LE SALUT.

Le médecin m'avait laissé un cordial d'un effet puissant... me

recommandant d'en user s'il était nécessaire de soutenir, de remonter le

moral d'Emma pendant quelque temps.

Profitant de sa faiblesse, je présentai à ses lèvres une cuillerée de

cette potion; elle but machinalement.

Quelques minutes après, une faible rougeur colora ses joues, et elle

ouvrit des yeux étonnés, comme si elle sortait d'un songe.

Ne voulant pas laisser revenir sa pensée sur la douloureuse impression

qui avait causé son évanouissement, voulant frapper un coup décisif, je

m'écriai:

--Réveillez-vous donc, paresseuse! M. de Rochegune vient d'arriver; il

est là avec madame de Richeville.

A peine le nom de M. de Rochegune avait-il été prononcé, que le coeur

d'Emma recommença de battre avec une force qui m'effraya.

Elle me regarda d'un air surpris, radieux, mais sans la moindre

confusion.

--M. de Rochegune est de retour?--murmura-t-elle.

--Oui... oui...--lui dis-je d'une voix entrecoupée, fébrile, sentant que

chaque mot tuait une de mes espérances.--Oui... il vient avec de grands

projets qui vous concernent... et dont je m'entretenais toujours avec

lui... je l'aimais de tout l'amour qu'il vous portait, mais nous ne

pouvions encore rien vous dire... il y avait des obstacles... de grands

obstacles... à ce qu'alors vous fussiez instruite de ses desseins...

Oui, nous ne pensions qu'à vous... et vous croyiez que je ne pensais

qu'à lui... qu'il ne pensait qu'à moi... C'est pour cela que vous aviez

quelquefois contre moi de ces ressentiments que vous ne compreniez

pas... C'était de la jalousie, entendez-vous, pauvre enfant! de la

jalousie bien injuste, car M. de Rochegune vous aime autant que vous

l'aimez sans vous rendre compte de cet amour... Oui... il vous aime...

il vous aime... maintenant vous ne pouvez plus douter ni de vous ni de

lui; les obstacles qui existaient n'existent plus... Il vous demande en

mariage à votre seconde mère; elle y consent. Ainsi vous passerez

désormais votre vie avec lui; mais il faut bien vite ne plus être

malade, reprendre vos jolies couleurs roses... Eh bien, parlerez-vous

encore de mourir maintenant?...

Il faut renoncer à exprimer les mille gradations par lesquelles cette

pauvre figure si souffrante et si décolorée passait à mesure que je

parlais; la surprise, la joie, la stupeur, la crainte, le ravissement,

l'extase se peignirent sur ses traits avec une vivacité, une énergie qui

m'effrayèrent.

Pourtant j'avais prévu que, dans cette circonstance décisive, les

ménagements, les préparations, les réticences, n'opéraient pas la

révolution profonde, fulgurante, que l'on devait avant tout rechercher

dans une révélation d'un effet aussi héroïque.

Emma fut sauvée... Mais je n'eus pas d'abord cette heureuse créance; la

secousse fut terrible. Pendant plusieurs heures j'eus des transes

mortelles.

A de nouvelles défaillances succéda un accès de délire pendant lequel

Emma prononça des phrases sans suite, mais où je distinguais surtout mon

nom accompagné de ces mots: «Pardon, ange tutélaire!»

Par un étrange oubli, ou plutôt par un puissant instinct de chaste

délicatesse, elle ne prononça pas une fois le nom de M. de Rochegune.

Cette crise fiévreuse se termina heureusement, non par une pénible

torpeur, mais par un bienfaisant sommeil.

Le médecin revint au moment où Emma commençait à s'endormir.

A mon tour j'étais accablée, défaillante.

--Hé bien, madame?--me dit-il avec anxiété.

Sans lui répondre, je lui montrai Emma d'un coup d'oeil, et je cachai

ma figure dans mes mains en pleurant.

Au bout de quelques secondes, passées sans doute à s'assurer de l'état

de la jeune fille, M. Gérard s'écria avec une expression de joie

indicible:

--Elle est presque sauvée. Vous lui avez parlé... Ah, madame! c'est une

résurrection, un miracle! C'est admirable! Peut-être vous devra-t-elle

la vie... Cette violente secousse a opéré le résultat le plus salutaire.

Voyez... elle dort... elle dort profondément, et depuis cinq jours son

repos n'était qu'une lourde somnolence. Mais comment lui avez-vous fait

cette révélation, madame?

Je racontai tout au médecin, excepté ce qui me concernait.

Quand je lui eus dit de quelle manière j'avais appris à Emma le prétendu

retour de M. de Rochegune, d'abord il frémit; puis il se rassura, en me

disant:

--Vous avez eu, madame, plus de courage, plus de raison que je n'en

aurais eu. Cette jeune fille était perdue, une crise violente pouvait

seule la sauver. Des ménagements n'auraient pas amené ce résultat

inespéré... Il y a tout lieu de penser qu'elle entrera rapidement en

voie de guérison. Maintenant, madame, pour terminer votre ouvrage, vous

comprenez qu'il est de la dernière importance que vous assistiez à son

réveil... Elle croira d'abord avoir été le jouet d'un songe; ce sera à

vous de la rassurer par de nouveaux détails, de donner de la

vraisemblance au récit que vous avez été obligée de lui faire: et

surtout, madame, empêchez-la de soupçonner que ceci n'est qu'une feinte;

une rechute s'ensuivrait, et une rechute serait mortelle. M. de

Rochegune n'est pas ici... il faudrait le prévenir... il est fait pour

comprendre toute l'importance de son prompt retour.

Je songeai à la lettre que je lui avais envoyée par un courrier, en lui

disant de revenir en hâte... et je dis:

--M. de Rochegune est prévenu, monsieur; il sera ici après-demain sans

doute...

--Déjà prévenu, et prévenu par vous!--s'écria M. Gérard.

Étonnée de cette remarque, je lui dis:

--Il ne pouvait l'être que par moi, monsieur.

--Vous avez raison, madame; allons, encore un peu de courage!

--J'ai peur que la force ne me manque, monsieur.

--Vous la trouverez, madame... en songeant que, si vous ne la trouviez

pas, tout serait perdu; cette crise si salutaire, si miraculeuse, aurait

été inutile. A son réveil, mademoiselle Emma interrogerait peut-être une

des femmes de chambre de madame la duchesse; vous ne pouvez les mettre

dans ce secret: ainsi tout serait dévoilé.

--Mais madame de Richeville... monsieur?

--Je viens de la voir... J'avais ordonné un calmant, elle dort. Elle a

d'ailleurs passé trois nuits de suite auprès de mademoiselle Emma. Elle

était brisée de fatigue. Il n'y a donc rien à craindre de ce côté, si

vous jugez toujours à propos de ne pas la mettre dans la confidence.

--Moins que jamais, monsieur; je vous en conjure, que ce secret soit

entre vous et moi.

--Je vous l'ai promis, madame. Mais comment, jusqu'à sa complète

guérison, empêcherez-vous mademoiselle Emma de parler à madame de

Richeville de M. de Rochegune et de son mariage? une fois parfaitement

rétablie, on pourra peu à peu éloigner cette promesse; mais jusque-là...

--Tenez, monsieur...--lui dis-je en l'interrompant,--je n'ai qu'une

crainte... c'est que Dieu ne me conserve pas longtemps la raison... Vous

ne savez pas... vous ne pouvez pas savoir ce que j'ai enduré

aujourd'hui... Ma tête n'y résistera pas... Quels sont les symptômes de

la folie... monsieur?... Est-ce quand on sent les artères des tempes

battre à se rompre? Les miennes battent ainsi, monsieur.

--Madame...

--Est-ce quand on sent son intelligence vaciller comme la flamme d'un

flambeau qui va s'éteindre? C'est qu'en ce moment j'éprouve cela...

monsieur.

M. Gérard m'a dit plus tard qu'il avait été un instant effrayé de

l'égarement, de la concentration de mes traits, et que, sachant ce

qu'il savait, il avait réellement craint que je n'eusse pas la force

morale nécessaire pour accomplir mon oeuvre de dévouement.

--Madame, remettez-vous,--me dit-il,--calmez-vous, veuillez vous appuyer

sur mon bras... Venez... Je vais ouvrir une des fenêtres de cette

chambre; la soirée est magnifique, quelques bouffées d'air pur et doux

ne peuvent qu'être salutaires à notre pauvre malade...

Le médecin ouvrit la fenêtre qui donnait sur le jardin.

Nous étions à la fin du mois de mars, la soirée était tiède, c'était un

commencement de printemps, la lune brillait au milieu des étoiles.

J'aspirai avec avidité cet air vivifiant; j'exposai mon front brûlant à

cette brise douce et fraîche. Peu à peu je me calmai... Je levai les

yeux au ciel avec une résignation pleine de douleur et d'amertume.

En contemplant l'immensité du firmament, il me sembla qu'une mystérieuse

communication se rétablissait entre moi et Dieu; il me sembla entendre

de nouveau cette voix qui m'avait conseillée, soutenue:

«--Courage,--me disait-elle,--courage, noble femme, tu t'es élevée

jusqu'aux plus sublimes régions du sacrifice... de la douleur sainte et

grande... Tu ne peux souffrir davantage, ne laisse donc pas ton oeuvre

incomplète; confie-toi en Dieu... il t'inspirera, il te donnera les

moyens d'aplanir les obstacles qui maintenant te semblent

insurmontables... Jamais il n'abandonne les coeurs généreux... Entre

tous ceux qu'il chérit, les plus souffrants sont ceux qu'il chérit le

plus... son esprit les guide... sa lumière les éclaire... sa force les

soutient.»

Ces pensées me firent du bien... Elles furent à mon âme accablée ce que

la brise était à mon front brûlant.

--Vous êtes mieux, n'est-ce pas, madame?--me dit le médecin après un

long silence.

Il me sembla que sa voix était émue; la lune éclairait en plein sa

figure grave et sévère. Deux grosses larmes coulaient sur ses joues.

--Qu'avez-vous, monsieur?--m'écriai-je.

Il me regarda quelque temps sans me répondre, puis il me dit d'une voix

attendrie:

--Vous m'avez demandé le silence, madame... vous avez ma parole... mais

heureusement il n'est pas de secret pour celui qui est là-haut,--ajouta-t-il

en levant le doigt vers le ciel.

M. Gérard savait-il, par le bruit public, mon attachement pour M. de

Rochegune? l'avait-il appris depuis le matin? Je l'ignorais.

C'était, d'ailleurs, un homme très-peu du monde, en ce qui concerne ses

bruits ou ses médisances.

Il avait donc pu, jusque-là, parfaitement ignorer ce qui rendait mon

sacrifice si pénible.

Après quelques nouvelles recommandations au sujet d'Emma, il me

quitta...

Je restai encore seule avec Emma, attendant son réveil... Mais cette

fois tout était accompli......

* * * * *

Après trois heures d'un profond sommeil Emma s'éveilla.

Si, pour me consoler, il m'eût suffi de savoir que j'avais arraché cette

malheureuse enfant à la mort, j'aurais dû être satisfaite; il s'était

opéré pendant le paisible sommeil d'Emma un changement véritablement si

extraordinaire, qu'elle n'était plus reconnaissable: l'espérance l'avait

sauvée; elle se savait, ou plutôt elle se croyait aimée autant qu'elle

aimait...

Hélas! je frémissais en songeant aux funestes conséquences que pouvait

avoir le mensonge que j'avais été obligée de faire... Je fermai les yeux

devant l'abîme, et j'attendis tout de Dieu.

En s'éveillant, Emma, après avoir cherché à rassembler ses idées,

s'écria:

--Est-il bien vrai? Mon Dieu! cela est-il bien vrai? C'est vous...

--Oui, oui... c'est moi, mon enfant; ce que je vous ai dit est la

vérité... Vous aimez M. de Rochegune, il vous aime... Nous allons parler

de tout ce bonheur; mais comment vous trouvez-vous?

--Maintenant je me sens faible... Mais j'éprouve le besoin de vivre...

comme tout à l'heure j'éprouvais le besoin de mourir.

--Vous êtes donc bien heureuse?

--Oh! oui... je vois que c'était à M. de Rochegune que je devais ces

moments si heureux que je ne m'expliquais pas... Je sens que désormais

je n'aurai plus de ces chagrins pendant lesquels je vous aimais moins...

Elle resta un moment pensive, son front appuyé dans ses mains; puis elle

reprit:

--Cela est étrange comme la révélation que vous m'avez faite me montre

le passé sous un autre jour... Pourtant je remarquais bien que lorsqu'il

était là mon bonheur augmentait encore... Mais je ne songeais pas à lui

attribuer cette émotion si douce... Seulement tout ce qu'il disait, je

le retenais; les airs qu'il chantait, je les retenais aussitôt. Il me

semblait que j'avais en moi l'écho de son âme... Quand je l'entendais

louer, cela me faisait autant de plaisir que si l'on me louait.. Quand

je l'accompagnais au piano, j'étais bien sûre de jouer mieux que

d'habitude... Quand il causait avec moi, au lieu d'être intimidée, les

pensées, les paroles me venaient plus aisément que jamais.

--Et comment n'avez-vous jamais dit cela à madame de Richeville ou à

moi?

--C'est vrai... Pourquoi?--dit-elle en réfléchissant.--Sans doute c'est

parce qu'il en avait été ainsi dès le premier jour où j'avais vu M. de

Rochegune. Je ne croyais pas qu'il pût en être autrement. Cela me

semblait si naturel, que je n'en parlais pas... Être heureuse auprès de

lui... c'était pour moi comme respirer... comme vivre... comme voir...

comme sentir... Enfin j'étais comme quelqu'un qui aurait joui des

bienfaits de Dieu... sans savoir qu'il y a un Dieu... Seulement, quand

mon bonheur était troublé par quelque crainte ou par quelque souvenir,

je ne pouvais cacher ma tristesse... Maintenant je m'explique mes larmes

involontaires en voyant tomber la neige... C'est que M. de Rochegune

avait manqué de périr sous la neige...

Mais, avant mon arrivée, il parlait quelquefois de moi avec madame de

Richeville, n'est-ce pas?

--Oh! toujours, il vous citait sans cesse comme la personne la plus

accomplie, celle qu'il aimait le plus: c'est pour cela que je vous

aimais déjà tant avant de vous connaître. Et puis j'ai été bien heureuse

de vous voir... M. de Rochegune attendait votre retour avec tant

d'impatience... Cependant...

--Dites... dites-moi tout, pauvre enfant... maintenant vous le pouvez...

--Cependant, sans me l'expliquer... dès que je vous vis si souvent près

de lui, je me sentis rêveuse, triste... Oh! alors, je voulus

mourir...--Mais se reprenant, elle ajouta avec effusion:--A quoi bon me

rappeler ces chagrins passés... cet éloignement involontaire dont

maintenant surtout je dois rougir... Oh! par pitié, laissez-moi oublier

cela... soyez bonne et généreuse comme toujours.

--Oui... oui... oublions le passé, oublions... c'est aussi mon vif

désir.

--Mon Dieu, c'est pourtant la vie que je vous dois!--s'écria-t-elle.

--A votre tour vous pouvez beaucoup... beaucoup pour moi, chère enfant.

--Comment cela?

--En m'accordant la plus aveugle confiance... en écoutant mes avis, en

suivant mes conseils, en vous persuadant surtout que je ne puis vouloir

que votre bonheur.

--Oh! je le sais... je le crois... je vous promets tout.

--A ce prix... votre mariage... avec M. de Rochegune aura lieu

bientôt... peut-être même plus tôt que vous n'auriez pu l'espérer. Des

obstacles de peu d'importance d'ailleurs seront facilement levés; mais

vous avez été si souffrante, vous êtes encore si faible, qu'il ne faut

pas songer à _le_ revoir avant quelques jours; sa vue vous causerait une

émotion dangereuse.

--Oh! non... non... il me semble qu'elle me guérirait tout à fait.

--Enfant... mais lui, s'il vous retrouvait si changée! car c'est surtout

depuis son départ que votre maladie a fait de rapides progrès.

--Oui... quand il est parti, il m'a semblé que je recevais le dernier

coup, que tout s'éteignait autour de moi... j'ai fermé les yeux et j'ai

demandé à Dieu de me rappeler à lui... mais dans sa miséricorde il m'a

envoyé un de ses bons anges pour veiller sur moi.

Et elle me baisa les mains avec tendresse.

--Laissez-moi donc vous conduire, mon enfant... et surtout ne faites pas

un vif chagrin à M. de Rochegune.

--Moi, mon Dieu...

--Sans doute; en voyant sur vos traits les traces de vos souffrances, il

se reprocherait de les avoir causées par son silence. Je ne veux donc

pas que vous le receviez avant d'être redevenue fraîche et jolie comme

par le passé... Il est encore une chose très-importante, ma chère Emma,

dont il faut que je vous entretienne... Madame de Richeville est votre

seconde mère, elle désire vous unir à M. de Rochegune; mais ignorant ce

que vous éprouviez pour lui... mais vous trouvant encore bien jeune...

elle n'a pas jugé à propos de vous instruire encore de ses projets...

Elle me les avait confiés, à moi... en me priant surtout très-instamment

de vous les cacher... Le désir de vous apprendre une bonne nouvelle qui

pouvait avoir une heureuse influence sur votre santé, m'a fait connaître

une grave, une très-grave indiscrétion. Il ne faut pas, chère enfant,

que vous m'en fassiez repentir; ainsi, vous me promettez de ne pas

parler à votre bonne amie de ce que je vous ai confié... Elle ne tardera

pas d'ailleurs à vous en instruire; mais il ne faudra pas même alors

paraître savoir ses projets... Ce n'est pas un mensonge... c'est le

silence que je vous demande. De la sorte, madame de Richeville n'aura

pas à me reprocher d'avoir trahi son secret, et de l'avoir surtout

privée du plaisir de vous apprendre un mariage qui comblera vos voeux

et les siens...

--Je ferai ce que vous désirez... ce sera la première fois que j'aurai

dissimulé quelque chose. Mais mon désir de vous obéir m'empêchera d'être

indiscrète.

--Ce n'est pas tout, ma pauvre Emma,--dis-je en tachant de sourire,--je

vais vous condamner à bien d'autres dissimulations.

--Comment cela?

--M. de Rochegune vous aime... vous aime tendrement; mais il n'a pu vous

faire cet aveu avant d'avoir su de madame de Richeville... si elle ou

vous n'aviez aucune objection à faire contre ce mariage, qu'il désire

ardemment; il faudra donc, envers M. de Rochegune, avoir aussi l'air

d'ignorer complétement ses projets; et, plus tard, quand il sera votre

époux, vous me garderez le même secret sur ce que je vous confie

aujourd'hui... Vous sentez qu'il ne serait pas convenable qu'il sût que

je vous ai fait son aveu... avant lui...

--Oh! oui... je comprends toute votre sollicitude pour moi... et puis ce

sera notre secret à nous deux...--ajouta-t-elle avec une joie naïve.

--Il ne faudra pas pour cela changer le moins du monde votre manière

d'être avec M. de Rochegune.

--Mais maintenant que je sais que je l'aime... qu'il m'aime... comment

le lui cacher?

--Au contraire, ne lui cachez aucune de vos impressions, chère enfant;

soyez avec lui naturelle et vraie, ce sera le moyen de continuer de lui

plaire. Si quelque événement que je ne puis prévoir... me forçait de

m'absenter pendant quelque temps... et que vous eussiez quelques

conseils à me demander... en attendant que madame de Richeville vous

parle de ses projets, vous pourrez m'écrire par ma bonne Blondeau, que

je vous enverrai de temps à autre... je vous répondrai par le même

moyen.

--Sans en prévenir madame de Richeville?--me dit-elle d'un air étonné,

comme si ce mystère eût répugné à son âme droite et sincère.

--Vous oubliez, mon enfant, que madame de Richeville ne sait rien, ne

doit rien savoir de tout ceci... Vous me connaissez assez pour être

bien sûre que je ne vous engage pas à une action mauvaise...

--Oh! mon Dieu, pouvez-vous le penser?... Je serai au contraire si

heureuse de causer avec vous de tout ce qui est maintenant ma vie! Mais

vous partirez donc bientôt, et pour longtemps?

--Non... je ne le crois pas.

--Oh! non, vous ne pouvez pas abandonner votre Emma qui vous doit

tout... Oh! dites, dites, comment quelques paroles changent-elles ainsi

l'aspect du passé, changent-elles le passé lui-même?

--Ne cherchez pas les causes du bonheur, pauvre enfant... Remerciez Dieu

qui vous l'envoie...

Le jour allait paraître, bientôt Emma s'endormit de nouveau.

Vaincue moi-même par la fatigue, par tant d'émotions diverses, je cédai

au sommeil.

Le lendemain je fus réveillée par Blondeau, il était environ midi; elle

me remit une lettre de M. de Rochegune, en me disant:

--M. le marquis n'était pas à Rochegune, madame, il était à sa propriété

près Fontainebleau. C'est là qu'on lui a porté votre lettre, il vient

d'arriver chez lui.

J'ouvris la lettre en tremblant et je lus ces mots:

«_Notre destinée s'accomplit. Il est des joies imposantes, solennelles,

comme la prière... Quand j'ai reçu votre lettre, je suis tombé à genoux

et j'ai pleuré... A quelle heure vous verrai-je?_»

Je répondis à la hâte:

«A une heure je vous attends.»

A une heure M. de Rochegune entra chez moi.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 305 / 355 题