LES ADIEUX.

Ma résolution une fois arrêtée, j'avais écrit à M. de Lancry qu'après

avoir réfléchi au désir qu'il m'avait témoigné, je consentais volontiers

à retourner auprès de lui. Je craignais qu'il ne voulût oser d'une

violence légale, et qu'il ne compromît ainsi tous mes projets en faisant

douter de mon empressement à le rejoindre.

Après le départ de M. de Rochegune, j'allai voir madame de Richeville et

Emma.

Celle-ci se trouvait beaucoup mieux. Le docteur regardait son

rétablissement comme certain. La duchesse, tout à fait remise, me

remercia avec la plus tendre effusion des soins que j'avais donnés à sa

fille.

Lorsque j'annonçai brusquement à madame de Richeville mon désir de

retourner auprès de M. de Lancry, désir que j'attribuais à la pitié que

m'inspiraient ses malheurs et son repentir, la duchesse me crut folle et

me fit toutes les observations, toutes les instances, tous les reproches

possibles; rien ne m'ébranla. Le prince d'Héricourt et sa femme se

joignirent à mon amie pour me faire envisager l'absurdité de ma

conduite. Je leur demandai si je perdrais leur estime. Ils me

répondirent que non, que c'était une louable exagération sans doute,

mais qu'elle serait d'un funeste exemple, et qu'il était déplorable de

voir prodiguer au vice et à la corruption de pareilles marques de

dévouement.

En vain je prétextai du malheur et du repentir de mon mari; ils me

répondirent que son malheur était mérité, que son repentir n'était

nullement prouvé. Plusieurs années d'une conduite irréprochable auraient

à peine mérité la preuve d'aveugle attachement que je lui donnais.

Mieux que personne je sentais la vérité de ces remontrances, mais trop

d'intérêts étaient maintenant en jeu pour que je pusse hésiter un

instant dans la marche que je m'étais tracée.

Néanmoins, je le reconnus avec tristesse, le prince et sa femme

éprouvèrent pour moi du refroidissement; je perdis beaucoup dans leur

esprit; ils me trouvèrent faible, sans dignité. Ils souffraient

véritablement et avec raison de me voir renoncer à leur intimité

protectrice, qui m'avait été d'une si grande consolation, pour aller

retrouver un homme qu'ils méprisaient, qu'ils haïssaient de tout le mal

qu'il m'avait fait, et dont ils m'avaient pour ainsi dire moralement

séparée. Enfin ils regrettaient de s'être intéressés à des chagrins que

j'oubliais moi-même si promptement.

Ainsi qu'à ces amis à la fois justes et sévères, je dis à madame de

Richeville que la pitié seule me rapprochait de M. de Lancry...--Hélas!

c'était seulement aux yeux de l'homme que j'aimais et que je respectais

le plus au monde que j'avais dû feindre un honteux amour pour mon mari.

En vain la duchesse me supplia de rester chez elle et de continuer

d'habiter mon pavillon, dût-elle surmonter l'aversion que lui inspirait

le voisinage de M. de Lancry; je refusai; mes relations avec mon mari

eussent été surveillées de trop près, et l'on eût bien vite reconnu mon

mensonge.

Je ne saurais dire les larmes, la désolation de madame de Richeville;

dans la franchise de son amitié, dans l'emportement de son chagrin, elle

me fit de cruels reproches... Je les dévorai en silence; ils me

prouvaient la force de son affection pour moi, et à ses yeux je les

méritais.

Pour la première fois de ma vie, je sentis l'espèce de jouissance amère

que l'on éprouve en se voyant méconnue, blâmée, et en se disant, d'un

mot je pourrais changer ces blâmes en adorations...

Il me sembla beau d'accomplir ainsi seule, accusée par tous, une

oeuvre que tous auraient admirée.

Alors je comprenais (dans un noble but) ces luttes sourdes, incessantes,

acharnées, que certaines personnes engagent contre la société sans

autres ressources que leur intelligence, autre force que leur volonté.

Seule dans la position difficile où je me trouvais, il me fallait amener

M. de Rochegune à épouser Emma, malgré les intrigues et les séductions

qu'Ursule mettrait nécessairement en jeu, si elle aimait M. de

Rochegune.

Je ne veux pas le cacher, mon désir ardent d'arriver aux fins de cette

entreprise, l'exaltation que donne une conviction généreuse, remontèrent

mon moral, surexcitèrent mon énergie, et m'empêchèrent de rester écrasée

sous le poids de mon sacrifice.

Oh! ce fut encore à ce moment que je reconnus la différence énorme qui

existait entre mon amour pour M. de Rochegune et celui que j'avais

autrefois ressenti pour M. de Lancry.

Autrefois j'avais été abattue, accablée; je n'avais su que souffrir...

sans agir... A cette heure au contraire, je souffrais autant, mais je ne

voulais pas que ma souffrance fût stérile; cette fois mes larmes

devaient être fécondes; jusque dans mes chagrins je voulais être digne

de l'homme que j'adorais.

Oh! comme j'étais fière de cet amour, de cette perle de mon coeur,

conservée sans souillure... Si quelquefois je me sentais faiblir dans ma

résolution, je me souvenais de ces paroles que Dieu m'avait inspirées au

chevet d'Emma mourante: S'IL SAVAIT!

Oui, je me disais: Que demain je révèle tout à M. de Rochegune, ne

sera-t-il pas à mes pieds? son amour ne reviendra-t-il pas plus

passionné que jamais?

Pourtant, comme je le chérissais toujours et plus que jamais, j'avais

des moments d'abattement cruel, d'affreux désespoir...

Alors je me souvenais de ce que m'avait encore dit la voix divine

pendant cette nuit fatale... _Courage... pauvre femme... tu ne sais pas

ce que c'est d'avoir acquis, à force de sacrifices, le_ DROIT DE PLEURER

SUR SOI... Et en effet, je trouvais dans ces larmes une triste volupté!

Et puis enfin,--me disais-je,--si je réussis dans mes projets, une fois

le bonheur d'Emma bien assuré, car M. de Rochegune ne restera pas

insensible à cet amour si vif et si ingénu, et l'appréciera en le

partageant, qui m'empêchera de me séparer légalement de mon mari, de

retourner vivre auprès de madame de Richeville, et peut-être de tout

dire à M. de Rochegune, alors l'époux d'Emma? Sûre de lui et de moi, je

pourrai sans crainte lui dévoiler ce mystère et lui prouver que je n'ai

jamais cessé d'être digne de lui... et qu'il me doit le bonheur dont il

jouit auprès d'Emma. Pour moi quelle douce récompense de tant de

chagrins soufferts en silence!... Combien alors ma vie serait paisible

et heureuse, ainsi passée près de ceux que j'aime tant......

* * * * *

J'attendais M. de Lancry le dimanche au matin. Avant mon départ, j'allai

voir Emma une dernière fois; elle était seule. Pendant notre court

entretien, je lui renouvelai toutes mes recommandations au sujet du

secret qu'elle devait absolument garder envers M. de Rochegune et madame

de Richeville. Je lui promis de lui écrire par Blondeau, l'engageant à

me répondre par le même moyen.

En apprenant mon retour auprès de mon mari, la pauvre enfant ne put

cacher un mouvement de joie involontaire, malgré son attachement bien

réel pour moi. Je n'en accusai pas son coeur, mais l'instinct de son

amour.

Je lui promis de venir souvent la voir, bien décidée de tenir cette

promesse si nécessaire à mes desseins.

Le dimanche matin, M. de Lancry se présenta chez moi, ainsi qu'il me

l'avait annoncé.

J'ai oublié de dire que, depuis l'abandon d'Ursule, sans doute, mon

mari, absorbé par ses poignantes préoccupations, avait poussé l'incurie

de ses vêtements et de sa personne jusqu'à une négligence presque

sordide: ses traits étaient dévastés par le chagrin, par les veilles, et

depuis peu par les excès de toutes sortes dans lesquels il avait cherché

à étourdir sa folle et implacable passion; ses yeux rougis, sa figure

couperosée, sa barbe longue, sa chevelure inculte, sa voix rauque et

dure, tout en lui semblait personnifier le type du vice et presque de la

misère (j'appris bientôt que cette misère était réelle).

Et c'était là l'homme que quelques années auparavant j'avais vu dans

tout l'éclat de son élégance et de ses succès...

Il me dit en entrant:

--Je vous fais compliment, madame, sur votre bonne volonté, quoiqu'il me

semble que cette soumission subite cache quelque arrière-pensée; mais il

n'importe... ne croyez pas vous jouer de moi... Je vous prouverai que ce

que je veux... je le veux.

--Quand partons-nous, monsieur?

--A l'instant, madame, à l'instant... Mais n'avez-vous pas de tendres

adieux à adresser à votre ami intime? me dit-il avec ironie;--n'avez-vous

pas à échanger quelques larmes? Que je ne vous gêne pas... j'ai cinq

minutes à votre service pour ces touchantes embrassades.

--J'ai fait mes adieux ce matin à madame de Richeville, monsieur.

D'ailleurs, j'espère la revoir bientôt.

--Oh! quant à cela... vous verrez qui vous voudrez, la liberté ne vous

manquera pas... à moins que... à moins que plus tard... je ne pense

autrement...

--Monsieur, quand vous voudrez, je vous suivrai.

--Un instant; je dois vous avertir, ma chère amie, que l'appartement que

j'habite n'est pas brillant; c'est un simple pied-à-terre... que j'ai

pris depuis que j'ai licencié ma maison... pour des raisons que vous

devinez sans peine... Je n'ai donc pas eu le temps de m'occuper des

détails d'intérieur; je vous préviens que vous serez beaucoup moins bien

établie là qu'ici.

--Je me contenterai, monsieur, de ce dont vous vous contenterez...

pourvu que j'aie seulement une chambre pour moi et une tout auprès pour

Blondeau... Je ferai prendre ici les meubles qui me seront nécessaires.

--Et je ferai vendre le reste, car je dois vous avouer, madame, que je

suis singulièrement gêné... Cela vous étonne? C'est pourtant ainsi. Vous

connaissez maintenant mes peines de coeur... Je n'ai donc rien à vous

cacher... Eh bien! dernièrement... pour m'étourdir... j'ai joué... j'ai

beaucoup joué... et j'ai beaucoup perdu. Vous avez sans doute quelques

économies?

--Il me semble, monsieur, que nous pourrions plus tard parler

d'affaires.

--Vous avez parfaitement raison, madame... Voulez-vous mon bras?

Nous partîmes.

Je montai en fiacre avec M. de Lancry; Blondeau me suivit dans une autre

voilure, avec quelques paquets indispensables; j'ordonnai à mon valet de

chambre de venir, le soir même, m'apporter différentes choses dont

j'avais besoin.

Une fois en voiture, M. de Lancry me dit:

--J'ai gardé un domestique... C'est du luxe, mais ce garçon m'est

attaché, il nous suffira... avec votre madame Blondeau. Comme je ne

dînerai jamais chez moi, vous pourrez faire venir vos repas de chez un

restaurateur voisin; la portière de la maison aidera Blondeau à faire

votre ménage.

--Il y a six ans, monsieur, à peu près à cette époque, nous revenions de

Chantilly, vous me faisiez aussi l'état de la maison que nous devions

avoir... Les temps sont changés.

--Très-changés, madame, ce qui prouve la vérité de cette maxime: que les

jours se suivent et ne se ressemblent pas... Ah çà, mais vous me

paraissez en veine épigrammatique, le sang des Maran se montre... A

votre aise... je suis bon prince... pas toujours cependant... Mais nous

voici arrivés...

Nous nous arrêtâmes devant une vieille maison de la rue de Bourgogne...

Nous traversâmes une cour sombre, humide et triste; arrivés au second

étage, une porte nous fut ouverte par le valet de chambre de M. de

Lancry, celui-là même qui m'avait accompagnée lors de la fatale nuit de

la maison isolée.

La figure de cet homme était sinistre.

Une petite antichambre, encombrée de malles en désordre, un salon à

peine meublé; à droite, la chambre de mon mari; à gauche, la mienne avec

un cabinet pour Blondeau, tel était l'appartement que je devais partager

avec M. de Lancry.

Les papiers étaient malpropres, il n'y avait pas de rideaux aux

fenêtres, les boiseries étaient enfumées, les parquets presque boueux; à

peine le jour arrivait-il au fond de cette cour humide...

D'abord mon coeur se serra douloureusement, et puis j'eus peur...

Cet appartement me semblait désert, isolé; je regardais autour de moi

avec inquiétude.

Ma pauvre Blondeau ne me quittait pas et se serrait contre moi toute

tremblante.

--Vous trouvez sans doute ce logement ignoble?...--me dit M. de Lancry

d'un air ironique...--Mais le temps des hôtels est passé, ma chère; nous

avons mangé notre pain blanc le premier.

--Je m'accommoderai de tout, monsieur. Seulement je ferai faire ici

quelques réparations indispensables.

--A votre aise... Je ne vous ferai pas les mêmes reproches qu'à Maran

sur le bruit insupportable des ouvriers; car je sors de grand matin, et

je rentre fort tard... quelquefois même je ne rentre pas du tout. Vous

ferez donc ici ce que vous voudrez.

--Alors, monsieur, je vous demanderai de garder mon valet de chambre, il

couchera dans cette antichambre. C'est un homme de confiance. Je ne

connais pas cette maison, et je suis très-peureuse...

--Si vous avez de quoi payer ce domestique, arrangez-vous. Fritz couche

en haut.

Blondeau sortit.

--Maintenant, madame, je dois vous déclarer, avec cette franchise qu'on

se doit entre époux... qu'il me reste pour tout avoir environ mille

écus... Vous avez des diamants, des bijoux; il faudra en faire

ressources... Je vous ai, jusqu'à l'année passée, servi une pension de

vingt mille francs. Vous ne devez pas avoir dépensé tout cela... car à

Maran vous viviez en ermite...

--Mais, monsieur,--lui dis-je épouvantée,--il est impossible que vous

soyez réduit à ces extrémités.

--Lorsque Ursule a disparu, il me restait environ deux cent cinquante

mille francs de notre fortune. Autant par désespoir que pour m'étourdir

et par besoin de tenter le sort... j'ai joué... et, comme je vous l'ai

dit, j'ai très-malheureusement joué, puisque j'ai tout perdu... Ceci une

fois bien entendu, n'en parlons plus; je ne me souviens jamais de

l'argent que j'ai dépensé avec plaisir... à plus forte raison de celui

que j'ai perdu au jeu...

--Mais alors, monsieur,--m'écriai-je,--c'est donc pour me faire partager

cette horrible existence que vous me forcez à revenir près de vous? A

quoi, puis-je vous être utile? Vous n'êtes jamais ici, dites-vous. Quel

est donc votre but?--m'écriai-je effrayée et regrettant presque de

m'être ainsi volontairement livrée entre les mains de M. de Lancry.

Mais ces regrets étaient tardifs et superflus; il fallait subir toutes

les conséquences de ma démarche, rester pendant quelque temps enchaînée

au destin de cet homme, ou renoncer aux projets qui seuls me donnaient

la force de supporter mon sort.

Il ne m'était même plus permis de me plaindre à personne, de demander

conseil ou assistance à qui que ce fût.

Aux yeux de tous, j'étais allée librement, volontairement, retrouver M.

de Lancry; je ne pouvais donc que paraître heureuse du parti que j'avais

pris.

Mon mari répondit ainsi à mes questions:--Vous me demandez, ma chère

amie, quel est mon but en vous rappelant auprès de moi; d'abord, celui

de jouir de votre aimable compagnie... Et puis... cela ne vous regarde

pas...

--Mais vous avez donc, monsieur, de bien odieux projets, que vous ne

pouvez pas les avouer?

--Il ne s'agit pas de mes projets; j'ai le droit de vous garder chez

moi, et je vous garde. Quant aux velléités que vous pourriez avoir de

vous échapper de mes mains, soit à présent, soit plus tard, sous le

fabuleux prétexte d'une séparation, je vous engage, pour vous distraire,

à méditer à ce sujet une consultation dont voici la copie. Elle est

rédigée par les plus fameux jurisconsultes de Paris, et m'a bien coûté

cinquante louis, s'il vous plaît... C'est une folie dans ma position,

mais je ne pouvais payer trop cher l'assurance de passer ma vie près de

vous.--Et il me remit un papier.--Vous verrez que, sur la question de

savoir si vous avez la moindre chance d'obtenir une séparation, les

trois avocats ont unanimement déclaré que non, la voix publique nous

attribuant des torts réciproques... C'était leur avis particulier, qui

ne préjugeait en rien celui de la justice; mais ils croyaient pouvoir

affirmer qu'aucun tribunal ne voudrait même donner suite à votre demande

en séparation s'il était formellement prouvé que vous êtes revenue de

votre libre volonté au domicile conjugal... cette démarche de votre part

devant être regardée comme une amnistie générale du passé, quelque

graves que fussent mes torts envers vous. Ne m'attendant pas, je vous

l'avoue, à vous trouver d'aussi bonne composition... je me contentais

donc de l'avis de mes trois conseillers, et j'allais tenter auprès de

vous une dernière voie de conciliation (dont je sentais toute

l'importance) avant de vous envoyer un huissier. Jugez donc de mon

étonnement, de ma joie, lorsque j'ai reçu ce charmant petit billet de

vous, par lequel vous me disiez qu'ayant mûrement réfléchi, vous ne

voyiez aucune raison pour vivre plus longtemps séparée de moi.

Je ne pus retenir un mouvement de désespoir en songeant à cette fatale

imprudence; ce mouvement n'échappa pas à M. de Lancry.

--Vous n'aviez pas songé à cela,--reprit-il,--je le vois, vous regrettez

ce malencontreux petit carré de papier satiné et parfumé,--dit-il avec

une cruelle ironie en me montrant ma lettre,--qui rive à tout jamais

votre chaîne... qui ne sera pas toujours de fleurs, je le crains

fort... Sur ce... je vais m'habiller, car aujourd'hui, par

extraordinaire, je tiens à me faire très-beau.

Et M. de Lancry me laissa stupéfaite et épouvantée.

Je n'avais cru engager que le présent... j'avais irrévocablement engagé

l'avenir.

Ainsi je voyais à jamais détruit mon espoir de retourner un jour vivre

auprès de madame de Richeville, et de jouir enfin de la récompense de

tant de sacrifices, en dévoilant à M. de Rochegune tous les motifs de ma

conduite.

Ce moment fut affreux.

Ce que m'avait dit M. de Lancry n'était que trop vrai: cette lettre

fatale me perdait, ou elle restait du moins comme une terrible

présomption contre moi... Quelle raison invoquerais-je pour obtenir

désormais une séparation, lorsque mon mari avait entre les mains une

preuve écrite de ma libre et volontaire soumission à ses désirs?...

Hélas! c'est ainsi que le cercle de fer de ma position m'enfermait et se

resserrait de tous côtés...

Un dernier coup vint, sinon m'accabler encore, du moins me prouver que

mes craintes étaient fondées en ce qui regardait Ursule.

Le soir... au moment où je faisais avec ma pauvre Blondeau quelques

préparatifs pour passer sans trop de frayeur ma première nuit dans ce

lugubre appartement, on me monta une lettre ainsi conçue:

«Madame,

«Un de vos meilleurs amis, qui depuis quelque temps se fait un plaisir

de vous tenir au courant des plus secrètes pensées de votre mari, veut

être le premier à vous apprendre que c'est Ursule qui a ordonné à M. de

Lancry de vous rappeler près de lui, afin de rompre votre liaison avec

M. de Rochegune... dont elle est passionnément éprise.

«Ursule n'a pas vu votre mari; elle lui a écrit que le seul moyen qu'il

eût de la faire consentir à lui accorder encore quelques entretiens

était de vous reprendre chez lui et de vous y garder... Bien entendu que

les promesses d'Ursule seront vaines, et que ce pauvre Lancry ignore

qu'il sert ainsi à merveille la passion d'Ursule en vous séparant de

Rochegune.

«On a vu dans les mains d'Ursule l'original d'une consultation signée de

trois fameux jurisconsultes, et la copie d'une lettre de vous dans

laquelle vous annoncez avec la meilleure grâce du monde que vous êtes

prête à retourner auprès de M. de Lancry.

«Cette nouvelle, jointe à l'avis que vous a donné le docteur, complique

singulièrement la question. De tout ceci il doit résulter:

«1º Qu'Emma mourra de chagrin... ce qui ne manquera pas d'être quelque

peu sensible à madame de Richeville, et à vous, qui vous serez

inutilement sacrifiée;

«2º Que Rochegune succombera aux séductions de votre amie Ursule, ce qui

ne vous sera pas non plus indifférent;

«3º Et que vous ne quitterez plus votre mari... lors même qu'il verra

qu'Ursule s'est jouée de lui. On lui donnera d'autres motifs de vous

garder... ce qui devrait vous épouvanter assez si vous avez le don de

lire dans l'avenir...»

Je ne pouvais en douter, cette lettre était de M. Lugarto.

Tels étaient les obstacles que j'avais à vaincre... Tels étaient les

dangers que j'avais à courir.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 310 / 355 题