REPENTIR.

Ursule était triste et grave.

--Après ce qui s'est passé entre nous,--me dit-elle,--je n'ai pas cru

devoir partir sans vous revoir et sans vous entretenir un moment... Mon

mari arrive ce matin, dans une heure peut-être une dernière explication

serait impossible.

--Une explication... à quoi bon? Elle est inutile.

--Peut-être pour vous,--me dit Ursule,--vous n'avez rien à vous

reprocher à mon égard... tandis que moi, je vous l'avoue sans honte,

j'ai eu de grands torts envers vous...

Je regardai Ursule avec défiance, je m'attendais de sa part à quelque

retour, non de sentiment, mais d'hypocrisie.

Mais j'avais été tant de fois sa dupe, que je ne craignais plus d'être

faible et confiante comme par le passé.

Pourtant une chose m'étonnait: ma cousine n'affectait plus le ton

mélancolique et plaintif qu'elle employait ordinairement comme l'une de

ses séductions les plus irrésistibles. Son abord était froid et calme.

--Vous avez en effet eu des torts envers moi,--lui dis-je;--au moment de

nous quitter, je ne vous les aurais pas rappelés: toute liaison, toute

amitié est rompue entre nous; nous resterons désormais étrangères l'une

à l'autre. Peut-être un jour oublierai-je le mal que vous m'avez fait.

--Ne vous méprenez pas sur les motifs de cette dernière entrevue,--me

dit Ursule,--je ne viens pas vous demander d'oublier mes aveux sur

l'envie que vous m'aviez de tout temps inspirée, ni sur les instincts

d'aversion qui en avaient été la suite.

--Alors, pourquoi cet entretien?

--Écoutez-moi, Mathilde, déjà vous m'avez vue sous des faces bien

différentes: un jour, femme éplorée, gémissante, incomprise, comme vous

dites... l'autre jour, femme altière, ironique, insolemment coquette, et

affichant les théories les plus cyniques; aujourd'hui, descendant à

flatter les goûte vulgaires de mon mari, et le rendant, après tout,

heureux comme il peut et comme il veut l'être... demain, le trompant

sans remords et usant de l'hypocrisie la plus perfide pour le détacher

de sa mère qui me détestait... Eh bien! ces aspects déjà si divers de

mon caractère ne sont encore rien auprès des mystères de mon âme, car je

réunis en moi bien des contrastes, Mathilde... ainsi j'ai un besoin

immodéré de luxe, d'éclat et d'élégance; cette passion de briller est

poussée chez moi à un tel point, que, je l'avoue à ma honte, j'aurais

épousé le vieillard le plus repoussant pour la satisfaire... Eh bien,

j'ai pourtant la courageuse patience d'aller m'enterrer en province dans

une vie misérable et bourgeoise pour donner à mon mari le temps

d'augmenter sa fortune et de me mettre à même de mener à Paris

l'existence somptueuse que j'ai toujours rêvée, et pour laquelle

j'aurais été capable de tout sacrifier. J'aime à dominer impérieusement,

et il y a des dominations despotiques presque brutales que j'adorerais.

Je suis fausse, dissimulée par nature et par calcul, et quelquefois j'ai

des accès de franchise insensée. En un mot, je suis à la fois capable de

beaucoup de mal et quelquefois de beaucoup de bien. Oh! ne souriez pas

d'un air incrédule et méprisant, Mathilde... oui, de beaucoup de

bien... dans ce moment même, je puis vous en donner une preuve; sans

doute, ce bien est mélangé de mal comme tout ce qui ressort de

l'humanité... Mais je crois pourtant que le bien domine, vous allez en

juger... Il y a huit jours, nous eûmes ensemble un long entretien où je

vous avouai la jalousie que vous m'aviez toujours inspirée; oui, je vous

enviais profondément; jeune, belle, riche, spirituelle, donnant une

grâce irrésistible à la vertu et à la dignité, séduisant enfin par des

qualités qui ordinairement imposent... mais n'attirent pas... Je ne

voyais rien de plus parfait que vous.

--Ces flatteries...

--Oh! ce ne sont pas des flatteries, Mathilde... j'ai été témoin de

votre puissance de séduction... pour plaire à une pauvre vieille

bourgeoise provinciale, je vous ni vue faire plus de frais et de frais

charmants qu'il n'en faudrait pour tourner la tête de vingt _élégants_;

car vous avez, chose inestimable, la coquetterie de la vertu comme tant

d'autres femmes ont la coquetterie du vice... Enfin, vous réunissiez

alors, comme vous réunissez encore tous les avantages qui me manquent;

seulement, il y a huit jours, Mathilde, je vous enviais ces avantages,

parce que je croyais que vous leur deviez un insolent bonheur... mais,

aujourd'hui...

--Eh bien... aujourd'hui,--dis-je à Ursule en voyant son hésitation.

--Aujourd'hui, je vous sais malheureuse... Oui, je vous sais la plus

malheureuse des femmes, et je n'ai plus le courage de vous envier ces

rares et brillantes qualités... c'est encore un contraste que vous

expliquerez comme vous le pourrez.

--Votre pénétration habituelle est en défaut,--dis-je à Ursule,--car

justement depuis huit jours, depuis que je vous semble si digne de

pitié, je n'ai jamais été plus heureuse,--et j'ajoutai avec

orgueil:--Jamais mon mari ne s'est montré pour moi plus prévenant et

plus tendre...

--Nous parlerons plus tard de ces prévenances et de ces tendresses,--me

dit Ursule avec un singulier regard.--Parlons d'abord de la cause qui a

changé ma haine et ma jalousie en pitié... Si vous me le permettiez, je

dirais en intérêt.. Mademoiselle de Maran, je ne sais dans quel but,

dans celui sans doute d'exciter davantage mon envie, s'est plu à

exagérer encore votre bonheur à mes yeux jusqu'au jour où elle vous a

appris devant moi les calomnies dont vous êtes victime; tout en faisant

la part de sa méchanceté, je suis restée convaincue d'une chose, c'est

que vous êtes la plus honnête, la plus noble femme qu'il y ait eu au

monde, et que pourtant votre réputation est sinon perdue, du moins à

tout jamais compromise!

--Vous vous trompez... la vérité finit par se faire jour...

--Hélas! Mathilde, ne vous abusez pas, le faux et le vrai sont

malheureusement si mélangés dans les événements qui ont motivé les

injustes jugements du monde, qu'il sera bien difficile de les combattre.

Dans le doute, la société ne s'abstient pas, elle condamne; aussi, je

vous le répète, maintenant je me vois trop cruellement vengée des

avantages que je vous enviais.

J'étais indignée de l'espèce de commisération qu'affectait Ursule; ses

louanges me révoltaient; quoique ce qu'elle me disait sur ma réputation

n'eût, hélas! que trop de vraisemblance, je ne voulais pas en convenir

devant elle.

--Je conçois,--dis-je à ma cousine,--que vous ayez grand besoin de

croire à cette singulière répartition de la justice humaine, qui

flétrirait les honnêtes femmes! Mais ne vous hâtez pas de triompher;

quoique vous espériez le contraire, tôt ou tard chacun est jugé selon

son mérite.. Dispensez-vous donc de me plaindre; quant à mes qualité,

vous leur supposez une telle fin et une telle récompense que vos

louanges sont autant de sarcasmes.

Ursule reprit avec un sang-froid imperturbable:

--C'est-justement parce que ces qualités sont si mal récompensées que je

les loue sans restriction, croyez-le bien. Quant à vous les envier, je

n'ai garde... j'en serais trop embarrassée,--ajouta-t-elle avec ce

sourire qui lui était particulier.--Je n'ai pas vu le monde plus que

vous,--reprit-elle;--mais, par réflexion, je le connais mieux que vous

ne le connaîtrez jamais, quoi que vous disiez; je suis donc convaincue

que votre réputation a subi une mortelle atteinte malgré votre éclatante

vertu.

--Madame...

--Ne prenez pas cette redite pour un outrage, Mathilde... non... non...

Et tenez,--reprit Ursule après un moment de silence,--vous me croyez la

plus fausse, la plus menteuse des femmes; ainsi au lieu d'être touchée

de ce que je vais vous dire, vous allez sans doute en être irritée, vous

allez encore me traiter d'hypocrite: il n'importe; en ce moment, je

parle pour moi et non pour vous... Eh bien! maintenant que je sais les

affreux chagrins que vous avez ressentis, maintenant que je connais ceux

qui vous attendent... eh bien! vrai... oh! bien vrai, Mathilde... je me

suis repentie... profondément repentie du mal que je vous ai voulu... je

n'ose dire... du mal que je vous ai fait.

En prononçant ces dernières paroles, la voix de ma cousine était émue,

tremblante; sans ma défiance, j'aurais cru à ses remords; mais je savais

Ursule si fausse, si comédienne, que je souris avec amertume, et je

repoussai sa main qui cherchait la mienne.

--Mathilde... vous ne me croyez pas?

--Non, et vos larmes vont sans doute bientôt venir à votre aide pour me

convaincre?

--Mes larmes?... non, Mathilde... non... cette fois je ne pleurerai

pas... car ma douleur est si profonde, si sincère, que, pour vous y

faire croire, je n'aurai pas besoin de larmes feintes.

Confondue du cynisme de cet aveu, je regardai ma cousine avec surprise.

Eh bien! oui... oui, je l'avoue... dussé-je passer pour stupide, pour

folle; après tant de désillusions, après tant de déceptions, je fus

émue, touchée malgré moi de l'expression de la physionomie d'Ursule et

de l'indéfinissable douceur de son regard attendri.

Cette expression me frappa d'autant plus qu'elle ne ressemblait en rien

aux affectations habituelles de ma cousine. Je crus, je crois encore

qu'elle était alors sous l'influence d'un sentiment vrai.

Pourtant je voulus résister de toutes mes forces à cette sorte de

fascination.

--Oh! vous êtes la plus dangereuse des

femmes,--m'écriai-je;--laissez-moi! laissez-moi!... S'ils sont réels,

vos regrets sont vains: ils n'atténuent en rien vos torts affreux envers

moi; vous avez voulu détruire mon bonheur... Je n'ai pas été dupe de

votre manége envers mon mari, et s'il n'avait pas pour vous le mép...

Le mot me paraissant trop dur, je voulus le retenir. Ursule l'acheva.

--Le mépris, voulez-vous dire, Mathilde?... dites, dites!... je puis...

je dois tout entendre de vous maintenant...

--Eh bien! il n'a pas dépendu de vous que vous n'ayez séduit mon mari,

que vous n'ayez porté le dernier coup à une femme qui ne vous a jamais

voulu que du bien... et que vous trouvez déjà si malheureuse... si

injustement malheureuse!... en admettant que votre intérêt soit sincère.

--Eh bien! oui... cela est vrai,--reprit Ursule,--oui, dans cet

entretien où vous assistiez à mon insu, je savais parfaitement qu'au

lieu d'éteindre la passion de votre mari je l'irritais encore, autant

par mon indifférence affectée que par mes railleries et par mes dédains.

--La passion!--dis-je en haussant les épaules avec mépris...--lui,

Gontran... une passion pour vous? dites donc le goût, le caprice

passager.

--Je dis _passion_, Mathilde, parce qu'il s'agissait d'une passion...

entendez-vous, parce qu'il s'agit d'une passion.

--Il s'agit d'une passion... maintenant vous osez le dire? maintenant.

--Ne croyez pas que je veuille en rien blesser votre amour-propre, je

veux vous rendre un service, Mathilde, réparer en partie le mal que je

vous ai fait, et, Dieu merci, il en est temps encore.

L'accent d'Ursule avait une telle autorité que, malgré moi, je l'écoutai

en silence.

--Oui,--reprit-elle,--je savais irriter la passion de votre mari. Ce

calcul de ma part doit vous rassurer sur ce que je ressentais pour lui,

mais non sur ce qu'il ressentait.. sur ce qu'il ressent encore

aujourd'hui pour moi.

--Oh! c'est indigne!--m'écriai-je,--quelle odieuse calomnie! ce sont

donc là vos adieux? en partant, vous voulez me laisser au coeur un

affreux soupçon!

--Mathilde, par pitié pour vous, permettez-moi d'achever, mon mari peut

arriver d'un moment à l'autre et rendre cet entretien impossible...

--Par pitié pour moi?...

--Oui... oui... par pitié pour vous, malheureuse femme... Écoutez-moi,

croyez-moi, je cède à un mouvement de générosité qui me consolera

peut-être un jour de bien des mauvaises actions... écoutez-moi donc: si

ce n'est pour vous, que ce soit au moins pour l'avenir de votre enfant.

--Quoi! vous savez!...--m'écriai-je stupéfaite, car je n'avais confié ce

secret qu'à Gontran.

--Oui, oui, je le sais,--reprit Ursule,--et cette raison surtout, en

augmentant mes remords, m'a déterminée à agir comme je fais...

Après un moment d'hésitation, Ursule continua en baissant les yeux et

d'une voix altérée:

--Vous vous souvenez bien, n'est-ce pas, de cet entretien si vif que

nous eûmes ensemble?

--Oui, oui... Eh bien!...--m'écriai-je avec angoisse, car mon coeur se

serrait par je ne sais quel odieux pressentiment en songeant que mon

mari avait dit à cette femme un secret que lui et moi seuls nous

savions.

--Je ne veux pas récriminer,--reprit-elle avec une émotion

croissante;--mais enfin, si dans cet entretien je vous avais crûment

avoué l'envie que vous m'aviez toujours inspirée, Mathilde, vous avez

été pour moi sans pitié, vous m'avez reproché la honte d'une liaison que

je n'avouerai jamais... vous m'avez reproché mes perfidies, et puis

enfin, alors je vous croyais la plus heureuse des femmes... alors, je

vous le jure... j'ignorais encore ce que vous avez souffert: car,

rappelez-vous-le bien, Mathilde, c'est le soir... seulement le soir de

ce jour-là que, par mademoiselle de Maran, j'ai appris une partie de vos

chagrins...

--Mais, au nom du ciel, parlez... parlez... Eh bien! après notre

entretien, que s'est-il passé? Mais... oui... je me souviens, vous êtes

allée vous promener dans la forêt..

--Mathilde... grâce... grâce... j'allais y retrouver votre mari; il

m'attendait dans une maison de garde inhabitée, où il m'avait donné

rendez-vous.

Cet aveu était si inattendu, si horrible, que d'abord je ne pus y

croire.

Il s'agissait de ma dernière espérance.

Il s'agissait de croire que depuis huit jours la conduite de Gontran

envers moi était un tissu de mensonges et de faussetés.

Il s'agissait de croire que la tendresse qu'il me témoignait n'était

qu'une apparence pour cacher son intelligence avec Ursule.

Je ne pouvais, je ne voulais pas me rendre à cette odieuse vérité...

hors de moi, je m'écriai:

--Vous calomniez Gontran; il a passé ce jour-là à la chasse, un de ses

gens est venu me le dire de sa part.

--Eh! cet homme a dit ce que son maître lui avait ordonné de dire:

--Cela n'était pas vrai? cet homme mentait?

--Oui... oui... grâce... Mathilde... Égarée par l'aversion que je vous

portais, voulant me venger de vous en vous enlevant votre mari... j'ai

été coupable.

--Je vous dis que je ne vous crois pas... je vous dis que vous vous

calomniez pour me porter un coup affreux.

--J'ai le courage de vous apprendre la vérité, Mathilde, si honteuse

qu'elle soit pour moi, si pénible qu'elle soit pour vous.

--Mon Dieu... mon Dieu, vous l'entendez!--m'écriai-je en levant les

mains au ciel.

--Grâce, Mathilde... car lorsque j'appris plus tard combien vous aviez

été malheureuse, lorsque plus tard je sus par Gontran que vous étiez

mère; pauvre malheureuse femme... que vous étiez mère! oh! cela, surtout

cela m'a désarmée... j'ai eu horreur de ma faute, en songeant que

j'avais cédé, non pas même à l'amour, mais à une basse haine, à un

exécrable sentiment de vengeance...

--Mon Dieu... mon Dieu!--m'écriai-je dans un accès de désespoir

inouï,--rendez-moi folle... folle! ou retirez-moi la vie... Je ne puis

plus... je ne veux plus... souffrir davantage.

--Mathilde... Mathilde... pardon... je vous jure que je ne soupçonnais

pas alors tous les droits que vous aviez à l'intérêt, à la plus tendre

pitié... et puis il faut avoir le courage de tout vous dire... Eh bien!

je ne soupçonnais pas alors l'odieuse indifférence de votre mari pour

vous; non... je ne croyais pas que l'amour qu'il ressentait pour moi pût

le rendre aussi faux, aussi injuste, aussi cruel qu'il devait l'être à

votre égard, hélas! car vous ne savez pas ses projets...

--Mais, c'est épouvantable,--m'écriai-je,--elle a été au-devant du

déshonneur, et elle vient accuser mon mari! Mais qu'est-ce donc que

cette femme?... Qu'est-il donc lui-même?... Que suis-je moi-même?...

Quelle est cette vie? Est-ce un rêve? Est-ce une horrible réalité? Et

vous... vous qui êtes là devant moi, qui me regardez... qui que vous

soyez... répondez... où suis-je? Quelle est la vérité? Quel est le

mensonge? Comment! depuis huit jours la tendresse que me prodiguait

Gontran, c'était un piége, une fausseté insultante! Mais à quoi bon

cette feinte?... Puisque vous partiez... puisque vous allez partir! Oh!

c'est un chaos dans lequel ma tête s'égare et se perd... je délire, mon

Dieu! je délire!!... ayez pitié de moi... éclairez-moi... Ursule, voyez,

suis-je assez humiliée?... Suis-je assez malheureuse? Tenez, me voilà à

vos pieds, Ursule... à vos pieds.

--Au nom du ciel! relevez-vous, Mathilde... Maintenant, c'est moi...

c'est moi qui vous demande grâce.

--Je vous pardonne, je vous pardonne... mais au moins dites-moi la

vérité, toute la vérité, si affreuse qu'elle soit... Je suis mère, je ne

m'appartiens plus; à force de douleur, je tuerais mon enfant; je vous

dis que je ne veux plus souffrir, je ne le veux plus! si Gontran m'a

aussi indignement trompée... tout espoir de le ramener à moi est à

jamais perdu... Eh! bien! j'en prendrai mon parti... je ne le reverrai

plus... je resterai seule ici; et quand j'aurai mon enfant, je pourrai

être heureuse encore... Ainsi, Ursule, n'ayez aucune crainte...

dites-moi tout... entendez-vous, absolument tout: votre franchise peut

me sauver la vie... Parlez... Ursule.... parlez... une certitude... pour

l'amour de Dieu... une certitude si affreuse qu'elle soit: mieux vaut la

mort que l'agonie...

--Pauvre femme... pauvre malheureuse femme!...--dit Ursule, en cachant

dans ses mains sa figure baignée de larmes.

--Oui, malheureuse, bien malheureuse... n'est-ce pas? Eh bien! vous ne

pouvez plus m'envier maintenant... n'est-ce pas? me poursuivre encore ce

serait de la barbarie... Vous le voyez, il est impossible d'être plus

malheureuse... c'est ce que vous vouliez. Votre aversion est-elle assez

assouvie?...

--Mathilde... ah! je suis trop vengée.... C'est horrible... horrible...

malheureusement je ne puis rien sur le passé... mais je puis pour

l'avenir... Écoutez-moi bien... Voici une lettre que Gontran m'a écrite,

voici ce que je lui répondais: chaque jour je voulais lui remettre cette

lettre, elle n'atténue pas mes torts, mais elle prouve au moins que

j'espérais les réparer; dans cette réponse, je me montrais sous de si

odieuses couleurs que, malgré mon regret de vous avoir outragée, jusqu'à

présent j'avais hésité à remettre à Gontran ces lettres si honteuses

pour moi... les voici...

Et Ursule me donna une enveloppe cachetée que je pris machinalement.

--Maintenant un dernier mot, Mathilde: j'aurais pu vous taire ce cruel

aveu, partir pour Paris... et vous laisser dans un complet aveuglement;

mais, en lisant la lettre de votre mari, vous verrez quels étaient ses

projets pour l'avenir, vous verrez qu'il ressent pour moi une passion

désordonnée dont les conséquences m'ont fait frémir... Je vous ai

jusqu'ici parlé du mal que je vous ai fait; maintenant, voici comment

j'espère le réparer en partie... Avec la lettre qu'il m'a écrite, vous

confondrez votre mari, il n'aura qu'à se jeter à vos pieds pour implorer

son pardon... Avec celle que je lui réponds, vous lui prouverez qu'il

ne lui reste aucun espoir de me revoir jamais... de plus, vous pouvez

vous venger du passé et garantir l'avenir... Si je vous donnais l'ombre

de jalousie... envoyez à M. Sécherin la lettre que j'ai écrite à

Gontran; si vous voulez vous venger du passé, Mathilde... remettez tout

à l'heure cet écrit à mon mari, il ne lui laissera aucun doute sur

l'étendue de ma faute; je le connais: autant sa bonté, sa confiance,

sont aveugles, autant il sera impitoyable envers moi s'il est certain

d'être trompé; il me chassera, mon père ne voudra jamais me revoir, je

serai sans ressources, et de ce rêve d'opulence que je vais réaliser je

tomberai dans la misère... Et vous ne savez pas, Mathilde... ce que

pourrait me conseiller la misère! Et puis, voyez vous,--ajouta Ursule

d'un ton presque solennel,--il faut qu'il y ait quelque chose de fatal,

de providentiel dans ce qui arrive... _Je n'écris jamais_... je suis

trop rusée pour rien faire qui puisse me compromettre, la faute que j'ai

commise pouvait rester sinon dans le secret, du moins sans preuves, et

pourtant j'ai écrit cette lettre qui peut me perdre, et pourtant je

viens volontairement vous la confier: rien ne me force, vous le voyez, à

me mettre ainsi à votre discrétion... rien, si ce ne sont mes remords du

passé, ma bonne résolution pour l'avenir et ma confiance aveugle dans

votre justice; rien ne me force enfin à agir ainsi, rien, si ce n'est

l'un de ces contrastes bizarres, inexplicables de ma nature, dont je

vous parlais, et dont vous vous railliez, Mathilde.

Je restais anéantie, tenant cette enveloppe entre mes mains.

Cette corruption, ce cynisme auxquels se mêlait peut-être une sorte de

générosité, de grandeur, me semblait incompréhensible.

Je me demandais et je me demande encore si l'aveu que venait de me faire

Ursule était calculé par la plus infernale perfidie, ou s'il était dicté

par un tardif intérêt pour moi...

Affectait-elle de se mettre à ma discrétion pour pouvoir porter mon

désespoir à son comble en m'apprenant l'infidélité de mon mari, ou bien

voulait-elle sincèrement me donner pour l'avenir des garanties contre

elle et contre Gontran?...

Je regardais ma cousine avec autant d'effroi que de surprise et de

défiance.

Tout à coup un bruit de chevaux se fit entendre dans la cour.

Ma chambre à coucher était au rez-de-chaussée, Ursule courut à la

fenêtre, écarta l'un des rideaux, regarda dans la cour, puis me dit avec

une simplicité touchante dont je fus frappée malgré moi:

--Mathilde... la voiture de mon mari entre dans la cour... vous pouvez

tout lui dire et vous venger du mal que je vous ai fait...

Nous gardâmes quelques moments le silence...

Ma porte s'ouvrit.

Ursule, pétrifiée, recula d'un pas...

Ce n'était pas son mari, c'était sa mère, madame Sécherin, qui entra...

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 225 / 355 题