Frappée de stupeur, je restai immobile à la porte du salon, une main
posée sur un meuble pour me soutenir; mon autre main semblait vouloir
comprimer les battements de mon coeur.
M. de Lancry se leva, posa tranquillement son livre sur une table, et se
plaça devant la cheminée en m'invitant d'un geste à venir auprès de
lui...
L'expression de sa physionomie était dure, sardonique, et trahissait je
ne sais quelle secrète satisfaction.
Je n'osais pas avancer; je croyais rêver: M. de Lancry vint à moi.
--Quel accueil après une si longue séparation!--me dit-il en voulant me
prendre la main.
Je me reculai brusquement; il sourit d'un air ironique.
--Ah çà! mais... c'est donc tout à fait de l'aversion... ma chère!
Ces mots excitèrent à la fois mon indignation et mon courage; je
m'avançai d'un pas ferme au milieu du salon:
--Que désirez-vous, monsieur?
--Oh! je désire beaucoup de choses; mais comme cela serait fort long à
vous expliquer... veuillez d'abord vous asseoir...
--Monsieur...
--A votre aise... restez debout...
Et il s'assit.
Après quelques moments de silence réfléchi, il releva la tête et me dit:
--Avouez, ma chère amie, que je suis un mari commode et peu gênant.
--Vous n'êtes pas venu ici pour railler misérablement, monsieur... Vous
avez sans doute un grave motif pour m'imposer une entrevue si pénible...
Veuillez l'abréger.
--Attendriez-vous M. de Rochegune, par hasard?
La rougeur me monta au front; je ne répondis pas.
--Je serais d'ailleurs,--reprit-il,--enchanté de le revoir, et lui aussi
serait charmé de cette rencontre. Voilà ce qu'il y a d'agréable dans les
positions franches! voilà l'avantage des relations vertueuses et
platoniques; personne n'est embarrassé, ni la femme, ni l'amant, ni le
mari.--Puis, jetant un regard autour de lui, il ajouta:--Mais savez-vous
que vous êtes parfaitement établie ici? c'est tout à fait solitaire et
mystérieux.
--Encore une fois, monsieur, puis-je savoir ce que vous désirez de moi?
Sans me répondre, M. de Lancry m'examina attentivement et dit:
--Vous êtes fort en beauté, votre condition de femme abandonnée vous
sied à merveille; il me paraît que vous avez pris votre parti. Pas le
moindre attendrissement, pas la moindre émotion, pas même l'expression
de la haine, pas un reproche... Un impatient mépris, voilà tout ce que
ma présence vous inspire après plus de trois ans de séparation.
--S'il en est ainsi, monsieur, vous sentez que j'ai hâte de finir cet
entretien, dont je ne comprends ni le but ni le motif.
--Je conçois parfaitement cet empressement, quoiqu'il soit aussi peu
flatteur que peu... moral et... conjugal; car enfin, ma chère amie...
vous êtes ma femme... n'oubliez pas donc cette circonstance, tout
insignifiante qu'elle vous semble peut-être.
--Grâce au ciel, monsieur, je l'ai oublié; il faut votre présence pour
me le rappeler.
--Et il suffira de mon absence pour effacer de nouveau cet importun
souvenir, n'est-ce pas?... Fort bien, je comprends votre silence. C'est
une réponse comme une autre; mais heureusement, madame, je n'ai pas les
mêmes facultés _oblitatives_: excusez ce barbarisme. Moi, je me souviens
parfaitement que je suis votre mari, surtout en vous voyant si
charmante; aussi je viens vous demander pardon de vous avoir négligée si
longtemps....
--Il est inutile, monsieur, de me demander pardon d'un abandon que je ne
ressens pas, que je n'ai pas ressenti...
--Sans doute; aussi mon excuse est-elle seulement un acquit de
conscience, un moyen d'amener la grâce que je viens solliciter de
vous...
--Je vous écoute, monsieur... Mais jusqu'ici vous parlez en énigmes.
--Vraiment,--dit-il en me jetant un regard d'une profonde
méchanceté,--vraiment, je parle en énigmes? Eh bien, voici le mot de
celle-ci: il m'est impossible de vivre plus longtemps sans vous... et je
vous prie de mettre un terme à cette trop longue séparation. Je haussai
les épaules de pitié sans dire mot.
--Vous croyez peut-être que je plaisante?
--Je n'ai rien à vous répondre, monsieur...
--Je vous dis, madame, que je vous parle sérieusement.
--Je vous dis, monsieur, que cet entretien a trop duré; il est
incroyable que vous veniez chez moi me tenir de pareils discours...
--Chez vous?... comment, chez vous?--reprit-il avec un éclat de rire
sardonique.--Ah çà! vous perdez donc la tête... Ce serait déjà beaucoup
si, comme chef de notre communauté de biens, à _titre universel_, notez
bien cela... à _titre universel_... je vous permettais de dire _chez
nous_... car vous êtes ici chez moi.
--Mais, monsieur...
--Mais, madame, avez-vous lu le Code civil?... non, n'est-ce pas? Et
bien, vous avez eu tort: car vous sauriez quels sont mes droits.
Je crus comprendre l'odieux but de cette visite; j'en rougis
d'indignation.
--C'est de l'argent, sans doute, que vous voulez, monsieur?--lui dis-je
avec un regard plein de mépris écrasant.
Il se leva vivement, les traits contractés par la colère.
--Madame, prenez garde...
--Et vous venez sans doute mettre à prix votre absence... Je regrette
plus que jamais que vous m'ayez ruinée, monsieur... car il ne me reste
malheureusement pas assez d'argent pour acheter de vous cette
inestimable faveur...
--Ah! vous faites des épigrammes... malheureuse que vous
êtes!--s'écria-t-il l'oeil enflammé de rage et de haine,--mais vous ne
savez donc pas que vous êtes dans ma dépendance? que je suis ici chez
moi, que vous êtes ma femme, entendez-vous?... toujours ma femme! que je
dispose de vous, que je puis faire de vous ce que bon me semble, que
vous n'avez pas un mot à dire, que j'ai la loi pour moi, et que demain,
qu'aujourd'hui je puis m'établir ici ou vous emmener chez moi!
--Je sais, monsieur, que vous voulez m'effrayer en me menaçant ainsi,
et certes la menace est bien choisie; il y aurait de quoi mourir
d'effroi à cette pensée, que je pourrais être condamnée à vivre auprès
de vous; mais vous ne songez pas, monsieur, que le scandale de votre
conduite a été tel, que vous avez perdu tous vos droits sur moi!
--Vraiment, j'ai perdu mes droits sur vous?
--Quant à votre visite, monsieur; comme elle ne peut avoir d'autre but
que celui de me demander de l'argent, et que malheureusement, vous
m'avez à peine laissé de quoi vivre, je vous répète que vous n'avez rien
à attendre de moi.
--Tenez,--ajouta-t-il avec un sombre sang-froid plus effrayant que
l'accès de colère auquel il s'était laissé emporter,--si j'étais encore
susceptible de quelque pitié, vous m'en inspireriez, pauvre folle!!!
Écoutez-moi; ce bavardage me fatigue. En parlant du scandale de ma
conduite, vous faites allusion à mon amour pour Ursule et à ma liaison
avec elle, n'est-ce pas? Eh bien, aux termes de la loi, je puis avoir
dix maîtresses sans que vous ayez le plus petit mot à dire, pourvu que
je ne les aie pas introduites dans le domicile conjugal; or, je vous
défie de prouver qu'Ursule ait mis le pied chez moi.
--Monsieur... il ne s'agit pas seulement d'Ursule!
--Bon! voulez-vous parler de mes prodigalités, de mes dissipations? Je
vous répéterai ce que je vous ai dit autrefois, à propos de votre
imagination d'hospice, qu'aux termes de la loi à moi seul appartient
l'emploi de _nos_ biens. Que cet emploi soit bon ou mauvais, personne
n'a le droit de le contrôler... je n'ai de compte à rendre à personne.
Voilà, j'espère, ma position assez clairement établie et mes droits
suffisamment prouvés.
--Très-clairement, monsieur, et...
--Finissons; ma volonté est que vous reveniez désormais avec moi. Je
vous donne quarante-huit heures pour faire vos préparatifs. C'est
aujourd'hui vendredi; dimanche matin je viendrai vous chercher... Je
pourrais vous emmener ce soir... à l'instant même; mais cela n'entre pas
dans mes arrangements... Seulement, comme vous pourriez prendre
subitement la fantaisie de voyager d'ici à dimanche, quelqu'un de sûr ne
bougera pas d'ici et vous suivra partout, afin que je sache où vous
retrouver... Quant à votre platonique amant, vous pourrez lui dire de ma
part que je le dispense de ses visites... à moins qu'il ne veuille m'en
faire une à moi... personnellement... et alors... alors... le reste ne
vous regarde pas.
--Vous parlez à merveille, monsieur... je tacherai de vous répondre
aussi nettement. Soyez tranquille, je ne prendrai pas la peine de fuir,
mais jamais je ne vous suivrai volontairement. Pour m'y contraindre, il
vous faudra employer la force. Un magistrat seul peut ordonner l'emploi
de la force; or, dès que la justice interviendra entre vous et moi, la
question sera immédiatement décidée.
--Ah! ah! ah! vous êtes sans doute un très-habile et très-subtil avocat,
madame; mais je crains fort que vous ne perdiez votre première cause...
Vous voulez dire sans doute que vous demanderez votre séparation? j'y
ai pensé. Il n'y a qu'un inconvénient, c'est qu'il ne suffit pas à une
femme de vouloir une séparation pour l'obtenir... Au pis-aller... nous
plaiderons... soit... Vous me direz _Ursule_, je vous répondrai
_Rochegune_. La voix publique m'accusera, elle vous accusera aussi... et
l'on nous renverra plus mariés que jamais, vu l'égalité de nos
positions.
--Monsieur, ne poussez pas l'injure jusqu'à cette comparaison.
--Ah çà! mais elle est charmante... Comment, parce qu'un vieillard à peu
près en enfance, sa bigote de femme, ou une vestale de la force de
madame de Richeville, viendront attester de la pureté de vos relations
avec Rochegune, vous vous imaginez que cela suffira? Eh bien! moi, je me
donnerai aussi comme un héros du platonisme, et, au besoin, mademoiselle
de Maran et ses amis viendront témoigner en masse de l'angélique pureté
de mes relations avec Ursule; sur ma parole, ce sera un procès
très-divertissant. Tout ceci est pour l'avenir, bien entendu... Quant au
présent, en attendant l'issue du procès, un magistrat, autrement dit un
commissaire de police, vous enjoindra provisoirement d'avoir à regagner
immédiatement le domicile conjugal, chère petite brebis égarée.
--Je ne le crois pas, monsieur.
--Ah bah! et par quel philtre puissant, par quel charme magique
attendrirez-vous M. le commissaire?
--Par un moyen très-simple, monsieur, en mettant sous les yeux de ce
magistrat les preuves positives de votre liaison criminelle avec madame
Sécherin, et du coupable emploi que vous avez fait de ma fortune.
--Des preuves? Une attestation du prince d'Héricourt, sans doute, ou un
certificat de cette belle duchesse repentie?
--Mieux que cela, monsieur.
--Alors ce sera quelque doléance de ce pauvre M. Sécherin ou de madame
sa mère, la _femme de ménage de la Providence_? comme disait
mademoiselle de Maran.
--Prenez garde, monsieur,--m'écriai-je,--prenez garde: il peut y avoir
en effet quelque chose de providentiel dans la triste destinée de cette
famille...
Je ne pouvais m'empêcher de songer à ces menaces de mort que M. Sécherin
avait prononcées contre M. de Lancry.
--En effet, il doit y avoir quelque chose de providentiel, car ce pauvre
M. Sécherin me semble singulièrement _prédestiné_...--me dit mon mari en
souriant de cette grossière plaisanterie.
--Monsieur, je ne sais ce qui l'emporte de l'indignation ou du dégoût.
D'un mot je veux terminer cette scène: les preuves au nom desquelles je
demanderai de me retirer provisoirement au couvent du _Sacré-Coeur_ en
attendant qu'on prononce notre séparation...
--Les preuves, madame... voyons.
--Ces preuves, monsieur, sont les lettres écrites de votre propre main à
un de vos amis de Bretagne sur votre liaison avec Ursule.
Ce fut au tour de M. de Lancry à me regarder avec stupeur. La colère,
la honte, la rage, la haine, bouleversèrent ses traits. Il me prit les
bras et s'écria d'une voix terrible:
--Malheur à vous... si vous avez lu ces lettres... malheur à vous...
Je sentis mon courage se monter à la hauteur de la circonstance. Je
répondis en me dégageant de la brutale étreinte de M. de Lancry:
--J'ai lu ces lettres, monsieur!
--Vous les avez lues!... Et où sont-elles? où sont-elles?
--En ma possession.
--Oh!...--s'écria-t-il en jetant un regard autour de lui comme pour
découvrir où elles pouvaient être...--Oh! ce serait une infâme trahison!
et il la payerait de sa vie.
Puis portant ses deux mains crispées à son front avec une expression de
fureur effrayante et frappant violemment du pied, il s'écria:
--Tenez... ne me répétez pas que vous les avez lues, ces lettres, ou je
ne réponds plus de moi...
Je sonnai précipitamment. Mon valet de chambre entra.
--Restez dans le petit salon,--lui dis-je d'une voix ferme;--j'aurai
tout à l'heure quelques ordres à vous donner.
Ces mots rappelèrent M. de Lancry à lui-même... Il fit quelques pas avec
agitation et revint vers moi...
--Mais comment avez-vous ces lettres en votre possession?... Par
l'enfer, il faut que je le sache à l'instant même.
--Peu vous importe, monsieur, de savoir de qui je les tiens... Ce qui
est certain, c'est qu'elles sont entre mes mains. Si vous m'y forcez,
j'en ferai usage.
--Et vous les avez déjà montrées sans doute,--s'écria-t-il avec une
bonté désespérée;--vous les avez colportées dans votre société pour
montrer jusqu'à quel point Ursule me bafouait et me rendait malheureux,
n'est-ce pas? Oh! comme vous avez dû triompher, vous et vos imbéciles
amis! Vous et eux avez bien ri de ces plaies saignantes de mon âme,
n'est-ce pas? Ç'a été un amour bien ridicule, bien niais que le mien,
n'est-ce pas? Me ruiner pour une femme qui se moquait de moi...
Voyons,--ajouta-t-il avec un éclat de rire convulsif,--combien vous et
Rochegune en avez-vous fait de copies? combien y en a-t-il en
circulation à cette heure?
Cet ignoble soupçon me révolta.
--J'ai le malheur et la honte de porter votre nom, monsieur; cette
punition est assez humiliante pour que je ne l'augmente pas encore.
--Cela n'est pas répondre. Les lettres, qui vous les a remises? depuis
quand les avez-vous?
--Après tout, je ne vois, monsieur, aucun inconvénient à vous apprendre
comment je les possède. Les deux premières ont été apportées chez moi
dans un carton qui renfermait un bouquet de fleurs pareilles à celles
que M. Lugarto m'avait autrefois offertes par votre entremise. J'ai donc
tout lieu de croire que c'est lui qui m'a fait parvenir ces lettres.
Comment se les est-il procurées, je l'ignore... Quant à la dernière,
elle m'est arrivée par la poste.
--Plus de doute, Lugarto est secrètement ici,--s'écria-t-il,--on ne
m'avait pas trompé... on l'avait vu... Pourtant c'est un de mes gens en
qui j'avais toute confiance qui a mis ces lettres à la poste... et bien
plus, la personne à qui je les écrivais m'a répondu comme si elle les
avait reçues.
--Ce ne serait pas la première fois que M. Lugarto aurait contrefait
votre écriture et corrompu vos gens.
--Oui... oui... c'est cela, par l'enfer; mais pourquoi se cache-t-il?...
Oh! si je le découvre... Quant à son but... s'il a été d'augmenter
jusqu'à la haine la plus impitoyable l'aversion que j'avais déjà pour
vous, il a réussi, entendez-vous... réussi au delà de ses voeux...
Mortel enfer! et dire que vous... vous... vous avez ainsi lu dans mon
coeur mes plus honteuses, mes plus secrètes pensées: et vous me
l'avouez encore! Mais vous ne réfléchissez donc pas que mon exécration
augmente en raison de l'avantage que vous donnent ces lettres sur moi?
Ces lettres... vous dis-je, ces lettres, il me les faut à l'instant!
--Vous oubliez, monsieur, que vos menaces me les rendent plus précieuses
encore...
--Tenez, Mathilde, ne me poussez pas à bout! puisque vous les avez lues,
vous avez dû y voir que mon âme était noyée de fiel Eh bien! cela était
presque de la mansuétude auprès de ce que j'éprouve à cette heure.
Encore une fois, ne me poussez pas à bout...
--Vivons comme par le passé, monsieur, séparés l'un de l'autre, et ces
lettres resteront ignorées.
--Je vous dis qu'il faut que vous veniez habiter avec moi; que
maintenant il le faut plus que jamais... m'entendez-vous?
--J'emploierai tous les moyens possibles pour échapper à l'épouvantable
sort dont vous me menacez...
--Mais je vous dis que vous êtes folle, que malgré ces lettres vous
serez d'abord obligée de me suivre et d'attendre chez moi l'issue de ce
procès.
--Nous verrons, monsieur; si, en présence d'une telle présomption contre
vous, on ne me permet pas de me retirer dans un asile neutre... dans un
couvent... eh bien! monsieur, je subirai mon sort.
--C'est votre dernier mot?...
--C'est mon dernier mot... Cependant, dans votre intérêt et aussi dans
le mien, car j'ai horreur, je vous l'avoue, de remuer toute la fange de
votre passé!... écoutez-moi bien: je vous le répète, l'insistance que
vous mettez à vous rapprocher de moi ne peut être qu'une menace, qu'un
moyen de me faire consentir à quelque proposition intéressée; peut-être
voulez-vous que je renonce à la pension que vous m'avez reconnue, et que
vous avez déjà réduite... Si cela est... pour vous épargner la honte du
rôle odieux que vous jouez, je consens...
Il m'interrompit avec une nouvelle violence.
--Je serais réduit à la dernière misère et vous me couvririez d'or...
entendez-vous... que je ne renoncerais pas à exercer le droit que j'ai
sur vous; et sans la circonstance impérieuse qui m'en empêche... ce ne
serait pas après-demain, entendez-vous?... ce serait à l'heure même que
je vous emmènerais.
--Mais c'est une démence féroce!...--m'écriai-je;--il est impossible que
nous soyons jamais rapprochés... Vous venez de me le dire encore... vous
me haïssez au moins autant que je vous méprise... que voulez-vous donc
de moi?... Il y a là quelque horrible mystère... mais, Dieu merci, je ne
suis plus seule, j'ai des amis maintenant; ils sauront me défendre...
Trois heures sonnèrent.
--Trois heures, déjà trois heures,--dit-il avec impatience.--Puis il
ajouta:--Il faut que je parte; une dernière fois, vous refusez de venir
après-demain habiter avec moi?
--Je le refuse.
--Prenez garde!
--Je refuse, je ne céderai qu'à la force.
--Vous voulez de l'éclat... du scandale?
--Je ne sais pas, monsieur, ce que vous voulez faire de moi... et
maintenant--ajoutai-je avec terreur,--je vous crois capable de tout...
--Eh bien!... oui... oui,--s'écria-t-il avec égarement,--je serai
capable de tout pour vous forcer à me suivre... parce qu'il y va de plus
que ma vie...--Puis, comme s'il craignait d'avoir trop dit, il ajouta en
souriant avec amertume:--Parce qu'il y va de mon bonheur... de mon
bonheur intérieur... ma douce Mathilde; car de bien beaux jours nous
attendent; ainsi donc, à dimanche midi.
Il sortit violemment......
* * * * *
Après son départ, la force factice et fébrile qui m'avait soutenue me
manqua tout à fait; je restai quelque temps inerte, incapable de réunir
mes idées.
Cette scène foudroyante les avait brisées; il me fallut quelques moments
de calme et de réflexion pour les rassembler et envisager froidement les
conséquences des menaces de M. de Lancry, et jusqu'à quel point il
pourrait les exécuter...
Quant aux raisons qu'il pouvait avoir de se rapprocher de moi, je ne
pouvais les pénétrer; mais elles devaient être sinistres... Cela
d'ailleurs m'inquiétait peu, résolue que j'étais de ne jamais retourner
auprès de lui.
Restait la question de savoir s'il pourrait m'y forcer.
Souvent mes gens d'affaires m'avaient instamment engagée à demander ma
séparation, ne doutant pas que je ne l'obtinsse facilement; j'y avais
toujours répugné par horreur du scandale: mais jamais il n'était venu à
leur pensée ni à la mienne de supposer que M. de Lancry aurait un jour
l'audace de me sommer de revenir habiter avec lui.
Il me semblait impossible qu'à la vue des lettres que j'avais en ma
possession on me forçât de rester, même temporairement, avec M. de
Lancry. D'un autre côté, la loi était souvent si singulièrement injuste
envers nous autres femmes, que je n'étais pas complétement rassurée.
J'écrivis donc sur-le-champ à un jurisconsulte très-distingué qui
s'était occupé des intérêts de madame de Richeville, en le priant de
venir le plus tôt possible causer avec moi.
Après de mûres et profondes réflexions, l'issue de cette scène terrible
fut pour moi presque heureuse. Elle fixa mes incertitudes au sujet de M.
de Rochegune.
M. de Lancry venait de se montrer à moi sous un aspect si repoussant,
ses prétentions étaient à la fois si odieuses et si effrayantes, que je
fus indignée d'avoir pu mettre un moment en parallèle ma conduite et la
sienne.
Il y avait désormais entre lui et moi une si grande distance, que je
finis par avoir pitié de mes scrupules.
La marche que j'avais à suivre et que je résolus de suivre était bien
simple: plaider en séparation de corps et de biens contre M. de Lancry;
cette séparation obtenue, suivre les voeux de mon coeur et m'en
aller dans quelque retraite ignorée, attendre M. de Rochegune et lui
consacrer le reste de ma vie.
Une séparation légale, complète, était une sorte de divorce; je me
considérais comme absolument libre.
Sans doute il eût été plus héroïque de continuer le rôle d'abnégation
sublime auquel je m'étais condamnée; mais, en définitive, je me trouvais
stupide de pousser à ce point l'exagération de mes devoirs.
Jamais je n'aurais de moi-même provoqué une séparation; et ainsi
peut-être j'aurais éternisé mes scrupules; mais M. de Lancry me mettait
dans cette extrémité: bien qu'elle me fût pénible sous certains
rapports, je l'accueillis cependant avec joie; car je lui devrais, après
tout, le bonheur du reste de ma vie, je lui devrais ce radieux avenir
que j'avais été sur le point de sacrifier.
Jamais je ne me sentis l'esprit plus ferme, plus net, plus calme, plus
décidé qu'après cette violente secousse; jamais je n'avais pris une
détermination plus prompte.
Je ne m'aveuglai sur rien, je ne reculai devant aucune prévision si
désolante qu'elle fût.
Je me supposai forcée d'habiter avec M. de Lancry jusqu'au moment de mon
procès; j'étais sûre de supporter fermement cette épreuve, soutenue par
la certitude du bonheur qui m'attendait ensuite.
J'allai plus loin, je supposai mon procès perdu, et M. de Lancry maître
de mon sort.
Mais alors cette injustice était si flagrante, le jugement de la
société, résumé par ce verdict, était d'une partialité si révoltante,
que je ne me croyais plus tenue à aucun respect, à aucun devoir envers
cette société si monstrueusement partiale... je confiais mon avenir et
ma vie à la tendresse de M. de Rochegune.
Cela sans remords, cela sans crainte, cela à la face et sous
l'invocation de Dieu, appelant du jugement des hommes à son tribunal
suprême, dernier refuge, dernier espoir des opprimés.
Quoique je fusse bien certaine de ma résolution; autant pour m'engager
irrévocablement envers M. de Rochegune que pour avoir son conseil et son
appui dans des circonstances si graves, je lui écrivis ces mots à la
hâte:
--_Revenez... revenez vite... mon tendre ami... cette fois ce sera pour
toujours et à tout jamais à vous... ma vie vous appartient_.
Je demandai Blondeau et lui dis:
--Tu vas aller à l'hôtel de Rochegune, tu remettras cette lettre à
l'intendant, en lui disant de ma part de renvoyer à l'instant à son
maître par un courrier.
A peine Blondeau était-elle sortie, qu'une des femmes de madame de
Richeville entra chez moi tout en larmes, toute éperdue:
--Au nom du ciel! madame!--s'écria-t-elle,--venez... mademoiselle Emma
se meurt; madame de Richeville est dans le délire.