J'étais dans une extrême perplexité; je ne savais si le calme de Gontran
était réel ou simulé. Je fus encore sur le point, malgré les
recommandations de M. de Mortagne, de tout dire à mon mari au sujet de
cette nuit fatale.
Mais je pensai que c'était peut-être en grande partie le désir de ne pas
éveiller mes soupçons au sujet de ce malheureux faux qui avait rendu
Gontran en apparence si indifférent aux attaques de mademoiselle de
Maran. Connaissant l'infernale méchanceté de ma tante, je ne pouvais me
dissimuler que nous avions beaucoup à redouter de la malveillance du
monde.
La froideur glaciale avec laquelle on avait accueilli Gontran quelques
mois auparavant semblait presque justifier les prévisions de
mademoiselle de Maran. J'étais inquiète de savoir si Gontran viendrait
chez moi avant de rentrer chez lui; je voulais lui dire combien j'étais
contente de voir Ursule partir. J'attribuais cette résolution de ma
cousine moins au sentiment généreux qu'à la crainte de me voir prévenir
son mari de mes soupçons, ainsi que je l'en avais menacée, et d'éveiller
ainsi sa défiance pour l'avenir. En cela je reconnus la justesse des
conseils de madame de Richeville.
Sur les onze heures, Gontran frappa et entra chez moi.
J'interrogeai ses traits presque avec anxiété, tant je craignais de leur
voir une expression menaçante.
Il n'en fut rien; il avait peut-être au contraire l'air plus tendre,
plus affectueux encore.
--Ah! mon ami,--m'écriai-je,--que mademoiselle de Maran est donc
méchante!... Venir ici dans le but si odieux d'exciter entre nous
peut-être une rupture violente en nous rapportant les plus affreuses
calomnies!
--Sans croire positivement comme vous que tel ait été le but du voyage
de votre tante, je pense qu'elle s'ennuyait un peu de n'avoir personne
à tourmenter, et que, sachant à peu près d'avance le contenu des lettres
de mon oncle et de M. de Blancourt, elle était venue pour jeter entre
nous ce brandon de discorde. Vous aviez raison, Mathilde, mademoiselle
de Maran est plus méchante que je ne le pensais: désormais nous n'aurons
aucun motif pour la voir.
--Ah! mon ami que vous êtes bon!... si vous saviez quel plaisir me fait
cette promesse, j'ai toujours eu le pressentiment que nos chagrins
viendraient de mademoiselle de Maran.
--Heureusement, dans cette circonstance, en voulant nous nuire elle nous
a servis presque à son insu.
--Comment cela?
--J'ai lu les lettres de mon oncle et de M. de Blancourt; il est évident
que les bruits les plus mensongers et les plus odieux circulent sur
nous, la malignité a exploité des faits très-simples, et les a
odieusement dénaturés; ainsi, parce que j'étais allé chercher en
Angleterre des papiers qui pouvaient compromettre une tierce personne,
on a dit que Lugarto avait en son pouvoir de quoi me déshonorer. Je ne
veux pas non plus rechercher davantage ce qui a pu donner lieu à la
fable absurde de cette nuit que vous auriez été passer dans la maison de
Lugarto; je sais l'horreur qu'il vous inspirait; mais, tenez, je suis
fou... c'est vous outrager que de s'appesantir un moment sur de
pareilles infamies. Cette méchanceté de mademoiselle de Maran nous peut
servir, en cela qu'elle nous apprend du moins ce que disent nos ennemis.
Cette révélation doit surtout apporter quelques changements à nos
projets; ainsi je serais d'avis, si toutefois vous y consentez,
d'éloigner de beaucoup notre retour à Paris, de n'y revenir, je suppose,
que dans un an ou quinze mois, et de rester ici jusque-là; les
événements politiques seront un excellent prétexte à notre absence... Je
connais Paris et le monde, dans six mois on ne s'occupera plus de nous;
dans un an toutes ces misérables calomnies seront complétement
oubliées... si, au contraire, nous arrivions à Paris dans quelques
semaines, comme nous en avions le dessein, nous tomberions au milieu de
ce déchaînement universel qui vous étonnerait moins, si vous connaissiez
mieux le monde... Vous êtes belle, vertueuse... vous m'aimez, vous
m'avez choisi; en voilà plus qu'il n'en faut pour exciter toutes les
haines et toutes les jalousies qui ne manqueront pas d'exploiter ce
qu'il peut y avoir de mystérieux dans mes relations passées avec
Lugarto... Si j'étais seul, je mépriserais ces vains bruits, mais j'ai à
répondre de votre bonheur, et je serais le plus coupable des hommes, si
je n'agissais pas de façon à vous épargner de nouveaux chagrins, à vous
qui avez déjà tant souffert pour moi... Ce qu'il y a de plus sage, de
plus prudent, est donc de suspendre indéfiniment notre retour à Paris...
Dites, Mathilde.. êtes-vous de mon avis? je vous en prie, répondez-moi.
--Eh! mon Dieu! le puis-je,--m'écriai-je dans un élan de joie impossible
à décrire,--puis-je répondre lorsque mon coeur bat à se rompre de
surprise et de bonheur! mon Dieu, mon Dieu! vous voulez donc me rendre
folle aujourd'hui, Gontran? Dites? Oh! non, c'est trop de félicité en
un jour. Retrouver votre tendresse, avoir la certitude de rester ici
seule avec vous longtemps, longtemps, au lieu d'aller à Paris; encore
une fois, Gontran, c'est trop... Je ne demandais pas tant... mon Dieu!
Et je ne pus m'empêcher de pleurer de bien douces larmes, cette fois.
Pauvre petite!--me dit Gontran.--Hélas! votre étonnement est un reproche
cruel, et je ne le mérite que trop, cela est vrai pourtant; je vous ai
assez déshabituée du bonheur pour que vous pleuriez des larmes de
ravissement inespéré, en m'entendant vous dire que je vous aime et que
nous resterons ici longtemps... Oh! tenez, cela est affreux... Quand je
pense qu'un moment je t'ai méconnue; pauvre ange bien-aimé... D'où vient
donc, qu'au lieu de jouir de la délicatesse exquise de ton esprit, de
l'adorable bonté de ton âme, j'ai laissé mon coeur s'engourdir pendant
que je me livrais à je ne sais quelle existence grossière, stupide et
brutale? Est-ce un rêve? Est-ce une réalité? dites dites, mon bon ange
gardien? Oh! oui, dites-moi bien que nous nous sommes endormis a
Chantilly, que nous nous sommes réveillés à Maran...
--Oh! parlez ainsi, parlez encore de votre voix si douce et si
charmante,--dis-je à mon mari en joignant mes deux mains avec une sorte
d'extase.--Oh! parlez encore ainsi, vous ne savez pas combien ces bonnes
et tendres paroles me font de bien; quel baume salutaire elles répandent
en moi... Oh! Gontran... il me semble que notre enfant en a doucement
tressailli; oui, oui, joie et douleur, ce pauvre petit être partagera
tout, ressentira tout désormais... Aussi, merci à genoux pour lui et
pour moi, mon tendre ami, merci à genoux du bonheur que vous nous
causez....
* * * * *
Je passai les jours qui suivirent cette conversation avec Gontran dans
un enchantement continuel; il était impossible d'être plus tendre, plus
attentif, plus prévenant que ne l'était mon mari.
Mademoiselle de Maran, voyant ses méchants projets presque complétement
avortés, ne dissimulait pas son mécontentement et parlait de son
prochain départ, feignant d'être plus rassurée par les dernières
nouvelles de Paris.
Ursule attendait son mari d'un moment à l'autre.
Ainsi qu'elle me l'avait promis, elle lui avait écrit pour lui demander
d'aller à Paris avec lui au lieu de rester à Maran, comme cela avait été
d'abord convenu entre eux.
Depuis le jour où elle avait entendu mademoiselle de Maran parler des
calomnies que nous avions à redouter, je remarquai un singulier
changement dans les manières de ma cousine envers moi et Gontran. Avec
mon mari, elle était de plus en plus moqueuse, ironique, altière; avec
moi, dans les rares occasions où nous nous trouvions seules, elle était
gênée, confuse, elle me regardait parfois avec une expression d'intérêt
que je ne pouvais comprendre; souvent je vis qu'elle était sur le point
de me parler avec abandon comme si elle eût eu un secret à me confier,
et puis elle s'arrêtait tout à coup. D'ailleurs j'évitais autant que
possible de me trouver seule avec elle.
Je passais mes matinées avec Gontran.
Après déjeuner, nous faisions de longues promenades en voiture, pendant
lesquelles on échangeait quelques rares paroles; nous dînions, et le
wisth de mademoiselle de Maran occupait la soirée. Maintenant que le
passé m'a éclairée, je me souviens de bien des choses que je remarquais
alors à peine parce que je ne pouvais m'en expliquer la portée.
Ainsi, quoique mon mari me témoignât toujours la plus parfaite tendresse
depuis ce jour où il était revenu si brusquement à moi, il semblait
profondément rêveur, préoccupé.
Quelquefois il avait des distractions inouïes, d'autres fois il me
semblait sous l'impression d'un _étonnement_ extraordinaire, presque
douloureux, comme s'il eût en vain cherché le mot d'un cruel et étrange
mystère.
Ses élans de joie folle, qui m'avaient d'abord tant étonnée, ne
reparurent plus. Souvent même je vis ses traits obscurcis par une
expression de tristesse amère.
Je lui en témoignai ma surprise, il me répondit avec douceur:
--C'est que je pense aux chagrins que je vous ai causés.
Quoique ces symptômes eussent dû me paraître singuliers, je ne m'en
inquiétais pas; Gontran était rempli de soins et de bonté pour moi, il
me parlait de plus en plus de la nécessité de rester à Maran pendant au
moins une année, autant pour donner aux propos le temps de s'oublier
que par une économie que notre nouvel avenir rendait nécessaire.
Je le répète, je ne pouvais donc pas m'effrayer des singulières
préoccupations de Gontran, j'aurais craint de l'impatienter par mes
questions à ce sujet.
Sans doute avertie par son instinct qui la portait à aimer mes ennemis,
mademoiselle de Maran semblait avoir pris Ursule en une tendre
affection; elles faisaient quelquefois ensemble de longues promenades à
pied.
Ma tante avait d'abord évidemment cru que Gontran s'occupait d'Ursule;
ses plaisanteries perfides à M. Sécherin me l'avaient prouvé, mais les
marques d'intérêt que me témoignait Gontran et la froideur que lui
marquait Ursule semblaient dérouter ses soupçons.
Ursule se promenait presque tous les matins dans le parc, Gontran avait
choisi cette heure pour faire de la musique avec moi comme autrefois.
Enfin, sauf l'ennui d'avoir auprès de nous deux personnes que je me
savais hostiles, jamais, depuis mes beaux jours de Chantilly, je n'avais
été plus complétement heureuse.
Cet état de contrainte allait cependant cesser, j'allais me retrouver
seule avec Gontran et notre amour.
La dernière lettre qu'Ursule avait reçue de M. Sécherin, à qui elle
écrivait régulièrement tous les deux jours, lui annonçait son arrivée
pour le 13 décembre.
Je n'oublierai jamais cette date.
Ce jour est venu.
Quoique M. Sécherin fût ordinairement très-exact à répondre à sa femme,
celle-ci n'avait pas reçu de lettre de lui depuis trois jours.
Elle n'était nullement inquiète de ce silence, elle y voyait, au
contraire, une nouvelle preuve de l'arrivée de son mari, qui l'aurait
nécessairement avertie dans le cas où ses projets eussent été changés.
J'allai me mettre à mon piano avec Gontran.
Blondeau vint me demander si je pouvais recevoir Ursule.
Mon mari prévint un refus que j'allais faire en me disant:
--Elle part aujourd'hui, c'est une formalité de simple politesse;
recevez-la, je reviendrai tout à l'heure.
Quoique cette entrevue dût m'être extrêmement désagréable, je n'hésitai
pas à suivre le conseil de mon mari.
Ursule entra.
Nous restâmes seules.