RENCONTRE.

Après la lecture de cette lettre, je ne sus ce qui l'emportait dans mon

âme, de l'indignation, de la pitié ou du mépris pour M. de Lancry; si

j'avais conservé quelque regret du passé ou quelque sentiment de haine

contre mon mari, j'aurais été bien cruellement vengée ou désolée.

Je ne pus néanmoins m'empêcher de sourire avec amertume en songeant aux

sacrifices que mon mari faisait pour une femme qui le méprisait, tandis

qu'il m'avait traitée avec la dernière dureté lorsque j'étais venue lui

demander de changer de place le chenil de ses chiens, et de m'accorder

une modique somme pour une oeuvre pieuse.

Ce qui me frappa aussi profondément dans cette lettre, ce fut l'espèce

d'effroi, de faiblesse superstitieuse qui perçait dans les dernières

lignes. Les âmes mauvaises, les esprits orgueilleux sont toujours portés

à attribuer leurs excès ou leurs crimes à la fatalité, à une cause

surnaturelle, plutôt que de l'attribuer à l'infirmité et à la perversité

de leur nature.

Et puis enfin, dernier trait bien digne d'observation: cet homme,

autrefois si brillant, si insolemment fat et heureux, si méprisant des

larmes qu'il faisait répandre, si froidement égoïste, si blasé sur les

adorations, se voyait, dans cet amour, aussi humble, aussi moqué, aussi

ridiculisé qu'un tuteur de comédie; pourtant cet homme était jeune,

beau, riche, spirituel!--En vérité la vengeance du ciel prend toutes les

formes,--disais-je.--Quelle forme prendra-t-elle pour atteindre Ursule?

Je ne pouvais plus en douter, M. de Lancry marchait à grands pas vers sa

ruine. Il ne lui restait plus que le prix de notre terre de Maran, que

j'avais rachetée secrètement. La portion d'héritage de M. de Mortagne

qui était tombée dans la communauté de biens allait aussi être

engloutie. Si indifférente que je fusse aux questions d'argent depuis la

mort de mon enfant, j'étais cruellement blessée de voir ma fortune

personnelle servir à alimenter le luxe de mademoiselle du Maran et à

satisfaire les caprices insensés de ma cousine.

Malheureusement, mon contrat de mariage était tel, que je ne pouvais en

rien m'opposer aux folles prodigalités de mon mari. Ma feule ressource

eût été dans un procès, dans une demande en séparation, mais pour rien

au monde je n'aurais voulu descendre à ces extrémités et voir mon nom

mêlé à de scandaleuses révélations; j'ai toujours eu la pudeur du

chagrin: à peine j'avais confié les miens à madame de Richeville. Je ne

pouvais songer à mettre le public dans la confidence de ces misères.

Je me résignai donc à supporter ce que je ne pouvais empêcher. La

modestie de mes goûts et de mes habitudes me rendait d'ailleurs ce

sacrifice moins pénible......

* * * * *

Les prévisions de madame de Richeville ne l'avaient pas trompée; ses

soins, son amitié, la bienveillance des personnes que je voyais souvent

chez elle effacèrent bientôt jusqu'aux dernières traces de mon ancienne

tristesse; je jouis enfin d'un calme qui n'était pas de

l'anéantissement, d'un repos qui n'était pas de la stupeur; si ce

n'était pas le bonheur, c'était du moins la cessation absolue de la

souffrance.

Cet état de transition me paraissait plein de charme; il ressemblait

beaucoup à ce doux et léger engourdissement, à ce vague bien-être qui

succède aux douloureuses maladies.

Une expérience due au hasard me prouva que ma guérison était complète.

Un jour je me promenais en voiture au bois de Boulogne avec madame de

Richeville, je vis passer très-rapidement deux femmes à cheval

accompagnées de plusieurs hommes: c'était Ursule, la princesse Ksernika,

M. le duc de Versac, M. de Lancry, lord C. et deux ou trois autres

personnes dont je ne sais pas les noms.

Ma cousine montait avec sa grâce et sa hardiesse habituelles une jument,

Stella, qui nous avait appartenu. Notre voiture allait au pas. Ursule et

mon mari me reconnurent parfaitement; ma cousine, avec une rare

effronterie, me montra M. de Lancry d'un regard moqueur... Mon mari

rougit beaucoup et n'eut pas l'air de m'apercevoir.

Cette cavalcade passa.

Madame de Richeville m'observait avec anxiété...

Mon coeur se serra; mais cette impression s'effaça rapidement...

En retournant à Paris nous vîmes Ursule, la princesse Ksernika et le duc

de Versac revenir du bois de Boulogne dans une charmante calèche à

quatre chevaux menés en Daumont. Les gens portaient la livrée de

mademoiselle de Maran. M. de Lancry suivait de près en tilbury. A cette

nouvelle épreuve, madame de Richeville me regarda encore... Je souris.

--Allons,--me dit-elle,--vous êtes complétement guérie.

C'était un mardi, autant que je puis m'en souvenir.

Je venais de prendre ce jour de loge aux Bouffons avec madame de

Richeville; elle avait offert une place à la princesse et au prince

d'Héricourt. Nous étions arrivés depuis quelque temps, lorsque, par un

singulier hasard, Ursule et mademoiselle de Maran, accompagnées de M. le

duc de Versac, entrèrent bientôt après dans une loge du même rang que la

nôtre.

J'avais prié madame de Richeville, malgré ses refus, de se mettre sur le

devant à côté de la princesse d'Héricourt; presque cachée dans l'ombre,

je pus donc sans être vue observer la scène suivante.

Ma cousine était, selon son habitude, mise avec la plus parfaite

simplicité; elle portait une robe blanche, une écharpe de gaz

très-légère semblait entourer d'un brouillard neigeux ses charmantes

épaules, qui aux grandes lumières avaient l'éclat et le poli du marbre;

deux camélias cerise gracieusement posés dans ses beaux cheveux bruns,

dont les boucles ondulaient jusque sur son sein, à son corsage un

bouquet de fleurs pareilles à la coiffure, telle était sa parure.

La jalousie ne m'avait jamais aveuglée, je trouvai Ursule peut-être

encore plus jolie qu'autrefois; ses traits, son maintien, avaient pris

une nuance de dignité ou plutôt de hauteur qui balançait la hardiesse de

son regard et la liberté de ses paroles: car elle était, disait-on,

quelquefois avec les hommes d'une incroyable licence de langage.

Mademoiselle de Maran, toujours fidèle à sa robe carmélite, à son tour

de cheveux noirs et à son bonnet garni de soucis, me parut

très-vieillie, très-changée; ses yeux seulement avaient conservé leur

vivacité vipérine, et brillaient sous ses épais sourcils gris.

Pendant l'entr'acte la loge de mademoiselle de Maran fut continuellement

remplie de visiteurs appartenant à ce qu'il y avait de plus élégant dans

la meilleure compagnie.

Je vis alors Ursule dans tout l'éclat de son triomphe et de ses succès.

Elle avait dit qu'elle voulait être... et qu'elle serait la femme la

plus à la mode de Paris. Elle avait réussi, et semblait vraiment née

pour le rôle qu'elle jouait.

Le feu de ses regards, ses gestes animés, mais toujours charmants, ses

éclats de rire doux et frais, son grand air quelquefois quitté pour de

petites mines agaçantes ou moqueuses, tout annonçait en elle une longue

habitude de chercher à plaire et à être remarquée.

Parmi les hommes qui vinrent saluer Ursule je vis M. Gaston de

Senneville, la _fleur des pois_ de ce temps-là, comme disait sa tante

madame de Richeville. Ma cousine parut l'accueillir avec une distinction

particulière, pendant qu'un autre visiteur plus grave, M. le chargé

d'affaires de Saxe, je crois, causait avec mademoiselle de Maran.

Plusieurs fois M. de Senneville prit familièrement la lorgnette

d'Ursule, lui parla à voix basse, rit aux éclats avec elle, se pencha

pour regarder quelques personnes qu'elle lui désignait sans doute, enfin

il affecta ce petit manége d'intimité que les jeunes gens sont toujours

enchantés d'afficher lorsqu'il s'agit d'une femme à la mode.

De son côté, ma cousine redoubla de coquetterie; voulant lui faire

sentir le parfum du colossal bouquet qu'elle portait à la main, elle se

pencha en arrière et cambra sa jolie taille en se retournant à demi vers

M de Senneville, qui parut nécessairement aspirer avec délices l'odeur

embaumée de ces belles fleurs. Quoique cette préférence ne fût pas

rigoureusement de bon goût de la part d'Ursule, j'avoue qu'il était

impossible de mettre dans ce mouvement plus de charme et de grâce

provocante.

Par hasard, presque en cet instant je jetai les yeux sur une loge placée

en face de celle de mademoiselle de Maran, et je vis à travers la

lucarne ouverte la figure pâle et contractée de mon mari.

Placé dans le corridor, il épiait sans doute Ursule, dont l'attitude et

les manières devaient singulièrement exciter sa jalousie.

Au bout de quelques instants, M. de Lancry disparut et vint à son tour

saluer mademoiselle de Maran. Étant beaucoup plus jeune que le chargé

d'affaires de Saxe, M. de Senneville fut obligé de céder sa place à mon

mari; ce qu'il fit non sans avoir en riant pris quelques fleurs au

bouquet d'Ursule, et en avoir triomphalement orné sa boutonnière. M. de

Lancry semblait au supplice; il échangea quelques mots avec mademoiselle

de Maran.

Après le départ de M. de Senneville, Ursule avait brusquement repris sa

lorgnette d'un air contrarié; sans donner un regard à M. de Lancry, elle

lorgnait impitoyablement tous les points de la salle. Par deux fois mon

mari lui parla, elle ne l'entendit pas ou feignit de ne pas l'entendre;

il fallut qu'il lui touchât légèrement le bras pour qu'elle parût

s'apercevoir de sa présence. Elle lui donna la main avec distraction,

lui répondit à peine quelques mots et se remit à lorgner.

M. de Lancry ne put réprimer un mouvement d'impatience et de colère, et

se remit à causer avec le chargé d'affaires de Saxe et avec mademoiselle

de Maran.

Le matin, grâce à la rapidité de la course d'Ursule, j'avais à peine

entrevu M. de Lancry. Je le regardai plus à loisir: sa figure amaigrie,

fatiguée, révélait les chagrins, les jalousies que sa lettre m'avait

fait connaître; ce n'était plus comme autrefois un homme brillant et

léger parce qu'il n'aimait pas, moqueur et hardi parce qu'il était sûr

de plaire et de dominer: il était alors sombre et inquiet, humble et

résigné, parce qu'il aimait passionnément et qu'on le raillait à son

tour.

Lorsque Ursule fut fatiguée de lorgner, M. de Lancry lui adressa de

nouveau la parole, mais cette fois avec une sorte de timidité triste. Je

connaissais assez la physionomie de cette femme pour voir, à son port

impérieux, au sourire railleur qui releva le coin de ses lèvres, pour

voir, dis-je, qu'elle répondait par des sarcasmes aux reproches

indirects de mon mari. Enfin M. de Versac rentra. La toile se leva,

cette scène qui paraissait si pénible à M. de Lancry cessa aux premiers

accords de l'orchestre.

Un violent ressentiment d'indignation me traversa le coeur en songeant

à l'affreux désespoir dans lequel M. Sécherin, insensible aux pieuses

consolations maternelles, consumait solitairement ses jours pendant que

sa femme, riante, heureuse, se livrait effrontément à son penchant pour

la galanterie et pour les plaisirs.

J'avais fait toutes ces observations du fond de la loge où j'étais pour

ainsi dire cachée.

Madame de Richeville et la princesse, devinant les pensées qui devaient

m'agiter à la vue d'Ursule, avaient constamment causé ensemble pour ne

pas me distraire.

Le prince était sorti, je pus donc me livrer à de pénibles réflexions.

Cette soirée ne fut pas vaine pour moi; elle me prouva que je ne

ressentais plus pour M. de Lancry que la pitié mêlée de dédain que

j'aurai ressentie pour un étranger qui se fut trouvé dans cette position

fausse et honteuse.

Peu à peu mes idées se rassérénèrent.

Ce que devait souffrir M. de Lancry me rappela tout ce que j'avais

souffert. Je bénis le ciel de m'avoir délivrée de ces horribles anxiétés

en tarissant en moi la source de tout amour, car je voyais la garantie

de mon bonheur à venir dans l'impossibilité où je me croyais d'éprouver

jamais ce sentiment.

* * * * *

Peu de jours avant mon arrivée à Paris, M. de Rochegune était parti pour

une de ses terres où quelques affaires l'appelaient. Il en revint peu de

temps après la rencontre que j'avais faite de ma cousine aux Italiens.

Le souvenir de M. de Rochegune était resté dans ma pensée intimement lié

à celui de M. de Mortagne. Gravement dévoué pour moi, d'un caractère

sérieux, d'une philanthropie éclairée, ou lui témoignait généralement

tant de déférence que, malgré sa jeunesse, je m'étais habituée à le

considérer comme un homme d'un âge mûr, car il en avait les qualités

solides et sûres.

Au fort de mes malheurs, encore sous le charme de mon mari, et songeant

que j'aurais pu épouser M. de Rochegune, je m'étais avoué presque à ma

honte que je n'aurais jamais pu l'aimer d'amour, tant son austère bonté

prévalait alors de peu sur les grâces séduisantes de M. de Lancry.

Madame de Richeville, en me parlant quelquefois de M. de Rochegune,

m'avait dit que depuis son retour d'Orient il avait pris dans le monde

une attitude ferme et hardie, en tout digne de l'indépendance et la

noblesse de son caractère, au lieu de s'effacer, comme autrefois, dans

une froide réserve. Impatiente de revoir M. de Rochegune, autant par

affectueux souvenir que par curiosité, je fus enchantée d'apprendre son

retour à Paris.

Un soir, vers les dix heures, traversant une petite galerie vitrée que

j'avais fait construire pour pouvoir communiquer de mon pavillon à la

maison de madame de Richeville, j'arrivai chez elle.

Je ne sais pourquoi il y a des salons privilégiés, dont l'arrangement,

dont les proportions invitent à la causerie et à l'intimité. Celui de

madame de Richeville était de ce nombre; j'y ai passé de si douces

soirées que je ne puis résister au plaisir d'en donner une esquisse:

l'aspect des lieux qu'on a aimés semble augmenter encore la réalité des

souvenirs.

Une première pièce ornée de bons et anciens tableaux conduisait au salon

où madame de Richeville se tenait habituellement, salon tendu de damas

vert, étoffe commune à la tenture, aux rideaux, aux portières et aux

meubles de bois doré, sculptés dans le meilleur goût du siècle de Louis

XIV.

Au coin de la cheminée était une large causeuse que madame de Richeville

partageait ce soir-là avec le prince d'Héricourt, grand et beau

vieillard à cheveux blancs, d'une figure pleine de noblesse, de calme et

de sérénité; de l'autre coté de la cheminée était la princesse

d'Héricourt. Son pâle et doux visage exprimait à la fois la dignité et

la plus angélique mansuétude; elle portait ses cheveux gris bouclés sous

son bonnet avec une sorte de coquetterie de vieillesse. Tout en causant

avec madame de Semur, cette bonne princesse ne pouvait s'empêcher de

regarder quelquefois le prince d'Héricourt avec une sorte de sollicitude

tendre et satisfaite.

J'étais toujours émue à la vue de ces deux vieillards, qui avaient

traversé d'un pas ferme tant d'époques désastreuses en s'appuyant l'un

sur l'autre, et arrivaient au terme de leur longue carrière le front

haut, le sourire aux lèvres et les yeux au ciel.

Madame de Semur, assise à côté de la princesse, offrait avec elle un

contraste frappant: c'était une femme de quarante ans à peine, dont la

physionomie, à la fois noble et piquante, semblait résoudre un problème

insoluble: allier le plus grand air du monde aux mobiles vivacités de

l'esprit le plus pétillant et le plus imprévu. Enfin, près de la table à

thé placée entre les deux fenêtres de ce salon, Emma travaillait à sa

tapisserie.

Pour achever ce tableau, qu'on l'éclaire de plusieurs lampes de

porcelaine de Chine dont la trop vive lumière, affaiblie par des

abat-jour, fait çà et là briller, dans le clair-obscur, l'or des

boiseries blanches, les cadres des tableaux, les bronzes des meubles,

les peintures des vases de Sèvres ou les vives couleurs des fleurs

qu'ils contiennent; qu'on fasse jouer les joyeuses lueurs du foyer sur

d'épais tapis amarante; qu'on parfume légèrement ce salon, bien clos et

bien chaud, d'_essence de bouquet_, odeur anglaise que madame de

Richeville aimait beaucoup, et que je ne puis encore sentir, à cette

heure, sans que ce temps déjà si lointain surgisse tout à coup à ma

pensée (certains parfums et certaines mélodies doublent chez moi la

puissance des souvenirs), et l'on pourra se faire une idée du plus

charmant asile qui ait jamais été ouvert aux longues et douces causeries

d'une société intime et choisie.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 263 / 355 题