente... vous entendez... C'est une
femme morte!... Ah!... nous voici arrivés... C'est ici!--s'écria-t-il.
La voiture s'arrêta.