Quelques jours après cet entretien, M. de Lancry envoya à Paris son
valet de chambre, en qui il avait toute confiance.
Depuis le départ de cet homme, mon mari reçut presque chaque jour une
lettre de lui.
J'attendais avec autant d'impatience que d'inquiétude la réponse de M.
de Mortagne.
C'était la seconde fois que je lui écrivais. Je ne comprenais pas son
silence.
Ma vie continuait de se passer triste et morne. Quelquefois je
m'étonnais de ce que l'indifférence avait si subitement remplacé
l'amour; cela était pourtant naturel.
Les sentiments violents et profonds ne peuvent passer par les pâles
transitions d'un refroidissement successif.
Ils vivent toujours, ou ils s'éteignent comme ils sont venus...
subitement, après avoir résisté longtemps, vaillamment, aux atteintes
les plus cruelles.
Oui, ces sentiments tombent et meurent tout à coup, comme le guerrier
qui s'aperçoit seulement en expirant qu'il est criblé de blessures et
qu'il a perdu tout son sang dans le combat.
Une chose encore me surprenait et je ne savais si je devais en être
fière ou honteuse... Cette désaffection me glaçait le coeur; mais bien
des circonstances de ma vie m'avaient été plus douloureuses.
Était-ce du courage? était-ce de la résignation? était-ce de
l'indifférence?
Je surpris bientôt le secret de ma conduite.
Je me consolais de ne plus aimer M. de Lancry, en songeant que toutes
les puissances de mon âme seraient désormais concentrées sur un seul
être. Mon coeur me trompait-il encore? n'était-ce pas continuer
d'aimer Gontran que d'idolâtrer son enfant?
Je ne pouvais donc pas m'abuser: l'amour maternel remplissait mon
coeur tout entier, seul il causait ma fermeté. Car lorsque, par
malheur, je songeais que la divine espérance dont le ciel m'avait douée
n'était qu'_une espérance_, lorsque je me demandais quel serait le vide
de mon coeur si elle m'était ravie... oh! alors j'étais saisie de
vertige et je détournais ma vue de ce ténébreux abîme pour la reporter
vers le radieux avenir qui seul m'attachait à la vie....
* * * * *
L'hiver était arrivé avec ses sombres froids, ses tristes brouillards,
ses longues soirées, que la douce intimité du foyer domestique
n'abrégeait pas.
A déjeuner, à dîner, j'échangeais quelques rares paroles avec Gontran;
puis il rentrait chez lui, moi chez moi.
Ses habitudes étaient complétement changées.
Il ne chassait plus; mais, malgré la rigueur de la saison, presque
chaque jour il sortait à pied dans la forêt: il y passait de longues
heures, revenait avec une scrupuleuse exactitude pour l'heure de la
poste, puis il repartait et ne rentrait quelquefois qu'à la nuit noire.
D'autres fois il restait deux ou trois jours renfermé chez lui; il s'y
faisait servir et n'en sortait pas.
Ses traits commençaient à s'altérer d'une manière effrayante; ses joues
creuses, ses yeux caves, le sourire nerveux qui contractait ses lèvres,
donnaient à sa physionomie une expression de douleur, de chagrin,
d'abattement, que je ne lui avais jamais vue.
A l'heure de la poste il ne pouvait vaincre son anxiété; il allait
lui-même au-devant du messager. Un jour, de l'une de mes fenêtres, je le
vis recevoir une lettre, la regarder quelque temps avec crainte, comme
s'il eût redouté de l'ouvrir, puis la lire avidement, et ensuite la
déchirer et la fouler aux pieds avec rage.
Par deux fois il fit faire tous les préparatifs de son départ, et il le
suspendit.
Un soir j'étais dans mon parloir avec Blondeau à ouvrir une caisse de
robes d'enfant que j'avais fait venir d'Angleterre; tout à coup Gontran,
pâle, défait, presque égaré, entra en s'écriant avec un accent
déchirant:--Mathilde... je ne puis plus longtemps...--Mais, voyant
Blondeau, il s'interrompit et disparut.
Je le cherchai; il était renfermé chez lui; je restai longtemps à sa
porte sans qu'il voulût m'ouvrir.
Un autre jour, il quitta les vêtements négligés qu'il portait,
s'habilla avec la plus grande élégance, entra chez moi, et me dit d'un
air égaré:
--Franchement, comment me trouvez-vous? suis-je très-changé? En un mot,
ne suis-je plus capable de plaire? ou suis-je encore _aussi bien_ que
j'étais autrefois?
Je le regardai avec surprise... Il s'écria violemment en frappant du
pied:--Je vous demande si je suis très-changé; m'entendez-vous?
A mon étonnement avait succédé la frayeur, tant cette question et l'air
dont il la faisait me semblaient insensés. Je ne savais que lui
répondre. Il sortit en fureur, après avoir brisé une coupe de porcelaine
de Chine qui se trouvait sur une table.
Enfin, l'avouerai-je! Blondeau sut par notre maître d'hôtel que M. de
Lancry s'enivrait quelquefois le soir avec des liqueurs fortes qu'il se
faisait porter chez lui.
Je ne pouvais plus en douter, ces excès, ces emportements, les
bizarreries de Gontran, me prouvaient qu'il ressentait les violentes
agitations d'une passion désespérée, et qu'il voulait quelquefois
chercher dans l'ivresse l'oubli de ses peines.
La pitié qu'il m'inspira me fit croire que tout amour était à jamais
éteint dans mon coeur. J'étais navrée de le voir si malheureux;
j'accusais amèrement Ursule, mais je ne ressentais plus de jalousie
contre elle.
A mon grand regret, je sentais que je ne pouvais rien pour Gontran et
que mes consolations devaient être stériles. Je ne voulais ni n'osais
d'ailleurs aborder un pareil sujet avec lui, j'attendis donc une
occasion favorable.
Un jour, le courrier étant arrivé un peu plus tôt que de coutume, on
apporta les lettres de mon mari dans la bibliothèque, où je le trouvai
en allant chercher un livre.
Il rompit le cachet avec émotion, lut, pâlit, laissa tomber la lettre,
et se cacha le front dans ses deux mains.
Je m'approchai de lui tout émue.
--Gontran,--lui dis-je,--vous souffrez...
Il tressaillit, releva vivement sa tête...
Il pleurait!...
Sa figure flétrie exprimait un désespoir profond.
--Eh bien! oui... je souffre,--me dit-il avec amertume;--que vous
importe?
--Écoutez-moi, mon ami,--lui dis-je en prenant sa main brûlante et
amaigrie; il est des chagrins dont je puis maintenant vous plaindre...
--Vous? vous?
--Oui, par cela même que je n'ai plus pour vous d'amour, je puis... je
dois vous apporter les consolations d'une amie... Vous souffrez... je
n'ai pas besoin de vous demander la cause du changement que j'ai
remarqué en vous depuis quelque temps.
--Eh bien! oui...--s'écria-t-il hors de lui;--pourquoi me
contraindrais-je avec vous maintenant? Oui, _je l'aime_ avec passion;
oui, je l'aime comme un enfant, comme un insensé... oui, je l'aime comme
personne n'a jamais aimé... et pourtant ses dédains sont impitoyables.
C'est à cause de moi qu'elle est perdue... et elle ne veut pas même que
je me fasse un droit du malheur que je lui ai causé... Car, enfin, il
est maintenant de mon honneur de la protéger... et... mais, tenez:
pardon... pardon... c'est à vous... à vous, mon Dieu... que je dis cela!
--Et vous pouvez me le dire, Gontran; vous ne m'apprenez rien là de
nouveau, je ne puis plus avoir de doute sur la passion qui vous
désole... fatale... fatale passion qui m'a déjà coûté mon bonheur, et
qui ne vous cause que des chagrins!
--Oh! oui, fatale, bien fatale! Vous ne savez pas ce qu'elle m'a aussi
coûté de larmes, de désespoirs cachés, d'accès de rage impuissante, de
résolutions folles ou criminelles!... Vous ne savez pas les ignobles
étourdissements que j'ai demandés à l'ivresse... Oh! cette femme
infernale savait bien quel amour elle me jetait au coeur!... Infâme et
horrible amour... auquel je vous ai déjà sacrifiée... vous!... Tenez, je
suis un misérable, ou plutôt je suis un fou... et pourtant... malgré
moi, chaque jour cet amour augmente... deux fois j'ai été sur le point
d'aller la rejoindre... mais je n'ai pas osé: avec un caractère aussi
intraitable que celui de cette femme, une fausse démarche peut tout
perdre... et malgré moi encore, je conserve toujours une lueur
d'espoir... mais, tenez: encore pardon, mon Dieu... je vous irrite, je
vous blesse.
--Je puis maintenant tout entendre, je vous le jure, Gontran... pour
vous et pour moi, c'est une triste compensation à ce que nous avons
perdu tous deux.
--Oh! je le sais... je le sais!... Je ne puis plus compter sur votre
amour, il faut y renoncer; mais ne soyez pas impitoyable, laissez-moi
épancher mon coeur près de vous... Maintenant que vous ne m'aimez
plus, cela ne peut pas vous froisser... Allez, Mathilde, je suis si
malheureux, que c'est presque vous venger de moi-même que de vous avouer
ce que j'endure. Oh! si vous saviez ce que c'est que de souffrir d'une
douleur muette et concentrée!...
--Je le sais, Gontran... je le sais...
--Vingt fois j'ai été sur le point de me jeter à vos genoux, de vous
tout avouer, de vous demander au moins votre pitié. Mais tous mes torts
passés me revenaient à la pensée, j'ai eu honte de moi-même, je n'ai pas
osé... En silence, j'ai dévoré mes larmes... oui, car je pleure, vous le
voyez bien... je suis faible, je pleure comme un enfant.
Et il pleurait encore; puis, essuyant ses larmes, il s'écria:
--Mais elle est donc sans pitié, cette femme... mais elle ne réfléchit
donc pas que je vous ai sacrifiée à elle... vous, noble... généreuse
créature, aussi noble, aussi généreuse qu'elle est, elle, perverse et
infâme... Mais elle ne songe donc pas... que mon aveuglement peut avoir
un terme!... Quoi qu'elle en dise, son orgueil infernal est flatté de me
voir à ses pieds... Elle ne sait donc pas que mon illusion dissipée, il
ne me restera pour elle que mépris et que haine... Oh! sa vanité peut
encore recevoir un coup cruel en me voyant revenir à vous, qu'elle envie
toujours, quoi qu'elle dise.
--Tout retour vers le passé est impossible, Gontran; il faut renoncer à
tout jamais à porter à Ursule ce coup que vous croyez si rude à son
orgueil.
--Eh bien! tenez, méprisez-moi, Mathilde, mais je ne puis vous le taire;
c'est depuis que vous m'avez dit ces mots, si cruels dans votre bouche:
_Je ne vous aime plus_, que j'ai seulement senti tout ce que j'ai perdu
en vous perdant... Oui, ce qui rend mon chagrin plus affreux encore...
c'est de ne pouvoir plus me dire: J'ai toujours la, près de moi, un
coeur noble, aimant, généreux, qui oublie, qui pardonne, et auquel je
reviens toujours avec confiance, parce que sa bonté est inépuisable...
--Oui... ce coeur était ainsi... à vous, oh! bien à vous, Gontran.
--Mais ce coeur est encore à moi... Vous vous abusez, Mathilde... un
amour comme le nôtre laisse dans le coeur des racines inaltérables; il
peut languir pendant quelque temps, mais il reparaît bientôt plus vivace
que jamais. Mathilde, ne me désespérez pas, aidez-moi à vaincre cette
abominable passion: je vous le jure, je n'ai jamais mieux apprécié tout
ce qu'il y a de grand, d'élevé dans votre coeur... Oh! quelle serait
sa rage, à cette femme, si elle _nous croyait heureux_, unis, tendrement
occupés l'un de l'autre!... Quel coup mortel recevrait son orgueil!
Tenez, Mathilde... soyons sans pitié pour elle... venez, venez à Paris,
et _affectons_ de paraître devant elle plus passionnés que jamais; elle
aussi, alors, connaîtra les angoisses qu'elle nous a fait souffrir...
Cette étrange proposition me prouva l'exaltation de Gontran, et combien
la passion est toujours aveugle et personnelle.
Il ne pouvait pas avoir dans ce moment l'intention de me blesser, et il
me proposait de jouer un rôle odieux pour exciter la jalousie d'Ursule!
--Autrefois,--dis-je à mon mari,--ces paroles m'auraient fait un mal
horrible, aujourd'hui elles me font tristement sourire... Hélas! l'amour
vous domine à ce point, que vous ne vous apercevez pas que cette
velléité d'un retour à moi est une nouvelle preuve de l'irrésistible
influence qu'Ursule exerce sur vous.
--Mais cela est affreux pourtant... Si cette femme ne doit jamais
m'aimer!--s'écria-t-il,--si elle se rit de mes souffrances, si ses
dédains ne sont pas un manége de coquetterie, pourquoi ne puis-je donc
renoncer à l'espoir de me faire aimer un jour? Pourquoi trouvé-je une
amère volupté dans les chagrins qu'elle me cause? Pourquoi est-ce que je
l'adore enfin... quoique je la sache dissimulée, perfide et indifférente
à mon amour?
--Mon Dieu... mon Dieu!--m'écriai-je en joignant les mains,--votre
volonté est toute-puissante; pour punir Gontran, vous lui faites endurer
tout ce qu'il m'a fait souffrir.
--Que voulez-vous dire, Mathilde?
--Savez-vous, Gontran, qu'il y a quelque chose de providentiel dans ce
qui se passe ici?... Lorsque j'éprouvais pour vous une passion aveugle,
opiniâtre, moi aussi je me disais: Si Gontran ne m'aime plus, pourquoi
ai-je en moi l'espoir enraciné de m'en faire encore aimer? pourquoi son
indifférence, ses duretés ne me lassent-elles pas? Comme vous je me
demandais cela, Gontran; comme vous je trouvais une sorte d'amère
volupté dans ces chagrins; comme vous, chaque jour, j'affrontais vos
nouveaux mépris avec une confiance désespérée... comme vous, sans doute,
je passais de longues nuits à interroger ce douloureux mystère de l'âme!
--Oh! n'est-ce pas qu'il n'y a rien de plus affreux que de se sentir
entraîné par un sentiment irrésistible?--s'écria Gontran, tellement
absorbé par sa personnalité, qu'il oubliait que c'était à moi qu'il
parlait.--Oh! n'est-ce pas,--reprit-il,--n'est-ce pas qu'il est affreux
de voir, de reconnaître que la raison, que la volonté, que le devoir,
que l'honneur, sont impuissants pour conjurer ce fatal enivrement?
--Vous peignez avec de terribles couleurs les maux que vous m'avez
causés, Gontran... Mais moi, en vous aimant malgré vos dédains, je
cédais à la voix du devoir, c'était l'exagération d'un noble amour... En
aimant cette femme malgré ses mépris, vous cédez à un penchant
coupable... c'est l'exagération d'un criminel amour.
Un moment abattu, l'égoïsme indomptable de M. de Lancry se manifesta de
nouveau. Il s'écria:
--Par le ciel! il y a un abîme entre votre caractère et le mien... Vous
êtes une pauvre jeune femme, faible et sans énergie; vous ne saviez rien
de la vie et des passions; mais je n'en suis pas là... Après tout, il ne
sera pas dit qu'une provinciale de dix-huit ans, inconnue, sans
consistance et maintenant perdue, abandonnée de tous, me jouera de la
sorte... Elle me fuit... elle ne veut pas consentir à me recevoir, donc
elle me craint... Oh! je le comprends; ce caractère insolent et hautain
redoute de rencontrer un maître... La vanité ne m'aveugle pas, elle
cherche à se tromper elle-même; elle est si rusée, elle me craint
tellement, que dans sa lettre, pour m'ôter tout soupçon de l'influence
que j'exerce sur elle, elle attribue d'avance à mon amour-propre la
juste confiance que doit me donner toute sa conduite; car elle m'a dit
ces mots: _Que votre orgueil n'aille pas s'imaginer que je vous fuis
parce que je vous crains_... C'est cela... c'est cela... Plus de doute,
je m'étais désespéré trop tôt... elle me craint... donc elle m'aime...
L'amour me rendait aussi aveugle qu'un écolier... Oh! Mathilde, vous
serez vengée.
J'interrompis mon mari.
--Écoutez-moi, Gontran... Tout à l'heure je vous ai vu malheureux;
quoique la cause de ce malheur fût pour moi un outrage, j'ai pu un
moment compatir à des peines que j'avais éprouvées, et oublier que
c'était vous qui les aviez causées. Maintenant l'espoir renaît dans
votre coeur; vous me l'exprimez si durement, qu'il serait indigne de
moi de vous dire un mot de plus.
--Mathilde... pardon... Mon Dieu... je suis insensé.
--Moi qui ai ma raison... je vous donnerai un dernier avis. Ursule est
plus habile que vous; vous tombez dans le piége le plus grossier qu'elle
vous a tendu.
--Un piége? Quel piége?
--Si elle ne vous eût laissé aucun espoir, vous l'eussiez oubliée
peut-être; mais, en vous faisant soupçonner qu'elle vous fuyait par
crainte de vous aimer trop, elle gardait une sorte d'influence sur vous
et me portait ainsi un dernier coup sans que je pusse me plaindre,
puisqu'elle cessait de vous voir, selon sa promesse.
--C'est attribuer une odieuse arrière-pensée à une conduite remplie de
générosité,--s'écria M. de Lancry.
Ce reproche me révolta.
--Eh! quelle a donc été sa générosité, à cette femme? Comment, après
m'avoir frappée dans ce que j'avais de plus cher, elle m'a dit: Je n'ai
jamais aimé votre mari, mais je l'ai rendu complice d'une infâme
trahison; maintenant je me repens et je vous jure de ne plus le voir!
Quel sacrifice! après m'avoir fait tout le mal possible, elle renonce à
un homme qu'elle n'aimait pas.
--Mais, par l'aveu de sa faute, elle mettait son avenir entre vos mains,
madame! et vous avez vu qu'elle ne s'exagérait pas l'inflexible sévérité
de son mari!
--Eh! ne savait-elle pas, monsieur, que j'étais incapable de la perdre?
Ne lui avais-je pas déjà donné mille preuves de ma bonté, de ma
faiblesse? Cessez donc d'exalter si haut ce que vous appelez la
générosité de cette femme... Elle me frappait dans le présent, et elle
ne pouvait rien pour les maux passés.
Indignée de l'égoïsme de M. de Lancry, je me levai pour sortir... mais
il s'approcha de moi avec confusion et me prit la main.
--Pardon,--me dit-il tristement,--pardon; j'ai honte maintenant de mes
paroles; je sens, hélas! ce qu'elles ont de blessant. C'était déjà si
bon à vous que de m'écouter... Pardon encore... mais je suis si
malheureux, que je me trouve sans force dans cette lutte; mon énergie a
pâli, je n'ai plus même la puissance de vouloir: chaque jour je renonce
à mes résolutions de la veille... Cette malheureuse pensée est là,
toujours là, présente et inflexible; je ne puis lui échapper. Oh! tenez,
cette position est horrible!... Que faire, mon Dieu, que faire?
Et cet homme d'un caractère si dur et si entier versa de nouveau des
larmes.
Cette honteuse faiblesse m'indigna plus qu'elle ne me toucha.
--Que faire!--lui dis-je,--que faire! vous me le demandez? A voir votre
accablement, vos impuissants regrets, votre facile résignation à un
penchant criminel, ne dirait-on pas que vous êtes invinciblement forcé à
agir comme vous agissez!
--Je vous dis que cette influence est irrésistible, Mathilde...
--Je vous dis, moi, que ce sont de lâches excuses! Que faire,
dites-vous? Il faut vous conduire enfin en honnête homme, en homme de
coeur! Écoutez-moi, Gontran: je ne suis plus aveuglée sur vous; le
moment est venu de vous parler avec une rude franchise: mon avenir et le
vôtre, celui de notre enfant, dépendent de la résolution que vous allez
prendre aujourd'hui! Vous m'avez épousée sans amour, vous avez commis
une action qui touche au déshonneur, vous m'avez jusqu'ici rendue la
plus malheureuse des femmes, vous nourrissez une passion misérable...
--Encore des reproches... ayez donc pitié de moi à votre tour, Mathilde!
--Si je vous rappelle ce triste passé, c'est pour bien établir votre
position et la mienne, et répondre à votre question... _Que faire?_ je
vais vous le dire... moi... Aujourd'hui, au moment où nous parlons, il
dépend encore de vous d'avoir une vie heureuse et honorée, demain
peut-être il serait trop tard.
--Eh bien, oui! éclairez-moi, consolez-moi... venez à mon aide...
Mathilde, vous ne pouvez avoir que de nobles inspirations, je les
suivrai.
--Vous êtes jeune, courageux, vous avez de l'esprit, vous êtes riche;
vous êtes assez heureux pour que la preuve d'une fatale action, qui
pouvait vous déshonorer, soit anéantie; vous êtes assez heureux pour que
le vrai et le faux soient tellement confondus dans les calomnies du
monde, que les honnêtes gens hésiteront à se prononcer contre vous:
changez de vie, devenez utile, faites compter avec vous, et l'opinion du
monde vous reviendra.
--Mais, encore... comment... par quels moyens?
--Jusqu'ici, à part vos services militaires, votre vie a été oisive,
dissipée, donnez-lui un but sérieux, servez votre pays, occupez-vous...
N'est-il pas des carrières honorables que vous pouvez encore embrasser?
n'avez-vous pas été militaire, diplomate?...
--Je n'accepterai ni ne demanderai jamais aucun emploi à ce
gouvernement.
--Soit, vous avez raison... cette susceptibilité se comprend. Par votre
position... par votre reconnaissance pour une famille qui a comblé vous
et les vôtres, et à laquelle mes parents aussi ont toujours été dévoués,
vous appartenez au parti qui représente les droits et les espérances de
cette royale famille: eh bien! joignez-vous à ses courageux défenseurs.
--Me conseillez-vous donc d'aller en Vendée?
--Je ne vous conseille pas de prendre part à la guerre civile. Il est
des entraînements que je comprends, que j'excuse, que j'admire
peut-être, mais que je ne voudrais pas vous voir partager: n'est-il pas
d'autre moyen de servir cette opinion?
--Mais, comment?
--Eh! que sais-je... A la Chambre, par exemple; n'y a-t-il pas une belle
place à prendre parmi les royalistes?
--A la Chambre, vous n'y songez pas... quelles chances d'ailleurs?
--Si vous le vouliez, vous pourriez en avoir de grandes... Les
propriétés que nous possédons ici, les souvenirs que ma famille y a
laissés, favoriseraient, j'en suis sûre, votre élection; acceptez cette
espérance; que désormais vos pensées tendent à ce but. Votre esprit est
facile et brillant, donnez-lui la solidité, la profondeur qui lui
manquent. Vous voulez représenter votre pays, étudiez ses lois, son
gouvernement... Complétez, par une instruction sérieuse, les avantages
que nous donnent la pratique et la connaissance du monde... Vous avez
autour de nous nos fermiers, nos tenanciers, toutes personnes dont peut
dépendre une élection. Exercez sur eux le charme que vous possédez quand
vous le voulez, informez-vous de leurs intérêts, de leurs besoins,
faites-vous aimer: jusqu'ici ils n'ont vu en vous que le gentilhomme
oisif et indifférent aux grandes questions qui agitent le pays;
montrez-leur que vous êtes capable d'autre chose que de conduire votre
meute; prouvez-leur qu'on peut être d'ancienne race, qu'on peut défendre
des principes que l'on croit salutaires, des droits que l'on croit
divins, et qu'on peut aussi prendre en main la pieuse et noble cause des
gens qui travaillent, qui souffrent, et les défendre à la face du
pays... Employez à d'utiles études les longues soirées d'hiver, chaque
jour parcourez nos campagnes; soyez bon, juste, affable, vous vous ferez
des créatures; laissez-moi réaliser ce projet que vous avez si
impitoyablement rejeté: à force de bienfaits, à force de services, vous
vous rendrez nécessaire, et un jour sans doute vous serez récompensé de
vos soins, de vos travaux, par le suffrage de ce pays... Donnez ce but à
votre vie, Gontran... alors vous combattrez avec succès, alors vous
surmonterez la honteuse passion qui vous abat et qui vous énerve... Pour
vous encourager dans cette voie belle et glorieuse, vous n'aurez plus
sans doute, auprès de vous, un coeur brûlant de l'amour le plus
passionné... mais vous aurez du moins une amie sincère qui vous tiendra
compte de chaque effort, de chaque louable résolution, qui vous bénira
d'être courageux et bon; et puis vous vous direz que cette tâche que
vous vous imposez, non-seulement peut vous délivrer d'une misérable
faiblesse, mais qu'elle peut aussi relever et ennoblir le nom que
portera votre enfant... Alors Gontran... peut-être en vous voyant si
changé, en vous voyant si bon, parce que vous serez heureux et satisfait
de vous... peut-être ce triste coeur, que je sens maintenant froid et
mort pour vous, se ravivera-t-il par un de ces miracles dont le ciel
récompense quelquefois les vaillantes résolutions... Si, au contraire,
le coup qui l'a frappé a été mortel... eh bien! ma sérieuse amitié,
l'éducation de notre enfant, la considération du monde, votre renommée,
une louable ambition, peut-être, occuperont assez votre vie pour vous
rendre moins regrettable _cet amour dans le mariage_ dont vous parliez
autrefois.
--Ce n'est pas moi... ce sont les circonstances qui ont renversé cet
espoir! Nous avons aussi eu de beaux jours!
--De trop beaux jours, Gontran!... Un de vos torts a été de me rendre
d'abord trop heureuse, sachant qu'une telle félicité ne pouvait pas
durer... mon tort à moi a été de croire à la continuation d'un pareil
bonheur!... Quand les mécomptes sont venus, je n'ai pas eu le courage de
prendre résolument un parti; ma délicatesse est devenue une
susceptibilité outrée, je n'ai su que souffrir. Il a fallu ce
désillusionnement complet pour me rendre à moi-même, à la raison...
Peut-être le langage ferme et sensé que je vous tiens aujourd'hui eût
fait germer en vous de nobles désirs, eût étouffé de honteux projets: je
vous aurais à la fois rehaussé à vos propres yeux et aux miens... mais,
encore une fois, moi j'avais cru à vos paroles... la déception a été
terrible! Pendant ce temps de lutte entre mon amour et vos dédains, ma
raison s'était obscurcie, affaiblie; mais, je le sens, elle s'est
affermie, agrandie, élevée, par la conscience des nouveaux devoirs que
la nature m'impose... maintenant je vois, je juge et je parle autrement.
--Autrement... oui, autrement en effet,--me dit Gontran, qui m'avait
écoutée avec une surprise croissante qui lui ôtait la faculté de
m'interrompre.--Comment, Mathilde? comment! c'est vous... vous que
j'entends? vous toujours si faible... si résignée!...
--Eh bien, répondez Gontran... Me direz-vous encore en pleurant ces mots
indignes de vous... «_Que faire?_... contre la passion insensée qui
m'obsède...»
--Non, non!--s'écria M. de Lancry,--non! vous serez comme toujours, mon
bon ange! vos nobles et sévères paroles m'ont ouvert un horizon tout
nouveau... Oui, oui, je lutterai, je vaincrai cette passion... J'aurai
un double but à atteindre, une double récompense à espérer: me
réhabiliter à vos yeux et à ceux du monde, et reconquérir ce noble
coeur que j'ai perdu... Oh! noble femme parmi les plus nobles femmes,
quand je compare ce langage digne, élevé, à toutes les cyniques
forfanteries d'Ursule; quand je compare l'émotion pure, salutaire, qu'il
me cause, les idées généreuses qu'il éveille en moi, aux ressentiments
amers que me laissait toujours son esprit ironique et hautain, je ne
puis comprendre combien j'ai pu à ce point vous méconnaître, vous
sacrifier... Oh! Mathilde, pour me donner du courage, pour m'affermir
dans ma résolution, laissez-moi croire que cet engourdissement passager
de votre coeur cessera bientôt! Cette vie nouvelle me serait si douce,
partagée avec vous, tendre et aimante comme autrefois...
--Cela est impossible, Gontran: je vous le répète, vous trouverez en moi
tout l'appui, toute l'affection que le devoir m'impose; je ne puis vous
promettre rien de plus. Notre mariage d'amour a passé, un mariage de
convenance lui succède: ce seront des relations calmes et tristes, mais
remplies de sollicitude et de sincérité... Je ne veux pas me faire
valoir, Gontran; mais, enfin, réfléchissez à tout ce qui s'est passé
entre nous, et voyez si je ne me conduis pas...
--Comme la plus généreuse des femmes, c'est vrai, mille fois vrai!
L'habitude du bonheur rend si exigeant... que je ne puis me contenter de
ce que je ne mérite même pas.
--Allons, courage, courage, Gontran; la vie peut être belle encore pour
vous; de nobles ambitions, des occupations attachantes, de glorieux
triomphes vous consoleront... Peut-être même un jour ne regretterez-vous
rien... peut-être serai-je la seule à m'apercevoir de la différence qui
régnera entre le présent et le passé, différence qui vous afflige
aujourd'hui... Une existence nouvelle peut commencer pour vous...
courage, courage... Si vous vous trouvez malheureux, songez à ceux qui
sont plus malheureux que vous.
--Oui, oui, courage, Mathilde... vous le verrez, je serai digne de
vous... De ce jour, comme vous le dites, une vie nouvelle va commencer
pour moi... Vous avez éveillé dans mon coeur une louable ambition; je
vais suivre vos conseils, en un mot... Malgré moi, d'ailleurs, je
regrettais, je me reprochais de rester spectateur indifférent de cette
révolution, et de ne pas au moins protester en faveur d'une famille à
qui je dois tout... C'était presque une lâcheté. Oh! merci à vous de
m'en avoir fait honte....
Je l'avoue, cet entretien me donna quelque espoir; je remerciai Dieu de
m'avoir si bien inspirée.
Plus je réfléchissais aux conseils et aux espérances que j'avais donnés
à Gontran, plus je m'en applaudissais.
Si l'ambition pouvait germer dans son âme, elle grandirait bien vite
assez pour étouffer la passion qu'il ressentait pour Ursule.
Gontran, avec son esprit et sa connaissance des hommes, une fois mêlé
aux affaires politiques, pouvait certainement bientôt arriver à une
position considérable.