MONSIEUR SÉCHERIN A URSULE.

Lorsque madame Sécherin vit à notre abattement que moi et Gontran nous

avions lu les deux lettres qu'elle nous avait remises, elle lut cette

lettre de son fils à Ursule d'une voix lente, et comme pour faire durer

le supplice de ma cousine plus longtemps.

«Je ne vous reverrai de ma vie, Ursule... Je vous méprise encore plus

que je ne vous hais. Dieu m'a puni de n'avoir pas écouté les conseils de

ma pauvre mère; elle me reste, elle, elle me reste, et avec elle je ne

regrette rien; je remercie au contraire le ciel de m'avoir délivré d'un

monstre de perfidie et de corruption tel que vous; je me maudis quand je

pense que, pour vous, _pour vous_, mon Dieu! j'ai pu affliger, presque

abandonner la meilleure des mères... Allez... ma tendresse la

dédommagera des chagrins que je lui ai causés; elle me pardonnera, elle

m'a pardonné: lorsqu'une femme aussi dangereuse et aussi abominable que

vous entre dans une famille, il faut bien s'attendre à tout... Je vais

vous apprendre une chose qui vous fera de la peine, j'en suis sûr,

celle-là: le jour même où, par la volonté divine, le ciel a voulu que je

reçusse cette lettre qui montre la noirceur de votre âme... je venais de

faire rédiger l'acte qui vous assurait toute ma fortune après moi...

Vous qui aimez tant le luxe, vous allez être pauvre... tant mieux, tant

mieux, c'est le seul chagrin qui puisse vous atteindre... Les soixante

mille francs de votre dot sont dès aujourd'hui déposés à Paris chez un

notaire. Votre père vous chassera aussi de sa présence, lui; car je lui

ai envoyé une copie de votre abominable lettre. Enfin, pour vous porter

un dernier coup qui vous sera plus sensible encore que les autres, je

vous préviens que je ne souffre aucunement de vos infamies;

entendez-vous, je n'en souffre pas... Non, non, cela est si odieux que

je ne ressens que de l'horreur pour vous, et je me trouve heureux... oh!

bien heureux d'être à jamais séparé de vous; ma bonne et excellente mère

vous le dira... ce sera votre dernier châtiment.

«SÉCHERIN.»

Après avoir lu cette lettre, madame Sécherin attacha sur Ursule un

regard implacable.

Celle-ci sortit enfin de l'état de stupeur dans lequel elle était

plongée depuis le commencement de cette scène.

Elle se leva impérieuse, altière, le regard assuré, le sourire amer et

dédaigneux; elle dit à madame Sécherin:

--Vous triomphez, n'est-ce pas? femme aveugle et insensée! vous vous

réjouissez, tandis que le coeur de votre fils est mortellement blessé!

--A cette heure il ne pense même plus à vous,--dit madame Sécherin;--il

vous l'écrit, et cela est vrai, Dieu merci!

--Mais moi je ne crois pas aux termes de cette lettre,--reprit

Ursule;--un homme comme lui ne peut pas oublier une femme comme moi.

Sachez que si je le voulais, entendez-vous à votre tour, que si je le

voulais, demain il serait encore à mes pieds, me demandant à mains

jointes de revenir à lui... mais je ne le veux pas. La destinée

m'accable au moment même où je cédais à un sentiment si généreux qu'il

en était fou, au moment où j'avais pitié de la femme que j'avais haïe,

outragée, au moment où je tâchais de réparer le mal que j'avais fait...

Eh bien! seule je lutterai contre la destinée; un jour viendra, et il

n'est pas loin, où, dans son désespoir de m'avoir perdue, votre fils

vous maudira de ne l'avoir pas engagé à me pardonner.

--L'entendez-vous, la malheureuse?--s'écria madame Sécherin en joignant

les mains avec horreur.--Vous regretter, vous! Voyez... voyez...

l'infernal orgueil!

Ursule haussa les épaules avec une expression de pitié.

--Vous ne savez donc pas ce que j'étais, ce que j'aurais été pour lui,

car il était simple, bon, dévoué, et je m'amusais à le rendre heureux

comme on s'amuse de la joie d'un enfant... Vous l'avez entendu vous-même

vous dire si son bonheur était grand, si je n'étais pas tout pour lui!

Vous vous réjouissez sans songer qu'il pleurera... qu'il pleure

peut-être avec des larmes de sang un passé qui sera toujours pour lui un

rêve, l'idéal de la félicité humaine... Aveuglé sur mes défauts par son

amour, sur ma conduite par sa confiance, sa vie se fût écoulée paisible

et heureuse... elle se passera dans la désolation!... Allons, vous devez

être satisfaite: me voici pauvre, abandonnée de tous, même de mon père;

vous voici vengée, Mathilde, et vous aussi, monsieur,--dit Ursule en

s'adressant à Gontran.--Vous, Mathilde, dont j'ai trahi l'amitié; Vous,

monsieur, dont j'ai raillé l'amour... A votre triomphe il manque

pourtant une chose... c'est de me voir anéantie, écrasée, sous les coups

d'une fatalité inouïe; mais je ne vous donnerai pas cette joie. J'ai de

la volonté, j'ai de l'énergie: je me trouvais dans un de ces moments qui

peuvent décider de l'avenir de toute la vie... un premier bon sentiment

en eût peut-être amené un second... Le sort ne l'a pas voulu... Eh bien!

j'ai dix-huit ans, j'ai un caractère de fer, un esprit souple, je suis

belle et hardie, que Dieu ait pitié de moi!--dit Ursule en terminant

par ce sarcasme impie.

Madame Sécherin restait muette, effrayée, devant cette femme audacieuse.

Gontran la regardait avec une angoisse mêlée d'admiration...

Tout à coup mademoiselle de Maran se leva, feignit de s'essuyer les yeux

et s'écria:

--Eh bien! non, non, il ne sera pas dit que je resterai insensible, moi,

aux tourments de cette pauvre chère enfant; je suis tout émue de son

angélique résignation: il est impossible d'avouer ses torts avec plus de

candeur et d'être mieux disposée à la contrition et au repentir...

Tenez... votre dureté à tous me révolte... Je l'emmènerai à Paris avec

moi, et chez moi, cette chère petite, et cela aujourd'hui même, car elle

ne peut pas rester ici un jour de plus... Elle vous gâterait, honnêtes

gens que voue êtes!

--Vous osez la soutenir...--s'écria madame Sécherin avec

indignation;--vous osez lui offrir un asile...

--Et pourquoi non, s'il vous plaît? Est-ce que je donne, moi, dans vos

lamentations de Jérémie sur la désolation de l'abomination! Dirait-on

pas qu'il s'agit du sort de la chrétienté ou que le monde est menacé

d'une fin prochaine, parce que monsieur votre fils a eu un inconvénient

dans son ménage! Est-ce que c'est une raison pour venir crier comme une

orfraie après cette pauvre Ursule, et l'accabler sans pitié?... Pour

vous qui vous piquez de religion... ça n'est guère charitable, ma bonne

dame...

Madame Sécherin leva les yeux au ciel, et dit d'une voix grave et

solennelle:

--Seigneur mon Dieu! ayez pitié de cette femme; sa tombe est ouverte, sa

fin est proche, et elle blasphème.--Puis elle ajouta d'une voix

imposante et avec tant d'autorité que mademoiselle de Maran resta un

moment atterrée:--Vous soutenez le vice, vous insultez aux larmes des

honnêtes gens, vous reniez Dieu. Mais patience, au lit de mort vous

aurez une affreuse agonie en pensant au mal que vous avez fait et aux

peines qui vous attendent... Vous êtes si méchante et si impie, que vous

ne trouverez pas un prêtre qui veuille prier pour votre âme...

Après un moment de silence, mademoiselle de Maran s'écria en riant de

son rire aigu:

--Ah! ah! ah!... est-elle donc drôle avec ses excommunications? Ah çà!

apparemment que vous êtes aussi du dernier mieux avec les foudres du

Vatican, ma chère dame? Tout à l'heure c'était avec le ciel et la

Providence que vous maniganciez... Dites donc: sans reproche, vous me

paraissez joliment banale, pour ne pas dire un peu coureuse, à l'endroit

des choses de là-haut... Mais rassurez-vous, j'aurai toujours un bon

petit quart d'heure pour me repentir et un petit écu pour me faire dire

une messe quand viendra le moment de songer à mon salut.

* * * * *

Le soir même, mademoiselle de Maran partit pour Paris avec Ursule.

Madame Sécherin alla rejoindre son fils.

Gontran et moi, nous restâmes seuls à Maran.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 233 / 355 题