Je restai assez longtemps avant de ressentir, si cela se peut dire, le
contre-coup de mon entretien avec M. de Rochegune.
Il y avait en lui tant de franchise et de loyauté, que je n'apportai pas
dans nos relations la réserve que son aveu aurait peut-être dû
m'imposer.
Je continuai de le voir presque chaque soir chez madame de Richeville,
où il venait très-assidûment, ainsi que les autres amis de la duchesse;
assez souvent aussi je le vis chez moi le matin.
J'avais une telle confiance en moi et en lui que je me laissais aller
sans crainte au charme de cette affection naissante. Je ne le cachais
pas, j'étais fière, et, je le crois, justement fière des preuves
d'attachement que M. de Rochegune m'avait données et de la noble
influence qu'à mon insu j'avais exercée sur sa vie.
Je jouissais de ses succès, qui grandissaient chaque jour. Il parlait
rarement à la chambre des pairs, mais son éloquence faisait vibrer
toutes les âmes généreuses; l'influence de sa parole était d'autant plus
puissante que son indépendance était absolue. Il n'appartenait à aucun
parti, ou plutôt appartenait à tous par ce qu'ils avaient de noble et
d'élevé; partisan déclaré de ce qui était juste, humain, grand, vraiment
national, il était impitoyable aux lâchetés, aux égoïsmes, aux
hypocrisies: ne s'inféodant à personne, il s'était fait ainsi une
position exceptionnelle, stérile pour les avantages personnels qu'il
aurait pu en tirer, admirablement féconde pour les augustes vérités
qu'il répandait en France, en Europe.
Le retentissement de son nom et de son beau caractère alla si loin,
qu'un souverain du Nord, après avoir résisté à toutes les instances de
la diplomatie française au sujet d'une concession qu'on lui demandait,
fit remettre à M. de Rochegune une lettre dans laquelle il l'informait
que, quoiqu'il ne le connût pas personnellement, il se faisait un
plaisir d'accorder à la considération de son nom et des services qu'il
rendait à la cause de l'humanité... ce qu'il avait jusqu'alors refusé.
Il y avait, ce me semble, autant de touchante estime que de haute
bienveillance dans cet hommage d'un prince qui, n'ayant eu aucune
relation avec M. de Rochegune (absolument étranger à la question qui se
traitait), et sachant son désintéressement des emplois publics, trouvait
pourtant le moyen de lui faire une noble part dans les affaires du pays,
en accordant à la seule influence de son caractère une concession des
plus importantes.
Je n'oublierai jamais la joie de M. de Rochegune lorsqu'il vint me
confier cette bonne nouvelle, ni la grâce touchante avec laquelle il
voulut me persuader que, puisant toutes ses nobles inspirations dans ma
pensée, c'était à moi qu'il devait rapporter cette faveur insigne dont
il était si fier.
Quoique inespérée, cette grâce combla plus qu'elle n'étonna les amis de
M. de Rochegune. Sa philanthropie éclairée, son talent d'orateur, les
guerres qu'il avait faites, son instruction profonde, variée, en
faisaient un personnage très-éminent.
Presque tous les étrangers distingués, soit par le savoir, soit par la
naissance, tenaient beaucoup à être reçus chez madame de Richeville; et
il était facile de voir que la société de la duchesse aimait à faire
montre de M. de Rochegune, qui s'était concilié les plus hautes et les
plus flatteuses sympathies.
Et pourtant, une fois dans l'intimité, personne mieux que lui n'avait
l'art de faire oublier cette supériorité si éclatante et si reconnue,
par une simplicité charmante, par une gaieté douce et communicative. Il
avait non-seulement le rare talent de plaire, mais encore celui de
donner envie de plaire.
Ses préférences pour moi, et, pourquoi ne le dirais-je pas, mes
préférences pour lui, car l'affection qui les dictait n'avait rien qui
pût me faire rougir, semblaient si naturelles et étaient tellement
avouées par nous dans la société de madame de Richeville, qu'on se
serait pour ainsi dire fait un scrupule de priver M. de Rochegune du
plaisir de m'offrir son bras ou de se placer à côté de moi; cette
bienveillante tolérance, de la part de personnes d'une rigidité connue,
prouvait assez combien notre attachement était honorable.
J'avais une tendre amitié pour madame de Richeville; chaque jour elle me
témoignait de nouvelles bontés. Je chérissais Emma comme j'aurais chéri
une jeune soeur, jamais je n'avais été plus heureuse.
Je passais presque toutes mes soirées chez madame de Richeville, à
l'exception de mes jours de Bouffons et de quelques autres jours où je
restais seule à rêver.
Le matin, je faisais quelques promenades, des visites intimes, ou bien
je me mettais au piano.
Je me trouvais si bien de cette nouvelle vie calme et intime, que je
n'avais pas voulu consentir à aller quelquefois au bal.
Un fait peut-être inouï dans les fastes de la société vint montrer sous
un nouveau jour le caractère déjà si excentrique de M. de Rochegune.
Pour comprendre ce qui va suivre, je dois dire, ce que j'avais
d'ailleurs très-facilement oublié, que M. Gaston de Senneville, neveu de
madame de Richeville, s'était occupé de moi, pensant nécessairement que
l'évidence des soins de M. de Rochegune et l'évidence non moins grande
avec laquelle je les accueillais, constituaient une sorte d'amitié
fraternelle qui lui laissait, à lui, M. de Senneville, toutes les
chances possibles de m'inspirer un sentiment plus tendre.
Il était fort jeune; il avait, je crois, vingt ans. Madame de Richeville
le recevait avec bonté: c'était la nullité dans l'élégance et
l'insignifiance dans la bonne grâce la plus parfaite; ayant d'ailleurs
des manières excellentes, et suppléant à ce qui lui manquait du côté de
l'esprit par un usage du monde si précoce, que ses façons exquisement
formalistes faisaient un contraste presque ridicule avec sa jolie figure
encore toute juvénile.
Après les enfants savants, les petites filles qui font les _madames_, je
ne sais rien de plus fâcheux que les très-jeunes gens qui remplacent la
gaieté, l'étourderie confiante de leur âge par un aplomb sérieux, par un
dédain profond de tout ce qui est franchement joyeux et amusant. Certes
cette cérémonieuse exagération est encore préférable à l'insouciance ou
à la familiarité presque grossière de beaucoup d'hommes de la société;
aussi, moi et madame de Richeville, nous ne plaisantions que
très-intimement de la fatuité grave et compassée de son neveu.
Je l'avais accueilli avec d'autant plus de bienveillance que je ne lui
supposais pas la moindre prétention. Il ne m'avait d'ailleurs rendu que
de ces hommages que tout homme bien né doit rendre à une femme; mais, de
nos jours, les gens de très-bonne compagnie sont si rares, et les hommes
s'occupent si peu des femmes, que les moindres égards deviennent presque
compromettants. Ainsi ce qui passait pour du savoir-vivre dans le
très-petit cercle de madame de Richeville devait sans doute passer pour
une cour très-assidue et très-éclairée dans une société moins restreinte
et moins choisie.
Il fallait la scène que je raconte pour m'éclairer sur les intentions
qu'on prêtait à M. de Senneville ou qu'il avait manifestées lui-même,
mais dont je n'avais jamais eu le moindre soupçon.
Madame de Richeville entra un matin chez moi et me dit en m'embrassant:
--Vous me voyez folle de joie. Vous êtes l'héroïne d'un fait inouï,
incroyable; on vous aime, on vous admire au delà de ce qu'on peut
imaginer; on veut vous dédommager de tout ce que vous avez souffert.
Quand je vous disais que le monde avait du bon... il vous rend justice.
Me voici décidément optimiste.
Madame de Richeville semblait si exaltée que je lui dis en souriant:
--Mais expliquez-vous donc, dites-moi donc comment je suis devenue, sans
m'en douter, l'héroïne de ce fait inouï, incroyable.
--Je vais vous dire cela et vous faire rougir!... oh! mais rougir de
toutes vos forces, car les louanges ne vous ont pas été épargnées; mais
ce qu'il y a de charmant, c'est que c'est une sottise de mon neveu
Gaston de Senneville qui a inspiré à M. de Rochegune les plus éloquentes
paroles... et... Mais je vais tout vous dire. Vous savez qu'hier soir,
par hasard, j'ai fermé ma porte pour aller au jeudi de madame de
Longpré. Je ne pouvais m'en dispenser: il y avait des siècles que je n'y
étais allée. Notre bonne princesse et le prince se faisaient les mêmes
reproches. J'étais convenue avant-hier avec eux d'aller les prendre;
hier nous arrivons tous trois chez madame de Longpré. Je n'estime pas le
caractère de cette femme: avec tout son esprit, elle manque de courage;
elle laisserait atrocement déchirer devant elle le plus dévoué de ce
qu'elle appelle ses amis intimes, sans autres observations que des...
_Ah! mon Dieu! que dites-vous là? Je n'aurais jamais cru cela!... Mais
est-ce bien vrai?... C'est sans doute exagéré_, etc. Le prince
d'Héricourt va maintenant si peu dans le monde que son arrivée chez
madame de Longpré fut presque un événement. Vous ne sauriez croire, ma
chère Mathilde, l'effet imposant que produisit sa présence, et comme
elle changea presque subitement l'aspect de ce salon au moment où nous
entrâmes. On y parlait si bruyamment que c'est à peine si l'on entendit
nous annoncer: lorsque le nom du prince retentit, il se fit tout à coup
un profond silence; tous les hommes et même quelques jeunes femmes se
levèrent.
--Je pense comme vous,--dis-je à madame de Richeville;--en songeant à
ces hommages rendus à un homme aujourd'hui déchu de tant de splendeurs
passées, mais qui porte à sa hauteur un des plus beaux noms de France,
on se réconcilie avec le monde.
--N'est-ce pas? Mais attendez la fin, vous vous étonnerez bien
davantage. Il est inutile de vous dire que madame de Longpré voit tout
Paris; sa maison est curieuse, parce qu'on y rencontre les sommités
(vraies ou contestées) de toutes les opinions et de toutes les sociétés.
Après l'arrivée du prince et de sa femme, madame de Longpré, qui, après
tout, fait à merveille les honneurs de chez elle, au lieu d'encourager,
selon son habitude, une conversation maligne ou méchante, monta
l'entretien sur un ton digne de ses nouveaux hôtes. Quelques moments
après arriva M. de Rochegune. Son discours d'avant-hier à la chambre des
pairs avait eu un grand retentissement; tous les yeux se tournèrent vers
lui. Le prince lui tendit la main et l'accueillit comme toujours, avec
cette affectueuse cordialité qui devient une précieuse distinction.
D'autres personnes arrivèrent, parmi celles-ci mon cher neveu Gaston de
Senneville, superlativement bien cravaté, un ravissant bouquet à sa
boutonnière et se présentant, vous le savez, avec cette aisance
compassée, cette grâce étudiée qui vous font rire...
--Et qui vous désespèrent.
--Certainement, je suis très-bonne parente, et il y a de quoi se
désoler... Il y avait donc grand monde chez madame de Longpré. Il faut
que je vous nombre les personnes qui se trouvaient là: vous saurez
pourquoi. Il y avait entre autres madame de Ksernika et son sauvage de
mari, ce qui m'a ravie: vous saurez encore pourquoi. Il y avait madame
l'ambassadrice d'Autriche, ce qui m'a encore ravie dans un autre sens,
parce que rien de ce qui est délicat et élevé ne peut lui échapper. Il y
avait encore (il arrivait en même tempe que nous) ce grand homme d'État
de qui M. de Talleyrand a si merveilleusement bien dit _Il impose et
repose_.
--Impossible de le mieux peindre,--dis-je à madame de Richeville.--Mais
n'aimez-vous pas aussi beaucoup le portrait que le prince d'Héricourt
faisait de lui l'autre jour:
«_Au contraire de presque tous les hommes, il sait se faire aimer par sa
mâle fermeté, respecter par sa grâce exquise, séduire par les facultés
les plus sérieuses et être populaire par l'illustration de sa
naissance._»
--Je trouve ce portrait aussi très-ressemblant,--me dit madame de
Richeville,--quoique encore loin de l'original, car il est aussi
difficile de rendre les nuances d'un noble caractère que d'une belle
physionomie. Que vous dirai-je? on trouvait réunie chez madame de
Longpré l'élite de Paris, et je fus ravie de voir ainsi le monde au
grand complet être témoin de la scène que je vais vous raconter.
--Dites donc vite, car je meurs d'impatience.
Madame de Richeville continua:
--M. de Rochegune causait près de la cheminée avec madame de Longpré. On
vint à parler du dernier concert du Conservatoire, où nous étions
ensemble, et l'on me demanda si vous étiez bonne musicienne; c'est à ce
propos que la conversation s'engagea sur vous.--Certainement,
répondis-je, et il est malheureux pour les amis de madame de Lancry
qu'elle soit d'une insurmontable timidité; car elle les prive souvent du
plaisir de l'entendre: elle a une excellente méthode et un goût
parfait...--La première fois que j'ai entendu madame de Lancry
parler,--dit M. de Rochegune,--j'ai été certain qu'elle devait chanter à
merveille; le timbre de sa voix est si musical, que le chant chez elle
n'est pas un talent, mais une sorte de langage naturel.--Madame de
Ksernika, qui ne vous pardonne pas sans doute, ma chère Mathilde, le mal
qu'elle a voulu vous faire autrefois, sourit d'un air perfide et dit
doucereusement à M. de Rochegune, voulant sans doute l'embarrasser:--Vous
êtes un des grands admirateurs de madame de Lancry, monsieur?--Oui,
madame, mais je l'aime peut-être encore plus tendrement que je ne
l'admire,--dit M. de Rochegune d'une voix si ferme, d'un ton si franc,
si respectueux, si passionné, que, malgré sa singularité, cet aveu
public sembla la chose du monde la plus convenable.
--Je sais mieux que personne la loyauté de M. de Rochegune,--dis-je à
madame de Richeville en rougissant.--Que devant vous et vos amis il ait
la franchise de son attachement pour moi, soit; mais devant des
personnes dont la bienveillance ne m'est pas assurée...
--Vous êtes injuste, ma chère Mathilde; la fin de ceci vous prouvera que
notre ami a au contraire parfaitement agi. Madame de Ksernika releva,
bien entendu, le mot de _tendrement_, et dit à M. de Rochegune en
minaudant et pour lui porter un coup dangereux:--Voici qui est au moins
très-indiscret. Savez-vous que c'est une espèce de déclaration qui
pourra bien revenir aux oreilles de madame de Lancry?--Eh!...
croyez-vous, madame, dit M. de Rochegune,--qu'il n'y a pas longtemps que
j'ai déclaré à madame de Lancry que je l'aimais passionnément? Madame de
Ksernika prit un air étonné, effaré, baissa les yeux, les releva, les
baissa encore avec une expression de pudeur alarmée, et dit enfin:--Je
suis désolée, monsieur, d'avoir, par une plaisanterie, provoqué une
réponse dont les conséquences peuvent être aussi graves pour la
réputation de madame de Lancry et...--M. de Rochegune ne la laissa pas
achever, et lui dit de l'air du monde le plus naturel:--Et pourquoi
donc, madame, la réputation de madame de Lancry souffrirait-elle de ce
que j'ai dit? Ne doit-on pas s'enorgueillir de l'admiration et de
l'amour qu'on éprouve pour elle? ne se fait-on pas gloire d'être
sensible à tout ce qui est noble et grand? faut-il dissimuler son
enthousiasme, parce que c'est une femme jeune et charmante qui a une âme
noble et grande?--Non, sans doute, monsieur, reprit madame de Ksernika
avec son sourire perfide. Seulement, cet enthousiasme pourrait faire
supposer aux médisants que la personne qui l'inspire n'y est pas
insensible...--Mais tout ce que je désire, c'est que les médisants
soient des premiers convaincus que madame de Lancry n'est pas du tout
insensible à l'enthousiasme quelle m'inspire, s'écria M. de Rochegune en
jetant sur madame de Ksernika un regard de mépris sévère.--Les
médisants!... mais si par hasard vous en connaissez, madame, faites-moi
donc la grâce de leur dire que madame de Lancry sait le profond amour
qu'elle m'inspire, qu'elle a pour moi un attachement sincère, que je la
vois chaque jour, et qu'il n'y a pas de bonheur comparable à celui que
je goûte dans cette intimité charmante.--M. de Rochegune, en établissant
ainsi fièrement et hardiment une intimité que les insinuations de madame
de Ksernika voulaient laisser dans un demi-jour perfide, renversait le
méchant échafaudage de cette femme; tout interdite, elle voulut appeler
à son aide mon neveu Gaston de Senneville, qui s'était, à ce qu'il
paraît, déclaré votre adorateur, et avait laissé croire que vous ne
repoussiez pas ses prétentions.
--Mais M. de Senneville ne m'a jamais dit un mot qui pût me le faire
supposer,--m'écriai-je...--et jamais moi-même...
--Mon Dieu, ma chère enfant, je le sais bien,--me dit madame de
Richeville en m'interrompant;--aussi vous allez voir comme mon neveu a
été puni de son outrecuidance. Les loyales paroles de M. de Rochegune
l'avaient déjà mis très-mal à son aise, comme bien vous pensez. Il
devint pourpre. Madame de Ksernika lui dit en le regardant d'un air
moqueur:--Eh bien! monsieur de Senneville, que pensez-vous des idées de
M. de Rochegune sur la discrétion?--Mon malheureux neveu ne brille pas
par l'improvisation. Il fallut pourtant parler, sous peine de passer
pour un sot. Vous aller voir qu'il ne gagna pas beaucoup à rompre le
silence. Il répondit donc d'un air sentencieux à la question de madame
de Ksernika:--Je trouve, madame, que M. de Rochegune ne paraît pas
faire cas du mystère en amour, et je ne puis être de son avis; il y a
tant de charme dans l'obscurité que... dans le demi-jour que l'on... Et
puis ce fut tout; impossible à Gaston d'aller plus loin. Sa voix
s'altéra, tous les regards s'attachèrent sur lui, il balbutia, toussa;
M. de Rochegune en eut pitié et lui répondit d'abord avec une sorte
d'affabilité presque paternelle, puis en s'animant peu à peu:--Je vous
assure, mon cher monsieur de Senneville, que je sais tout le prix de
l'ombre et du mystère... par exemple, pour une beauté douteuse, ou sur
le retour, pour une lâche perfidie, pour un amour menteur ou coupable;
mais, voyez-vous, lorsqu'il s'agit d'une beauté aussi pure, aussi
éclatante qu'un beau marbre antique éclairé des premiers rayons du
soleil (c'est pour madame de Lancry que je dis cela),--ajouta-t-il par
une parenthèse moqueuse en regardant fixement madame de Ksernika;--mais
lorsqu'il s'agit d'un sentiment qui fait l'orgueil et le bonheur de ceux
qui le partagent (c'est de mon amour que je parle ainsi); pour mettre
cette beauté, cet amour en lumière, je ne sais pas de jour assez
radieux, d'azur assez limpide, de voix assez sonore, d'adoration assez
retentissante... Alors, en comparant les divines jouissances que l'on
goûte ainsi, le coeur fier, le front haut, l'oeil hardi, à de
ténébreux plaisirs, honteux et craintifs, je me demande qui a jamais pu
comparer l'aigle au hibou, le soldat à l'assassin, l'honneur à
l'infamie, ce qui s'avoue à ce qui se cache, ce qui se dit à ce qui se
tait; je vous demande enfin à vous-même, madame, si dans ce moment je
ne dois pas être mille fois plus heureux de pouvoir prononcer tout haut
le nom de la femme que j'aime, que d'être forcé de balbutier en
rougissant ce nom chéri ou de le profaner par mon impudence.
--Jamais,--s'écria madame de Richeville avec exaltation,--vous ne
pourrez vous imaginer, ma chère Mathilde, l'admirable expression des
traits de M. de Rochegune pendant qu'il parlait ainsi, le feu de son
regard, la puissance, la fierté de son geste, l'accent ému, passionné,
de sa voix, son attitude à la fois si calme et si impérieuse! Que vous
dirai-je? l'impression qu'il produisit fut électrique; tous ceux qui
assistaient à cette scène, Gaston, madame de Ksernika elle-même,
partagèrent le chevaleresque enthousiasme de M. de Rochegune durant un
de ces moments si rares, si fugitifs, où toutes les âmes montées à un
généreux unisson vibrent noblement à de fières et éloquentes paroles. Ce
n'est pas tout: la première exaltation apaisée, le prince d'Héricourt,
comme pour donner une consécration suprême aux paroles de M. de
Rochegune, le prince d'Héricourt dont la voix a tant d'autorité, vous le
savez, en matières de principes et d'honneur, s'écria en prenant dans
ses mains la main de M. de Rochegune:--Bien, bien, mon ami! qu'une fois
au moins il soit bien proclamé et prouvé à la face du monde qu'il est
des amours si élevés, si honorables, que ceux qui les partagent peuvent
prendre tous les gens de bien et de coeur pour confidents; soyez sûr
que la société acceptera cet amour aussi loyalement qu'il est posé
devant elle. Il vous appartenait, à vous et à une jeune femme dont je ne
prononce le nom qu'avec le respectueux intérêt qu'elle mérite, de faire
revivre de nos jours l'une de ces pures et saintes affections qui
exaltent les belles âmes jusqu'à l'héroïsme.--Vous avez raison, mon
ami,--ajouta la vénérable princesse d'Héricourt.--Au moins une pauvre
jeune femme qui a bien souffert saura que si le monde a été
malheureusement impuissant à lui épargner d'affreux chagrins, il lui a
tenu compte du courage, de la pieuse résignation qu'elle a montrée, et
qu'il lui témoigne sa sympathie en respectant les consolations qu'elle
cherche dans un sentiment dont les personnes les plus austères se
glorifieraient.--Espérons aussi,--dit le prince d'une voix imposante et
sévère,--que ce qui s'est dit ici aura un retentissement salutaire...
que ces paroles parviendront jusqu'à ceux qui croient que la société n'a
ni le pouvoir ni l'énergie de châtier les lâches excès que la justice
humaine ne peut atteindre. Qu'une fois au moins, et puisse cet exemple
être fécond! la voix publique flétrisse un homme indigne et le punisse
en prononçant contre lui une sorte de divorce moral; que cette voix dise
à la noble et malheureuse femme de cet homme: «A celui qui vous a
abreuvée de chagrins et d'outrages, à celui qui s'est séparé de vous
pour se déshonorer par une vie d'un cynisme révoltant, à celui-là vous
ne devez rien, madame, rien que de conserver son nom sans tache, parce
que son nom est désormais le vôtre... Votre coeur est blessé, pauvre
femme; après avoir longtemps souffert et pleuré en silence, vous
trouvez de douces consolations dans un attachement aussi dévoué que
délicat. Ni Dieu ni les hommes ne peuvent vous blâmer.» Ce sentiment est
noble, pur et franc; le monde y applaudit, sa médisance l'épargne!
Encore une fois, honneur et gloire à vous, mon ami,--ajouta le prince en
serrant avec une nouvelle émotion la main de M. de Rochegune dans les
siennes.
--Désormais, au moins, deux coeurs malheureux, et séparés par les lois
humaines, pourront sans crainte chercher le bonheur dans un sentiment
dont ils n'auront point à rougir... Votre exemple aura été leur guide et
leur salut. Si on les calomniait, ils citeraient votre nom, et la
calomnie se tairait...
--Mon Dieu!--dis-je à madame de Richeville en essuyant mes yeux, car
j'étais profondément émue,--mon Dieu! que je regrette qu'il s'agisse de
moi, car je ne puis dire assez combien j'admire ce langage!
--Et encore, ma chère Mathilde, je vous le rends mal, je l'affaiblis,
j'en suis sûre; et puis comment vous peindre la majesté de la
physionomie du prince, le noble courroux qui fit rougir son front sous
ses cheveux blancs, lorsqu'il qualifia l'indigne conduite de votre mari,
et l'expression d'ineffable bonté avec laquelle il parla de vous! Encore
une fois, chère enfant, il faut renoncer à vous rendre l'effet de cette
scène; vous savez que le prince et la princesse personnifient l'honneur,
la religion, la dignité, la naissance. Jugez donc, encore une fois, de
l'imposante grandeur de cette scène, qui avait pour témoin l'élite de
Paris! Maintenant, avez-vous le courage de blâmer M. de Rochegune de son
indiscrétion?
--Non, sans doute,--m'écriai-je en prenant la main de madame de
Richeville,--car je dois à son indiscrétion un des plus doux moments de
ma vie.
--N'est-ce pas?
--Si ce n'était vous qui me racontiez cela, mon amie, j'aurais de la
peine à croire ce que j'entends, tant cette scène me semble loin de nos
habitudes, de nos moeurs, de notre temps.
--Mais aussi,--s'écria madame de Richeville,--croyez-vous que le prince,
que la princesse, que M. de Rochegune soient beaucoup de notre temps?...
Je ne parle pas de vous, chère enfant, vous me gronderiez; mais
croyez-vous qu'il se rencontre souvent un homme d'une loyauté si
reconnue, qu'il vous honore et vous place, pour ainsi dire, plus haut
encore dans l'opinion publique par un aveu qui, dans la bouche de tout
autre, eût à jamais compromis votre réputation? Comment, l'autorité de
ce caractère chevaleresque est telle, la confiance qu'il inspire est si
grande, que des personnes qui représentent ce que la société a de plus
éminent, de plus vénéré, consacrent l'amour de cet homme pour une femme
qui n'est pas la sienne, tant cet amour est sublime, tant cette femme
est digne de cet amour!... Ah! Mathilde... Mathilde...--me dit madame de
Richeville avec un accent de bonté et de remords qui me navra,--jamais
je n'ai mieux senti la distance qui existe entre vous et moi... jamais
je n'ai plus amèrement regretté les fautes que j'ai commises...
--Qu'osez-vous dire?--m'écriai-je,--voulez-vous mêler quelque amertume à
cet hommage que je mérite si peu?... Qu'ai-je donc fait, mon Dieu! pour
être digne de ces louanges, de cet intérêt que je dois à votre constante
et ingénieuse amitié? N'est-ce pas vous qui avez mis tout l'esprit de
votre coeur à faire valoir ma seule qualité, bien négative, hélas! la
résignation? Mon Dieu! est-ce donc si difficile de souffrir? Ai-je
seulement lutté? Ai-je seulement prouvé mon amour par quelque trait de
dévouement? Non: je l'aurais fait, sans doute, je le crois; mais enfin,
l'occasion ne s'est pas présentée. Je n'ai pas montré un de ces
caractères énergiques qui se sacrifient courageusement à de nobles
infortunes, qui n'hésitent pas entre leur bonheur et celui d'êtres qui
méritent l'intérêt et la sympathie des honnêtes gens. Non, non, encore
une fois, non; j'ai aimé avec la lâche abnégation d'une esclave un homme
indigne de moi, et par cela même mes souffrances ont manqué de grandeur.
Ne me comparez donc pas à vous, qui avez su si vaillamment reconquérir
mille fois plus que vous n'aviez perdu... Contre quelle séduction ai-je
lutté? Cet amour même dont je suis fière, je l'avoue, que m'a-t-il coûté
à inspirer?... Rien... Je n'ai eu qu'a me laisser aimer. Ce n'est pas ma
fausse modestie qui me donne ces convictions; mais je vous jure, mon
amie, que je suis encore à comprendre la passion que j'ai inspirée à M.
de Rochegune. Certes, je sens en moi de généreux instincts; mais ce ne
sont pas mes pressentiments que M. de Rochegune aime en moi. Enfin, mon
amie, on vante la délicatesse, la pureté de cet amour; mais cette
délicatesse, cette pureté ne me coûtent pas, je n'ai pas même à lutter
contre des ressentiments plus vifs. Si je compare ce que j'éprouve
auprès de M. de Rochegune à ce que je ressentais auprès de M. de Lancry
avant mon mariage, et pendant les rares moments de bonheur que j'ai
goûtés... quelle différence!... Au fond de toutes mes émotions d'alors,
si heureuses qu'elles fussent, il y avait toujours de l'embarras, de
l'inquiétude; auprès de M. de Rochegune, il n'y a rien de tel. Lorsqu'il
est là, j'éprouve un bien-être, une sérénité indicibles; au lieu de
précipiter ses pulsations, mon coeur semble battre plus également qu'à
l'ordinaire; la présence, la conversation, les aveux mêmes de cet ami
bien cher ne me troublent pas; j'éprouve ces épanouissements de l'âme
qu'excitent toujours en moi l'admiration de ce qui est généreux et bon,
la lecture d'un beau livre, la contemplation d'un noble spectacle ou le
récit d'une action héroïque.
Madame de Richeville me regarda d'abord avec étonnement, puis elle
secoua la tête en souriant avec tristesse.
--Tout ce que je désire est que ce calme dure, ma chère Mathilde. Je
vous connais; lors même que vos principes ne seraient pas ce qu'ils
sont, votre amour est maintenant placé si haut à la face de tous, que
vous mourrez plutôt que de renoncer à cette gloire unique ou de la
profaner.
--S'il faut tout vous dire,--repris-je en rougissant,--je suis
quelquefois effrayée de ne pas me sentir plus d'exaltation, plus
d'enthousiasme pour M. de Rochegune, quoique j'apprécie mieux que
personne ses rares qualités. On dit que l'amour le plus vivace n'est pas
celui qui se développe subitement comme ces plantes éphémères qui
germent, croissent et meurent en un jour... mais celui qui jette peu à
peu ses invisibles racines au plus profond du coeur, mais celui qui
croît sourdement et que l'on ne soupçonne pas, parce que ses
envahissements sont insensibles... Eh bien! oui, quelquefois je crains
que mon calme attachement pour M. de Rochegune ne cache un sentiment
plus vif dont je sentirai bientôt peut-être la naissante ardeur...
Alors, mon amie... si je résiste à ces entraînements, si j'en triomphe,
je serai digne de vos éloges, de ceux que le monde m'accorde; mais à
présent... la vertu m'est trop facile pour que je m'enorgueillisse.
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