«Non, non, Ursule!... je ne puis obéir à vos ordres... Votre conduite
est tellement inexplicable... ce que je ressens est si étrange, après le
bonheur inespéré dont vous m'avez comblé, qu'il faut que je vous écrive,
puisque je ne puis vous parler, puisque par prudence, sans doute, vous
semblez fuir toutes les rares occasions où je pourrais vous voir seule
avant votre départ. Je ne sais si je veille, si je rêve... Peut-être
m'aiderez-vous à m'expliquer ce mystère.
«La possession d'une femme ardemment aimée rend toujours heureux et
fier!... et pourtant, le lendemain de ce jour... qui aurait dû être le
plus beau de mes jours!... je suis tombé dans une tristesse morne, que
votre conduite incompréhensible augmente encore... Ce qui se passe en
moi est étrange, je vous le répète, Ursule; j'en suis épouvanté!... à
l'agitation sourde, profonde, qui tourmente mon âme, je pressens que le
plus grand événement de ma vie va... va s'accomplir!...
«Ma passion pour vous est immuable... fatale!... parce qu'elle est sans
borne et sans issue... elle est immuable, fatale, parce que je vous aime
mille fois plus que vous ne m'aimez!... Vous êtes la première femme qui
m'ayez dominé! près de vous, je l'avoue, je me sens d'une infériorité
absolue... Vous vouliez, disiez-vous, un tyran ou un esclave... Eh bien!
vous avez un esclave... un esclave aveugle, résigné, soumis.
«J'ai honte de vous dire cela... et pourtant je vous le dis, parce que
j'espère que cette humble abnégation désarmera cette ironie impitoyable
qui m'a poursuivi, je crois, même au sein de ce bonheur enivrant qui,
jusqu'à présent, n'a pas eu de lendemain!... Oui, il m'a semblé qu'alors
j'étais à vous, et que vous n'étiez pas à moi... Dans vos regards il n'y
avait ni amour, ni volupté, ni remords... il y avait je ne sais quelle
expression de triomphe haineux, de domination insolente, de cruel
sarcasme!... Tenez, Ursule, si je croyais au démon, si je croyais à ces
_marchés d'âmes_ qu'il fait, dit-on, je lui donnerais votre regard
dédaigneux et superbe, lorsqu'il voit un malheureux tomber à tout jamais
en sa puissance, par la force de son charme infernal.
«Cette comparaison vous semble folle, absurde; vous vous en moquez
peut-être... railleuse impitoyable, vous croyez que je plaisante...
pourtant cette comparaison est sérieuse, elle est vraie. Elle explique,
autant qu'on peut l'expliquer, une sensation réelle et pourtant
indéfinissable... Oui, de ce jour, Ursule, mon âme ne m'a plus
appartenu... elle ne m'appartient plus!... Ange ou démon, elle est à
vous!... Qu'en ferez-vous?...
«Cela est insensé, stupide, mais il me semble que mon coeur ne bat
plus dans ma poitrine, mais qu'il bat dans votre coeur, à vous...
Tenez, je vois avec effroi que jusqu'ici je n'avais jamais aimé... Ne
prenez pas ceci pour une banalité, Ursule; si je voulais vous dire des
fadeurs, je ne prendrais pas cet amer et triste langage: il ne peut en
rien m'être favorable auprès de vous; il est ennuyeux, bizarre, et il ne
vous apprend que ce que vous savez, car vous avez la conviction de votre
toute-puissance sur moi.
«Non... non... je vous dis que jusqu'ici je n'ai jamais aimé; j'ai
toujours cru et je crois encore que l'homme qui éprouve la seule
véritable passion de sa vie doit presque ressentir des impressions
analogues à celles des femmes en ce qu'elles ont de plus délicat, de
plus craintif, de plus soumis, de plus défiant... Eh bien! voilà ce que
j'éprouve auprès de vous, Ursule... voilà ce que je n'avais jamais
éprouvé... Un écolier n'avouerait pas cela! c'est vous donner sur moi un
avantage immense... mais pourquoi lutterais-je? à quoi cela m'a-t-il
servi de lutter contre mon amour depuis que vous m'êtes apparue sous une
physionomie si nouvelle, lors de ce long entretien que ma femme
entendait! Pourquoi de ce jour, où vous m'avez pourtant si
impitoyablement raillé... pourquoi mon goût pour vous a-t-il pris
soudainement tous les caractères de la passion la plus effrénée?
«Pourquoi n'ai-je pas été séduit par vos qualités, mais par l'audace et
la témérité de vos principes, par l'étincelante ironie de votre esprit,
par cette brûlante éloquence avec laquelle vous peignez si
voluptueusement le bouleversement des sens à l'approche de l'homme
aimé?...
«Tenez, Ursule, cette pensée est horrible, il faut que je vous dise
tout; savez-vous pourquoi la possession me laisse si malheureux, si
inquiet, si chagrin? pourquoi elle ne me donne pas sur vous cet
ascendant, cet empire qu'elle donne toujours? pourquoi, enfin, je vous
le répète, je suis à vous sans que vous soyez à moi? C'est... je frémis
de le croire... de l'écrire... c'est... c'est qu'il me semble que,
vous... vous n'avez cédé ni à l'enivrement de l'amour, ni même à
l'entraînement des sens... On dirait que vous avez cédé, non pas à moi,
mais à quelque mystérieuse influence qui m'est étrangère.
«Oh! vous ne saurez jamais ce que vous m'avez laissé de regrets affreux,
de désirs brûlants, de radieuses et folles espérances, vous ne savez pas
ce que c'est que de se dire: Cette femme qui inspire tout ce que le
désir a de plus exalté, je l'ai possédée sans la posséder... j'ai tous
les droits sur elle, et je n'en ai aucun; un jour... elle s'est livrée à
moi avec tant d'insouciance et de dédain, que je ne ressens
qu'humiliation et amertume... Qu'étais-je donc? que suis-je donc à vos
yeux? ai-je été votre jouet? Si vous ne m'aimez pas... pourquoi ces
faveurs? avez-vous donc voulu me prouver que j'étais si peu à vos yeux
que vous pouviez impunément me tout accorder un jour, et l'oublier le
lendemain sans vous croire même obligée de rougir?... Non, non,
voyez-vous, il n'y a pas d'impératrice romaine qui, dans ses mépris
écrasants, ait plus audacieusement prouvé qu'un esclave n'était pas un
homme!
«Depuis ce jour, en vain je tâche de lire sur votre physionomie
impénétrable quelque tendre ressouvenir... Est-ce dissimulation,
calcul, insensibilité, prudence? Vos traits ne disent rien... rien que
raillerie humaine ou indifférence... Pourquoi me traiter ainsi? Ne
suis-je pas votre amant? Ne le suis-je plus? Avez-vous donc voulu, par
une coquetterie infernale, inouïe, ne me laisser rien ignorer... pour me
faire tout regretter avec plus de rage encore?
«Par le ciel, cela ne peut pas être ainsi! Je n'ai pas foi en moi, mais
en mon amour désespéré... Ces émotions enivrantes dont vous parlez avec
de si ardentes paroles, vous les ressentirez pour moi, entendez-vous,
Ursule!... Je vous inspirerai toute la fougue de la passion... Oh! que
vous serez belle... ainsi... Tenez, à cette seule espérance, mon sang
bouillonne, ma tête se perd... Ursule, Ursule! pour être aimé de vous,
rien ne me coûtera, dévouement, sacrifice, honte... tenez, si je
l'osais, je dirais crime...
«Et quand je pense que si votre charme voluptueux et irritant exalte
l'amour jusqu'à cette frénésie, votre esprit étincelant, hardi, ravit,
domine et captive à jamais...
«Si vous aimiez... oh! si vous aimiez, y aurait-il au monde une
maîtresse plus enchanteresse? Tenez, c'est à devenir fou que de songer
que, grâce à l'amour, vous si intraitable, si moqueuse, si indépendante,
vous deviendriez soumise, tendre et dévouée... mais soumise, tendre et
dévouée avec ce charme adorable qui n'appartient qu'à vous, et non pas à
la manière des autres femmes qui vous font prendre la tendresse, le
dévouement et la soumission sinon en haine, du moins en dédain ou en
indifférence, parce qu'il est dans leur nature faible et chétive
d'avoir ces qualités négatives...
«Après tout, que me fait, à moi, que la brebis soit douce et craintive?
quel mérite a-t-elle? Mais que la panthère vienne, timide et caressante,
ramper à mes pieds; alors, oh! alors je ressens un bonheur, un orgueil,
un triomphe sans égal...
«Ursule... Ursule... je vous le répète, je le sens là... aux battements
précipités de mon coeur, vous m'aimerez comme je veux être aimé de
vous... Oh! je saurai bien vous y forcer... Oui... l'amour désespéré
s'impose à force de dévouement; il s'imposera même à vous. Ne prenez pas
cela pour une présomption aveugle et ridicule... Je puise cette
assurance dans la profondeur même de ma passion.
«Quelquefois pourtant j'espère; je me figure que votre insouciance
affectée est un jeu destiné à compléter l'illusion de ma femme et à lui
faire croire plus aveuglément encore au retour que je feins d'éprouver
pour elle... Mais non, vous m'auriez dit quelques paroles, nous nous
serions entendus par quelque signe d'intelligence; tandis que depuis ce
jour à la fois si cruel et si doux, vous avez pris à tâche d'éviter les
rares occasions que j'aurais eues de vous entretenir seule... Qui sait
même si je parviendrai à vous remettre cette lettre!
«Femme bizarre, incompréhensible! Si par quelque allusion détournée, je
vous parle de notre amour, vous me répondez par un sarcasme! Chose plus
étrange encore: ma femme vous redoute, vous hait, vous le savez, et
depuis le jour où vous l'avez outragée, vous semblez la regarder avec
un touchant intérêt? Est-ce le remords? non; vous n'aurez jamais de
remords, vous; et puis, hélas! le remords de quoi? Une faute pareille...
est-ce une faute?... Et d'ailleurs ne dirait-on pas que votre seul but
maintenant est de me faire regretter et adorer Mathilde?
«Voyant votre inexplicable indifférence... autant pour détourner les
soupçons de ma femme que pour essayer d'éveiller en vous quelque
jalousie, j'ai feint d'entourer Mathilde des plus tendres soins... Au
lieu de vous en alarmer, de vous en piquer... vous en avez paru
satisfaite et nullement envieuse... Ursule... c'est à en perdre la
raison. Qui êtes-vous donc? que me voulez-vous? Êtes-vous mon bon ou mon
mauvais génie? Quelquefois vous m'épouvantez; il me semble que vous
devez avoir sur ma vie la plus fatale influence... Non, non, pardon, je
délire... Ursule! ne vous offensez pas de cette lettre; vous êtes de ces
femmes supérieures auxquelles on peut tout dire...
«Cette incohérence de pensées vous prouve toute l'exaltation de ma
pauvre tête. Mes idées se heurtent, se combattent; mille fantômes
s'offrent à mon imagination, parce que mon esprit et mon coeur sont
incertains, parce que je ne sais pas ce que vous êtes pour moi. Cet état
de doute est horrible; s'il continue, si vous ne me rassurez pas, c'est
à peine s'il me restera la force et la volonté de feindre une tendresse
que je dois feindre pour détourner les soupçons de Mathilde et empêcher
un éclat qui pourrait vous perdre. Heureusement les distractions où me
plongent tant de pensées diverses passent aux yeux de ma femme pour des
rêveries amoureuses dont elle est l'objet. Quelques jours encore, et
tout sera éclairci.
«Vous ne me connaissez pas, Ursule; vous ne savez pas l'invincible
opiniâtreté de mon caractère. Je l'ignorais moi-même avant que d'avoir
ressenti la force de volonté que vous m'avez inspirée. Je ne renoncerai
à l'espoir d'être aimé de vous qu'après avoir tenté tout ce qu'il est
humainement possible de tenter... Et encore non, je ne puis même
admettre la pensée que je renoncerai à cet espoir... non, une voix
secrète me dit que je réussirai.
«Voici mes projets. N'essayez pas de les combattre; vous n'y changeriez
rien. Vous partez dans quelques jours pour Paris. Prétextant des
calomnies que nous a rapportées mademoiselle de Maran, j'ai persuadé ma
femme de rester à Maran tout l'hiver. Quinze jours après votre départ,
je vous rejoins à Paris. Des affaires d'intérêt motiveront suffisamment
mon départ aux yeux de Mathilde. Une fois à Paris, les raisons ne me
manqueront pas pour y prolonger mon séjour. L'_état dans lequel se
trouve ma femme_ l'empêchera de venir me rejoindre; d'ailleurs elle le
voudrait que son désir serait vain: jamais je ne me suis senti plus
intraitable, sans pitié; je serais cruel pour tout ce qui n'est pas mon
amour pour vous. Il faut ma crainte de voir Mathilde se laisser égarer
par sa jalousie et vous perdre auprès de votre mari pour me forcer de
simuler ce que je n'éprouve plus pour elle.
«Tenez, Ursule, encore une remarque qui vient à l'appui de ce que je
vous disais, c'est que l'amour sincère et profond inspire des
délicatesses inouïes... Jusqu'ici j'avais toujours menti en galanterie
sans l'ombre de peine ou de regret; eh bien! je vous le jure, maintenant
il m'est odieux de dire à ma femme des tendresses que je ne ressens
plus: il me semble que ce sont autant de blasphèmes contre la sincérité
de ma passion pour vous.
«Il faut tout l'aveuglement de Mathilde pour ne pas découvrir combien le
rôle que je joue auprès d'elle me coûte et me révolte... Mais il aura
bientôt sa fin; je vais vous rejoindre à Paris, notre parenté me
permettra de vous voir chaque jour sans éveiller les soupçons de votre
mari. Alors, Ursule, une fois qu'aucune contrainte ne me gênera plus, je
pourrai me faire aimer, et il faudra bien que vous m'aimiez... Exigez de
moi tous les sacrifices possibles et impossibles, je m'y soumettrai avec
bonheur, rien ne me coûtera, je ne regretterai rien, parce que
maintenant tout ce qui n'est pas vous n'existe plus pour moi... Cela est
affreux à dire, mais cela est... ma raison, ma volonté n'y peuvent
rien... Toi... toi... Ursule, rien que toi... toujours toi... Oh! dis...
le veux-tu? brisons les faibles liens qui nous retiennent tous deux,
allons cacher notre amour dans quelque pays lointain; Ursule, ne soyez
pas retenue par la pitié! que ma passion soit heureuse ou malheureuse,
le sort de ma femme ne peut changer; elle réunirait plus de qualités et
plus de perfections encore que, je le sens, tout sentiment pour elle est
à jamais éteint dans mon coeur.
«Vous êtes maintenant l'idéal, le rêve de mon coeur, de mon esprit, de
mes sens, de ma vie... Jugez si Mathilde peut balancer votre influence
si vous m'aimez, ou me consoler si vous ne m'aimez pas...
«Encore une fois, Ursule... vous... vous sans condition, je n'admets pas
de doute à ce sujet, je ne veux pas en admettre, parce que je ne veux
pas entrevoir l'abîme sans fond qui s'ouvrirait devant moi si... mais,
non, non, vous m'aimez, il faudra que vous m'aimiez; le hasard ne vous a
pas donné en vain mon âme, je n'existe plus que par vous, que pour vous;
_vous avez été à moi!_ quoi que vous disiez, quoi que vous fassiez, il
faut que nous soyons désormais et pour toujours l'un à l'autre. Je ne
reculerai devant aucun moyen, vous entendez, _devant aucun moyen_ pour y
parvenir... Cela sera, parce que la fatalité le veut ainsi. Adieu! ange
ou démon, je partagerai votre ciel ou votre enfer... «G.»
* * * * *
Je dirai plus tard la réaction brusque, profonde, que la lecture de
cette lettre me causa.
Pendant que je la lisais, Gontran, lui, lisait cette réponse qu'Ursule
lui avait faite, et qu'elle avait cru me donner à la fin de mon
entretien avec elle.