J'aborde avec défiance le récit de cette nouvelle période de ma vie.
En retraçant les événements qui se sont succédé depuis mon enfance
jusqu'à mon mariage, et depuis mon mariage jusqu'au moment où M. de
Lancry m'abandonna si cruellement pour aller rejoindre Ursule à Paris,
je pouvais me confier sans crainte à tous mes souvenirs, à toutes les
impressions qu'ils réveillaient: je n'avais rien à me taire, rien à me
déguiser à moi-même: la sincérité m'était facile.
Je n'avais à me reprocher que l'exagération de quelques généreuses
qualités; je l'avais dit à M. de Lancry, je reconnaissais moi-même que
mes douleurs passées ne pouvaient me gagner aucune sympathie, en
admettant que le monde les eût connues, car j'avais manqué d'énergie, de
dignité dans ma conduite avec lui.
Je m'étais toujours aveuglément soumise, lâchement résignée; je n'avais
su que pleurer, que souffrir... et la souffrance n'est pas plus une
vertu que les larmes ne sont un langage.
Souffrir pour une noble cause, cela est grand et beau; humblement
endurer le mépris et les outrages d'un être indigne, c'est une honteuse
faiblesse qui excitera peut-être une froide pitié, jamais un touchant
intérêt.
Cette découverte fut pour moi une terrible leçon: je reconnus qu'après
tant de maux, j'avais à peine le droit d'être plainte; la réflexion,
l'expérience me prouvèrent qu'au point de vue du monde ou plutôt du
grand nombre des hommes, Ursule, avec ses vices et avec ses provocantes
séductions, devait plaire peut-être, tandis que moi je ne pouvais
prétendre qu'à une pâle estime ou à une compassion dédaigneuse. Du
moins j'avais la consolante conviction de n'avoir jamais failli à mes
devoirs; je puisais dans ce sentiment une sorte de dédain amer dont je
flétrissais à mon tour le jugement du monde et l'égarement de mon mari.
* * * * *
Je ne saurais dire mon découragement, ma stupeur, lorsque après ma
longue maladie je me trouvai seule, pleurant mon enfant mort avant de
naître.
La fin tragique de M. de Mortagne, mon unique soutien, rendait mon
isolement plus pénible encore.
Tant que dura l'hiver, je souffris avec une morne résignation; mais, au
printemps, la vue des premiers beaux jours, des premières fleurs, me
causa des ressentiments pleins d'amertume: le sombre hiver était au
moins d'accord avec ma désolation; mais lorsque la nature m'apparut dans
toute la splendeur de sa renaissance, mais lorsque tout recommença à
vivre, à aimer, mais lorsque je sentis l'air tiède, embaumé des
premières floraisons, mais lorsque j'entendis les joyeux cris des
oiseaux au milieu des feuilles, mon désespoir augmenta.
L'aspect de la nature, paisible et riante, m'était odieux, je sentais la
faculté d'aimer et d'être heureuse complétement morte en moi...
A quoi me servaient les beaux jours remplis de chaleur, de soleil et
d'azur?... à quoi me servaient les belles nuits étoilées, remplies de
fraîcheur, de parfums et de mystères?
J'étais souvent en proie à des accès de désespoir affreux et de rage
impuissante, en songeant que, si mon enfant eût vécu, ma vie eût été
plus belle que jamais, car j'avais entrevu des trésors de consolations
dans l'amour maternel. Si méprisante, si cruelle, si indigne que la
conduite de M. de Lancry eût été pour moi, elle n'aurait pu m'atteindre
dans la sphère d'adorables félicités où je me serais réfugiée.
Alors je compris combien était horrible notre position, à nous autres
femmes qui ne pouvons remplacer la vie du coeur par la vie d'action.
Par une injustice étrange, mille compensations sont offertes aux hommes
qui ont à souffrir passagèrement d'une peine de coeur, eux dont les
facultés aimantes sont bien moins développées que les nôtres, car on a
dit cent fois:--ce qui est toute notre existence est une distraction
pour eux.
Malgré les odieux procédés de mon mari envers moi, je ne comprenais pas
que la trahison pût autoriser ni excuser la trahison. Je pensais ainsi
non par respect pour M. de Lancry, mais par respect pour moi. Je sentais
qu'au point de vue du monde, j'aurais peut-être eu tous les droits
possibles à chercher des dédommagements dans un amour coupable; mais
lors même que rien ne m'eût paru plus vulgaire, plus dégradant que cette
sorte de vengeance, je croyais la source de toute affection tendre
absolument tarie en moi.
J'étais quelquefois effrayée des mouvements de haine, de méchanceté qui
m'agitaient. Le souvenir d'Ursule me faisait horreur, parfois il
soulevait dans mon âme de folles ardeurs de vengeance...
Encore une de ces bizarreries fatales de notre condition! Un homme peut
assouvir sa fureur sur son ennemi, le provoquer, le tuer à la face de
tous, et se faire ainsi une terrible justice... Une femme outragée par
une autre femme, frappée par elle dans ce qu'elle a de plus cher, de
plus sacré, ne peut que dévorer ses larmes!
Chose étrange! encore une fois, nous qui souffrons tant par l'amour,
nous ne pouvons nous venger d'une manière digne et éclatante! Nous
pouvons nous venger par le mépris, dira-t-on. Le mépris!... que pouvait
faire mon mépris à Ursule, qui avait déjà toute honte bue!
A ces violents ressentiments succédait une morne indifférence. Ma vie se
passait ainsi.
La prière, le soin de mes pauvres ne m'apportaient, je l'avoue en
rougissant, que des soulagements passagers; le bien que je faisais
satisfaisait mon coeur, ne le remplissait pas.
Plusieurs fois ma pauvre Blondeau me conseilla de changer de résidence,
de voyager; je n'en avais ni le désir, ni la force; tout ce qui
m'entourait me rappelait les souvenirs les plus amers, les plus
douloureux, et pourtant je restais à Maran, abattue, énervée.
Les jours, les mois se passaient ainsi dans une sorte d'engourdissement
de la pensée et de la volonté.
Je menais la vie d'une recluse; tous les gens de M. de Lancry l'avaient
été rejoindre: ma maison se composait de Blondeau, de deux femmes et
d'un vieux valet de chambre qui avait été au service de M. de Mortagne.
Je marchais beaucoup afin de me briser par la fatigue; en rentrant, je
me mettais machinalement à quelque ouvrage de tapisserie: il m'était
impossible de m'occuper de musique; j'avais une telle excitation
nerveuse que le son du piano me causait des tressaillements douloureux
et me faisait fondre en larmes.
Madame de Richeville m'écrivait souvent. Lorsqu'elle avait vu mon mari
arriver à Paris pour y rejoindre Ursule, elle m'avait proposé de venir
me chercher à Maran, quoiqu'il lui en coûtât de se séparer d'Emma et de
la laisser au Sacré-Coeur, où elle terminait son éducation; j'avais
remercié cette excellente amie de son offre, en la suppliant de ne pas
quitter sa fille et aussi de ne jamais à l'avenir me parler de M. de
Lancry et d'Ursule: je voulais absolument ignorer leur conduite.
Les lettres de madame de Richeville étaient remplies de tendresse, de
bonté. Respectant, comprenant mon chagrin, elle m'engageait néanmoins à
venir la trouver à Paris, mais alors j'avais une répugnance invincible à
rentrer dans le monde.
Je savais par mes gens d'affaires que M. de Lancry me ruinait: il avait
un plein pouvoir de moi, nous étions mariés en communauté de biens; il
pouvait donc légalement et impunément dissiper toute ma fortune.
J'avoue que ces questions d'intérêt me laissaient assez indifférente, la
pension qu'il me faisait suffisait à mes besoins; d'ailleurs madame de
Richeville m'avait écrit que M. de Mortagne, surpris par la mort,
n'avait pu aviser aux moyens de mettre tous les biens qu'il me laissait
à l'abri de la dissipation de mon mari, mais qu'il lui avait remis, à
elle, madame de Richeville, une somme considérable, destinée à assurer
mon avenir et celui de mon enfant dans le cas où M. de Lancry m'eût
complétement ruinée. Hélas, cet enfant n'était plus... que m'importait
l'avenir?
Plus de deux années se passèrent ainsi, avec cette rapidité monotone
particulière aux habitudes uniformes.
Au bout de ce temps, je ne souffrais plus; je ne ressentais rien, ni
joie ni douleur. Peut-être serais-je restée longtemps encore dans cette
apathie, dans cette somnolence de tous les sentiments, si la lettre
suivante de madame de Richeville ne m'eût pas démontré l'absolue
nécessité de mon retour à Paris.
Paris, 20 octobre 1831.
Je suis obligée, ma chère Mathilde, malgré vos recommandations
contraires, de vous parler de M. de Lancry. Hier un homme de mes amis a
appris, par le plus grand hasard, que votre mari s'occupait de vendre
votre terre de Maran; la personne qui voulait l'acquérir s'en tenait, je
crois, à vingt ou trente mille francs. Je sais combien vous êtes
attachée à cette propriété, parce qu'elle a appartenu à votre mère, et
peut-être aussi parce que vous y avez beaucoup souffert; j'ai donc cru
bien agir, après avoir consulté M. de Rochegune, qui est arrivé ici
depuis un mois, en envoyant mon homme d'affaires proposer à M. de
Lancry, qui ne le connaît pas, d'acheter Maran à un prix supérieur à
celui qu'on lui en offre: votre mari a accepté, le contrat de vente est
dressé, mais votre présence à Paris est indispensable.
«Votre contrat de mariage est tel que vous ne pouvez posséder rien en
propre. Il faut donc beaucoup de formalités pour vous assurer néanmoins
cette acquisition sous un nom supposé, et la soustraire ainsi aux
prodigalités de votre mari; dans le cas où ces arrangements vous
conviendraient, vous placeriez très-avantageusement la somme que M. de
Mortagne a déposée entre mes mains lors de cette nuit à jamais fatale...
«Pardonnez ces ennuyeux détails d'affaires, ma chère enfant, mais vous
comprenez, n'est-ce pas, de quelle importance tout ceci est pour vous.
Et je suis heureuse du hasard qui m'a mise à même de vous épargner un
chagrin et des regrets nouveaux.
«Un voyage à Paris est donc indispensable; il vous retirera peut-être de
l'accablement dans lequel vous êtes plongée. Pauvre enfant! vos lettres
me désespèrent. Votre chagrin sera-t-il donc incurable? faut-il vous
abandonner ainsi à une désolante inertie... Les consolations de l'amitié
ne sont-elles rien pour vous? Pourquoi vous isoler opiniâtrement dans
vos sombres pensées?
«Mieux que personne je comprends votre éloignement du monde, mais
n'est-il pas un milieu entre une retraite absolue et le tourbillon des
fêtes? Je n'ose vous parler de mon bonheur, et vous citer ma vie comme
un exemple à l'appui du goût que je voudrais vous donner pour une
existence doucement partagée entre quelques amitiés sincères... Mon
Emma est près de moi, vous me diriez avec raison que toutes les
conditions doivent me paraître heureuses.
«Il me semble pourtant que la solitude dans laquelle vous vivez ne peut
qu'aigrir votre noble coeur, s'il pouvait jamais perdre ses qualités
angéliques; aussi, je vous le dis encore, venez, venez parmi nous.
«Depuis que l'éducation d'Emma est terminée et que j'ai quitté le
Sacré-Coeur, je me suis créé une intimité charmante de femmes un peu
plus âgées que moi; car je me suis mise à être très-franchement _vieille
femme_, ce qui a désarmé celles qui pouvaient me supposer encore
quelques prétentions. Je reste chez moi tous les soirs, et il me faut
être vraiment inflexible pour ne pas voir mon petit salon envahi; on y
parle souvent de vous: la conduite de votre mari est si scandaleuse,
cette _horrible femme_ est si effrontée, votre résignation est si digne,
si courageuse qu'il n'y a qu'une voix pour vous plaindre et pour vous
admirer.
«La révolution a bouleversé, scindé la société; il n'y a plus, pour
ainsi dire, que de petits cercles, aucune grande maison n'est ouverte:
c'est moins par bouderie contre le gouvernement, dont on s'inquiète
assez peu, que par impossibilité de réunir ces fractions diverses.
«Sous la restauration, la _cour_, ses devoirs, ses relations, ses
ambitions, ses intrigues étaient les liens qui rendaient notre monde
homogène; maintenant rien n'oblige, chacun s'isole selon son goût, ses
penchants, et les coteries se forment. Les ambassades de Sardaigne et
d'Autriche sont les seuls centres où se réunissent encore ces fragments
épars de notre ancienne société.
«Ne vous étonnez pas, chère enfant, de me voir entrer dans ces détails,
en apparence puérils, à propos de la grave détermination que je
sollicite de vous.
«Si le monde était ce qu'il était il y a quatre ans, s'il y avait une
_cour_, je concevrais votre répugnance à y rentrer. Les femmes de votre
caractère rougissent pour ceux qui les outragent, la honteuse conduite
de M. de Lancry vous eût fait un devoir de la retraite: ainsi que vous
me l'avez vous-même écrit: «Une femme souffre de l'abandon de son mari,
ou elle n'en souffre pas; dans ces deux alternatives, il lui convient
aussi peu d'exposer aux yeux de tous son indifférence et son chagrin.»
Mais, encore une fois, ma chère enfant, je ne vous propose pas d'_aller
dans le monde_: c'est à peine si ma société habituelle, où l'on voudrait
tant vous voir, se compose de quinze à vingt personnes, et presque
toutes sont de mes parents ou de mes alliés.
«Tenez... je veux vous en faire connaître quelques-unes, ce sera mon
dernier argument en faveur de votre venue.
«Vous rencontrerez, presque chaque soir, l'excellent prince d'Héricourt
et sa femme. Tous deux, à force de grandeur et de bonté, se sont fait
_pardonner_ une longue vie de bonheur et de tendresse, que le plus léger
nuage n'a jamais obscurcie. La première révolution les avait ruinés; la
dernière les a privés de leurs dignités, qui étaient toute leur
fortune: redevenus pauvres, ils ont accepté ce malheur avec tant de
noblesse, tant de courage, qu'ils ont fait respecter leur infortune
comme ils avaient fait respecter leur félicité.
«Je vous assure, Mathilde, que la vue de ces deux vieillards, d'une
sérénité si douce, vous calmerait, vous ferait du bien, vous donnerait
le courage de supporter plus fermement votre chagrin.
«Il y a deux jours je suis allée voir la princesse, le matin. Elle et
son mari occupent une petite maison près de la barrière de Monceaux; la
solitude de ce quartier, la jouissance d'un joli jardin, et surtout la
modicité du prix les ont fixés là. Je ne saurais vous dire avec quelle
vénération je suis entrée dans cette modeste demeure.
«Rien de plus simple que l'arrangement de ces petites pièces; mais de
vieux et illustres portraits de famille, quelques présents royaux, faits
au prince pendant ses ambassades extraordinaires, imprimaient à cette
habitation un caractère de grandeur noblement déchue qui me fit venir
les larmes aux yeux.
«Je songeais avec amertume que le prince et la princesse, habitués à une
grande existence, souffraient peut-être des privations terribles à leur
âge; pourtant, de leur part, jamais une plainte, jamais une parole amère
contre le sort.
«Je ne pouvais m'empêcher d'en témoigner mon admiration à la princesse;
elle me répondit avec une simplicité sublime.
«Ma chère Amélie, le secret de ce que vous appelez notre courageuse
résignation est bien simple. Nous pensons que mon mari et moi nous
aurions pu être séparés dans ces jours d'épreuve; nous songeons surtout
à notre pauvre vieux roi et à ses enfants, et nous remercions Dieu de
nous avoir épargné tant du chagrins dont il aurait pu nous éprouver.»
«Mathilde, je sais combien vous méritez d'intérêt de sympathie; je ne
vous dirai pas de comparer vos affreux chagrins à ceux-là et d'imiter ce
courage stoïque, mais je vous dirai encore: Venez, venez auprès de nous.
C'est presque une consolation que d'avoir à aimer de pareilles gens; et
puis enfin, dites, ma pauvre enfant, lorsque après vos journées de
solitude désolée vous cherchez le sommeil, quel souvenir consolant
pouvez-vous évoquer? Aucun. Si, au contraire, vous aviez eu sous les
yeux une scène aussi touchante que celle que je viens de vous raconter,
est-ce que vous ne vous sentiriez pas moins malheureuse? Pourquoi n'en
serait-il pas des maladies de l'âme comme de celles du corps; si un air
pur et salubre peut redonner la vie, pourquoi une âme blessée ne se
retremperait-elle pas dans une atmosphère de sentiments élevés et
généreux?
«Je sais que vous êtes bonne, bienfaisante; mais, par cela même que vous
êtes modeste, vous ne vous appesantissez pas sur le bien que vous
faites, et la charité n'est pas un adoucissement à vos chagrins.
«Encore une fois, venez avec nous, nous vous distrairons, car vous
trouverez aussi chez moi cette aimable et spirituelle comtesse A. de
Semur, ma cousine, esprit fin, souple, brillant, et surtout impitoyable
à tout ce qui est bas, lâche ou traître. Elle aime, dit-on, le paradoxe
à l'excès; savez-vous pourquoi? pour pouvoir exalter ce qu'il y a de
généreux et d'élevé dans toutes les opinions, mais aussi pour pouvoir
immoler sans pitié tout ce qu'elle y trouve de ridicule ou de méchant!
«Vous souvenez-vous, lors du votre première entrée dans le monde à un
bal du matin chez madame l'ambassadrice d'Autriche, d'avoir remarqué une
étrangère d'une incomparable beauté, lady Flora Fitz-Allan? Elle ne vous
a pas oubliée, elle. Je la vois aussi beaucoup; elle me parle sans cesse
de vous. Ce jour-là elle admirait encore l'expression candidement
étonnée de votre ravissante figure, lorsqu'on vint lui dire que vous
aviez l'esprit le plus caustique et le plus méchant du monde (c'était,
vous me l'avez dit depuis, une des premières calomnies de mademoiselle
de Maran). Lady Flora resta stupéfaite d'étonnement, presque de
crainte,--me dit-elle,--en songeant avec chagrin qu'un aussi naïf et
aussi délicieux visage que le vôtre pût servir de masque à tant de
méchanceté. Vous pensez bien que je l'ai vite désabusée. Elle m'a
remerciée avec effusion; il lui eût été douloureux de penser que la
candeur, que la beauté des traits pouvaient être si trompeuses. Vous
serez folle de lady Flora. Quant à lord Fitz-Allan c'est le type
accompli du grand seigneur anglais, c'est la loyauté dans la dignité.
«Vous avez dû rencontrer quelquefois la marquise de Sérigny et sa fille
la duchesse de Grandval. Sinon, pour les connaître, imaginez-vous la
grâce la plus parfaite jointe à une exquise distinction de manières et à
une élégance pour ainsi dire native; car dans cette maison, le charme,
le bon goût et la dignité semblent l'apanage héréditaire des femmes:
c'est leur loi salique, à elles.
«En hommes, vous verrez souvent chez moi M. l'ambassadeur de ***, l'un
de mes bons et anciens amis, homme de grand coeur, de rare courage,
d'excellent sens et de haute raison, qui a fait vaillamment la guerre et
qui est simple et bon, parce qu'il est brave et énergique. Je vous prie
de croire, ma chère enfant, que je ne vois pas absolument que des gens
graves, vous savez combien j'aime les contrastes; aussi je vous promets
la _fleur des pois_ de ce temps-ci, un de mes neveux, Gaston de
Senneville: il est impossible d'être plus joli, plus gracieux, plus
parfaitement élevé et pourtant plus _inoffensif_, pour ne pas dire plus
insignifiant. C'est un de ces charmants jeunes gens qui marchent en tête
des adorateurs d'une femme à la mode, comme les chefs de choeur des
tragédies antiques: aussi, moi qui ne suis plus femme à la mode, je
m'étonnais de le voir si souvent chez moi; il m'a avoué qu'il m'aimait
comme la meilleure parente du monde d'abord, et puisque ses habitudes
chez moi lui donnaient une consistance, un _reflet sérieux_ que son âge
ne lui permettait pas d'espérer et qui lui faisait grand bien. Il a
d'ailleurs le bon esprit de n'être nullement exclusif, et de montrer
partout sa jolie figure et ses excellentes façons. Il va sans dire qu'il
voit ce qu'on appelle la _nouvelle cour_: c'est lui qui nous tient au
courant de tout ce qui se passe, dans cette société-là, où il y a,
dit-il, quelques femmes charmantes, quoique assez étrangement élevées,
et des hommes généralement inconcevables. Ces cailletages nous amusent
beaucoup; et puis il est toujours bon que chaque maison ait quelqu'un
des siens qui _sacrifie_ au pouvoir du moment; on ne sait pas ce qui
peut arriver: c'est un de nos principes de toujours tenir par un lien
quelconque à ce qui est le gouvernement du jour.
«Mais, voyez un peu, je m'appesantis sur de pareils _accessoires_, et je
ne vous parle pas longuement d'un de nos meilleurs amis, qui est presque
l'âme de mes réunions. Je vous ai dit en courant que M. de Rochegune
était de retour, sans plus vous donner de détails; je veux réparer cette
omission. Je ne l'aurais jamais reconnu, tant le soleil d'Orient l'a
hâlé. Après avoir combattu avec les Grecs contre les Turcs, il s'en est
allé en curieux faire la guerre aux Circassiens avec les Russes. Il est
impossible de conter avec plus de charme toutes ces campagnes vraiment
merveilleuses. Il a acquis ce qui lui manquait, à mon avis, c'est une
assurance, une fermeté, un entrain qui relèvent à sa vraie hauteur son
caractère, que je trouvais trop beau pour être si timide et si réservé.
Cet entrain, comme vous le pensez, a été bien douloureusement comprimé
par la nouvelle de la mort funeste de M. de Mortagne. Nous causons
souvent de cet excellent ami. M. de Rochegune a pour vous un intérêt
profond, sincère. Tout le monde l'aime pour sa bonté, pour son esprit et
pour sa loyauté chevaleresque. C'est vraiment un homme d'un courage
moral extraordinaire; aucune considération n'arrête sa franchise; il dit
et ose ce que personne ne dit et n'ose. La comtesse A. de Semur dit de
lui avec beaucoup de justesse: _Il est impossible d'être plus
effrontément honnête homme_. Il parle souvent à la chambre des pairs; sa
parole incisive et âpre ne ménage ni amis ni ennemis lorsqu'il défend
contre eux un des grands principes qu'il met au-dessus des hommes et des
choses. Quoique jeune, on compte fort avec lui; car son influence égale
son indépendance.
«Voici ma tâche à peu près remplie, ma chère Mathilde. J'ai essayé de
vous peindre les personnes au milieu desquelles vous vivrez si vous le
voulez, et qui vous attendent, non pour vous aimer, mais pour vous dire
qu'elles vous aiment depuis longtemps.
«Croyez-moi, ma chère Mathilde; autant le monde est souvent méchant et
calomnieux en général, autant une intimité choisie est bienveillante et
dévouée pour les personnes qui la composent.
«Chère enfant, je vous l'ai dit, j'avais commis des fautes, je l'avoue;
mais on ne s'était pas borné à me les reprocher, on avait tout exagéré,
jusqu'à la plus abominable calomnie. Il a fallu mon nom, ma famille, mes
alliances, ma fortune, mon caractère, pour résister à ce déchaînement
universel. Eh bien! depuis que je me suis retirée de ce monde bruyant,
depuis que les années, le malheur, la raison, la religion m'ont donné
une solidité de principes et une régularité que je n'avais pas, je n'ai
trouvé autour de mol qu'indulgence, sympathie et intérêt.
«Je n'ai pas besoin de vous dire, en vous nommant les personnes que je
vois habituellement, qu'elles composent l'élite de la meilleure
compagnie, et que leur assiduité chez moi m'absout pour ainsi dire de
tous mes torts passés: le prince et la princesse d'Héricourt, entre
autres, sont de ces personnes dont la vie entière a été d'une pureté si
éclatante, dont le caractère a une autorité si imposante, que de leur
blâme ou de leur louange dépend l'accueil qu'on vous fait dans le monde.
Le prince d'Héricourt, en un mot, représente tout ce qu'il y a
d'honorable, de délicat, de courageux et d'élevé; quoiqu'il vive assez
retiré, il faut le dire à la louange de la société, il a peut-être
encore plus d'influence sur elle qu'il n'en avait avant les malheurs qui
l'ont frappé, et qu'il supporte si noblement. Vous sentez donc combien
je suis heureuse et fière de l'attachement que me porte ce couple
vénérable.
«Et puis enfin, vous le dirai-je, ce qui remplit mon coeur de joie de
reconnaissance, c'est qu'on aime Emma comme elle mérite d'être aimée.
«Il se peut qu'on sache le secret de sa naissance, quoiqu'elle passe
pour une orpheline dont je me suis chargée; mais la délicate réserve
dont on fait preuve à ce sujet m'est du moins un témoignage de tolérance
bienveillante. Vous avez vu combien elle était belle, n'est-ce pas, mon
Emma; eh bien! si l'orgueil maternel ne m'aveugle pas, elle est encore
embellie! Et puis l'éducation qu'elle a reçue sous mes yeux au
Sacré-Coeur a développé, a mûri toutes les excellentes dispositions
qui étaient en elle. Deux ou trois fois par semaine je la garde le soir
avec moi; tous mes amis en sont enchantés. Mais vous la verrez...
«Vous la verrez!... Hélas! la verrez-vous, Mathilde? renoncerez-vous à
cette vie solitaire et désolée où vous passez vos plus belles années? En
vérité, pauvre enfant, on dirait que votre douloureuse retraite est une
expiation... une expiation... mon Dieu! du mal qu'on vous a fait sans
doute!
«Mais je me rassure; vous avez à cette heure de si graves raisons pour
venir à Paris, qu'il y aurait de la folie à vous à hésiter. Par cela
même que vous tenez beaucoup à Maran, il faut au moins vous mettre à
même de le posséder.
«Je n'ose espérer que la dernière considération que je vais vous faire
valoir puisse vous décider, mais enfin j'essaye.
«Vous savez que j'habite maintenant une maison de la rue de Lille. Au
fond du jardin de cette maison existe un charmant pavillon qui était
occupé par la marquise-douairière de Montal; elle l'a quitté, il est
tout prêt. Voulez-vous le prendre? Je ne crois pas que votre maison soit
plus considérable que la sienne; en tout cas, une partie de mes communs
m'est complétement inutile, et je les mets à votre disposition. Le
jardin est vaste; vous serez isolée lorsque vous le voudrez au fond de
votre pavillon. Si vous ne désirez voir personne, vous ne verrez
personne; mais au moins, moi et Emma, nous serons là, et croyez-moi,
chère enfant, il est toujours consolant d'avoir auprès de soi des
coeurs bons et dévoués.
«Mathilde, réfléchissez bien à ce que je vous propose. Je concevrais
votre répugnance à venir à Paris pour y vivre seule: à votre âge, dans
votre position, ce serait impossible. D'un autre côté, il ne faut pas
songer à habiter avec votre tante, puisque votre indigne cousine demeure
chez elle. Ma proposition satisfait donc aux convenances et vous laisse
en même temps une complète liberté.
«Je suis devenue tout à fait _vieille femme_. Vous savez que lorsque je
l'ai voulu, j'ai toujours fait compter avec moi; je puis donc vous être
un très-bon chaperon... grâce à cette espèce de communauté d'habitation.
«Encore un mot, Mathilde. Je ne vous aurais jamais proposé de venir me
rejoindre si je n'avais tellement établi et affermi ma nouvelle position
dans le monde, que vous puissiez trouver auprès de moi aide et
protection... Si le choix, si la sûreté et surtout si l'autorité de mes
relations ne me mettaient pas désormais à l'abri de toute calomnie, je
n'aurais pas osé me charger auprès de vous d'un rôle presque maternel...
Vous me comprenez, n'est-ce pas? chère enfant... Cet aveu ne doit pas
vous étonner; je vous en ai fait d'autres plus humiliants pour ma
vanité.
«Croyez-moi donc; si je vous dis: «Venez à moi,» c'est que vous pouvez y
venir avec confiance et sécurité.
«Emma entre à l'instant chez moi; elle me prie de la rappeler à votre
souvenir, de vous dire qu'elle a bien souvent songé à vous et que, sans
vous connaître beaucoup, _elle vous aime autant que vous m'aimez_.
«Ce sont ses propres paroles. Elles sont trop douces à mon coeur pour
que je ne vous les répète pas en vous disant encore: venez, venez...
vous êtes aussi aimée qu'impatiemment attendue.
«Mille amitiés bien tendres.
«VERNEUIL DE RICHEVILLE.»