LES FIANÇAILLES.

M. de Rochegune avait écrit un mot à madame de Richeville pour la

prévenir de son absence, causée, lui disait-il, par quelques affaires

importantes.

Le lendemain de ce départ, j'annonçai à Emma qu'elle devait se résoudre

à ne pas revoir M. de Rochegune de très-longtemps peut-être, les raisons

de famille qui lui avaient fait jusqu'alors différer la demande de sa

main semblant augmenter de gravité... Je dis enfin à cette pauvre enfant

que M. de Rochegune était si désespéré de la quitter, qu'il n'avait pas

le courage de venir lui dire adieu.

Je m'y attendais; Emma fut douloureusement frappée de ce coup imprévu,

qui venait si soudainement briser ses espérances, ou du moins les

ajourner presque à l'infini; mais je devais risquer beaucoup pour

assurer son bonheur.

Sans être aussi sérieux qu'ils l'avaient déjà été, une partie des

symptômes de la première maladie d'Emma se renouvelèrent.

Elle retomba dans ses tristesses mornes et accablantes. Son chagrin,

dont elle savait alors la cause, eut une réaction peut-être plus lente,

mais plus profonde.

J'avais été obligée de mettre le docteur Gérard dans ma confidence, car

je ne voulais pas compromettre trop dangereusement la santé d'Emma.

Il approuva mon dessein, me garda toujours le secret auprès de madame de

Richeville, et lui donna encore le change sur la maladie de sa fille.

J'avais souvent écrit à M. de Rochegune afin de le tenir au courant des

événements...

Je ne lui cachai pas que la position d'Emma devenait de plus en plus

inquiétante; enfin M. Gérard m'ayant avertie qu'il y aurait du danger à

prolonger davantage les angoisses de la fille de madame de Richeville,

je suppliai M. de Rochegune de revenir à Paris: sa présence seule

pouvait opérer une crise salutaire.

Il me répondit en ces termes:

«Je serai à Paris dans la nuit de demain... Ce que vous m'apprenez est

affreux... et je ne puis malheureusement pas réparer le mal que j'ai

causé involontairement... Emma est un ange de bonté, de beauté, de

candeur et de grâce... Elle mérite un coeur qui n'appartienne qu'à

elle. Si je ne vous avais pas rencontrée dans ma vie, s'il m'était

encore possible d'aimer... son amour eût été mon plus cher trésor...

Mais _l'épouser par pitié_... est-ce digne d'elle? est-ce digne de moi?

Tout mon espoir est que vous vous abusez peut-être sur le danger que

court cette malheureuse enfant... En tout cas j'arrive... Et sa mère...

notre meilleure amie!... Ah! je ne sais quelle fatalité me poursuit!...

«R.»

Quelques heures après l'arrivée de M. de Rochegune, M. Gérard, dont il

honorait beaucoup le savoir et le caractère, se présenta chez lui

(d'après mon conseil), et l'instruisit de l'état véritablement

très-alarmant dans lequel se trouvait Emma.

Pour faire comprendre toute la gravité de cette crise à M. de Rochegune,

M. Gérard n'eut qu'à lui exposer les raisons qu'il m'avait déduites lors

de la première maladie d'Emma; car la même cause avait reproduit les

mêmes effets.

--Eh bien!--me dit-il d'un air accablé...--je quitte M. Gérard. La vie

de cette pauvre enfant est en danger!

--Hélas, oui!... J'avais prié le docteur, dont vous connaissez la

sincérité, d'aller vous dire en qu'il en était, ne doutant pas que ses

paroles ne fussent plus éloquentes que tous les raisonnements.

--Ce qu'il m'a appris... m'a navré... Malheureusement je ne puis que me

désoler. Je vous répète, ma chère Mathilde, que je ne sais rien de

meilleur, de plus charmant qu'Emma... Vous me connaissez assez pour

croire que sa naissance ne serait pas pour moi un obstacle... Encore une

fois, je rends justice à ses excellentes qualités; mais je ne l'aime

pas... je ne puis pas l'aimer.

--Sans doute, mon ami, cela est fatal; heureusement tout espoir n'est

pas encore absolument perdu... Je ne vous avais fait entrevoir... et

bien vaguement encore... cette hypothèse de mariage que dans le cas où

il deviendrait la seule chance de salut d'Emma... ainsi que cela

arrivera demain peut-être... Alors il me semble que pour vous... ce

mariage serait presque un devoir.

--Un devoir?...

--Pour vous, dont l'âme est généreuse et grande... oui...

--Cela ne serait un devoir ni pour moi ni pour personne, Mathilde...--me

dit-il avec une fermeté qui m'effraya.--Je déplore ce qui arrive, mais

je n'y puis rien.

--Vous n'y pouvez rien, lorsque d'un mot?...

--Pour dire ce mot il faudrait aimer.

--Mais elle vous aime, elle!... mais elle se meurt! cette pensée ne

peut-elle donc rien sur vous?

--Et qu'ai-je fait, moi, pour éveiller, pour encourager cet amour?

Est-ce ma faute si l'imagination de cette malheureuse enfant s'est

exaltée sans raison?

--Est-ce sa faute, à elle, si, vous voyant chaque jour, si, entendant

chaque jour vos louanges, l'amour s'est peu à peu développé dans son

coeur? N'y a-t-il pas de la cruauté à afficher une indifférence... que

vous ne ressentez pas... non... non, car l'amour d'Emma doit vous

enorgueillir...

--J'en serais fier... oui... j'en serais fier, si j'en étais digne.

--Pourquoi en seriez-vous indigne?

--Parce que je ne partage pas cet amour... parce que je ne pourrai le

partager.

--Vous ne le partagez pas à cette heure... soit... mais qui vous répond

de l'avenir?... Songez donc à ce que vous me disiez avant votre départ,

en me parlant de l'ennui, du dégoût qui vous accablaient!... cette

triste disposition d'esprit ne peut qu'augmenter encore... Vous ne

m'aimez plus, ou du moins je ne puis plus compter dans votre vie; de mon

côté, pourquoi vous le cacherais-je? chaque jour resserre les liens qui

m'attachent à M. de Lancry; autant qu'il le peut, il répare ses torts

passés: ainsi, vous le voyez, mon ami, nos rêves d'autrefois sont,

hélas! devenus ce que deviennent les songes... Ainsi que vous le dites,

vous conserverez toujours de moi ce souvenir mélancolique qui survit aux

êtres qui ne sont plus... J'aurai toujours pour vous la plus affectueuse

amitié... la plus profonde estime... Mais maintenant nos deux existences

ont des buts différents, et chaque jour nous séparera davantage... Quel

avenir vous reste-t-il donc?

--L'avenir le plus triste... vous le savez.

--Et c'est un pareil avenir que vous hésitez à engager... à sacrifier,

si vous voulez, lorsque ce sacrifice peut sauver la vie d'Emma?

--Pour elle, il vaut mieux mourir que d'être enchaînée à une âme

flétrie.

--Mais qui vous dit que la généreuse chaleur de ce jeune coeur ne

ranimera pas votre âme, que vous croyez à jamais refroidie?

--Cela est impossible, Mathilde, je le sens, je n'aimerai plus.

--Alors,--m'écriai-je avec amertume,--alors Emma doit mourir! c'est sa

destinée! Après tout, qu'est-ce que l'existence d'une créature de Dieu?

Emma réunit, il est vrai, les qualités les plus charmantes et les plus

rares... Elle a seize ans... elle est d'une beauté accomplie... elle

aime à en mourir... elle en mourra... Et celui qui, par sa dédaigneuse

indifférence, causera cette mort, sacrifiera sans doute cette jeune

fille à l'entraînement de quelque héroïque ambition, de quelque grande

passion, ou du moins à l'attrait d'une vie aventureuse qui devra le

tirer de sa léthargie?... Non... non, ce sera à l'ennui, à une lâche et

morne apathie qu'il sacrifiera cette adorable enfant, qu'il sacrifiera

la fille de sa meilleure amie.

--Vous êtes sévère, Mathilde.

--Si M. de Mortagne vivait encore, ne vous tiendrait-il pas ce langage?

J'en appelle à votre loyauté... que vous conseillerait-il de faire?

M. de Rochegune ne me répondit rien, baissa la tête avec une sombre

tristesse; mais il parut frappé de mes paroles.

--Ses avis étaient sacrés pour vous... vous n'eussiez pas hésité... Ah!

mon ami... rappelez-vous ce que vous me disiez lorsque l'instinct de

votre coeur vous révélait que de notre amour jaillirait un jour

quelque magnifique exemple de dévouement... Sans doute vous pressentiez

ce qui se passe à cette heure... Mon ami, soyez bon, soyez généreux...

ne soyez pas impitoyable!

--Mathilde... franchement... M. de Mortagne m'aurait-il conseillé...

vous-même, me conseillez-vous d'épouser Emma par pitié? A ce prix...

elle refuserait le mariage...

--Est-ce bien vous qui me faites une telle question? Et lors même que

vous céderiez seulement à la pitié... le laisseriez-vous jamais deviner

à Emma? Non, non, je connais votre coeur; plutôt que de la blesser,

vous l'abuseriez par un touchant mensonge... car elle aussi, est

fière... Vous avez raison, elle mourrait mille fois plutôt que de devoir

cette union à votre pitié.

--Mais c'est une folie! ne sait-elle pas combien je vous aimais, combien

je vous regrette? ne m'a-t-elle pas toujours entendu parler de vous dans

les termes les plus tendres?

--Vous connaissez la droiture et la candeur de son âme. Elle a vu dans

notre amour un attachement fraternel... N'étais-je pas _mariée_?... ce

mot ne mettait-il pas entre vous et moi une barrière insurmontable?

--Et vous me verriez épouser Emma avec plaisir?

--Je serais heureuse de ce mariage, parce qu'il rendrait la vie à Emma,

parce qu'il vous offrirait de nombreuses chances de bonheur... parce

qu'il comblerait d'une joie inespérée ma meilleure amie... Je serais

heureuse de ce mariage, parce qu'il vous arracherait à cette apathie que

vous n'avez pas la force de combattre... parce que peu à peu vous vous

sentiriez renaître à l'influence vivifiante de ce candide amour... parce

que vous trouveriez mille charmes dans la douceur du foyer domestique!

Votre vie aurait un but, de nouveaux liens peut-être vous y

attacheraient encore... Avec l'espoir de voir revivre l'illustre nom que

vous a légué votre père, une noble, une généreuse ambition renaîtrait

en vous... Et puis,--ajoutai-je sans pouvoir retenir mes larmes,--mon

ami... vous vous croyez... vous êtes bien malheureux... il vous a fallu

oublier vos espérances les plus chères... mais enfin lorsqu'on est forcé

de renoncer à ce qui aurait pu faire notre félicité sur la terre, que

nous reste-t-il... sinon de nous consoler en rendant les autres aussi

heureux que nous aurions voulu l'être?... Voyez... cette pauvre jeune

fille exaltée par l'amour fait un rêve d'une ambition de bonheur si

insensé qu'elle _meurt_... qu'elle meurt... pour avoir seulement osé

faire ce rêve idéal... Et vous... d'un mot... vous la rendez à la vie...

d'un mot vous réalisez ce rêve... Dites, mon ami, excepté Dieu, qui

pourrait faire acte d'une aussi puissante, d'une aussi magnifique bonté?

Dites, n'est-ce pas participer de sa divine essence que de causer de

tels ravissements? n'est-ce pas atteindre la plus sublime jouissance que

l'homme puisse prétendre? Oh! quel monstre stupide a pu dire que la

vengeance était le plaisir des dieux!...

--Mathilde, laissez-moi!--dit M. de Rochegune visiblement

ému;--laissez-moi... ces exaltations sont dangereuses, on n'y cède

jamais qu'aux dépens de la raison.

--De la raison? Et la raison la plus austère ne serait-elle pas d'accord

avec la paix de votre coeur si vous l'écoutiez? Mon ami... vous êtes

ému, je le vois... Ah! soyez généreux! qu'à nos tristes amours ne

succède pas pour vous le remords éternel d'avoir causé la mort d'Emma...

pour moi l'affreux regret d'avoir altéré peut-être la beauté de votre

âme par les chagrins que je vous ai causés! Oh! non, non, loin de là;

faites au contraire que notre affection nous ait rendus meilleurs... moi

j'aurai pardonné à celui qui m'a fait bien souffrir... vous, vous aurez

fait oublier à cette malheureuse enfant tout ce qu'elle a souffert pour

vous...

--Mais je serais fou, mais je serais coupable de me laisser aller à

l'émotion que me causent vos paroles, Mathilde! Un jour, vous vous

repentiriez des maux que ma faiblesse aurait amenés!

--Non, non, mon ami, cédez... oh! cédez à ce noble mouvement du

coeur... Et un jour, serrant dans vos mains la main d'Emma... un jour,

le sourire aux lèvres, la sérénité sur le front et la joie au coeur...

vous me direz: Mathilde, votre langage a été celui d'une amie, bonne et

sincère... merci à vous. Je suis bien heureux.--Alors, moi...--ajoutai-je,

ne pouvant cacher mes larmes et surmonter une pénible émotion,--alors

moi...

--Qu'avez-vous, Mathilde?--s'écria M. de Rochegune en me regardant avec

inquiétude.

Je compris tout le danger de mon attendrissement involontaire; un

soupçon de M. de Rochegune pouvait tout perdre.

--Je n'ai rien, mon ami,--lui dis-je en tâchant de sourire,--je suis

émue en songeant à la félicité qui vous attend auprès d'Emma. Écoutez

mes voeux et mes conseils... Alors, un jour, comme je vous le

disais... moi, heureuse aussi de mon côté... jouissant comme vous de

tous les charmes du bonheur domestique... je vous dirai tout

bas:--Méchant ami, il a fallu vous y forcer pourtant.

--Ah! Mathilde... prenez garde... pour Emma... plus que pour moi...

n'insistez pas. Après tout... moi, je n'ai rien à risquer à cette heure.

Ma vie ne peut être plus désolée qu'elle ne l'est. Mais cette enfant!

pour elle, mon Dieu... un jour... quelle déception!

--Mais cette enfant vous aime sans espoir... vous aime à en mourir... sa

vie non plus, à elle, ne peut être plus désolée!

--Ah! Mathilde! ce seraient de tristes fiançailles!

--Pour Emma, ce seraient celles d'une reine. Votre parole, mon ami,

votre parole!

--Mathilde!

--Au nom de votre père... au nom de l'ami que nous avons perdu et qui

joindrait ses prières aux miennes...

--Vous le voulez?...

--Je vous en supplie!

--Que le sort de cette enfant s'accomplisse donc!...

--Oh! merci... à vous le meilleur, le plus généreux des hommes!... Ah!

vous ne savez pas... non, vous ne savez pas l'ineffable douceur des

larmes que vous me faites verser en cet instant,--m'écriai-je.

Tant de douloureux sacrifices étaient au moins couronnés par le bonheur

d'Emma....

* * * * *

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 322 / 355 题