LE CHATIMENT.

Madame Sécherin puisait sans doute dans les circonstances qui

l'amenaient une force surhumaine.

Je l'avais jusqu'alors vue marcher péniblement courbée par la

vieillesse, par les infirmités... Elle s'avança jusqu'au milieu de la

chambre d'un pas ferme, délibéré, presque agile.

Les rides semblaient avoir disparu de son front pour y laisser rayonner

une sorte de satisfaction menaçante, de triomphe foudroyant qui donnait

à sa physionomie un caractère majestueux et terrible.

On eût dit que, chargée d'exercer un arrêt de la vengeance divine, elle

s'était un moment élevée jusqu'à la hauteur de cette formidable mission.

A son attitude haute et fière, à son sourire farouche, à son regard

acéré, on devinait que la mère outragée dans son idolâtrie pour son

fils, que la mère sacrifiée à une épouse coupable venait dans sa joie

cruelle exercer d'effrayantes représailles.

A la vue de cette femme pâle, aux longs vêtements noirs, j'eus une telle

épouvante, que j'oubliai tout ce qui venait de se passer entre moi et

Ursule.

Comme ma cousine je restai muette, fascinée devant sa belle-mère.

Celle-ci s'écria d'une voix étouffée, en levant les yeux au ciel:

--Mon Dieu! mon Dieu! ne m'abandonnez pas... donnez-moi, s'il vous

plaît, la force d'accomplir votre volonté jusqu'au bout! Trop de joie

est trop de joie... comme trop de douleur est trop de douleur...

Et, comme si elle eût succombé à une violente émotion, un moment madame

Sécherin appuya sa main ridée sur le dossier d'un fauteuil, puis elle

s'écria en transperçant pour ainsi dire Ursule de son regard:

--Je vous le disais bien! malheureuse! que le bon Dieu démasquait les

méchants, et qu'il les écrasait tôt ou tard...

Puis, se retournant de mon côté, elle ajouta:

--Je vous le disais bien! qu'un jour vous seriez punie par cette femme

de la pitié coupable que vous aviez eue pour cette femme... je vous le

disais bien, moi! que mon fils me reviendrait, et qu'il m'aurait alors

pour seule consolation!

Et elle croisa ses bras en secouant la tête avec une expression

d'orgueil farouche.

Gontran parut, suivi de mademoiselle de Maran et d'un homme que je ne

connaissais pas.

--Puis-je savoir, madame, ce qui nous procure l'honneur de votre visite,

et quel est monsieur qui s'est fait conduire chez moi par l'un de mes

gens et est venu me chercher de votre part?--dit M. de Lancry.

--Monsieur est le premier commis de mon fils; je ne pouvais voyager

seule, mon fils lui a dit de m'accompagner.--Puis s'adressant à cet

homme:--Firmin, nous repartirons dans une heure; allez-vous-en et fermez

la porte.

Gontran me regarda d'un air surpris.

Le commis sortit.

Nous restâmes, mon mari, mademoiselle de Maran, madame Sécherin, Ursule

et moi.

Gontran et ma tante ignoraient le commencement de cette entrevue et

pressentaient néanmoins qu'il s'agissait de quelque grave événement.

Madame Sécherin dit à ma tante:

--Vous êtes de la famille, madame?

Mademoiselle de Maran toisa la belle-mère d'Ursule sans lui répondre, et

me la montra du regard comme pour me demander quelle était cette femme.

--Madame Sécherin,--lui dis-je,--et j'ajoutai en montrant ma tante à la

belle-mère d'Ursule:--Mademoiselle de Maran.

Madame Sécherin, se rappelant les éloges que son fils, complétement

abusé sur le caractère de ma tante, lui donnait toujours, s'avança vers

elle et lui dit:

--Vous êtes aussi des nôtres, madame... vous êtes du parti des bonnes

gens contre les méchants. Mon fils me l'a bien souvent répété... vous

êtes comme moi, simple, loyale et ennemie de toute hypocrisie... votre

présence est utile ici; il ne saurait y avoir trop de juges, car les

coupables ne manquent pas.

--Quoique je ne comprenne pas du tout ce que vous voulez dire, ma chère

madame, avec vos juges et vos coupables,--dit ma tante,--je ne perdrai

certainement pas une si belle occasion de vous déclarer que vous avez le

plus joli garçon de la terre, sans compter que tout ce qu'il vous a dit

de moi, et de ma simplicité naïve, prouve joliment en faveur de sa

pénétration et de sa judiciaire. J'ose espérer, en retour, que ce qu'il

nous a dit de vous est tout aussi bien fondé; il ne nous resterait plus

alors qu'à nous singulièrement congratuler sur la réciproque de notre

rencontre.

Madame Sécherin regarda attentivement mademoiselle de Maran: soit

habitude d'observation, soit sagacité, instinct de son coeur maternel,

soit enfin que le sourire moqueur de ma tante eût trahi son ironie, la

belle-mère d'Ursule, après un moment de silence, répondit à ma tante en

agitant l'index de sa main droite et en secouant la tête:

--Non... non... je le vois... vous n'êtes pas, vous ne serez jamais des

nôtres; votre regard est méchant, mon fils s'est trompé sur vous comme

il s'est trompé sur d'autres.

Mademoiselle de Maran partit d'un grand éclat de rire et s'écria:

--Ah çà! mais, dites donc, chère madame, vous me faites furieusement

l'effet d'être une manière de sibylle, de pythonisse avec vos prophéties

pharamineuses et peu flatteuses... seulement, permettez-moi de vous le

faire observer ni plus ni moins que si j'avais l'honneur de parler à M.

votre fils, ces prophéties-là sont un peu malhonnêtes, vu qu'à votre

compte je ne ferai jamais partie de la catégorie des braves gens.

--Je ne sais pas ce que c'est qu'une sibylle, madame, mais je sais quand

on se raille de moi,--dit madame Sécherin avec hauteur.

--Je me ferai un vrai plaisir de vous remémorer, ma chère madame, que la

sibylle de Cumes était une manière de devineresse qui prophétisait

l'avenir avec des grimaces du diable et en gigottant toutes sortes de

postiqueries étonnantes.

Mon mari, effrayé de la pâleur d'Ursule, qu'il ne quittait pas des yeux,

s'écria en s'adressant à madame Sécherin:

--Madame, puis-je savoir encore une fois ce qui me procure l'honneur de

vous voir? Madame de Lancry paraît fort troublée, madame votre

belle-fille semble aussi très-émue; vous m'avez fait prier de me rendre

à l'instant auprès de vous... Que se passe-t-il? qu'y a-t-il? de grâce

expliquez-vous.

--Oh! vous allez le savoir, monsieur, vous allez le savoir,--dit madame

Sécherin.

J'étais au supplice; je pressentais que cette femme avait quelque preuve

accablante de la mauvaise conduite d'Ursule, mais elle ne se hâtait pas

de la produire. Elle semblait savourer la vengeance et jouir de

l'horrible angoisse où elle tenait ma cousine.

Celle-ci, malgré son sang-froid et son audace habituels, semblait

atterrée.

Elle sentait que toutes ses séductions seraient impuissantes pour

convaincre sa belle-mère.

Je l'avoue, malgré les motifs d'aversion que je devais avoir contre

Ursule, je ne pus réprimer une velléité de compassion pour elle, en

songeant qu'elle allait être perdue au moment où le remords de sa faute

venait peut-être de lui inspirer un sentiment généreux.

Madame Sécherin tira lentement de sa poche une enveloppe toute pareille

à celle que ma cousine venait de me confier.

Cette remarque me fut d'autant plus facile, que l'une et l'autre de ces

enveloppes avaient dû faire partie de la provision de papier à lettre

qu'on avait mise dans l'appartement d'Ursule et que ce papier était

d'une couleur bleuâtre.

On va voir pourquoi j'insiste sur cette particularité.

--Connaissez-vous cette lettre?--dit madame Sécherin d'une voix

éclatante en montrant l'enveloppe à Ursule.--Puis elle ajouta avec une

dignité austère en levant au ciel l'index de sa main droite:--Voyez, si

le doigt de Dieu n'est pas là!... La preuve de votre premier crime était

une lettre que vous m'avez audacieusement dérobée... La preuve de votre

second crime est encore une lettre, mais cette fois vous l'avez

vous-même envoyée à mon fils... le Seigneur vous ayant frappée d'une

distraction vengeresse.

Ursule ne répondit pas un mot, devint pâle comme une morte, s'élança

vers moi, saisit l'enveloppe qu'elle m'avait remise et que je tenais

encore à la main, la décacheta, l'ouvrit, y jeta un coup d'oeil

rapide, puis la laissa tomber par terre en baissant sa tête sur sa

poitrine avec un morne accablement.

Victime d'une fatale erreur, la malheureuse femme s'était trompée

d'adresse...

Elle avait ainsi envoyé à son mari la lettre de Gontran et la réponse

qu'elle lui faisait... elle m'avait remis, à moi, la lettre qu'elle

écrivait à M. Sécherin.

--Quand je vous dis que le doigt de Dieu est là,--reprit madame

Sécherin.--Quand je vous dis que le Seigneur a voulu que vous, si

fourbe, si adroite, vous soyez démasquée, perdue par une maladresse:

vous avez mis sur une enveloppe un nom au lieu d'un autre... Voilà tout

pourtant!!! Et cette simple erreur a fait que mon pauvre fils a enfin

reconnu ce que vous étiez... il a vu qu'à Rouvray j'étais bien inspirée

du Seigneur lorsque je disais:--«Je jure que cette femme est coupable...

Chassez-la... quoique les preuves de son infamie vous manquent!» Alors,

n'est-ce pas? je passais pour une folle en exigeant de mon fils, sans

raison suffisante, ce qu'il appelait un sacrifice insensé; mais Dieu a

pris soin de me justifier et de prouver que les instincts maternels sont

infaillibles.

Il y avait, en effet, une si étrange fatalité dans cette révélation,

qu'un moment nous restâmes tous frappés de stupeur.

Mademoiselle de Maran rompit la première le silence, et dit d'une voix

aigre à la belle-mère d'Ursule:

--Pour l'amour du bon Dieu, dont vous connaissez si bien tous les

petits secrets, ma chère madame, expliquez-nous donc ce bel

embrouillamini d'enveloppes; faites-nous grâce de vos moralités, et

dites-nous qu'est-ce que ça prouve.

--La vieillesse impie, méchante et sans moeurs, donne toujours de

mauvais exemples,--reprit madame Sécherin en regardant fixement

mademoiselle de Maran, et elle ajouta durement:--Maintenant, que je sais

que vous avez élevé ces deux jeunes femmes, je ne m'étonne plus de la

perversité de cette malheureuse (elle montra Ursule), mais je m'étonne

des vertus de sa cousine (et elle me montra).

--Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? s'écria mademoiselle de

Maran,--ah çà, ma bonne dame, parce que vous êtes la femme de ménage de

la Providence probablement, ce n'est pas une raison pour être si

impitoyable au pauvre monde. Qu'est-ce que vous diriez donc, s'il vous

plaît, si je vous reprochais, moi, d'avoir éduqué monsieur votre fils

d'une si plaisante façon qu'il mérite ce qui lui arrive? Dites donc:

mais, c'est vrai, est-ce que je vous rends responsable, moi, de son

inconvénient hyménéen?

--Madame, de grâce, finissons ce débat,--dit Gontran à madame

Sécherin.--Il est incroyable que je ne puisse savoir ce que vous

désirez.

--Je veux, monsieur, faire lire à votre femme cette lettre que vous avez

écrite à la femme de mon fils...

Et elle me remit une lettre.

--Je veux, monsieur, vous faire lire la lettre que cette femme vous

répondait, car... Dieu est juste!... il faut que cette créature soit

aussi détestée par celui qui a partagé son crime que par l'homme qu'elle

a indignement outragé!

Et elle remit une lettre à Gontran.

--Je veux, monsieur, lire à cette adultère la lettre que lui écrit mon

fils.

Puis madame Sécherin, toujours impassible, croisa ses bras et nous

regarda en silence.

Mon mari était atterré; il comprenait enfin l'horreur de la position

d'Ursule, et surtout combien je devais être accablée de cette découverte

inattendue.

Ursule, anéantie, semblait ne rien voir, ne rien entendre.

Cette scène avait pris un caractère si grave, que mademoiselle de Maran

oublia un moment sa méchante ironie, et sembla sérieusement attentive.

J'étais, moi, dans une sorte d'excitation fébrile qui me donnait pour

quelques moments encore une force factice, mais je sentais que je ne

pourrais résister longtemps et que je perdrais peut-être tout sentiment

avant que le fatal mystère fût éclairci...

Pendant qu'Ursule était abîmée dans ses réflexions, pendant que Gontran

lisait la lettre qu'Ursule lui avait répondue et que la malheureuse

femme croyait m'avoir remise, je lisais, moi, cette lettre de mon mari

qui avait motivé celle de ma cousine.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 227 / 355 题