M. de Rochegune m'avait précédée de quelques moments.

--Vous avez été mille fois bonne,--me dit-il,--de venir; il n'y a que

vous au monde que je puisse consulter sur ce qui m'arrive.

--A propos... et Ursule?--lui dis-je...

Il fit un mouvement d'impatience dédaigneuse et reprit:

--Toujours la même ridicule poursuite... Elle a encore, m'a-t-on dit,

passé la dernière nuit entière dans un fiacre devant ma porte.

--Et cet amour ne vous touche pas?

Il haussa les épaules.

--Ah!--lui dis-je,--je tremble encore... lorsque je songe qu'il y a six

semaines... je vous ai vu venir au rendez-vous qu'elle vous avait

donné... prendre son bras... et disparaître avec elle...

--Ne connaissez-vous pas l'astuce de cette femme? elle savait que votre

nom était un talisman à l'aide duquel on pouvait toujours m'intéresser.

Une première fois elle m'écrit et signe _l'Inconnue de l'Opéra_, disant

qu'elle avait des choses des plus importantes à me communiquer... sur

vous. J'accours à ce rendez-vous; jugez de ma désagréable surprise en

reconnaissant cette femme qui vous a causé tant de chagrins. Je lui ai

d'ailleurs si peu dissimulé la répugnance qu'elle m'inspirait qu'elle en

a pâli; puis se remettant, elle m'a demandé pardon de m'avoir dérangé en

vain. Elle ne pouvait me donner cette fois les renseignements qui vous

concernaient et qu'elle m'avait promis; mais si je voulais revenir le

surlendemain, elle serait en mesure de me satisfaire... Je ne sais si

elle le fit à dessein; mais quelques-unes de ses paroles me laissèrent

soupçonner qu'elle attribuait à une cause mystérieuse votre retour

auprès de votre mari... Alors, Mathilde, j'avais encore malgré moi

conservé quelques lueurs d'espoir; je consentis donc à revoir votre

cousine, afin de pénétrer le secret qu'elle possédait peut-être.

--Je comprends son calcul, mon ami... Le premier coup était porté...

Vous aviez déjà presque vaincu votre antipathie à son égard... elle

comptait sur son adresse ou sur son esprit pour ménager une transition à

son amour.

--Son calcul ne manquait pas d'adresse... car vous ne savez pas tout

encore...

--Comment cela?

--Veuillez m'écouter. Une seconde, une troisième entrevue furent aussi

vaines que la première; mais en remettant chaque fois à me donner ces

prétendus renseignements qui vous intéressaient ainsi que moi,

disait-elle, votre cousine trouva moyen de me ramener incessamment à

cette cruelle vérité: que vous étiez plus éprise que jamais de votre

mari... La connaissance qu'elle avait de lui et de vous ne donnait

malheureusement que trop de vraisemblance à ses assurances; s'il m'avait

été possible de conserver la moindre illusion à ce sujet, Ursule l'eût à

jamais détruite... Je ne sais pourquoi ce dernier coup, pourtant si

prévu, me fut horriblement cruel et ranima toute ma colère contre

vous... mais je dois rendre cette justice à votre cousine, elle ne m'a

jamais parlé de vous qu'avec respect.

--Elle savait que vous n'auriez pas toléré un autre langage,--dis-je à

M. de Rochegune.

Il me regarda d'un air singulier, et me dit après quelques moments de

silence:

--Peut-être... J'étais si malheureux... toutes les blessures de mon

coeur venaient de se rouvrir.

--Comment? vous eussiez permis à Ursule de m'attaquer... vous, mon ami!

je ne le crois pas.

--Tout ceci est passé maintenant, Mathilde; je puis vous avouer ma

faiblesse... ma lâcheté.

--Expliquez-vous, de grâce.

--Eh bien, lorsque, dans ma dernière entrevue, elle m'eut bien convaincu

de votre redoublement de passion pour votre mari, je ressentis contre

vous presque un mouvement de haine; en vous comparant, vous si pure, à

Ursule si corrompue, je me disais:--Peut-être que si je l'avais aimée,

cette femme, malgré sa dépravation, m'aurait causé moins de chagrin que

Mathilde.

--Ah! mon ami, quel blasphème!

--Je vous dois la vérité tout entière, ce sera ma punition... J'étais

sous le coup de l'indignation que me causait votre abandon; je me

disais encore:--Après tout, le mal qu'Ursule a fait à Mathilde a cessé,

puisque celle-ci aime son mari plus passionnément que jamais...

Pardonner à M. de Lancry, n'est-ce pas pardonner à Ursule?... pourquoi

serais-je envers celle-ci plus sévère que Mathilde?

--Comment... vous, mon ami... avez-vous pu vous abuser par de tels

paradoxes?

--Le désespoir est un mauvais conseiller, Mathilde... Que vous dirai-je?

une fois dans cette méchante voie, ce fut avec une sorte de satisfaction

odieuse que je dis quelques mots de bonté à cette femme, votre plus

mortelle ennemie. Je me plaisais à me rappeler la causticité, le

brillant de son esprit.

--Et Ursule... a, je pense, répondu à votre attente?--dis-je à M. de

Rochegune avec amertume.

--Heureusement,--reprit-il,--je l'ai trouvée stupide.

--Ursule!...

--Oui...

--Elle... si séduisante... si spirituelle... si fine... si rusée...

c'est impossible...

--Je vous répète, Mathilde, que je l'ai trouvée stupide... Elle n'avait

plus l'ombre de cet esprit qui m'avait frappé au bal de l'Opéra: elle

balbutiait des phrases sans suite; rien de plus morne, de plus terne que

son entretien dès qu'il n'a plus été question de vous... Elle a voulu se

lancer dans de grandes dissertations métaphysiques sur l'amour

passionné, sur les charmes de la constance et de la vertu, ce qui était

aussi révoltant que grotesque dans sa bouche. C'était, en un mot, à

hausser les épaules de dégoût et de pitié; sans compter que, pour une

femme dans sa position, rien n'était plus maladroit que ce ridicule

étalage de belles maximes... Cela m'indigna, tandis qu'au contraire

j'aurais pu peut-être, dans les funestes dispositions où je me trouvais,

me laisser étourdir par les saillies d'un esprit cynique, paradoxal,

insolent et railleur comme celui qu'on lui prête... J'étais dans un de

ces accès de découragement amer où l'on doute de tout ce qui est

généreux et grand, où l'on sent vaguement le besoin de fouler aux pieds

ce qu'on a vénéré... Pourquoi ne vous le dirais-je pas maintenant? le

péril est passé...

--Eh bien!...--lui dis-je, tremblante de ces ressouvenirs.

--Eh bien! Mathilde, j'en conviens en toute honte... à ce moment, la

parole audacieuse et perverse d'Ursule aurait pu avoir sur moi une

fatale et puissante influence... Et qui peut prévoir les suites d'une

première impression?... Mais il aurait fallu pour cela que je

rencontrasse une espèce de démon charmant d'esprit, de gentillesse et

d'effronterie, une jolie femme attrayante et hardie; et non pas une

espèce de sotte pensionnaire psalmodiant de vertueux rébus, avec des

yeux rouges, un teint pâle et une physionomie éteinte et flétrie...

--Et ce bouleversement complet dans les manières, dans le caractère

d'Ursule,--m'écriai-je malgré moi--ne vous a pas touché?

--Pas le moins du monde, ma chère Mathilde. Ou ce bouleversement était

réel, ou il était feint: s'il était vrai, il pouvait prouver de

l'amour, soit; mais il est assez peu flatteur d'inspirer même un

véritable amour à madame Ursule Sécherin. Il est des préférences et des

conversions extrêmement désobligeantes... Si ce trouble, cet embarras

étaient simulés, c'était une ignoble hypocrisie... Non, je vous le

répète, la seule chance de votre cousine aurait été de se montrer

audacieusement ce qu'on dit qu'elle est, un type d'impudence et de

perversité... Alors peut-être, encore irrité d'une douloureuse

déception,-entraîné par une curiosité chagrine, cherchant de tristes

contrastes, j'aurais voulu lire dans ce coeur corrompu... comme on

parcourt un mauvais livre, par désoeuvrement... Mais une fois cette

occasion manquée, tout fut dit pour cette indigne créature; je rougis de

ce moment d'égarement. Je revins à moi, et je sentis renaître pour

toujours l'aversion qu'elle méritait... surtout pour son atroce

méchanceté envers vous...

--Mon ami... il y a là un enseignement... une punition terrible... Cette

femme pouvait être dangereuse... pour vous... même pour vous!!! en

restant fidèle aux odieux principes qui l'avaient toujours guidée... et

Dieu veut que pour la première fois elle ait honte de sa vie passée...

qu'elle essaie de balbutier un noble langage... Ce langage est peut-être

sincère... mais dans sa bouche il perd toute sa vertu... Ah! la

malheureuse femme! comme elle doit souffrir si elle comprend

l'effrayante sévérité de cette leçon...

--N'allez-vous pas la plaindre?--me dit M. de Rochegune d'un ton de

reproche...

--La plaindre?... non... mais j'ai tant souffert... que je ne puis

songer à ceux qui souffrent sans émotion...

--Je m'apitoie moins facilement que vous, Mathilde. Si cette femme

souffre, son châtiment est mérité: je ne ferai rien pour l'aggraver;

mais, sur mon âme, je ne ferai rien pour l'adoucir... Deux fois encore

elle m'a écrit pour me demander un nouvel entretien. J'ai toujours

refusé. Maintenant elle se borne à venir faire de temps à autre quelques

stations dans ma rue. Je ne puis l'en empêcher... Mais laissons cela, je

vous prie; le souvenir de ces vilenies m'attriste encore, et les noires

idées viennent aux malheureux... comme l'or... vient aux riches,

dit-on,--ajouta-t-il avec un profond soupir.

--Vous êtes donc toujours malheureux, mon ami?

--Vous me le demandez!... Savez-vous quelle vie est la mienne?

Savez-vous ce que je souffre... quand je compare... Mais oublions,

oublions le passé, il est mort... mort avec la Mathilde d'autrefois...

Plus je vais, plus je trouve juste cette funeste comparaison... Oh! oui,

je suis bien malheureux... A cette heure rien ne m'attache à la vie...

mes jours se passent dans une monotonie désespérante...

--Mais à quoi bon parler de cela?...--reprit-il en soupirant.--Parlons

du sujet qui m'amène.--Puis M. de Rochegune reprit après avoir gardé

quelques instants le silence:--Ce que j'ai à vous dire, Mathilde, est

grave, très-grave... J'ai toujours hésité à vous en parler... même

encore maintenant... mais à vous seule je puis confier ce secret, qui,

je le crains, n'est pas uniquement le mien.

En entendant ces mots, j'eus peur de me trahir; car depuis quelques

jours j'attendais cette confidence.

Pour mieux détourner encore les soupçons de M. de Rochegune, je

l'interrompis en lui disant:

--Il faudra que je vous parle aussi d'une chose assez grave qui

m'intéresse presque directement... car elle regarde notre meilleure

amie...

Il fit un mouvement de surprise et me dit:

--Comment donc? Expliquez-vous, Mathilde.

--Oh! mon Dieu!--répondis-je le plus indifféremment qu'il me fut

possible,--voici ce dont il s'agit. Hier M. de Lancry me parlait d'un

fils naturel d'un souverain du Nord qui vient d'arriver à Paris; il est

fort beau, fort riche; il a, dit-on, le meilleur caractère et les plus

charmantes manières du monde. Il sera nécessairement présenté chez

madame de Richeville; or, si par hasard il plaisait à Emma, et qu'il fût

digne de ce trésor... il me semble que ce serait une excellente occasion

de marier cette chère enfant... Ne le pensez-vous pas?

Je l'avoue, je fis ce mensonge avec une assurance qui me surprit.

M. de Rochegune parut frappé de ces paroles et me répondit avec un

certain embarras:

--Vous ne croyez pas qu'Emma ait jusqu'ici manifesté... aucune

préférence?

--Tant que j'ai habité avec elle et avec sa mère, je n'ai rien remarqué

de semblable,--lui dis-je.--Et vous-même... à cette époque?

--Oh! alors, non; certainement... non,--reprit-il.

Il y eut dans ce mot un accent de conviction qui me fut bien précieux.

--Et depuis quelque temps, Mathilde, n'avez-vous rien trouvé de

singulier dans la conduite d'Emma?

--Rien... absolument rien... mon ami... Mais, vous le savez,

malheureusement pour moi, je vois maintenant beaucoup moins madame de

Richeville... Vous seriez-vous donc aperçu qu'Emma eût quelque

préférence?--demandai-je d'un air étonné.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 318 / 355 题