Après cette lecture, qui m'initiait aux plus secrètes pensées d'Ursule,
je restai un moment accablée... sans pouvoir continuer la lettre de M.
Lugarto.
J'étais frappée de la sincérité, de la violence de la passion de ma
cousine pour M. de Rochegune.
Était-ce bien la même femme qui dans les premières pages de ce journal
avait écrit tant d'aveux cyniques et hardis?
Selon mon habitude d'exagérer toutes mes craintes, je ressentis
cruellement plusieurs observations d'Ursule. Ce qu'elle disait de la
salutaire influence de M. de Rochegune sur elle ne me parut que trop
vrai. Peut-être s'intéresserait-il au changement merveilleux qu'il avait
opéré en elle.
Et puis, si odieusement paradoxale que fût la comparaison que faisait
Ursule en disant que j'avais aimé M. de Lancry, tandis qu'_elle ne
l'avait pas aimé_, en disant qu'elle n'avait _rien aimé_ avant de voir
M. de Rochegune, je trouvais quelque réalité à ce raisonnement en me
mettant au point de vue de ma cousine, qui jusqu'alors n'avait eu aucun
principe et pour qui certaines fautes n'avaient pas existé, tant on
avait pour ses devoirs de criminelle insouciance...
Mes anxiétés redoublèrent en songeant aux sentiments de défiance et de
scepticisme que ma conduite avait dû inspirer à M. de Rochegune.
Après une telle déception, une lois dans un milieu d'idées pénibles et
amères, ne serait-il pas accessible aux séductions d'Ursule? ne
verrait-il pas dans une liaison avec elle une sorte de vengeance contre
moi, qui le rendais si malheureux, une sorte de raillerie sanglante
contre la destinée qui se jouait si cruellement de ses plus chères
espérances?.....
* * * * *
Voulant, connaître mon sort tout entier, je poursuivis la lecture de la
lettre de M. Lugarto, qui continuait en ces termes:
«Ici s'arrêtent les fragments du journal d'Ursule que votre _ami
inconnu_ juge à propos de vous faire connaître. Ce qu'Ursule a pu y
ajouter depuis votre libre réunion à votre mari ne consiste qu'en
réflexions, qu'en pensées plus ou moins brûlantes au sujet de son amour.
«D'après ce qu'on sait de ses projets, elle s'occupe maintenant de
rechercher les moyens d'obtenir un rendez-vous de M. de Rochegune.
«Comme elle aime passionnément, ainsi que vous l'avez pu remarquer,
comme il y a toujours une irrésistible séduction dans un véritable
amour, comme Rochegune est furieux contre vous en particulier et contre
toutes les honnêtes femmes en général, votre chère cousine, qui n'est
pas sotte, comprend que son heure est venue et que ses consolations
arriveront dans un excellent moment... Aussi s'écrie-t-elle:--_Je puis
tout espérer!_
«Les hommes sont si bizarres, que le Rochegune se laissera
nécessairement prendre dans les filets de votre cousine... Eh!... eh!
vous voyez que ça tourne au haut comique... Tous les héroïques
sacrifices qu'on vous a imposés par la révélation du docteur Gérard
aboutissent à la plus grande satisfaction de madame Ursule...
«A propos de cette révélation de l'amour d'Emma, amour qui, selon
l'usage éternel de tous les amours, avait justement échappé aux soupçons
de madame de Richeville, de M. de Rochegune, et aux vôtres, vu que les
personnes les plus intéressées à _connaître_ d'un sentiment sont
nécessairement celles qui _en ignorent_ le plus complétement; à propos
de cet amour,--dis-je,--il n'avait pas absolument échappé à un de vos
amis. Il en parla comme d'une idée très-vague; ce fut un trait de
lumière. Vraie ou fausse, cette révélation, combinée avec la maladie
d'Emma, devait horriblement vous troubler dans votre amour et jeter une
pomme de discorde entre vous, Emma et peut-être madame de Richeville...
Une bonne partie de ces prévisions se sont réalisées.
«--Maintenant résumons-nous... Aussi bien je parlerai en _mon nom_, car
vous avez dit me reconnaître à l'_intérêt_ que je vous porte.--Voyons le
fort et le faible de votre position.
«Je puis tout contre vous.--Vous ne pouvez rien contre moi.--A toutes
les issues par lesquelles vous pouvez m'échapper, vous me trouverez
debout et implacable...
«Voyez plutôt.--Si, éperdue de vous avoir ainsi pénétrée; si, redoutant
l'influence que peut prendre Ursule sur M. de Rochegune, vous avouez à
celui-ci la cause de votre sacrifice:--1º Emma meurt, c'est clair comme
le jour;--2º vous ne pouvez pas échapper à votre mari pour rejoindre
votre platonique ami après la mort d'Emma. Légalement votre lettre vous
empêche de jamais espérer une séparation. Quant à fuir en cachette, vous
êtes surveillée; votre mari en serait instruit à l'instant, et _on lui
a créé depuis peu d'excellentes raisons de ne jamais vous abandonner_.
«Que dites-vous de la trame inextricable où vous vous êtes
jetée?--Tenez, je vais vous faire une comparaison dont vous reconnaîtrez
certainement la justesse.
«Il me semble qu'au moment où vous lirez ces lignes, vous vous ferez
l'effet d'une pauvre petite mouche tombée au milieu d'une toile
d'araignée. Chacun de ses efforts pour sortir de l'homicide réseau ne
fait que l'y enlacer davantage... Pour comble d'horreur, au milieu de
cette toile infernale, elle aperçoit la hideuse araignée, qui, toute
repue de meurtre, se tient immobile, couve de ses yeux sanglants sa
nouvelle victime et se plaît à jouir de ses mortelles angoisses avant
que de la dévorer...»
A ce passage de cette exécrable lettre, je ne pus m'empêcher de pousser
un cri d'effroi, tant cette comparaison me parut juste, tant je me
sentais en effet enlacée de toutes parts par je ne sais quelle puissance
invisible...
Un danger palpable, si formidable qu'il eût été, m'aurait moins
épouvantée que ces machinations mystérieuses, souterraines, dont j'étais
menacée et dont l'expérience m'avait déjà révélé le danger.
Je terminai cette lecture, craignant à chaque instant de voir ma raison
m'échapper, tant j'étais épouvantée.
--«Savez-vous, ma chère Mathilde, que je serais un grand écrivain, sans
m'en douter, si, justement au passage de ma lettre que vous venez de
lire... vous aviez ressenti une de ces terreurs pareilles à celles que
m'inspiraient dans mon enfance les beaux endroits des romans d'Anne
Radcliffe?... Eh!... eh!... cela ne serait point impossible, au moins;
car enfin vous lisez ceci probablement toute seule dans ce triste et
sombre appartement de la rue de Bourgogne, que j'ai visité, bien
entendu, avant que vous ne vinssiez l'occuper... Pour vous donner une
preuve de ce que j'avance... regardez bien le lambris à gauche de la
cheminée: y êtes-vous?...»
Je m'interrompis de lire, et je regardai machinalement ce lambris.
Quoique je ne visse rien qui pût m'effrayer, je frissonnai en me
rappelant la maison isolée.
Je continuai de lire avec un horrible battement de coeur:
«Maintenant, approchez-vous; pesez avec force sur la moulure de la
boiserie qui touche à la cheminée, et vous verrez quelque chose qui vous
surprendra...»
Éperdue, j'appelai Blondeau.
--Jésus, mon Dieu... madame... qu'avez-vous?--s'écria-t-elle.
Sans pouvoir presque lui répondre, je lui montrai le panneau de boiserie
d'un regard effrayé.
--Mais encore, madame, qu'avez-vous? vous me faites peur.
Rassurée par sa présence, je pesai sur la moulure de la boiserie; elle
céda...
Je jetai un cri... Blondeau, aussi effrayée que moi, m'imita.
La boiserie, mue par un ressort, s'écarta doucement.
Je vis une cachette assez grande pour contenir une personne; un conduit,
communiquant au tuyau de la cheminée, y donnait suffisamment d'air pour
qu'on pût y respirer...
--Mon Dieu! mon Dieu! madame, qu'est-ce que cela signifie?--s'écria
Blondeau en pâlissant.
--Silence... silence... referme cela... et pas un mot à personne.
Elle ferma ce panneau; je continuai cette lettre, doutant si je veillais
ou si je rêvais.
«Eh bien! vous avez vu ma cachette? vous avez dû avoir joliment
peur!--Jugez donc de toutes celles que je possède autour de vous... si
je vous découvre celle-là aussi facilement.
«Allons, voyons, rassurez-vous, je n'en ai pas d'autres... croyez-le,
entendez-vous? croyez-le, ça vous aidera à dormir tranquille; vrai...
ceci n'est qu'une plaisanterie faite dans l'espoir de vous donner des
rêves affreux, des cauchemars à vous faire mourir de peur.
«Vous allez vous figurer que cette maison (_qui m'appartient_) n'est que
trappes et chausse-trapes, ni plus ni moins qu'à l'Opéra ou dans les
romans de Ducray-Duminil... Ce qu'il y a de charmant, c'est que si vous
vous avisez de demander à votre mari de changer de logement, il vous
traitera de visionnaire...
«Eh!... eh!... vous allez avoir de jolies nuits! Comme ça vous reposera
agréablement de vos chagrins diurnes... Je vous conseille de faire
monter la garde par votre fidèle Blondeau... Oui... mais les
soporifiques... vous souvenez-vous des soporifiques?... Eh! eh! vous
allez n'oser toucher à rien de ce qu'on vous apportera de votre modeste
restaurateur, qui est peut-être aussi un homme à moi. (A propos, quelle
chute!!! pour une femme qui avait la meilleure maison de Paris!)
«Avouez pourtant que c'est une jolie chose que le pouvoir de l'argent...
Je serais Satan en personne que je ne vous tourmenterais pas davantage.
Vous allez être assiégée de terreurs continuelles, votre sommeil sera
troublé par d'horribles rêves; dans le jour, ce seront les diaboliques
complications de votre position... enfin... ni le jour ni la nuit vous
n'aurez un seul moment de repos; sans compter que l'avenir est chargé de
nuages si sombres, si noirs, si orageux, que vous ne pouvez avoir que
les plus funestes prévisions...
«Eh! eh! eh!... tout ceci n'est pas couleur de rose, au moins! Mais
aussi comme j'ai habilement profité de toutes mes chances! Aussi...
c'est que la haine et la soif de la vengeance doublent les facultés. En
conscience, c'est un peu de votre faute: souvenez-vous de cette nuit où
devant vous j'ai été insulté, souffleté, où j'ai crié grâce à genoux,
les mains jointes!... Vous deviez bien vous attendre à ce que je me
vengerais... et je commence...
«Mais maintenant j'ai de l'expérience, je ne joue qu'à coup sûr, et
j'ai surtout du _bonheur_... Voyez Mortagne! J'étais à cinq cents lieues
quand il va se prendre de querelle avec un spadassin que je n'ai vu ni
d'Ève ni d'Adam, et qui m'en délivre. Vraiment, ces choses n'arrivent
qu'à moi.
«A cette heure je vous défie même de faire usage de cette lettre... Vous
adresserez-vous aux lois? D'abord _je ne suis pas à Paris_; puis où est
le corps du délit? Pures affaires d'amourettes plus ou moins
platoniques, dans lesquelles la justice n'a rien à démêler.--Et
pourtant, comme c'est drôle... ces affaires d'amourettes sont pour ainsi
dire grosses de larmes, de désespoirs, peut-être même de meurtres, de
suicides, que sais-je?
«Sur ce, bonne et paisible nuit je vous souhaite... vrai sommeil
d'enfant endormi sur le sein de sa mère...
«Un _ami inconnu_ ou un _ennemi connu_,
à votre choix.»
La lecture de cette lettre me laissa un étourdissement douloureux; mes
idées bouillonnaient dans mon cerveau sans trouver d'issue.
M. Lugarto, avec une infernale sagacité, répondait d'avance à toutes mes
objections, éveillait toutes mes craintes.
En songeant qu'Ursule pouvait plaire à M. de Rochegune, mon désespoir
n'eut plus de bornes... Si Emma doit être perdue,--m'écriai-je,--que je
ne sois pas au moins victime d'un sacrifice inutile!
Un moment je fus sur le point de tout dire à M. de Rochegune; j'allais
lui écrire, lorsque cette voix divine qui venait toujours soutenir mes
résolutions chancelantes me dit:
«--Courage.. courage... ne te laisse pas abattre; détourne tes yeux de
l'abîme qu'un monstre t'a fait entrevoir pour te causer un affreux
vertige et ébranler tes nobles déterminations...
«--Ne regarde pas à tes pieds, lève les yeux au ciel; mets ton espoir en
Dieu, il ne te manquera pas...
«--Si l'homme que tu as cru digne de toi était capable de succomber aux
séductions d'Ursule, pourrais-tu regretter son coeur? pourrais-tu
envier cette femme?
«--Si Emma doit mourir en voyant qu'on lui préfère une autre femme, que
ce ne soit pas toi qui lui portes ce coup fatal... reste-lui au moins
pour la consoler; si tu n'y parviens pas, si elle succombe, n'oublie pas
sa mère, qui a été pour toi presque une mère...
«--Quant aux mystérieuses menaces de ce monstre, qu'elles ne
t'épouvantent pas; chasse de vaines terreurs... sois courageuse, forte;
envisage fermement ce qu'il peut contre toi, et tu mépriseras sa
vengeance. Courage, encore un pas... peut-être la récompense de tant de
sacrifices n'est pas éloignée.»
Ainsi que toujours, ma résolution revint après un abattement passager.
Je me décidai à attendre les événements, à entretenir Emma dans son
espérance, et à me garantir par tous les moyens possibles des piéges
dangereux et des surprises de M. Lugarto.
Je fis coucher Blondeau dans ma chambre, je visitai les boiseries, et je
me rassurai un peu en songeant que si cet homme avait voulu se servir de
ses machinations, il ne m'aurait pas avertie. Il voulait sans doute me
causer seulement des terreurs sans cesse renaissantes.
Je voyais très-peu M. de Lancry.
Son air sombre, son humeur impatiente et aigrie, me prouvaient qu'Ursule
ne tenait pas les promesses qu'elle lui avait faites sans doute, mais
qu'elle avait l'art de ne pas le désespérer tout à fait pour le forcer à
me garder toujours près de lui.
Sans lui faire part de la lettre de M. Lugarto, je lui montrai la
cachette qu'on m'avait indiquée; il haussa les épaules et me fit cette
incroyable réponse avec un air sardonique dont je fus effrayée:
--C'est quelque bonne bourgeoise qui avait sans doute ménagé cette
armoire à secret pour dérober ses provisions à la voracité de ses
domestiques.....
* * * * *
Environ quinze jours après avoir reçu de M. Lugarto la lettre que j'ai
citée, il m'adressa le billet suivant:
«Paris, quatre heures.
«Je n'ai rien voulu vous dire avant que d'être bien sûr de mon fait.
Rochegune a demain un rendez-vous avec Ursule, non pas chez elle, mais
sur les boulevards extérieurs; c'est plus décent pour commencer.
«Ce rendez-vous est pour neuf heures; ils doivent se rencontrer sur le
boulevard à gauche de la barrière de Fontainebleau, et en sortant par
ladite barrière.»
Bouleversée par cette nouvelle, à laquelle pourtant je ne pouvais
croire, le lendemain matin je montai en fiacre; je me rendis au lieu
indiqué.
Je vis Ursule... qui attendait.
Quelques minutes après, M. de Rochegune arriva.
Il lui offrit son bras; tous deux disparurent dans un chemin creux qui
aboutissait à ce boulevard.
Je n'eus ni la force ni la volonté de les suivre...
Je revins chez moi dans un désespoir indicible.