Je restai deux jours sans revoir M. de Lancry.
L'arrivée et le départ de madame Sécherin ayant fait supposer à nos gens
que quelque grave discussion intérieure avait eu lieu entre moi et mon
mari, ils avaient cru de leur devoir d'augmenter encore de silence et de
réserve dans leur service; ils ne parlaient entre eux qu'à voix basse...
On eût dit que quelqu'un se mourait dans la maison... Il est impossible
de peindre l'aspect sinistre de ce grand château muet, sombre et désert,
dont j'habitais une aile et Gontran une autre.
J'avais voulu être seule pour me préparer à l'entretien que je devais
avoir avec mon mari.
Pendant ces deux jours, par un phénomène moral que je suis encore à
m'expliquer, une révolution profonde, complète, se fit subitement en
moi.
Il était de mon devoir de parler à mon mari avec la plus entière
franchise.
Cet événement fut le plus important de ma vie; son retentissement durera
jusqu'à mon dernier jour.
Les moindres détails de cette entrevue sont encore gravés dans ma
mémoire.
C'était un dimanche. Après avoir entendu une messe basse à l'église du
village et être restée longtemps à prier, je revins chez moi.
Le temps était gris et lugubre; au moment où je rentrais au château, la
neige commençait à tomber.
Dix heures sonnèrent à la pendule de mon parloir.
C'était un petit salon très-simple, où je me tenais d'habitude; ses deux
croisées s'ouvraient sur le parc. A droite et à gauche du la cheminée
étaient les portraits de mon père et de ma mère; sur ma table à écrire,
un médaillon de Gontran peint en miniature.
A propos de cette miniature, je dois dire ici ce que je sus plus tard:
c'est qu'elle avait été rendue à mon mari par madame de Richeville.
Donner à sa femme un portrait fait autrefois pour une maîtresse, c'est
une de ces indignités naïves qu'un homme se permet, sans même se douter
de ce qu'il y a d'odieux et d'insultant dans un pareil procédé.
A coté de ma table de travail, une petite bibliothèque de bois de rose
renfermait mes livres de prédilection; enfin entre les deux fenêtres
était mon piano.
En passant devant une glace, je me regardai: j'étais horriblement pâle
et maigre; mes pommettes, déjà un peu saillantes et légèrement
pourprées, témoignaient de la fièvre dont j'étais brûlée depuis deux
jours; mon regard était très-brillant, très-animé; mais j'avais les
lèvres violettes et les mains glacées.
J'étais habillée de noir, mes cheveux lissés en bandeaux, car je n'avais
pas songé à les faire boucler.
Je contemplais avec une sorte de joie sombre le ravage que les chagrins
avaient imprimé à mes traits, et je me comparais à Ursule, toujours si
fraîche et si rose.
Dix heures et demie sonnèrent à l'antique horloge du château; mon mari
entra chez moi.
Lui aussi, depuis deux jours, avait cruellement changé; il était d'une
pâleur extrême. Les veilles, les pleurs... peut-être, avaient rougi ses
yeux; il semblait accablé; sa physionomie était presque farouche.
--Je ne chercherai pas à le nier,--me dit-il brusquement,--les torts que
j'ai envers vous sont très-grands; vous devez me détester...; soit,
détestez-moi.
--Je vous prie de m'entendre, Gontran. Notre position fera fixée
aujourd'hui. Je dois vous dire avec la plus entière franchise le
résultat de mes réflexions et ma résolution inébranlable...
--Je vous écoute...
--Pendant ces deux jours que je viens de passer seule, je ne sais par
quel étrange mirage de ma pensée, tous les événements qui ont eu lieu
depuis que je vous connais me sont apparus pour ainsi dire en un seul
moment; j'ai pu en saisir à la fois et l'ensemble et les détails: je les
ai jugés avec une sûreté, avec une hauteur de vue dont j'ai été moi-même
étonnée. En contemplant ainsi les jours d'autrefois, j'ai reconnu, sans
fol orgueil, que mon dévouement envers vous n'avait jamais failli, que
j'avais fait des prodiges de tendresse pour conserver mon amour intact
et pur malgré vos dédains. Excepté quelques plaintes rares que
m'arrachait une douleur intolérable, j'ai toujours souffert avec
résignation: à votre moindre velléité de tendresse, vite j'essuyais mes
larmes, je venais à vous le sourire aux lèvres, et je renaissais encore
à des espérances de bonheur tant de fois trompées.
--Cela est vrai... mais il n'est pas généreux à vous de mettre à cette
heure en présence et mes torts et vos vertus,--dit Gontran avec
amertume.
--Si je vous parle ainsi, Gontran, ce n'est pas pour me louer d'avoir
toujours agi de la sorte, mais pour m'en blâmer.
--Comment, vous regrettez?...
--Je regrette d'avoir fait justement ce qu'il fallait pour être
malheureuse sans vous rendre heureux. Peut-être même eussiez-vous été
moins cruel pour moi... si je m'étais conduite autrement.
--Que voulez-vous dire?
--Cela vous semble étrange... mais le résultat de mes réflexions a été
presque de m'accuser et de vous absoudre.
--M'absoudre... moi!
--Vous absoudre, vous... Je ne m'abuse plus, Gontran: je n'ai jamais été
pour vous une noble compagne, ayant la conscience de sa dignité et un
caractère assez ferme pour se faire respecter; j'ai été votre lâche
esclave, et je n'ai eu que les qualités négatives de l'esclave, la
soumission aveugle, la résignation stupide, la patience inerte. En me
voyant ainsi, vous avez dû me traiter comme vous m'avez traitée et
n'avoir pour moi ni merci ni pitié.
--Je ne sais dans quel but vous voulez m'innocenter ainsi?--dit Gontran
en me regardant avec défiance.
--Je pourrais vous dire que c'est pour vous rendre moins cruel l'aveu
qui me reste à vous faire; mais je mentirais. Si je ne désire pas vous
blesser sans raison, je m'inquiète assez peu maintenant que vous
souffriez ou non de ce que je dois vous dire.
Mon mari parut frappé de mon expression de froideur insouciante.
--Votre langage est nouveau pour moi, Mathilde.
--Il doit être aussi nouveau que le sentiment qui le dicte... aussi
nouveau que l'aveu que je vais vous faire.
--Mais, de grâce, expliquez-vous.
--Après ce long coup d'oeil jeté sur le passé, j'ai fait encore une
découverte... une découverte affreuse, je vous le jure: c'est que mes
chagrins, pourtant si vrais, si douloureux, étaient à peine dignes
d'intérêt... c'est que mes lamentations continuelles étaient plus
fastidieuses que touchantes; c'est que mes larmes éternelles avaient dû
avec raison vous impatienter, vous exaspérer, mais rarement vous
apitoyer.
--Raillez-vous, Mathilde? La raillerie serait cruelle.
Je pris mon mari par la main, je le menai devant la glace, et là, lui
montrant mon visage flétri, je lui dis:
--Pour que je sois ainsi changée, il m'a fallu bien souffrir, n'est-ce
pas, Gontran? Eh bien! jugez donc ce que j'ai ressenti lorsque la raison
m'a forcée d'avouer que mes chagrins étaient à peine dignes de pitié,
lorsque je me suis dit... «Demain je les raconterais à un juge
impartial, qu'il aurait le droit de me dire:--_C'est votre faute..._» Hé
bien! croyez-vous qu'en face d'une telle conviction, j'aie le courage de
railler, Gontran?...
--Vous avez cette conviction, Mathilde?
--Oui, je l'ai... Oui, demain le monde saurait une à une les tortures
que j'ai endurées, qu'il dirait en haussant les épaules avec mépris: «La
stupide... l'ennuyeuse créature! avec ses plaintes et ses gémissements
continuels! Elle n'a que ce qu'elle mérite. On ne peut donc pas être
honnête femme et malheureuse sans être insupportable! Après tout, son
caractère à la fois si faible, si lamentable et si susceptible, ferait
presque excuser la dureté de son mari. Certes, Ursule est bien perfide,
bien effrontée, bien corrompue; eh bien! l'on comprend que M. de Lancry
la préfère mille fois à Mathilde: car, au moins, Ursule a du charme, du
piquant; on trouve en elle de ces alternatives de bien et de mal qui
tiennent, pour ainsi dire, toujours l'esprit et le coeur en éveil.
Mathilde, au contraire, est une perpétuelle résignation larmoyante et
monotone. Elle a toutes les vertus, soit; personne ne songe à les lui
nier... mais elle ne sait guère rendre la vertu aimable. En un mot,
c'est une femme qui a le plus grand tort de tous: celui d'aimer et de ne
pas savoir se faire aimer.» Voilà ce que le monde dirait, Gontran...
voilà ce qu'il aurait le droit de dire, à son point de vue, à lui...
Quelques âmes compatissantes me plaindraient peut-être, en songeant que
ma vie auprès de vous a pu se résumer ainsi: «Aimer noblement...
souffrir et se résigner...» Oui, ceux-là me plaindraient peut-être; mais
ils ne feraient que me plaindre... et entre la pitié et la sympathie il
y a un abîme!
--Quel langage, Mathilde!...
--Hé bien, encore une fois, croyez-vous que je raille, Gontran, lorsque
je vous dis qu'après tant de larmes versées il ne me reste pas même la
consolation de me croire digne d'intérêt?
--Et qui a pu, mon Dieu! vous donner une si fatale conviction?--s'écria
Gontran.
--La raison... la froide et inflexible raison; mais il faut que le
coeur soit bien vide, bien désert, pour que cette voix sévère puisse y
retentir!...
--Que dites-vous?... votre coeur!...
--Mon coeur est vide et désert depuis que je ne vous aime plus,
Gontran... et seulement depuis que je ne vous aime plus, j'ai pu juger
ma conduite et la vôtre avec impartialité.
--Vous ne m'aimez plus!--s'écria-t-il.
--Non... c'est ce qui fait que je vois tout avec désintéressement; c'est
ce qui fait que je ne crains pas de vous affliger en vous parlant
ainsi... On m'eût dit que l'amour immense que je ressentais pour vous...
que cet amour, qui avait résisté à de si rudes épreuves, diminuerait un
jour, que j'aurais crié au blasphème!... et pourtant... il s'est éteint.
--Mathilde... Mathilde!...
--Il s'est complétement éteint pendant le peu d'instants que j'ai mis à
lire la lettre que vous écriviez à Ursule... Je ne vous fais pas de
reproches, Gontran; je n'ai plus le droit de vous en faire... vous
perdez un coeur tel que le mien... je le dis sans vanité, vous êtes
assez puni... je n'ai ni à espérer ni à craindre que maintenant mes
sentiments pour vous changent de nature. Je me connais assez pour voir
que, malheureusement, je ne dois rien éprouver à demi: la sagesse eut
été peut-être de vous aimer moins violemment et de ne pas vous désaimer
si vite, je le sais; mais je suis ainsi. On ne peut rien contre la
désaffection: je ne l'explique pas, je la ressens. Sans doute, mon amour
pour vous était depuis longtemps et à mon insu _miné_ par mes larmes, il
a suffi d'une violente secousse pour le déraciner tout à fait: votre
lettre à Ursule m'a invinciblement prouvé que tout espoir était à jamais
perdu pour moi; mon amour a dû se briser, se perdre contre une
impossibilité. Tout ce que je sais, c'est qu'à mesure que je lisais
cette lettre, un refroidissement lent mais profond, mais presque
physique, paralysait mon coeur. Une comparaison vous rendra ce que
j'éprouvais: ce n'était pas une tourmente impétueuse qui confondait, qui
heurtait en moi les passions les plus contraires, comme l'orage courbe,
ébranle tout dans son tourbillon; non, non... au moins, l'orage passé,
si tout a cruellement souffert, tout n'est pas détruit; ce que
j'éprouvais, c'était un envahissement sourd, croissant; peu à peu il
glaçait et anéantissait mon amour... comme ces muettes inondations qui
montent, montent, jusqu'à ce qu'elles aient tout englouti sous leur
effrayant niveau et qu'elles n'offrent plus à l'oeil épouvanté qu'une
immensité déserte, silencieuse, où rien... rien n'a surnagé.
D'abord stupéfait, mon mari me répondit avec un dépit concentré:
--La soudaineté même de votre désenchantement à mon égard vous prouve
qu'il n'est pas sincère; sans doute, j'ai des torts... j'ai de grands
torts envers vous, mais je ne mérite pas un traitement pareil.
--Il arrive ce qui devait arriver, Gontran; je m'y attendais, votre
amour-propre se révolte à cette pensée: que je ne puis plus vous
aimer... que je ne vous aime plus... Je conçois même que la soudaineté
de mon désenchantement, comme vous dites, puisse entretenir votre
illusion à cet égard... mais vous vous trompez, jamais je ne me suis
égarée sur mes impressions.
Mon mari haussa les épaules.
--Vous croyiez aussi toujours m'aimer, vous l'avez dit vous-même, et
vous voyez bien qu'en ce moment vous croyez votre amour éteint; il en
sera de même de votre ressentiment, il aura son terme...--ajouta-t-il
avec une confiance imperturbable.
--Votre comparaison n'est pas juste, Gontran; je vous aurais toujours
aimé, j'en suis sûre, si vous n'aviez pas tout fait pour tuer cet amour.
Je vous dirai avec la même franchise que maintenant vous feriez tout au
monde pour vaincre ma profonde indifférence, que vous n'y réussiriez
pas.
--Mais enfin ce ne sont que des étourderies, ce n'est qu'une infidélité,
et il n'y a pas une femme qui, après son premier mouvement de vanité
blessée, ne pardonne une telle faute.
--Je ne dis pas non, je ne prétends pas que toutes les femmes pensent ou
doivent penser comme moi... J'ai tort sans doute, c'est un malheur de ma
destinée d'être toujours accusée, ou c'est plutôt un vice de mon
caractère d'être toujours exagéré.
--Mais, encore une fois, si c'est seulement la lettre que j'ai écrite à
votre cousine qui cause votre éloignement pour moi, il n'est pas fondé.
--Je ne veux pas récriminer sur le passé, Gontran; seulement, puisque
vous parlez de cette lettre, rappelez-vous-en les termes, et vous
reconnaîtrez qu'il n'y avait pas une de ses expressions qui ne dût
porter un coup mortel aux espérances les plus opiniâtres. Vous m'avez
incurablement blessée comme femme, comme épouse et comme mère. Ce n'est
pas tout: cette passion, au nom de laquelle vous m'avez sacrifiée sans
hésitation, sans pitié, a été, est et sera la seule véritable passion de
votre vie... Vous verrez que mes prévisions se réaliseront. Je l'avoue
sans fausse humilité ou plutôt avec orgueil, je n'ai rien de ce qu'il
faut pour lutter avec avantage contre Ursule, si, malgré ses promesses,
elle veut continuer de vous séduire; je n'ai non plus maintenant aucune
compensation de coeur à vous offrir, si elle continue à vous
dédaigner. Ce n'est pas tout encore, vous me pardonnerez ma franchise,
il m'en coûte de vous parler ainsi: tant que je vous ai aimé, je me suis
tellement aveuglée sur certaines circonstances de votre vie, que, ne
pouvant les excuser, j'avais fini par me persuader que j'avais été aussi
coupable que vous; maintenant mes illusions sont dissipées, votre
conduite m'apparaît dans son véritable jour, et, en admettant que
j'oublie jamais vos torts, vos infidélités, comme vous dites, il me
serait impossible d'aimer un homme... que je ne pourrais plus estimer.
--Mathilde! que signifie?...
--Avant mon mariage, avant que j'eusse subi la fascination de la passion
la plus folle, j'aurais su ce que j'ai su depuis... que je ne vous
aurais pas épousé.
--Mais, encore une fois, madame, que savez-vous donc qui puisse vous
empêcher de m'estimer? car je ne suppose pas qu'on soit un malhonnête
homme par cela même qu'on éprouve un amour insurmontable pour une femme
qui en est indigne... en admettant que ce que vous dites soit vrai.
Après une dernière hésitation, je racontai à Gontran toute la scène de
la maison isolée de M. Lugarto, et de quelle manière M. de Mortagne et
M. de Rochegune avaient forcé cet homme à restituer le faux que Gontran
avait commis.
Mon mari fut atterré.
Pendant ce court récit, il ne me dit pas un mot.
Aux termes où j'en étais avec lui, je n'avais plus de scrupules à
conserver; il ne pouvait plus y avoir de tels secrets, de tels
ménagements entre nous, je tenais à établir franchement ma position
envers mon mari.
Si je voulais être généreuse plus tard, je ne voulais pas être dupe.
Aux sombres regards qu'il me jeta de temps à autre en marchant avec
agitation dans la chambre, je vis que, selon les prévisions de M. de
Mortagne, mon mari ne me pardonnerait jamais d'être instruite de cette
fatale action.
Après avoir marché quelques moments avec agitation, Gontran s'assit dans
un fauteuil et cacha sa tête dans ses mains.
Il me fit pitié.
--Je ne vous aime plus d'amour,--lui dis-je;--vous avez commis une
action coupable, mais je n'en porte pas moins votre nom. Vous êtes le
père de mon enfant, c'est assez vous dire que si vous avez à jamais
perdu un coeur brûlant du plus saint amour, il vous reste aux yeux du
monde une femme; et cette femme ne manquera jamais aux devoirs que sa
position lui impose envers vous. En apparence, rien ne sera donc changé
dans nos relations; sans les calomnies dont nous sommes victimes, je
vous aurais demandé une séparation amiable; mais, quoi qu'en dise
mademoiselle de Maran, nous ne pourrions, je le crois, que perdre tous
deux à cet éclat. Il sera donc convenable que nous vivions encore
quelque temps ainsi que nous vivons; plus tard, nous agirons selon les
circonstances.
--Soit,--dit brusquement Gontran.--Je ne chercherai pas à vous faire
revenir de vos préventions; désormais nous vivrons sépares, et je vous
débarrasserai au plus lot de mon odieuse présence... Vous n'oubliez pas
le mal que l'on vous fait... vous avez raison.
--Je vous assure que maintenant je l'ai complétement oublié; je pourrais
me venger que je ne me vengerais pas. L'effet subsiste, les causes me
sont maintenant indifférentes.
Après un moment de silence, Gontran s'écria:
--Mais non, non, c'est impossible, tant de froideur ne peut avoir
succédé à tant de dévouement, vous ne pouvez me traiter avec tant de
cruauté!... surtout dans un moment...
--Où vous avez besoin de consolation, peut-être?...--dis-je à
Gontran;--aussi je vous assure que ce n'est pas la jalousie qui
m'empêcherait de vous plaindre, mais le respect humain; je vois trop que
l'amour que vous ressentez vous sera fatal pour ne pas en être
épouvantée: tout ce qui vous arrivera de malheureux ne me trouvera
jamais insensible...
--Après tout,--s'écria Gontran en se levant brusquement,--je suis bien
fou de m'affecter! Comme vous le dites, madame, notre position est
parfaitement tranchée; vous ne m'aimez plus d'amour, soit: on vit
parfaitement bien en ménage sans amour. Ma présence vous est importune,
je vous l'épargnerai: vous vivrez de votre côté, moi du mien; je ne
m'oppose pas le moins du monde à vos projets.
--Gontran, seulement il est un point très-délicat qui me reste à
aborder; je désire que les deux tiers de ma fortune soient placés de
manière à ce que l'avenir de notre enfant soit assuré.
--Ce soin me regarde, madame, j'y veillerai.
--Je crois devoir vous prévenir qu'ignorant complétement les affaires,
et désirant que celle-là soit faite le plus régulièrement possible, je
prendrai les conseils de M. de Mortagne.
--Je n'aurai jamais aucune relation avec cet homme, madame.
--Je ne vous le demande pas non plus. Vous aurez la bonté de me fournir
la preuve que mes intentions seront exécutées. Si M. de Mortagne trouve
cette pièce en règle et suffisante, je ne vous demande rien de plus.
--Tout ceci, madame, ne peut se faire comme vous le désirez. Le sort de
notre enfant m'intéresse autant que vous: c'est à moi, à moi seul d'y
pourvoir; et je ferai pour cela ce qui sera nécessaire sans que vous
exerciez votre contrôle sur des affaires qui me regardent exclusivement.
--Vous ne voulez pas me donner de garantie certaine pour ce que je vous
demande, Gontran?
--Non, madame.
--Je dois alors vous prévenir que j'emploierai tous les moyens possibles
pour y parvenir.
--Faites, madame, vous êtes libre.
Telle fut l'issue de cet entretien avec mon mari.