Que dirai-je de plus? La parole de M. de Rochegune était sacrée. Avec sa
délicatesse ordinaire, il comprit la nécessité de laisser croire à Emma
qu'il l'aimait depuis longtemps. Je me chargeai de faire sa demande à
madame de Richeville.
Je courus chez elle... Avant de lui parler, je voulus voir Emma.
Je renonce à exprimer sa surprise, sa joie, son ivresse, lorsque je lui
appris et le retour de M. de Rochegune, et la demande de mariage que je
venais faire à madame de Richeville.
Cette chère enfant me promit de paraître très-étonnée lorsque la
duchesse lui apprendrait cette bonne nouvelle.
Mon _mensonge_ ne pouvait donc être découvert ni de ce côté, ni du côté
de M. de Rochegune.
J'entrai chez madame de Richeville.
--Je viens de voir Emma, elle va beaucoup mieux--lui dis-je.
Madame de Richeville secoua tristement la tête.
--Je suis sûre qu'Emma me cache quelque chagrin. M. Gérard cherche en
vain la cause de cette maladie de langueur... Il faut que cette
malheureuse enfant ait une peine profonde et secrète qui la tue. En vain
je l'interroge... Souvent je viens à penser qu'elle connaît le mystère
de sa naissance, et pourtant rien ne me prouve que mes craintes soient
fondées... à ce sujet.
--Votre médecin ne vous a-t-il pas dit qu'Emma était affectée d'une
maladie nerveuse?... Vous le savez, la cause de ces affections est
souvent aussi inexplicable que la rapidité de leur guérison...
--Hélas! rien n'est aussi plus rapide que leurs rechutes. Voyez: il y a
quinze jours, Emma se portait à merveille... et maintenant... quelles
inquiétudes ne me donne-t-elle pas!...
--Tous vos amis ont partagé votre anxiété, tous se réjouiront de
l'espérance que vous devez concevoir... Parmi eux, je n'ai pas besoin de
vous citer M. de Rochegune; je l'ai vu ce matin.
--Il est arrivé?
--Oui, et il m'a fait part d'une résolution très-importante; c'était
pour y réfléchir plus mûrement qu'il était allé passer quelque temps
dans la solitude. Ainsi que vous devez le croire, sa vie est
maintenant... bouleversée.
--Hélas! ma pauvre Mathilde! on ne peut vous faire de reproches; vous
avez obéi à la voix impérieuse du devoir... Mais M. de Rochegune est
bien malheureux.
--Il l'a été beaucoup; à cette heure... il l'est moins. Vous le
connaissez... son caractère est faible; il n'use pas sa force à se
roidir contre l'impossible, il a le courage d'envisager l'avenir tel
qu'il doit l'accepter... Il lui est resté pour moi un attachement
sincère, mais son amour n'a pu résister à la rude épreuve que je lui ai
imposée; souvent il vous l'a dit lui-même...
--Oui, je ne vous le cache pas, Mathilde, il m'a bien souvent répété
avec désespoir que votre retour à votre mari avait tué son amour, que la
Mathilde d'autrefois était comme morte pour lui.
--Mon amie, M. de Rochegune dit bien rarement de vaines paroles... Dans
cette circonstance, comme toujours, il a été sincère... Il est
complétement détaché de moi; la preuve de cela... je vais bien vous
étonner, c'est qu'il désire se marier.
--Lui! lui! c'est impossible!
--Son absence, ainsi que je vous l'ai dit, n'a eu pour but que de
réfléchir plus à loisir à cette grave détermination. Dans quelques
années, l'âge mûr commencera pour lui. Il est isolé... l'avenir
l'inquiète... lui semble sombre, désert... Il ne m'aime plus d'amour...
ainsi qu'il vous l'a dit, et il ne ment jamais: ce sentiment est mort en
lui... Par cela même que je tenais une grande place dans sa vie, et que
je ne l'y tiens plus, il sent le besoin de se créer des liens durables,
de chercher le bonheur dans les pures affections de la famille.
--Lui!... se marier... se marier!--répéta madame de Richeville avec
surprise;--et c'est à vous, à vous qu'il fait cette confidence?
--Je suis toujours son amie... ne devait-il pas m'instruire d'un projet
si important?
--Sans doute... Mathilde... et pourtant vous consulter à ce sujet...
vous, qu'il a tant aimée... c'est presque cruel!
--J'ai vu dans cette confidence non de la cruauté, mais de
l'affection... Comme lui, j'ai froidement envisagé sa position; que
voulez-vous qu'il fasse désormais? Ne trouvez-vous pas naturel qu'il
songe à l'avenir?... la femme qu'il choisira ne sera-t-elle pas bien
heureuse? Vous connaissez la bonté de son coeur, la noblesse de son
caractère; et s'il se marie, c'est qu'il se sait capable d'assurer le
bonheur de celle qu'il épousera...
--Oh! je n'en doute pas... tous les liens, tous les devoirs sont sacrés
pour lui.
--Eh bien! alors... pourquoi vous étonner de son désir de se marier?...
--Ah! Mathilde... il n'y avait qu'une femme digne de lui.
--Je ne pense pas tout à fait comme vous, mon amie; mais je crois que M.
de Rochegune, à cause même de ses rares qualités... doit être aussi
difficile à marier qu'Emma par exemple.
--Ah! Mathilde, à cette heure, je voudrais n'avoir que cette
préoccupation.
--Rassurez-vous,--lui dis-je,--vous n'aurez bientôt plus qu'à vous
occuper du soin de lui trouver un mari...
--Hélas! vous savez toutes met craintes à ce sujet.
--Vous allez me prendre pour une folle, mais je vous dirai pour elle ce
que vous disiez pour M. de Rochegune: Il n'y a qu'au homme digne
d'elle, et c'est lui.
--Qui!... lui?...
--M. de Rochegune.
--M. de Rochegune!
--Certainement.
--M. de Rochegune! M. de Rochegune!... En effet, ma pauvre Mathilde,
vous êtes folle.
--Pas si folle, peut-être.
--M. de Rochegune!
--Mais oui. Qu'y a-t-il donc là de si étonnant? le croyez-vous homme à
s'inquiéter de la naissance d'Emma? le croyez-vous capable de songer à
sa fortune?
--Nullement... mais de sa vie il ne pensera, il n'a pensé à Emma.
--Mais enfin supposez qu'il y pense.
--Lui? c'est impossible!
--Supposez-le... Ne seriez-vous pas heureuse, bienheureuse?
--Quelle question!... mais à quoi bon ces rêves?
--Et si ce n'étaient pas des rêves?
--Comment?
--Et si M. de Rochegune, frappé de toutes les adorables qualités d'Emma,
qu'il a pu apprécier depuis longtemps, en était épris, non pas peut-être
d'un amour violent, exalté, mais d'un amour sérieux, grave, qui n'attend
que le mariage pour devenir passionné... mais si M. de Rochegune, enfin,
vous demandait sa main, la lui donneriez-vous?
--Mathilde, Mathilde... voici la première fois que vous me causez un
sentiment de chagrin... Emma ne me donnerait pas les inquiétudes qu'elle
me donne... que cette triste plaisanterie...
--Par le souvenir de ma mère, mon amie, ce que je vous dis est vrai; M.
de Rochegune m'a priée de vous demander la main d'Emma, et, si elle y
consent, le mariage se fera le plus tôt possible.
Ces paroles étaient sous une invocation si sacrée pour moi, que madame
de Richeville fut obligée de me croire.
Je renonce à peindre son saisissement, sa joie, son étonnement redoublés
par la joie et l'ivresse d'Emma, qui, du reste, me garda fidèlement le
secret.....
* * * * *
Tout était accompli.
Je l'avouerai, tant que je pus avoir un doute sur l'heureuse issue de
mon projet, mes craintes, mes incertitudes, mes angoisses suffiront pour
me distraire... Mais arrivée au terme que je m'étais proposé, j'eus un
moment d'abattement désespéré.
Ma tâche était accomplie. Emma serait heureuse, M. de Rochegune serait
heureux; mais moi... moi...
Je dirai tout...
Tant que M. de Rochegune considéra son mariage avec Emma comme une sorte
de sacrifice, tant que je le vis presque malgré lui sous l'influence de
mon souvenir, j'éprouvai une sorte de satisfaction mélancolique, mon
dévouement me coûtait moins.
Mais lorsque peu à peu il subit le charme irrésistible de cette enfant,
qu'il voyait, pour ainsi dire, renaître et revivre sous son regard; mais
lorsqu'il découvrit les trésors de cette âme angélique, mais lorsqu'il
me dit avec effusion qu'il n'y avait peut-être qu'une femme au monde
capable de le consoler de mon abandon, et que cette femme était Emma...
mais lorsqu'il me dit que le bonheur qu'il me devrait lui ferait sans
doute oublier un jour... les chagrins que je lui avais causés... oh!
alors, je l'avoue, j'eus de bien amers, de bien douloureux
ressentiments... J'en avais honte... j'en savais l'indignité, mais je ne
pouvais leur échapper......
* * * * *
Bientôt ce mariage fut la nouvelle de tout Paris.
Les uns y virent une preuve de dépit ou d'inconstance de la part de M.
de Rochegune; d'autres un _tour de force_ de madame de Richeville, qui
était arrivée à ses fins à force de finesse et d'habileté; pour
d'autres, ce fut un mariage d'inclination; plusieurs, enfin, affirmèrent
que M. de Rochegune, avant tout possédé du besoin de faire parler de
lui, n'avait considéré dans cette union qu'une originalité, car il
n'était pas supposable que l'on donnât cent mille écus de rente à une
pauvre orpheline sans une arrière-pensée quiconque.
Le mariage devait se faire à Rochegune dès que les formalités le
permettraient.