Après le départ de M. de Rochegune, je me mis à fondre en larmes; je me
reprochai mon apparente insensibilité; je craignis de l'avoir désespéré,
d'avoir risqué peut-être de l'éloigner de moi.
Je regrettai amèrement de n'avoir pas suivi mon premier mouvement, qui
me disait de tout abandonner pour le suivre; s'il me quittait... la
froide estime du monde compenserait-elle jamais la perte de cet amour
dans lequel j'avais concentré tout le bonheur, toutes les espérances de
ma vie?
Au milieu de ces perplexités poignantes, je me demandais si je ne
résistais pas plus par orgueil que par devoir; je tâchais de me
convaincre de cette pensée afin d'avoir un prétexte de céder aux voeux
de M. de Rochegune.
Alors je rêvais avec délire à la vie qui m'attendait près de lui; la
sûreté de son caractère, son esprit, sa tendresse exquise, tout me
présageait l'existence la plus fortunée.
Je reconnaissais de plus en plus la vérité des paroles de M. de
Rochegune. Mon amour pour M. de Lancry avait-il été, en effet, une
_surprise de coeur_? je n'avais pour ainsi dire, en aucune raison
_sérieuse_ de l'aimer avant mon mariage. Ses dehors charmants, la grâce
de son esprit, m'avaient séduite. Dans mon opiniâtreté à l'épouser,
malgré les sages avis de madame de Richeville et de M. de Mortagne, il y
avait eu plus de parti pris, plus d'étourderie, plus de désir d'échapper
à mademoiselle de Maran que de passion réfléchie; plus tard, lorsque les
torts de mon mari devinrent si odieux, je persistai à l'aimer par
habitude, par héroïsme de souffrance et d'abnégation, et surtout par
suite de cette influence presque irrésistible que prend toujours sur une
jeune fille le premier homme qu'elle aime.
Au milieu de mes chagrins j'avais haï cet amour _sans nom_, j'en avais
rougi comme d'une mauvaise action; et pourtant en aimant ainsi mon mari,
je remplissais un devoir sacré. Enfin lorsque, poussée à bout par une
dernière trahison qui m'avait coûté mon enfant, j'avais échappé à
l'épouvantable domination de M. de Lancry, je n'avais conservé pour lui
qu'un mépris glacial...
Quelle différence, au contraire, dans les phases de mon attachement pour
M. de Rochegune! Son généreux dévouement pour moi, l'admiration que
m'inspiraient ses rares qualités avaient d'abord jeté dans mon coeur,
et presque à mon insu, les profondes racines de cet amour; puis lorsque
je me retrouvai moralement libre, ce furent de nouvelles et touchantes
preuves de l'affection la plus constante et la plus noble: alors à mon
admiration pour lui, sentiment sévère et imposant, se joignit une amitié
affectueuse et tendre... puis l'amour pur et idéal... puis enfin la
passion brûlante.
La gradation constante de ce sentiment n'en assurait que trop la durée.
Ainsi que toutes les choses grandes, puissantes et humainement
éternelles, cet amour avait une base profonde, inébranlable. Comme le
chêne que la foudre brise et ne déracine pas, cet amour avait lentement,
imperceptiblement grandi....; l'orage ou les saisons pouvaient
effeuiller ses verts et frais rameaux, mais jamais l'arracher au sol où
il était né.
En un mot, telle était la différence de ces deux amours:--en aimant mon
mari, en me dévouant pour lui avec l'abnégation la plus aveugle, j'avais
éprouvé une sorte de honte, j'avais été la plus malheureuse des femmes;
et me résignant avec courage, mes souffrances avaient à peine intéressé;
ma résignation avait semblé stupide.
Au contraire, j'étais heureuse et fière de mon amour pour M. de
Rochegune; le monde m'approuvait, je me sentais enfin élevée, grandie
par ce sentiment, qu'une inflexible morale aurait pu réprouver.
Tantôt ces réflexions me semblaient toutes-puissantes en faveur de M.
Rochegune, tantôt j'y puisais une nouvelle force pour lui résister...
Notre position, à tous deux me semblait si magnifique, que je ne pouvais
me résoudre à la perdre.
Mais alors je comparais malgré moi les enchantements d'une vie amoureuse
et ignorée aux sacrifices que m'imposaient cette brillante couronne de
pureté, cette souveraineté de vertu, cette éclatante majesté du
renoncement.
Oh! alors il me semblait insensé de préférer un vaste et froid palais de
marbre et d'or que l'on occupe seule... à une délicieuse retraite où
l'on cache un amour heureux au milieu de la verdure et des fleurs...
Hélas! il faut être femme pour comprendre ces terribles luttes de la
passion et du devoir.
Les hommes ne les subissent jamais; leurs cruelles alternatives se
réduisent à obtenir ou à ne pas obtenir... tandis que ce n'est souvent
qu'après de douloureuses anxiétés, qu'après d'affreux tourments, que
nous accordons ce que nous désirons le plus d'accorder.
Les hommes ressentent ces terribles angoisses lorsqu'il s'agit de leur
honneur, jamais lorsqu'il s'agit du nôtre.
M. de Rochegune était le type des hommes de coeur, de courage et de
loyauté chevaleresque. Il n'avait pourtant pas hésité un moment entre
son amour et l'éloignement de ses amis... entre sa passion et ma
honte....
* * * * *
Ces résolutions, tour à tour faibles et héroïques, avaient duré
plusieurs jours.
Le départ de M. de Rochegune m'accablait, m'ôtait beaucoup de ma force.
Cette absence me donnait une douloureuse idée de ce que serait ma vie
sans lui.
J'en étais déjà venue à ne plus admettre cette hypothèse, j'aurais
consenti à tout plutôt que de le perdre: j'espérais seulement obtenir de
lui d'essayer encore de vivre près de moi comme par le passé, de tacher
de se vaincre, dussions-nous pendant quelque temps renoncer aux douceurs
de notre habituelle intimité.
Une fois placée dans l'alternative de le perdre ou de le suivre, que
résoudre? le désespérer... lui toujours et depuis si longtemps dévoué...
lui que j'aimais, que j'aimais de toutes les forces de mon âme... Le
désespérer... lorsque d'un mot, d'un seul mot, en faisant le bonheur de
sa vie... je réalisais l'idéal de la mienne... Non... non... jamais...
Et j'étais sur le point de lui écrire... Venez... venez... partons...
Les heures, les jours, les nuits se passaient dans ces irrésolutions;
peu à peu elles affaiblirent mon courage: bientôt... funeste symptôme,
je n'osai plus interroger mon coeur, tant j'étais sûre de le voir me
répondre en faveur de M. de Rochegune....
* * * * *
M. de Rochegune avait donné à madame de Richeville une explication toute
naturelle de son départ, en lui annonçant que quelques affaires
importantes l'appelaient dans une de ses terres. J'avais prétexté
moi-même une migraine violente pour rester seule le soir.
Un jour madame de Richeville, à qui j'étais allée faire ma visite
habituelle, me dit qu'Emma, indisposée depuis quelques jours, se
trouvait très-souffrante, elle était beaucoup plus absorbée qu'à
l'ordinaire. Je demandai à la voir; elle reposait, je ne voulus pas la
réveiller.
J'envoyai plusieurs fois Blondeau savoir de ses nouvelles, la journée se
passa assez paisiblement.
Le lendemain de très-bonne heure, madame de Richeville entra chez moi;
je fus frappée de l'altération de ses traits.
--Grand Dieu... qu'avez-vous?--lui dis-je.
--Emma m'inquiète au dernier point,--me répondit-elle;--j'ai passé la
nuit près d'elle... Tout à l'heure, elle vient de s'assoupir un peu: je
profite de ce moment pour venir... pour venir pleurer auprès de
vous!--s'écria-t-elle en ne pouvant plus contenir ses larmes,--car
devant elle je n'ose pas...--Et la pauvre mère se mit à sangloter.
--Mais rassurez-vous,--lui dis-je,--il ne peut y avoir rien de sérieux
dans l'indisposition d'Emma. Hier que vous a dit votre médecin? Il n'en
est pas de plus habile et de plus sincère...
--C'est justement parce qu'il est très-habile, et qu'il m'a avoué son
ignorance au sujet de la maladie d'Emma, que je suis horriblement
effrayée; il ne trouve aucune cause apparente à la langueur qui accable
de plus en plus cette malheureuse enfant... Il lui trouve une fièvre
lente et nerveuse; mais il avoue que d'un moment à l'autre... une crise
violente peut éclater.
--Mais Emma souffre-t-elle?
--Non; elle le dit du moins, peut-être de crainte de m'affecter.
--Mais cette nuit qu'a-t-elle éprouvé? Pourquoi êtes-vous plus inquiète
ce matin?
--Cette nuit elle a été très-agitée... Hier soir, je me suis établie
près d'elle... elle allait mieux. Son visage était pâle, mais calme;
elle ne dormait pas. Je lui ai proposé de lui lire une méditation de M.
de Lamartine, elle m'a tendrement remerciée; après m'avoir écoutée, elle
m'a dit avec cette grâce naïve qui n'appartient qu'à elle: «Mon Dieu,
quelle douceur dans ces vers admirables! Merci! oh! merci, je me sens
mieux... il me semble que je suis moins oppressée; mais puisque le
langage de l'âme me fait tant de bien... c'est donc l'âme que j'ai
malade?»
--Pauvre enfant!--dis-je à madame de Richeville,--cela est étrange.
--Oui, bien étrange, Mathilde, et ces paroles ont éveillé en moi une
crainte affreuse...
--Et quelle crainte?
--Toute la nuit une cruelle pensée m'a poursuivie, lorsque l'agitation
d'Emma est revenue avec son accès de fièvre, lorsque plusieurs fois ses
regards brillants se sont attachés sur les miens... Oh!... Mathilde, il
m'a semblé y voir un secret reproche.
--Mais expliquez-vous, mon amie; je ne vous comprends pas...
--Eh bien, sans pouvoir deviner comment elle pourrait être instruite de
ce fatal secret... je tremble quelle ne sache que je suis sa mère... Oh,
Mathilde! cette âme est si candide que pour elle ce coup serait
mortel...
Je regardai madame de Richeville avec étonnement; cette idée me frappa
d'autant plus, qu'elle m'expliquait les rêveries et la triste
préoccupation d'Emma. Je ne doutai pas non plus que la révélation de ce
mystère ne fût fatale pour cette jeune fille, qui éprouvait une horreur
insurmontable pour les actions honteuses ou criminelles. Cette angélique
et précieuse ignorance avait été soigneusement entretenue par sa mère,
et les enseignements qu'Emma trouvait dans l'entretien des amis de
madame de Richeville avaient encore exalté son excessive délicatesse.
Qu'on juge donc de la terrible perturbation qu'une pareille découverte
aurait apportée dans l'esprit d'Emma, quelle lutte effrayante se serait
engagée entre la susceptibilité outrée de ses principes et l'attachement
profond qu'elle ressentait pour madame de Richeville.
N'apprendre que celle-ci était sa mère... que pour être forcée de la
mépriser...
--Eh bien!--reprit la duchesse avec angoisse,--n'est-ce pas, Mathilde,
que mes craintes sont fondées?... C'est affreux...--s'écria-t-elle avec
désespoir.--Elle sait tout... elle sait tout... Je n'oserai plus la
regarder sans honte... Ah! c'est une terrible punition que celle-là...
rougir devant son enfant... La vengeance de Dieu n'est pas encore
satisfaite... Oh! je suis bien loin d'avoir tari ma coupe
d'amertume,--dit-elle avec abattement.
--Ne croyez pas cela,--lui dis-je,--par cela même que je partage vos
craintes, que je connais le caractère d'Emma et l'effet que produirait
sur elle une révélation pareille... je crois qu'elle a des soupçons,
peut-être... mais non pas une certitude... qui aurait causé en elle une
secousse violente.
--Mathilde, vous voulez me rassurer; au nom du ciel parlez-moi
franchement.
--Ma pauvre amie, je m'adresse à votre raison. Vous connaissez comme moi
le coeur d'Emma; nous avons, naguère encore, analysé cette franchise
si impérieuse chez elle, qu'elle épanche toutes ses impressions à mesure
qu'elles lui viennent, sans même prévoir où elles tendent. Et bien!
croyez-vous qu'il lui soit possible de vous cacher un secret d'une telle
importance, de dissimuler les agitations qu'elle en ressentirait?... Et,
tenez, maintenant je vais plus loin: il se pourrait que l'instinct de
son coeur eût suffi pour éveiller en elle de vagues soupçons qu'elle
ne s'explique pas encore...
--Mais, il n'importe; pour être éloigné, le danger n'en est pas moins
menaçant!--s'écria madame de Richeville.--Si ce secret n'appartenait
qu'à vous et à moi ou à M. de Rochegune, je n'aurais aucune crainte;
mais mon mari, mais cet infâme Lugarto, mais cette femme indigne qui le
lui a vendu, le possèdent, ce secret; d'un moment à l'autre ce coup peut
m'atteindre?
--Ne prévoyez pas le malheur de si loin, mon amie; vous allez me trouver
bien optimiste, mais, en y réfléchissant davantage, je pense qu'il vaut
mieux que ces vagues soupçons se soient peu à peu éveillés dans l'esprit
d'Emma; peut-être notre salut est-il là. Sans doute alors on pourra, on
devra peut-être lever avec ménagement le voile qui couvre sa naissance,
et prévenir ainsi une brusque révélation qui... je le crains, et je dois
vous l'avouer, mon amie... serait dangereuse pour elle.
--Mathilde, vous êtes mon ange tutélaire; vos paroles, remplies de
tendresse et de raison, vont à la fois à l'esprit et à l'âme... Je crois
votre avis plein de sens... Oui, il serait peut-être possible, avec la
plus grande circonspection, de la préparer à cet aveu et d'en amortir
l'effet. Alors, oh! alors, je serai trop heureuse de pouvoir lui dire,
_ma fille_... Oh! mon Dieu! Mais non... non... une telle félicité ne
peut m'être réservée...--ajouta tristement la duchesse; cela serait trop
de bonheur. Il faut que j'expie la naissance d'Emma...
--Mais ne l'avez-vous pas déjà expiée par vos chagrins, rachetée par
votre vie exemplaire?
--Ma crainte est d'adopter trop aveuglément votre avis, j'y suis trop
intéressée... Tenez, dès que M. de Rochegune sera de retour, nous en
causerons avec lui; s'il partage votre opinion, nous aviserons aux
moyens de faire connaître la vérité à Emma. Bonne... mille fois bonne et
sincère amie,--s'écria madame de Richeville en serrant mes mains dans
les siennes...--Ah! vous méritez bien tout le bonheur dont vous jouissez
enfin... Ah! à propos de bonheur... et encore non... car le malheur des
méchants ne peut pas être un bonheur pour vous... Savez-vous ce qui
arrive à mademoiselle de Maran?
--Non? qu'est-ce donc?
--Depuis quelques jours, elle est atteinte d'une attaque de paralysie;
elle était déjà inconsolable de la disparition de votre infernale
cousine, et ce dernier coup doit lui être bien cruel. Du reste, elle est
si universellement détestée que personne au monde ne va la voir; on
s'affranchit même à son égard de la plus simple politesse, ou encore à
peine s'informe-t-on de ses nouvelles, et reste-t-elle abandonnée aux
soins de ses gens.
--Et je la plains, car son principal et plus ancien serviteur a été
l'épouvante de mon enfance,--lui dis-je.--Je vois encore cette
physionomie sinistre, rendue plus repoussante encore par une horrible
tache de vin.
--Quant à votre cousine, on croit qu'elle a quitté Paris; toutes les
recherches de votre mari pour la retrouver ont été vaines, et on dit
qu'il s'est mis à jouer avec fureur pour se distraire de l'abandon
d'Ursule.
Je fus sur le point de raconter à madame de Richeville l'aventure du bal
masqué et de lui dire les raisons que j'avais de penser que M. de
Rochegune y avait rencontré Ursule; mais à cette aventure se
rattachaient mes irrésolutions présentes: ne voulant y faire aucune
allusion et ne prendre conseil que de moi-même, je me tus.
--Et M. de Lancry?--demandai-je à madame de Richeville.
--Il avait d'abord soupçonné Ursule d'être allée rejoindre son mari; il
s'est aussitôt rendu mystérieusement à Rouvray, et a acquis la certitude
que cette odieuse femme n'y était pas retournée auprès de M. Sécherin.
Tout le monde s'accorde à dire qu'elle est allée secrètement retrouver
en Italie lord C..., qui s'en est beaucoup occupé cet hiver. Cela me
paraît probable, car lord C... est puissamment riche.
J'aurais voulu, comme madame de Richeville, croire à l'absence d'Ursule;
mais malgré moi un triste pressentiment me disait que ma cousine n'était
pas loin. Je ne redoutais pas sa rivalité auprès de M. de Rochegune; je
redoutais sa rage lorsqu'elle s'en verrait dédaignée, ce qui devait
nécessairement arriver si elle avait l'audace de se faire connaître à
lui.
--Je désire que vous soyez bien informée et qu'en effet Ursule ait
quitté Paris,--dis-je à la duchesse.--Mais voulez vous que nous allions
voir Emma? j'attendrai chez vous qu'elle soit éveillée; aujourd'hui je
vous remplacerai auprès d'elle, cette nuit surtout, si elle est encore
souffrante...
--Non... non... ma chère Mathilde, vous êtes vous-même indisposée.
--Je me sens mieux déjà; si vous voulez me guérir tout à fait,
laissez-moi partager avec vous les soins que vous donnez à cette chère
enfant; et puis vous savez que je ne manque pas de perspicacité;
j'observerai, j'étudierai, j'interrogerai Emma bien attentivement: cela
pourra nous servir et nous guider dans le cas où nous croirions toujours
une révélation opportune.
--Je savais bien que vous trouveriez les meilleures raisons du monde
pour me forcer d'accepter cette nouvelle preuve de dévouement... Eh bien
donc! je l'accepte comme vous l'offrez... avec bonheur.
--Mon amie, par grâce, ne parlons plus de dévouement... vous me rendez
confuse... que ne vous dois-je pas, moi!... comment m'acquitterai-je
jamais!
--Mathilde!
--Quand je songe qu'avant mon mariage, sans me connaître, vous veniez me
rendre un service de mère, et que je vous ai accueillie avec
sécheresse... avec dureté... que j'ai osé insulter à ce qu'il y avait
d'admirable dans votre démarche... Oh! tenez, mon amie, de ma vie je ne
me pardonnerai de vous avoir alors méconnue. Ce sera pour moi un remords
éternel.
--Et pour moi aussi, chère enfant, car si vous m'aviez écoutée... vous
seriez aujourd'hui madame de Rochegune... Je sais que le sort a fait que
vous êtes bien près de la destinée que moi et ce pauvre M. de Mortagne
nous avions rêvée pour vous; mais, ma noble et courageuse Mathilde... je
sais aussi l'immense différence qui existe entre l'amour tel que vos
devoirs, votre fermeté, vous l'imposent, et la vie enchanteresse qui
vous attendait auprès de M. de Rochegune. Maintenant que vous pouvez
l'apprécier comme moi, mieux que moi,--ajouta-t-elle en
souriant,--avouez qu'il est surtout l'homme de l'intimité; n'est-ce pas
que c'est là seulement qu'on peut connaître tout le charme de son
caractère, de son esprit? car c'est seulement dans l'intimité qu'il
consent à user des merveilleux avantages dont il est doué. Est-il alors
une conversation plus attachante que la sienne, un savoir à la fois plus
universel, plus modeste et plus piquant dans son expression? Et que de
talents variés! Et surtout quel caractère! en est-il un plus doux, plus
égal, plus gai, de cette gaieté qui exprime la sérénité d'une belle âme?
Enfin, en lui que de ressources! Avant votre retour, j'ai quelquefois
passé des heures entières avec lui et Emma; il nous laissait encore plus
émerveillées à la fin de l'entretien qu'au commencement: on passerait
des jours, des années près de lui, sans ressentir, je ne dirai pas un
moment d'ennui, mais sans ressentir diminuer un moment l'intérêt qu'il
inspire... Après cela, il faut tout dire, dans ces longues soirées il
parlait sans cesse de vous et nous disait gaiement: «Je ne cause jamais
mieux qu'avec vous, parce que vous aimez et admirez aussi madame de
Lancry; et comme elle est presque toujours au fond de ma pensée, vous me
comprenez à demi-mot, nous parlons pour ainsi dire la même langue.»
--Je le reconnais bien là,--lui dis-je en rougissant,--et vous aussi,
mon amie, qui, comme lui, parlez toujours le noble langage de la
bienveillance et du dévouement... Mais allons-nous voir
Emma?--ajoutai-je,--car je pouvais à peine contenir mon émotion.
--Venez, j'espère qu'elle sera éveillée,--me dit madame de Richeville.
Je la suivis, encore toute troublée de l'étrange à-propos avec lequel
elle venait de me peindre si ravissemment le bonheur qu'on devait goûter
dans l'intimité de M. de Rochegune.
Une des femmes de madame de Richeville lui apprit qu'Emma dormait
encore. Cet état pouvant être salutaire pour elle, nous ne voulûmes pas
le troubler.
J'étais depuis quelque temps chez madame de Richeville, lorsqu'un valet
de pied, que j'avais nouvellement, vint me prévenir qu'un homme, qui
avait à me parler d'une affaire très-importante, m'attendait chez moi,
sachant que j'étais chez madame la duchesse de Richeville.
--C'est sans doute un de vos gens d'affaires,--me celle-ci.--Allez, ma
chère Mathilde, je vous ferai prévenir lorsque Emma sera éveillée.
Je revins chez moi.
Qu'on juge de mon saisissement, de ma frayeur.
Dans mon salon, assis et lisant auprès de la cheminée, je vis M. de
Lancry... mon mari.