Maintenant que je réfléchis de sang-froid à ces paroles de mon mari, je
ne comprends pas comment je pus croire à leur sincérité; comment ce
brusque et tendre retour de Gontran, si étrangement, si fabuleusement
motivé, n'éveilla pas mes soupçons.
Mais alors j'ignorais encore que les protestations les plus passionnées
servent souvent de voile à la perfidie, à la trahison. Et puis j'étais
si malheureuse, j'avais tant besoin de trouver un bon sentiment chez mon
mari, que je me laissai aller aveuglément à ce bonheur inespéré. Je
comptais d'ailleurs sur ma sagacité, sur ma pénétration, pour découvrir
les véritables intentions d'Ursule.
Le dîner fut très-gai. Mademoiselle de Maran ne dit pas un mot qui eût
trait aux menaces détournées qu'elle m'avait faites. Ursule me combla de
prévenances.
De son côté Gontran m'entoura de soins si marqués, si affectueux, que
plusieurs fois ma tante l'en plaisanta.
A la fin du repas ma cousine me dit avec une expression de regret:
--Ah! que tu es heureuse de passer l'automne et une partie de l'hiver à
la campagne... toi!
--Eh bien!--reprit mademoiselle de Maran,--il me semble que c'est un
bonheur que vous partagez, ma chère; est-ce que cet excellent M.
Sécherin n'est pas le plus heureux des hommes de vous voir et de vous
savoir ici, jusqu'à la fin des siècles? Est-ce qu'il n'a pas pris le
soin complaisant de vous y amener lui-même, s'il vous plaît?
--Sans doute, madame,--reprit Ursule,--mais on ne fait pas toujours ce
qu'on désire; aussitôt après son retour ici, retour que je viens de
hâter en lui écrivant tantôt, mon mari sera obligé de partir pour Paris,
et, naturellement, je l'y accompagnerai.
--Ah! mon Dieu,--s'écria ma tante,--mais c'est du fruit nouveau, cela!
Avant son départ il disait qu'il pouvait rester ici jusqu'au mois de
janvier, que vous ne reviendriez à Paris qu'avec Mathilde et Gontran?
--Oui, madame, mais un de ses correspondants de Paris, dont j'ai reçu
tantôt une lettre, car j'ouvre les lettres de mon mari en son
absence,--dit Ursule en souriant,--lui annonce qu'il est indispensable
qu'il se rende à Paris pour la fondation de la maison de banque à
laquelle M. Sécherin s'est associé comme il vous l'a dit; aussi, ma
bonne Mathilde, je n'ai plus que quatre ou cinq jours à passer avec toi:
et même, une fois à Paris, nos sociétés seront si différentes... Moi...
modeste femme de banquier... toi, la brillante vicomtesse de Lancry,
nous nous verrons donc bien rarement: ce sera presque une séparation.
--Mais vous deviez habiter ensemble à Paris pour continuer ce modèle des
ménages unis et confondus,--s'écria mademoiselle de Maran.--Toutes ces
belles résolutions sont donc changées?
--C'étaient malheureusement de ces rêves de pensionnaires, impossibles à
réaliser, madame,--dit Ursule en souriant.--Quoique, pour ma part, je
regrette beaucoup de renoncer à cette espérance... je m'y résigne.
--Et puis avouez un peu, ma cousine,--dit gaiement mon mari,--que le
tableau que je vous ai fait du seul appartement dont nous pouvons
disposer pour vous ne vous a pas séduite?
--Vous êtes très-injuste, mon cher cousin: nous nous serions accommodés
de bien moins encore, pour avoir le plaisir de ne pas quitter cette
chère Mathilde; mais le faubourg Saint-Honoré est si loin du centre des
affaires, que mon mari ne pourrait s'y fixer...
Le dîner était terminé, je me levai.
Gontran donna le bras à mademoiselle de Maran et passa devant moi et
Ursule.
Celle-ci, au moment d'entrer dans le salon, me dit tout bas:
--Voilà comme je me venge... Êtes-vous contente?...
Lorsque les gens eurent servi le café, mademoiselle de Maran prit un air
grave, solennel, et dit:
--Maintenant, nous sommes seuls et en famille, nous pouvons parler à
coeur ouvert.
En disant ces mots elle tira de sa poche les lettres qu'elle avait
reçues de Paris le matin, en me jetant un regard d'ironie et de
méchanceté.
--Que voulez-vous dire, madame?--dit Gontran.
--Vous allez le savoir: mais d'abord il faut me promettre d'être calme,
de ne pas vous laisser entraîner à un premier mouvement... Mais, j'y
pense, Ursule, allez donc voir s'il n'est resté personne dans la salle à
manger.
Ursule se leva, ouvrit la porte, regarda et revint.
--Il n'y a personne, madame.
--Mais encore, à quoi bon toutes ces précautions?--reprit Gontran.
--Bonaparte a dit qu'il fallait laver son linge sale en famille.
Passez-moi l'expression en faveur de la pensée, qui est toute pleine de
bon sens... Mais avant de commencer,--ajouta mademoiselle de Maran en se
retournant vers Ursule,--il faut que je vous explique, chère petite, la
contradiction apparente que vous remarquerez entre ce que je vais dire
et ce que je vous ai appris.
--Comment cela, madame?
--J'étais convenue avec Mathilde de ne pas parler des horribles
calomnies dont elle avait été victime, des affreux chagrins qui avaient
empoisonné les premiers mois de son mariage... Je vous ai donc
représenté votre cousine, jusqu'ici, comme la plus adorablement heureuse
des créatures; hélas! il n'en était rien, mais rien du tout: vous allez
bien le voir, et apprendre qu'au contraire, depuis qu'elle est mariée, à
part quelques petits quartiers de lune de miel, la vie de notre pauvre
Mathilde n'a été qu'une longue torture... et que ce n'est rien encore
auprès de ce que le sort lui réserve...
A mesure que mademoiselle de Maran me parlait, Ursule me regardait avec
une surprise croissante; si je n'avais pas été si souvent trompée par
son hypocrisie, j'aurais presque dit qu'elle me regardait avec intérêt.
--Mais, madame, encore une fois, de quoi s'agit-il?--demanda Gontran
avec impatience.
--Mon pauvre Gontran,--lui dit-elle,--vous ne saurez cela que trop
tôt... car ça vous regarde au premier chef; et trop tard, car je crois
bien que le mal est sans remède; mais, d'abord, il faut que vous me
donniez votre parole de gentilhomme de ne croire tout au plus que la
moitié de ce que je vous dirai, et de faire la part des circonstances et
des mauvaises langues: après tout, c'est moi qui ai élevé votre femme;
et, pour moi comme pour elle, il ne faut pas trop vous hâter de la juger
défavorablement sur les apparences. Voyez-vous, nous pèserons bien
sincèrement le pour et le contre; et puis après, n'est-ce pas? nous
prendrons une résolution.
Il m'était impossible de prévoir où mademoiselle de Maran voulait en
venir. J'avais une telle confiance dans moi-même, que je n'étais
nullement inquiète, bien que je m'attendisse à quelque méchanceté.
--Puisqu'il s'agit de moi, madame,--lui dis-je,--je vous demande en
grâce d'abréger ces préliminaires et d'arriver au fait.
--Allons, allons, voilà une généreuse impatience qui me rassure et qui
est de bon augure. Eh bien donc, monsieur de Lancry, savez-vous quel est
le bruit ou plutôt, ce qui est bien plus grave... quelle est la
conviction des personnes de notre société que la révolution n'a pas
chassées de Paris?
--Non, madame...
--Eh bien... l'on est persuadé... l'on sait qu'avant d'aller à Rouvray,
chez sa cousine, votre femme a été en catimini passer une nuit dans une
maison de campagne de M. Lugarto, et que ce bel Alcandre à étoiles d'or
en champ d'argent s'y trouvait seul bien entendu: ce qui peut joliment
passer pour un tête-à-tête nocturne...
Mademoiselle de Maran, en disant ces mots, me lança un regard de vipère.
Je pâlis.
--Eh bien!... eh bien!--s'écria-t-elle,--voyez donc cette pauvre chère
petite, comme la voilà déjà toute bouleversée!... Ah! mon Dieu! que je
m'en veux donc d'avoir parlé maintenant!... Mais aussi elle semblait si
sûre d'elle-même! Ursule, donnez-lui donc vite des sels, voilà mon
flacon.
Ursule s'approcha de moi avec un air de commisération protectrice et
triomphante: je la repoussai doucement, en lui disant que je n'avais
besoin de rien.
Ce premier coup fut terrible, je n'y étais pas préparée, je restai
muette.
Mon mari, qui un moment était devenu pourpre de colère ou de surprise,
se remit, partit d'un grand éclat de rire et s'écria:
--Comment, mademoiselle de Maran... vous... vous donnez dans de
pareilles histoires?... Je crois bien que cette pauvre Mathilde reste
stupéfaite! Il y a de quoi, qui pourrait s'attendre à une pareille
folie.
Je cherchais à la hâte le moyen de me disculper, en respectant le secret
de Gontran s'il en était encore temps.
Mademoiselle de Maran parut très-étonnée de l'indifférence avec laquelle
Gontran accueillait cette révélation.
Elle reprit:--Mais attendez donc avant que de rire, mauvais garçon, que
je vous complète au moins les faits qu'on me dénonce. On dit donc que
votre femme a passé la nuit dans la maison de ce Lugarto. Maintenant les
uns assurent et croient que c'était volontairement et par amour... Ce
qui me semble hasardé, car ça ferait supposer que ma chère nièce est une
indigne créature. Les autres prétendent, au contraire, que la pauvre
chère petite s'y était rendue, en tout bien, en tout honneur, pour
racheter à Dieu sait quel prix un papier qui pouvait vous diffamer, mon
cher Gontran. Là-dessus, remarquez bien, mes enfants, que je suis dans
tout cela et de tout cela ni plus ni moins innocente que la nymphe
Écho...
Je ne pouvais plus en douter, M. Lugarto avait tenu parole: pour se
venger, il avait écrit à mademoiselle de Maran ou à quelque personne de
sa connaissance plusieurs versions de cette nuit fatale qui devaient ou
me perdre de réputation ou déshonorer Gontran.
Le faux et le vrai étaient si perfidement combinés et confondus dans
cette horrible calomnie, que le monde, par indifférence on par
méchanceté, devait tout admettre sans examen.
J'osais à peine jeter les yeux sur Gontran, je m'attendais à une
explosion terrible de sa part; ma stupeur égala le désappointement de
mademoiselle de Maran.
Mon mari, après avoir surmonté de nouveau une légère émotion, reprit
avec le plus grand sang-froid, en haussant les épaules:
--Maintenant, madame, ce ne sont plus même des calomnies, ce sont des
folies; et, en vérité, les temps où nous vivons sont bien graves pour
qu'on puisse s'amuser à propager de si stupides niaiseries.
--Comment!...--s'écria ma tante,--c'est ainsi que vous prenez cela?
Peste soit de votre philosophie!
--On serait philosophe à trop bon marché, madame, si l'on méritait ce
titre parce qu'on méprise de vains bruits qui n'ont pas même la
consistance d'une calomnie... Mathilde ne doit pas s'inquiéter de ces
sottises; en deux mots je vous rappellerai les tristes circonstances
grâce auxquelles le nom de M. Lugarto a pu être malheureusement
rapproché de celui de madame de Lancry. Cet homme a lâchement abusé
d'une intimité que son amitié m'avait presque imposée, pour tâcher de
nuire à la réputation de madame de Lancry. J'ai répondu à cette lâcheté
comme je le devais, par un démenti et par une paire de soufflets en face
de vingt personnes; une rencontre a eu lieu, j'ai donné un coup d'épée à
M. Lugarto; le lendemain je suis parti pour l'Angleterre, où
m'appelaient d'assez graves intérêts. Aussitôt après mon départ,
Mathilde a quitté Paria pour venir chez sa cousine passer le temps de
mon absence; j'ai été la rejoindre à mon retour de Londres, et je l'ai
ramenée ici: voilà, madame, toute la vérité. Quant aux ridicules
inventions dont on se donne la peine de vous faire part et sur
lesquelles vous croyez devoir appeler notre attention, je vous le
répète, cela ne vaut pas même un démenti; je n'y songerais même déjà
plus, si Mathilde n'avait pas été assez enfant pour s'en attrister un
instant. Mais elle est excusable; elle entre dans le monde, son âme pure
et ingénue est naturellement impressionnable à des misères qui, plus
tard, n'exciteront pas même son dégoût.--Puis, s'adressant à moi,
Gontran me dit avec l'accent le plus tendrement affectueux:
--Pardon, ma pauvre Mathilde, ma malheureuse liaison avec Lugarto vous
cause encore cette contrariété, mais, je l'espère, ce sera la dernière.
Je fus profondément touchée du langage simple et digne de Gontran.
Depuis le commencement de cet entretien, ma cousine semblait
profondément absorbée; l'expression de sa figure avait complétement
changé.
Mademoiselle de Maran, malgré son assurance, était déconcertée; elle
regardait attentivement, moi, Ursule, mon mari, pour tâcher de pénétrer
la cause de l'indifférence ou de la modération de Gontran; modération
qui m'étonnait moi-même autant qu'elle me touchait, car mon mari pouvait
être justement blessé de certaines assertions de mademoiselle de Maran.
Après cette muette observation, qui dura quelques secondes, ma tante
reprit d'un air de réflexion:
--Allons, Gontran... vous ne vous laissez pas déferrer, c'est déjà
quelque chose; vous sentez bien que tout ce que je demande au monde,
c'est de pouvoir ne pas croire un mot de ce qu'on m'écrit et d'y
répondre par un fameux démenti; mais d'un autre côté, comme dit le
proverbe, il n'y a pas de fumée sans feu. Eh bien! voyons. Entre nous,
qui peut avoir allumé cette atroce flambée de mauvais propos-là? Comment
imaginer que des gens graves, sérieux, car ce sont des gens graves et
sérieux qui m'écrivent, s'amusent à inventer l'histoire de la visite
nocturne de Mathilde à M. de Lugarto, s'il n'y avait rien eu de vrai là
dedans? Après tout, vous devez le savoir mieux que personne, mon garçon:
1º ce Lugarto a-t-il eu entre les mains de quoi vous déshonorer? 2º
est-il capable, dans cette occurrence, de se dessaisir de ce susdit
moyen de vous perdre, uniquement pour le plaisir de faire une action
généreuse? Quant à moi, ça me paraîtrait joliment problématique,
hypothétique, pour ne pas dire drôlatique, de la part d'une pareille
espèce toujours grinchante et malfaisante.
L'infernale méchanceté de mademoiselle de Maran la servait peut-être à
son insu.
Il était impossible de toucher plus cruellement le vif des soupçons que
devait avoir Gontran, au sujet de la reddition du faux, que M. Lugarto
semblait lui avoir faite volontairement.
Quoique mon mari ne pût soulever cette question avec moi, puisqu'il me
croyait dans une complète ignorance de cette funeste action, j'avais
toujours remarqué qu'il entrevoyait quelque cause mystérieuse dans la
restitution de M. Lugarto.
Mademoiselle de Maran était-elle instruite de tout? c'est ce que je ne
savais pas encore. Néanmoins je m'attendais cette fois à un mouvement de
colère de Gontran.
Je fus presque effrayée en le voyant écouter mademoiselle de Maran avec
le même calme insouciant; il haussa les épaules, sourit en me regardant
et répondit:
--Cela n'est plus ni une calomnie, ni une stupidité, cela tombe dans le
roman, dans le surnaturel. Est-ce tout, madame? vos correspondants ne
vous mandent-ils rien de plus? Ce serait dommage de s'arrêter en si bon
chemin.
--Non, certainement, ça n'est pas tout!--s'écria ma tante, ne pouvant
plus contenir sa rage,--je vous ai dit ce dont les gens les plus
respectables étaient convaincus... maintenant je dois vous dire quels
seront les effets de ces convictions... Ils vous seront joliment
agréables, ces effets-là! Quoique vous criiez au roman et au surnaturel,
vous et votre femme, vous aurez tout simplement l'inconvénient d'être
partout montrés au doigt et de ne pas recevoir un salut sur dix que vous
ferez. Ça vous étonne? Vous allez peut-être dire que c'est de la magie?
rien de plus simple pourtant. Je vais vous démontrer cela, toujours
d'après mon petit jugement... Ou l'on croira que votre femme a sacrifié
son honneur pour sauver le vôtre, mon garçon, et vous passerez pour un
misérable... ou bien l'on croira que votre femme a cédé à son goût pour
Lugarto, et elle passera pour une indigne, sans compter que dans cette
circonstance encore on vous regardera comme le dernier des hommes, vu
que vous avez toléré ce goût-là, soit parce que vous deviez de l'argent
à vilain homme, soit parce que votre femme vous ayant apporté toute sa
fortune vous trouvez plus politique et plus économique de fermer les
yeux.
--Vraiment, madame... on croit cela?--dit Gontran.
--Sans, doute, voilà ce que croient les bonnes gens, les gens
inoffensifs, vos amis enfin...
--Et nos ennemis, madame?
--Ah, ah, ah, vos ennemis, c'est bien une autre affaire! Ils croient,
eux, que vous et Mathilde vous vous entendez comme deux larrons en
foire: «S'il n'y avait qu'un coupable dans le ménage,--disent
ceux-là,--soit l'homme, soit la femme, il y aurait eu scission entre
eux. Une honnête femme ne reste pas avec un homme déshonoré. Elle peut
sacrifier son honneur pour sauver celui de son mari; mais une fois le
sacrifice accompli, elle l'abandonne. Si elle reste avec lui, elle lui
devient complice... D'un autre côté, un honnête homme ne reste pas avec
une femme qui l'a outragé... S'il n'a pas de fortune, eh bien! il vit de
privations plutôt que de laisser soupçonner qu'un honteux intérêt le
retient auprès d'une épouse adultère...» Ainsi donc que concluront vos
ennemis, ces langues assassines et vipérines, en vous voyant toujours si
bien ensemble? Ils concluront que vous avez l'un pour l'autre toutes
sortes d'abominables tolérances.
--Enfin... enfin je devine tout maintenant!--m'écriai-je en interrompant
mademoiselle de Maran. Votre haine vous a emportée trop loin, madame;
vous vous êtes trahie malgré vous... Béni soit Dieu qui nous dévoile
ainsi les inimitiés qui nous poursuivent!...
--Comment... comment... Elle est folle, cette petite...--dit
mademoiselle de Maran.
--Gontran... Gontran... je me demandais pourquoi celle qui est pourtant
la soeur de mon père était venue ici... Elle vous l'apprend... Oui...
madame... maintenant je comprends tout... Vous voulez par vos calomnies
élever d'affreuses discussions entre nous et nous désunir... En effet,
madame, c'eût été un beau triomphe pour vous... Il y a une année à peine
que nous sommes mariés! et une séparation perdait à jamais ou moi ou
Gontran, car elle autorisait les bruits les plus odieux.
La contraction des sourcils de mademoiselle de Maran me prouva que
j'avais frappé juste.
Elle se prit, selon son habitude, à rire aux éclats pour cacher sa
colère:
--Ah!... ah!... ah!... qu'elle est donc amusante, cette chère petite,
avec ses suppositions. Mais, folle que vous êtes, est-ce que je vous
parle en mon nom? Je viens en bonne et loyale parente, s'il vous plaît,
ne l'oubliez pas, vous dire: «Mes chers enfants, prenez garde, voici ce
qu'on croit... Ce n'est pas un vain bruit, un caquet, un propos; ce sont
les convictions de personnes sérieuses, graves, dont la parole a la plus
grande autorité... Maintenant que le monde interprète ainsi votre
conduite, puisqu'il est impossible de lui ôter cette créance... puisque
vous êtes déshonorés sinon l'un _et_ l'autre... du moins l'un _ou_
l'autre... je viens en bonne et loyale parente vous...»
Gontran interrompit mademoiselle de Maran et lui dit:
--Il me semble, madame, que le monde aurait un moyen beaucoup plus
simple et beaucoup plus naturel d'interpréter la persistance de
l'attachement que moi et madame de Lancry continuons d'avoir l'un pour
l'autre, ce serait de croire que nous vivons en honnêtes gens, que
n'ayant rien à nous reprocher mutuellement, nous méprisons profondément
tant d'atroces calomnies, et que nous avons trop de bon sens pour mettre
notre bonheur à la merci de la première calomnie venue. Cette version
aurait de plus l'avantage d'être la seule possible et vraie, ce qui
n'est pas peu de chose, je crois. En résumé, madame, je ne partage pas
pourtant la susceptibilité et la défiance de Mathilde. La pauvre enfant
a déjà tant souffert des méchants, que dans son ressentiment un peu
aveugle, elle a pu un moment vous confondre avec eux. Elle se trompe, je
n'en doute pas. En nous parlant comme vous faites, vous cédez à
l'intérêt que nous vous inspirons. Mettez donc le comble à vos bontés,
conseillez-nous: que devons-nous faire pour convaincre nos amis qu'ils
sont dupes d'une calomnie et pour prouver à nos ennemis qu'ils sont des
infâmes?
--Mon beau neveu,--dit mademoiselle de Maran avec rage,--je ne conseille
plus, l'heure est passée; mais je devine et je prédis... Écoutez-moi
donc si vous êtes curieux du présent et de l'avenir. Dans votre joli
petit ménage, l'un de vous est dupe et victime, l'autre est fripon et
bourreau. Une rupture deviendra nécessaire entre vous, et cela plus
prochainement que vous ne pensez, parce que la victime finira par se
révolter... Mais cette rupture sera trop tardive, mes chers enfants. Le
monde aura pris l'habitude de voir en vous deux complices... il
continuera de vous mépriser... Cette séparation, qui aurait pu au moins
sauver la réputation de l'un de vous deux, ne sera qu'un nouveau grief
contre vous... On vous prendra pour deux coquins même trop scélérats
pour pouvoir continuer de vivre ensemble... Cela vous paraît drôle... et
j'ai l'air d'une lunatique... Eh bien!... vous viendrez me dire un jour
si je me suis trompée... Un mot encore, et ne parlons plus de cela...
Cette abominable révolution a tellement effarouché mes amis, que je ne
voyais presque personne, et je ne savais presque rien de tout ceci. Sur
quelques bruits qui m'en étaient pourtant revenus, je priai votre oncle
M. de Versac et M. de Blancourt, deux de mes vieux amis, d'être aux
aguets, de s'enquérir et de m'écrire ce qu'ils entendraient dire ou
sauraient avoir été dit... Voici leurs lettres... lisez-les... vous
verrez que je n'invente rien. Maintenant plus une parole à ce sujet...
Faisons un wisth, si vous le voulez bien... Si Mathilde est trop
fatiguée, nous ferons un mort avec vous, Ursule... Tout cela finit à
merveille. Vous êtes content et résigné, mon beau neveu; tant mieux,
j'en suis tout aise, tout épanouie; j'en piaffe, j'en triomphe: car
dites donc, moi, qu'est-ce que je veux? votre bonheur. Eh bien! plus on
vous méprise tous deux, plus vous êtes heureux... Ça me met joliment à
même de travailler à votre félicité, n'est-ce pas? Là-dessus, sonnez et
demandez des cartes...
Je remontai chez moi, laissant Ursule, mon mari et mademoiselle de Maran
jouer au wisth.
Cette occupation leur permettait au moins de garder le silence après une
scène si pénible.