LE RETOUR.

Deux mois après mon départ de Maran, j'étais établie à Paris dans le

pavillon que m'avait offert madame de Richeville.

Je me demande encore comment j'avais pu inspirer à cette excellente

femme l'affection qu'elle ne cessa jamais de me témoigner et dont elle

me donna tant de nouvelles preuves lors de mon retour à Paris; c'est

avec l'intérêt le plus tendre, le plus maternel, qu'elle veillait à mes

moindres désirs, qu'elle tachait de m'épargner les moindres chagrins.

En songeant aux indignes calomnies dont elle avait été victime, je fus

surtout frappée de voir dans quelle affectueuse intimité elle vivait

avec des personnes qui représentaient certainement l'élite de la

meilleure compagnie de Paris et qui passaient même, qu'on me pardonne

cette expression, pour être extrêmement _collet monté_.

Ce revirement de l'opinion en faveur de madame de Richeville n'aurait

pas dû m'étonner. Les gens de moeurs sévères sont d'autant plus

indulgents pour les erreurs passées d'une personne qui recherche leur

patronage, que la vie présente de celle-ci est plus irréprochable.

Justement fiers de l'espèce de _conversion mondaine_ que leur salutaire

influence a opérée, ils défendent, ils appuient leur néophyte avec toute

la généreuse ardeur du prosélytisme.

Madame de Richeville avait donc alors pour amis véritablement dévoués

tous ceux qui, autrefois, avaient sincèrement plaint ses malheurs et

déploré ses fautes.

Grâce aux derniers sacrifices que lui avait imposés son mari, sa maison

était fort convenable, mais pas assez splendide pour que l'empressement

qu'on mettait à y être admis ne se rapportât pas entièrement à elle, qui

en faisait les honneurs avec une grâce extrême.

Les portraits qu'elle m'avait faits de quelques personnes de sa société

habituelle étaient d'une ressemblance frappante; je fus, par hasard, à

même d'en juger le premier jour de mon arrivée à Paris.

Ma voiture s'était brisée à Étampes; retardée par cet accident, je ne

pus, contre mon attente, arriver à Paris, chez madame de Richeville,

qu'à dix heures du soir. Ne comptant plus ce jour-là sur moi, elle avait

reçu comme elle recevait d'habitude; aussi quel fut mon étonnement,

lorsque ma voiture s'arrêta sous le péristyle, d'y trouver madame

Richeville, accompagnée du prince d'Héricourt! Mon courrier me précédant

d'un quart d'heure m'avait annoncée, et madame de Richeville était

descendue pour venir plus tôt au-devant de moi.

Je trouvai ce soir-là chez elle la princesse d'Héricourt, mesdames de

Semur et de Grandval. On fut pour moi de la bonté, de l'affabilité la

plus parfaite.

Il faut avoir vécu dans le monde dont je parle pour comprendre cet

accueil à la fois bienveillant et réservé. On savait mes chagrins;

j'excitais une vive sympathie: mais par une discrétion pleine de

délicatesse on m'épargna tout ce qui aurait pu me rappeler trop

directement des maux qu'on désirait me faire oublier.

Dire en quoi consistaient ces nuances si fines serait presque

impossible; et cependant, grâce à ces _riens_, au lieu de me témoigner

une compassion indiscrète, on m'entourait d'une digne et charmante

sollicitude.

Tant que les traditions et le savoir-vivre de notre ancienne

aristocratie ne se perdront pas, il n'y aura jamais en Europe une

société capable d'être comparée à notre bonne compagnie pour ce tact

exquis, pour ce goût excellent, rares priviléges de l'esprit français.

Ainsi, je n'oublierai de ma vie ces paroles de la vénérable princesse

d'Héricourt lorsque je lui fus présentée ce même soir par madame de

Richeville.

--Quoique j'aie le plaisir de vous voir aujourd'hui pour la première

fois, madame,--me dit-elle,--je vous connais, et permettez-moi de vous

le dire, je vous aime depuis que j'ai entendu parler de vous par ma

chère Amélie (c'était le nom de baptême de madame de Richeville); moi et

ses amis, qui sont aussi les vôtres, nous l'engagions toujours à hâter

votre retour à Paris. A votre âge, une vieille grand'mère peut vous dire

cela, à votre âge, la solitude est dangereuse; en s'isolant de toute

affection, on finit malgré soi par soupçonner le monde d'égoïsme ou

d'insensibilité. Mais je vous assure qu'il n'en est rien; j'ai toujours

vu les plus touchantes, les plus nobles sympathies aller avec bonheur

au-devant des nobles et des touchantes infortunes.

--Et moi, madame,--me dit gaiement la comtesse de Semur avec sa vivacité

cordiale,--dût-on m'accuser de paradoxe comme on m'en accuse souvent, je

vous avoue que je voudrais presque vous savoir encore au fond de votre

Touraine; mais, sans doute, vous étiez notre idéal: pour nous consoler

de ne pas vous voir, nous disions que l'idéal se rêve et ne se rencontre

pas; au lieu que maintenant, si nous allions vous perdre, nous vous

aimerions encore plus, et nous vous regretterions bien davantage.

Puis, comme je me défendais modestement de ces louanges, la princesse

d'Héricourt me prit la main et me dit d'une voix profondément émue:

--Veuillez songer, madame, qu'il peut y avoir à admirer chez une jeune

femme autre chose que sa beauté, sa grâce et son esprit... et vous

sentirez la distance qui existe entre une flatterie banale et un

hommage sérieux et mérité.

Après ces présentations, je m'approchai d'Emma. Elle était vêtue d'une

robe blanche très-simple; les épais bandeaux de ses magnifiques cheveux

blonds ondulés dessinaient le fin et pur ovale de son visage d'albâtre

rosé. Elle me parut d'une éblouissante beauté: à son passage à Maran,

elle avait quatorze ans; deux années de plus avaient accompli sa taille

svelte et élancée comme celle de la Diane antique.

Je fais cette comparaison mythologique parce que les traits d'Emma,

comme ses moindres mouvements, étaient empreints d'une grâce sérieuse,

chaste et réfléchie, qui eût été de la majesté, si on pouvait appliquer

ce mot à une jeune fille de seize ans, dont les grands yeux d'azur, dont

le frais sourire révélaient la candeur enfantine.

Ce soir-là, comme toujours, Emma s'occupait des soins du thé et

l'offrait avec des distinctions de prévenance dont quelques-unes me

touchèrent. Ainsi, après avoir présenté une tasse à la princesse

d'Héricourt, qui l'accepta, elle trouva le moyen, en s'inclinant

légèrement, de baiser la main de la princesse au moment où elle allait

toucher la soucoupe. Se rappelant sans doute, que madame de Semur aimait

le thé moins fort, elle eut l'attention de l'affaiblir. Si j'insiste sur

ces puérilités, c'est que justement Emma savait leur donner la valeur

des attentions les plus délicates.

Jamais je n'oublierai non plus le sourire mélancolique que madame de

Richeville me jeta lorsque Emma lui dit de sa voix harmonieuse et

suave:--Vous offrirai-je du thé, _madame_?

Hélas! ce mot froid et indifférent, _madame_, navrait cette pauvre mère;

il fallait se résigner... aux yeux du monde, sa fille n'était pour elle

que mademoiselle de Lostange, orpheline et sa parente éloignée.

Au bout de quelques jours, Emma fut en confiance avec moi, je pus

admirer les trésors de cette âme ingénue. C'était un coeur si sincère,

si droit, si répulsif à tout ce qui était en désaccord avec son

élévation naturelle, que jamais Emma n'a compris certains vices et

certains défauts.

Les mauvaises actions étaient pour elle des effets sans cause, de

monstrueux accidents; les odieux calculs, les instincts désordonnés qui

amènent une bassesse ou un crime, dépassaient son intelligence

complétement et adorablement bornée à l'endroit des passions: Emma était

une exception aussi rare dans son espèce que l'étaient mademoiselle de

Maran et Ursule dans la leur.

Je ne fus pas longtemps à deviner la cause de la vague tristesse qui

semblait augmenter la mélancolie d'Emma... La pauvre enfant regrettait

sa mère, qu'elle avait perdue au berceau, lui avait-on dit. Sa

reconnaissance pour madame de Richeville était tendre et sincère, mais

Emma faisait ce calcul d'une naïveté sublime:

«Puisque une parente éloignée est si bonne pour moi... qu'aurait donc

été ma mère!»

Ayant pénétré le secret de la tristesse d'Emma, je me gardai bien d'en

parler à madame de Richeville: c'eût été lui porter un coup affreux.

Dans son adoration pour sa fille, elle eût été capable peut-être de lui

avouer le secret de sa naissance; et je n'osais prévoir le

bouleversement que cette révélation eût apporté dans les sentiments

d'Emma pour madame de Richeville: quelle lutte cruelle ne se fût pas

élevée dans l'âme de cette jeune fille d'une vertu si fière, si

ombrageuse, lorsqu'elle eût appris que sa mère avait commis une grande

faute, et que sa naissance, à elle, pauvre enfant, était presque un

crime!

Emma était la franchise même; la perspicacité ne me manquait pas, et je

sentais pourtant qu'il y avait en elle un côté mystérieux qui

m'échappait encore.

Chose étrange! j'étais convaincue qu'elle avait un secret, et qu'elle

ignorait elle-même ce secret. Je la savais incapable de dissimuler

aucune de ses impressions; elle n'avait pas dit à madame de Richeville

la cause de sa vague tristesse au sujet de sa mère, parce qu'elle avait

senti que cet aveu devait être pénible pour celle qui l'avait entourée

de soins maternels.

Je pressentais donc qu'Emma me cachait quelque chose, non par fausseté,

mais par ignorance, mais parce qu'elle ne pouvait ni s'expliquer ni

préciser plus que moi la cause de certaines bizarreries qui m'avaient

frappée.

Ainsi, lorsque l'hiver fut arrivé et qu'elle vit tomber la première

neige, elle devint pâle comme cette neige, tressaillit et s'écria

douloureusement:

--Ah! la neige!!!

J'étais seule avec elle, je lui demandai pourquoi cette exclamation

pénible: elle me répondit:

--Je ne sais pourquoi tout à l'heure cela m'a fait mal de voir tomber la

neige. Maintenant cela m'est indifférent.

Je lui demandai si la pensée des malheureux qui souffraient du froid

n'avait été pour rien dans son exclamation, elle me répondit naïvement

que non, qu'elle les plaignait profondément, mais qu'en ce moment elle

n'y avait pas songé: à la vue de la neige, son coeur s'était

douloureusement serré sans qu'elle sût pourquoi; mais cette impression

était déjà effacée.

Une autre fois, devant sa mère et moi, je ne sais plus à quel propos on

parla d'hirondelles.

Les yeux d'Emma se remplirent de douces larmes; elle nous dit avec un

sourire angélique:

--Je ne sais pourquoi, en entendant parler d'hirondelles, je me suis

sentie délicieusement émue, pourquoi j'ai eu envie de pleurer.

Enfin, un jour que des soldats passaient devant la maison au son du

clairon, Emma se leva droite, fière, l'oeil brillant, la joue animée,

prêta l'oreille à ce bruit guerrier avec une telle exaltation que sa

charmante figure prit tout à coup une expression héroïque.

Les clairons passèrent, le bruit s'affaiblit. Emma regarda autour d'elle

avec étonnement, se jeta rouge et confuse dans les bras de madame de

Richeville, lui prit la main, qu'elle posa sur son sein en lui disant

avec une grâce enchanteresse:

--Pardonnez-moi, je suis folle, mais je n'ai pu réprimer ce mouvement;

sentez mon coeur, comme il bat.

En effet, son coeur battait à se rompre.

Quel était ce mystère, quelle était la cause secrète de ces agitations,

de ces émotions? hélas! je le découvris plus tard; mais alors Emma

l'ignorait comme moi.

A l'exception de ces ressentiments involontaires, imprévus, dont on ne

pénétrait pas la cause, on pouvait tout lire dans cette âme ingénue,

aussi pure, aussi limpide que le cristal.

Telle était Emma.

Peu à peu on verra ce caractère se développer dans sa charmante

ignorance, comme ces fleurs précieuses qui n'ont pas la conscience des

parfums qu'elles exhalent ou des couleurs qui les nuancent.....

* * * * *

Quand j'étais à Maran, j'avais supplié madame de Richeville de ne pas

m'écrire un mot sur M. de Lancry ou sur Ursule; je fuyais tout ce qui

pouvait me rappeler leurs odieux souvenirs: une fois à Paris, entourée

de nouveaux amis, je fus plus courageuse.

Madame de Richeville avait été renseignée par des personnes bien

informées de la conduite de mon mari. Voici ce que j'appris.

Mademoiselle de Maran redoublait de calomnies et de méchancetés. Après

avoir ramené Ursule à Paris, elle la logea chez elle, répandant le bruit

que ma jalousie, aussi injuste que furieuse, avait provoqué la

séparation de M. Sécherin et de sa femme; que j'avais dénoncé ma cousine

à son mari et donné comme preuves de la faute d'Ursule quelques

trompeuses apparences.

Ma tante ajoutait que ce procédé était d'autant plus indigne de ma part

que ma liaison avec M. Lugarto ne me donnait ni le droit de me plaindre

des infidélités de mon mari, ni le droit de blâmer la conduite des

autres femmes. Enfin, M. de Lancry, déjà éloigné de moi par la violence

de mon caractère, ayant découvert que, lors de son voyage en Angleterre,

j'avais poussé l'audace jusqu'à aller passer une nuit dans la maison de

M. Lugarto, m'avait abandonnée. Mademoiselle de Maran, malgré

l'affection qu'elle me portait, disait-elle, ne pouvait s'empêcher de

reconnaître que M. de Lancry avait eu raison d'agir ainsi, et elle

croyait de son devoir de soutenir cette _pauvre Ursule_, victime de ma

jalousie et de ma noirceur.

Ces médisances, si absurdes qu'elles fussent, n'en auraient pas moins

été dangereuses, si madame de Richeville, pour prémunir ses amis contre

ces infamies, ne leur avait pas raconté toute la scène de la maison

isolée de M. Lugarto, telle que M. de Mortagne la lui avait dite à son

lit de mort.

Cette révélation, les antécédents de M. de Lancry, la conduite présente

d'Ursule suffirent pour me défendre des odieuses accusations de ma

tante.

La révolution de juillet, en divisant, en dispersant la société

légitimiste, avait en partie dépeuplé le salon de mademoiselle de Maran.

Celle-ci n'avait dû les soins assidus dont on l'avait entourée, sous la

restauration, qu'à la crainte qu'elle inspirait et aux puissantes

inimitiés ou aux non moins puissantes protections dont elle pouvait

disposer à son gré.

Lorsqu'on n'eut plus rien à redouter ou à espérer d'elle, on commença de

la délaisser; car sa méchanceté augmentait avec les années. Sa maison

n'offrait aucun attrait, aucun plaisir; son économie avait tourné à

l'avarice: peu à peu elle se trouva complétement isolée.

Le dépit qu'elle en éprouva fut la véritable cause de son voyage à

Maran. Pour se distraire de ses ennuis, elle vint sans doute me faire

tout le mal possible.

En prenant le parti d'Ursule contre sa belle-mère, en lui proposant de

l'emmener à Paris, elle avait d'abord cédé à son instinct de haine

contre moi: mais lorsqu'elle eut reconnu la puissance des nouvelles

séductions d'Ursule, elle songea à se servir de ma cousine,--qu'on me

pardonne cette trivialité,--pour achalander son salon.

Elle savait le monde mieux que personne; elle annonça partout qu'Ursule

était séparée de son mari. Il y a toujours un irrésistible attrait dans

l'espoir de plaire à une jeune et jolie femme qui se trouve dans une

position aussi indépendante; aussi, bientôt, mademoiselle de Maran ne

fut plus délaissée. Ursule, plus jolie, plus effrontément coquette que

jamais, se vit entourée d'une cour nombreuse.

M. de Lancry, instruit de tout ce qui se passait par un homme de

confiance qu'il avait envoyé à Paris, perdit la tête de jalousie. Ce fut

alors qu'il m'abandonna pour aller rejoindre Ursule.

Ce qu'il me reste à dire paraîtra sans doute bien ignoble...

Malheureusement, en avançant dans la vie, j'ai été assez fréquemment

témoin d'ignominies pareilles. Que chacun interroge ses souvenirs, et il

reconnaîtra que les faits que je vais signaler n'ont rien d'exagéré,

rien d'impossible; et qu'au contraire ils sont plutôt remarquables par

une sorte de délicatesse assez rare dans ces indignités.

Ursule aimait passionnément le luxe, l'éclat, les plaisirs, les fêtes;

elle ne trouvait pas cette vie splendide chez mademoiselle de Maran. Ma

tante, assez riche pour recevoir noblement, était plus loin que jamais

de penser à donner des bals, à prendre des loges aux grands théâtres, à

avoir enfin un état de maison plus moderne, plus élégant, plus

considérable que celui qu'elle avait toujours eu.

M. de Lancry, en arrivant à Paris, trouva Ursule en coquetterie réglée

avec deux ou trois hommes de la société de ma tante. Malgré son aveugle

passion, il connaissait trop bien les femmes et certaines femmes pour

n'avoir pas deviné les goûts d'Ursule.

Par respect pour elle et pour lui, il ne pouvait lui proposer de

satisfaire son penchant au faste et à la dépense; on savait qu'elle

n'avait point d'autre fortune que soixante mille francs de sa dot.

L'origine de son luxe une fois connue, Ursule tombait dans le dernier

mépris et se voyait chassée de ce monde au milieu duquel elle voulait

briller.

M. de Lancry, d'accord ou non avec ma tante, je ne l'ai jamais su,

trouva un moyen fort ingénieux de tout accommoder; en un mot de donner à

sa maîtresse la plus grande existence du monde, de ne pas la faire

déchoir aux yeux de la société, et de lui assurer, au contraire, toutes

les sympathies d'une coterie, de très-bonne compagnie d'ailleurs,

présidée par mademoiselle de Maran.

Sans la haine que celle-ci me portait, elle eût repoussé sans doute la

honteuse complicité qu'elle accepta dans cette infâme transaction.

Quant à la manière dont je fus instruite de ces détails, elle se

rattache à une nouvelle série d'événements mystérieux qui me prouvèrent

malheureusement que le mauvais génie de M. Lugarto planait encore autour

de moi et de ce qui me devenait de plus en plus cher.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 258 / 355 题