LE RÉVEIL.

J'avais été souvent sur le point d'apprendre à M. de Rochegune quel

était le mystérieux domino qu'il avait rencontré à l'Opéra; mais

craignant d'agir légèrement, je voulus me réserver le temps de la

réflexion.

Je connaissais le coeur et le caractère de M. de Rochegune; il devait

éprouver pour Ursule autant de mépris que d'aversion; pourtant la

séduction de cette femme était puissante... J'en avais des preuves

fatales.

En amenant adroitement mon éloge, elle avait su d'abord se faire écouter

favorablement de M. de Rochegune, lui plaire, l'intéresser, exciter

vivement sa curiosité, l'entraîner. Je n'étais pas sûre d'effacer toutes

ces impressions en lui nommant ma cousine; en ne la lui nommant pas, il

oublierait peut-être cette mystérieuse entrevue.

Dans sa lettre à un ami inconnu, M. de Lancry parlait de la sombre

tristesse qui accablait Ursule depuis quelque temps, du changement

extraordinaire qui s'était opéré dans les habitudes de cette femme.

Elle, jusqu'alors si insouciante, si légère, était résolue, disait-il, à

quitter le joyeux et brillant hôtel de Maran, et elle avait accompli

cette résolution.

En rapprochant ces faits de l'aventure du bal de l'Opéra, je me demandai

si une passion violente, impérieuse pour M. de Rochegune, qu'elle

connaissait de vue, et dont tout le monde parlait, n'avait pas envahi

l'âme d'Ursule...

Je me rappelais ce passage de son insolente lettre à mon mari, où elle

lui peignait avec une si brûlante éloquence l'amour qu'elle devait

peut-être ressentir un jour pour l'homme qui la dominerait

despotiquement.

Enfin cette femme m'avait déjà frappée dans de bien chères affections;

ne pouvait-elle pas persévérer dans sa haine et vouloir me frapper

encore?

Je ne pouvais douter de M. de Rochegune, je ne me rabaissais pas par une

fausse modestie; mais... je pressentais vaguement quelque nouveau

malheur, quelque coup inattendu...

Je ne me trompais pas: ce malheur arriva, ce coup me fut porté... sinon

par Ursule, du moins par son influence, comme si cette influence devait

toujours m'être funeste.

Ce qui me reste à avouer est une analyse si délicate, d'une psychologie

si déliée, qu'il m'a fallu bien longuement interroger mes souvenirs les

plus intimes pour renouer ces fils presque insaisissables qui

aboutissent cependant à l'un des plus importants, à l'un des plus

douloureux incidents de ma vie.

Je me suis promis de tout dire, honteuses faiblesses ou lâches erreurs;

je ne faillirai pas devant un aveu, si pénible qu'il soit, devant une

explication, si étrange qu'elle paraisse.

Sait-on ce qui me frappa le plus dans l'entrevue d'Ursule et de M. de

Rochegune? Sait-on ce qui me fit ressentir une commotion profonde,

inconnue? Sait-on ce qui domina toutes mes pensées, ce qui me bouleversa

tout à coup? Sait-on enfin ce qui causa la première rougeur qui me soit

montée au front, la première honte qui me soit montée au coeur, qui me

fit douter de moi, de mon courage, de ma vertu, de mes droits à la haute

estime dont on m'entourait? Le sait-on?

...Ce fut le baiser qu'Ursule donna sur la main de M. de Rochegune...

Cela paraît fou, impossible; cela est misérable, je le sais, car à ce

moment encore, où j'écris ces lignes dans la solitude, je baisse les

yeux comme si mon trouble et ma confusion éclataient à tous les

regards...

Oui... lorsque M. de Rochegune parla de ce baiser... mes joues

s'empourprèrent, je ressentis comme un choc électrique; une émotion

inconnue, à la fois ardente et douloureuse, me causa je ne sais quel

frémissement de colère... tout mon sang reflua vers mon coeur...

malgré moi, tandis que M. de Rochegune parlait... Mes regards ne purent

se détacher de sa main... comme s'ils y eussent cherché avec angoisse la

trace du baiser de flamme que lui avait donné Ursule.

Pour la première fois je m'aperçus... ou plutôt je me plus à remarquer

que cette main était d'une beauté parfaite... Pour la première fois

j'éprouvais un sentiment de jalousie cruelle dont je n'osais entrevoir

ni la source ni les conséquences.

Tel puéril que soit ce ressentiment, il m'épouvantait comme symptôme.

Si mon amour avait été aussi pur, aussi éthéré qu'il le paraissait, ce

baiser m'eût été presque indifférent. Cette nouvelle preuve du cynisme

d'Ursule m'eût peut-être _indignée_... elle ne m'aurait jamais

_troublée_...

Hélas! je ne veux pas dire que sans cette circonstance de l'entrevue de

M. de Rochegune et d'Ursule, j'aurais pour toujours échappé à ces

émotions.

Peut-être n'avais-je fait que devancer ce moment fatal où je devais

reconnaître la vanité de mes nobles desseins, la faiblesse de mon

caractère, l'irrésistible puissance d'un amour coupable... Mais, je le

jure par tout ce que j'ai souffert, ce fut pour moi une cruelle

révélation que celle-là.

Ceux qui ont longtemps, orgueilleusement compté sur eux-mêmes, sur la

solidité, sur l'élévation de leurs principes, qui les mettait si fort

au-dessus du vulgaire, ceux-là comprendront mon chagrin.

Je ne m'abusais pas. De même qu'il suffit d'une étincelle pour allumer

un incendie, il suffit de cette impression pour m'éclairer tout à coup

sur la nature de mon amour.

Quelle serait ma vie désormais?

Si j'étais assez courageuse pour résister à ce penchant ainsi devenu

criminel, que de luttes, que de douleurs cachées, que de larmes

brûlantes, honteuses, dévorées en silence!... Quel supplice de chaque

moment ne m'imposerait pas alors cette intimité jusque-là si facile!

quelle contrainte! veiller, veiller sans cesse sur ce malheureux secret,

qu'une inflexion de voix, qu'un regard pourraient trahir!

Flétrir, dénaturer par la crainte, par la réserve, cette affection

jusqu'alors si confiante, si loyale et si sainte!...

Et puis, pour comble d'amertume et de misère, avoir été la première sans

doute à profaner cet amour par la pensée... et le laisser soupçonner

peut-être... Oh! non, non,--m'écriai-je,--plutôt mille fois la mort que

ce dernier terme de l'abaissement...

Et si j'étais assez malheureuse pour succomber, non-seulement je

justifiais l'abandon de mon mari, mais j'abusais ignominieusement de la

plus vénérable protection.

Seule, abandonnée, brisée par le désespoir, en butte aux plus odieuses

calomnies, des amis étaient venus à moi, m'avaient généreusement tendu

la main, m'avaient défendue, entourée de soins, de dévouement; bien

plus, prenant en pitié mes malheurs passés, voyant la préférence que

j'accordais à un homme digne de moi, ces amis m'avaient dit: «Vous avez,

bien souffert, votre coeur a été déchiré; mais courage, espérez des

jours meilleurs; pour vous, si longtemps privée d'affections, ce n'est

pas assez de la tendre amitié que nous vous témoignons: un sentiment

plus vif, mais aussi pur qu'il est ardent, remplira votre vie; nous

avons en vous et en l'homme que vous aimez une foi si entière, que nous

prendrons avec fierté ce noble amour sous notre sauvegarde.»

Et moi, moi, indigne de ce rôle, unique peut-être dans les fastes du

monde, je serais assez infâme pour abuser de cette sublime confiance! A

l'abri de ces austères garanties, j'aurais la lâcheté de cacher un amour

coupable!

Grand Dieu!... ne serait-ce donc pas me rabaisser encore au-dessous

d'Ursule? Elle a au moins maintenu l'effrayant courage de ses fautes;

elle foule aux pieds les lois du monde, mais elle brave les vengeances

du monde, tandis que moi j'y échapperais par l'hypocrisie la plus

odieuse... Non! non, m'écriai-je encore, plutôt mille fois la mort que

ce dernier terme d'abaissement!

Tel était pourtant l'avenir que m'avait fait une seule pensée, brûlante

et rapide comme la foudre...

D'abord je me révoltai contre ces idées, je voulus les chasser de mon

esprit; elles revinrent incessantes, implacables. Je ne pouvais

m'empêcher de songer aux traits de M. de Rochegune, aux grâces de sa

personne, moi qui jusqu'alors avais été indifférente, ou plutôt

inattentive à ces avantages; moi qui n'avais admiré en lui que son

caractère, que ses grandes qualités.

Encore à cette heure je suis à comprendre comment le léger incident que

j'ai cité pouvait causer en moi un tel bouleversement; il fallait qu'à

mon insu j'eusse depuis longtemps le germe de ces pensées, et qu'il

n'attendît que le moment d'éclore...

Oh! je ne saurais dire mon effroi en contemplant l'avenir, mes sombres

prévisions, mes vagues épouvantes!

Il faut tout avouer... hélas! dans mon désespoir, je regrettai d'être si

haut placée dans l'opinion du monde! je ne pouvais en déchoir sans

paraître doublement coupable.

Oui, quelquefois j'ambitionnais la condition commune; si j'avais failli

à mes devoirs, le monde, disais-je, n'aurait pas été pour moi plus

intolérant que pour tant d'autres femmes, l'odieuse conduite de mon mari

m'eût encore excusée.

Que faire, me disais-je, que faire? Fuir... abandonner ce que j'aime...

mais c'est m'isoler encore, mais c'est me vouer encore aux larmes, au

désespoir... Non, non, je suis lasse de souffrir. Et puis quitter des

amis si bons, si dévoués; et puis enfui le quitter, lui... car je

l'aime... je sens que je l'aime avec passion... avec idolâtrie.

Hélas! en était-il donc de cet amour comme de tous les amours, dont

l'irrésistible puissance se révèle aux premiers chagrins?...

Pour la première fois il me coûtait des larmes... pour la première fois

j'en reconnaissais toute l'immensité......

* * * * *

J'attendais avec une anxiété cruelle le moment de vérifier si mes

alarmes étaient fondées. Peut-être mon imagination avait-elle exagéré

mes ressentiments.

Si, lors de ma première entrevue avec M. de Rochegune, je ne

m'apercevais d'aucun changement dans mes impressions, je devais être

rassurée.

Vers les six heures, je montai chez madame de Richeville. M. de

Rochegune y dînait avec moi ce jour-là, et nous devions aller ensuite au

concert.

--Eh bien! ma chère Mathilde,--me dit la duchesse,--vous avez profité de

cette belle journée de froid pour aller faire vos emplettes. Que pense

M. de Rochegune de ces bronzes anciens? il est si connaisseur, que

j'aurais une foi aveugle dans son goût.

Pour la première fois je me sentis rougir en parlant de lui.

Je tâchai de répondre d'une voix ferme:

--Je ne suis pas sortie; j'ai eu un peu de migraine.

Madame de Richeville sourit, me menaça du doigt, et me dit:

--Oh! la paresseuse, elle se sera oubliée au coin de son feu à causer

avec son ami, et les bronzes auront été sacrifiés.

--Mais non, je vous assure... je...

--Entre nous, vous avez bien raison; il est si difficile de s'arracher

au charme d'une tendre causerie... Ah çà! j'espère que vous ne l'avez

pas retenu trop tard?... Le concert commence par une symphonie de

Beethoven que je voudrais bien ne pas perdre.

--M. de Rochegune m'a quittée de très-bonne heure...

--Il fallait donc qu'il y eût quelque bien grand intérêt pour ne pas

finir, selon son habitude, sa matinée avec vous... En vérité, ma chère

Mathilde, quelquefois je crois rêver en pensant qu'une telle intimité

existe entre une femme de vingt ans et un homme de trente sans que les

médisants osent dire un seul mot, car le monde a cela de bon qu'il

s'enthousiasme de tout ce qui est nouveau; aussi je ne répondrais pas

que vos imitateurs ne fussent aussi heureux que vous... sans compter

qu'il serait très-difficile de trouver deux personnes qui réunissent les

garanties que vous et M. de Rochegune pouvez opposer aux calomnies

ordinaires.

Ces paroles de madame de Richeville, qui la veille m'eussent été, comme

toujours, très-agréables, m'embarrassèrent et me firent de nouveau

rougir; heureusement pour moi, madame de Richeville changea le sujet de

l'entretien, et ne s'aperçut pas de mon émotion.

--Ah! les hommes de coeur et d'honneur sont si

rares!--reprit-elle,--je ne puis m'empêcher de faire cette réflexion

quand je songe qu'un jour il faudra marier Emma...

--Qu'avez-vous à craindre, mon amie? que lui manque-t-il pour trouver un

homme digne d'elle?

--Si l'amour maternel ne m'aveugle pas, il ne lui manque rien; mais,

hélas! ma chère, mériter, est-ce obtenir?

--Pensez donc combien elle est belle et merveilleusement douée?

--Oui, mais sa naissance!--dit la duchesse en soupirant.--Je serai sans

doute forcée de lui chercher un mari dans une classe au-dessous de la

nôtre. Cette crainte ne vient pas de mon orgueil, mais de ma tendresse;

il y a mille délicatesses de savoir-vivre pour ainsi dire

traditionnelles et presque générales dans notre monde, qui se trouvent

bien rarement ailleurs. Or, plus le caractère d'Emma se développe...

plus je reconnais qu'il lui serait impossible de supporter certaines

manières, certaines façons; oui... je suis presque fâchée qu'elle soit

d'une susceptibilité si impressionnable; c'est une véritable

sensitive... Mais puisque nous parlons de cette chère enfant... il faut

que je vous dise une chose que je vous ai tue jusqu'ici.

Je regardai madame de Richeville avec étonnement.

--Probablement je me serai trompée,--reprit-elle,--puisque la remarque

que j'ai faite ne vous a pas frappée... vous qu'elle intéresse

particulièrement.

--Moi? Expliquez-vous, je vous en prie.

--Eh bien!--continua madame de Richeville avec une légère

hésitation,--ne vous êtes-vous pas aperçue, depuis quelque temps,

d'aucun changement dans la conduite d'Emma envers vous?

--Non, en vérité; ou plutôt si, si, il m'a semblé qu'elle redoublait de

soins et de prévenances... Bien plus, j'avais oublié de vous parler de

cet enfantillage qui prouve encore son tendre attachement: il y a huit à

dix jours, la voyant rêveuse, comme elle l'est souvent maintenant: je

lui dis:--Emma, à quoi pensez-vous?... _Je pense que je voudrais

m'appeler Mathilde comme vous_,--me répondit-elle.--Pourquoi cela? le

nom d'Emma n'est-il pas charmant?--_Oui, mais je préfère celui de

Mathilde_.--Mais encore, repris-je, pour quelle raison?--_Je le préfère

parce qu'il est le vôtre_. Je crois qu'en effet cette chère enfant

ressent cette préférence... puisqu'elle le dit, car cette âme angélique

n'a jamais, je ne dirai pas menti, mais seulement hésité dans sa

sincérité.

--Vous avez raison, Mathilde, je l'ai bien étudiée, la franchise est

chez elle involontaire, spontanée, ce qui m'a expliqué beaucoup de ses

bizarreries apparentes, oui: Emma sait si peu feindre, elle a un tel

besoin d'expansion, qu'elle révèle ses idées à mesure qu'elles lui

viennent, et sans savoir même le but où elles tendent. En un mot, cette

chère enfant ressent pour ainsi dire tout haut, et la cause et la

tendance de ses ressentiments lui échappent souvent... Quelquefois je

crains que cette singulière disposition d'esprit ne soit une faiblesse

de jugement...

--Pouvez-vous croire cela, lorsqu'au contraire Emma vous étonne, vous et

nos amis, par sa prodigieuse facilité à tout apprendre, par la grâce

charmante de ses réponses? Non, je trouve, moi, qui ai souvent, hélas!

abusé de l'analyse, je trouve qu'il n'y a qu'une âme d'une pureté

angélique, d'une candeur exquise, presque idéale, qui puisse dévoiler

ainsi sans crainte et sans examen les impressions qu'elle reçoit...

parce que son instinct lui dit que ses impressions ne peuvent être que

nobles et généreuses. Vraiment ne trouvez-vous pas, au contraire,

beaucoup de grandeur dans un esprit qui bien souvent dédaigne de se

demander le pourquoi et le terme de ses pensées?

--Oui, vous avez raison, vous me rassurez; votre coeur la devine; vous

l'aimez comme une soeur, et la pauvre enfant vous a voué les mêmes

sentiments; vous ne sauriez croire l'espèce de culte qu'elle a pour

vous. Elle m'a priée de la laisser vous imiter, c'est-à-dire se coiffer

elle-même et de la même manière que vous; cela ne m'a pas surprise,

votre coiffure vous sied à merveille. Elle m'a aussi demandé d'être mise

comme vous, autant que cela pouvait s'accorder avec sa position de jeune

personne.

--Chère Emma! elle m'aime tant! vous l'avez habituée à s'exagérer si

follement ce que vous appelez mes avantages, que, dans sa naïveté, elle

ne croit pouvoir mieux me prouver son admiration qu'en m'imitant.

--Vous avez peut-être raison, ma chère Mathilde; pourtant il y a une

chose qui m'a frappée.. c'est...

A ce moment Emma entra dans le salon...

Madame de Richeville me fit signe de rester attentive.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 280 / 355 题