SOUVENIRS D'ENFANCE.

Je ne pouvais deviner la véritable cause de la brusque arrivée de

mademoiselle de Maran, je cherchais à me persuader que sa venue n'avait

pas d'autre motif que celui qu'elle m'avait donné; les journaux que nous

recevions de Paris parlaient, en effet, de troubles assez graves dans

cette ville.

Pourtant les terreurs de ma tante me semblaient exagérées. Si

j'admettais qu'une autre raison l'eût amenée à Maran, malgré moi

j'étais effrayée; sa présence me présageait quelque nouveau malheur.

J'observais attentivement Gontran; il était distrait, préoccupé, rêveur.

Ursule avait évité plusieurs fois de se trouver seule avec moi; j'avais

hâte de la voir partie.

Je ne savais si elle avait préparé et disposé son mari à quitter Maran;

j'en parlai plusieurs fois à Gontran; il me dit que ma cousine l'avait

assuré qu'elle était obligée d'agir avec ménagement pour rompre des

projets arrêtés depuis si longtemps, mais qu'elle espérait sous peu de

jours y parvenir.

Je n'avais pas voulu apprendre à Ursule et à mademoiselle de Maran dans

quel étal je me trouvais, c'était un bonheur dont je voulais jouir seule

et dans le secret le plus longtemps possible.

Ma tante continuait de se moquer de M. Sécherin, et semblait observer

attentivement Ursule et mon mari.

Elle tenait fidèlement sa promesse et ne parlait plus d'un passé qui

éveillait en moi des souvenirs si pénibles. Sans doute elle savait que

je serais assez résolue pour agir, ainsi que je le lui avais dit, et

pour quitter Maran plutôt que de souffrir de nouvelles perfidies.

Elle avait trop de sagacité, trop de pénétration, pour ne pas

s'apercevoir d'un changement remarquable dans les manières de Gontran;

lui autrefois joyeux, brillant, animé, était devenu pensif, concentré,

quelquefois brusque et impatient, d'autres fois morne, accablé. Mes

inquiétudes augmentaient de jour en jour; je craignais, comme je

l'avais pressenti, que son goût pour ma cousine contrarié, irrité par

l'indifférence affectée de celle-ci, ne prît tout le caractère de la

passion.

Je remarquai de nouveau sur ses traits contractés ce sourire triste,

nerveux, qui n'avait pas assombri sa figure depuis qu'il avait échappé à

l'influence de M. Lugarto.

Plusieurs fois je le surpris dans le parc se promenant à grands pas; une

fois je vis qu'il avait pleuré... Rarement il me parlait avec dureté;

souvent, au contraire, il me traitait avec une tendresse inusitée.

Hélas! à ces retours de bonté, je m'apercevais bien qu'il devait

souffrir.

Lorsque Ursule se trouvait en tiers avec mon mari et moi, elle affectait

une gaieté folle qui augmentait encore la tristesse de Gontran. Elle

déployait à peu près le même cynisme moqueur qu'elle avait montré dans

son entretien avec mon mari; seulement, par égard pour la présence de M.

Sécherin, au lieu de donner ces sentiments comme siens, elle les

attribuait à un être imaginaire, à je ne sais quelle héroïne de roman:

véritable démon dont elle s'amusait à rêver l'existence.

Je ne puis le nier, Ursule, dans ces conversations, continuait de

déployer infiniment d'esprit et de se montrer véritablement supérieure à

Gontran. Ce que je ressentais pour elle était bizarre, inexplicable; je

la haïssais à la fois, et d'avoir rendu mon mari amoureux d'elle, et de

rire méchamment des tourments qu'il éprouvait.

Elle eût paru partager l'affection de Gontran, que j'aurais été

horriblement malheureuse, plus malheureuse encore sans doute que de la

voir le dédaigner... mais j'aurais été moins effrayée peut-être.

L'ironie perpétuelle d'Ursule prouvait qu'elle ne ressentait rien,

qu'elle dominait complétement M. de Lancry, et c'est surtout cette

influence que je redoutais.

Quelque temps après l'arrivée de mademoiselle de Maran, je fus un jour

réveillée de très-grand matin par un bruit de voiture.

Après avoir écouté de nouveau je n'entendis plus rien, je crus m'être

trompée, je me rendormis.

Blondeau entra chez moi. Je lui demandai si elle n'avait rien entendu.

Elle avait entendu comme moi un bruit de voiture; ce qui était tout

simple,--ajouta-t-elle,--puisque M. Sécherin était parti le matin à

quatre heures..

--Avec Ursule? m'écriai-je.

--Non, madame,--me répondit Blondeau;--le domestique de M. Sécherin a

dit que son maître partait de très-bonne heure afin de pouvoir arriver

dans la nuit à Saint-Chamans, où il allait pour affaires.

Dans mon anxiété, je fis prier Ursule de passer chez moi.

Elle entra bientôt.

--Votre mari est parti sans vous?--m'écriai-je.

--Mon Dieu! de quel air courroucé tu me parles, ma chère Mathilde! Qu'y

a-t-il donc de si étonnant à ce départ?

--Ce qu'il y a d'étonnant!--repris-je, confondue de tant d'audace.

--Certainement, rien de plus simple. Hier soir, après nous être retirés

chez nous, mon mari m'a parlé comme d'habitude de ses affaires; tout à

coup il s'est souvenu en feuilletant son carnet qu'il y avait à

Saint-Chamans une vente de terres dont quelques-unes sont voisines des

nôtres et qu'il désire acquérir; il n'a voulu déranger personne; ce

matin, au point du jour, il a envoyé chercher des chevaux et m'a priée

de l'excuser auprès de toi. Il ne sera absent que très-peu de temps, et

il profitera de cette occasion pour visiter celle de ses propriétés qui

se trouve dans le voisinage de Saint-Chamans.

J'étais indignée: Ursule avait sans doute à dessein laissé échapper

cette occasion si naturelle de quitter Maran; elle avait donc des

projets sur Gontran; mes soupçons se justifiaient de plus en plus.

Depuis trop longtemps je me contraignais trop envers ma cousine, pour

pouvoir dissimuler davantage; je ne me crus plus obligée de lui cacher

que j'avais assisté à son entretien avec Gontran, et je lui dis:

--Quel intérêt avez-vous donc à rester ici, puisque vous n'avez pas

profité du départ de votre mari pour quitter Maran?

Ursule, fidèle à son système de fausseté, ne leva pas encore le masque,

et me répondit avec une expression d'étonnement douloureux:

--Mais, encore une fois, Mathilde, qu'as-tu donc? En vérité je ne sais

que penser. Tu me dis _vous_, tu me parles de quitter Maran comme si ma

présence te gênait; qu'est-ce que cela signifie?

--Cela signifie qu'il y a huit jours j'ai entendu votre entretien avec

mon mari; oui, j'étais dans l'un des cabinets de cette alcôve: j'avais

dit à Gontran combien son empressement auprès de vous me chagrinait, et

il m'avait aussitôt proposé de vous demander de quitter Maran.--Je ne

pus m'empêcher de prononcer ces derniers mots avec un orgueil

triomphant.

Ursule fronça légèrement les sourcils et sourit avec amertume:

--Ainsi,--me dit-elle en me regardant fixement,--ton mari savait que lu

étais là pendant notre entretien?

--Il le savait... Comprenez-vous maintenant, comprenez-vous que je

m'étonne de ce qu'après avoir promis à mon mari de vous éloigner, vous

restiez ici malgré le départ de M. Sécherin?

--Eh bien! puisque tu étais là, entre nous j'en suis ravie, ma chère

Mathilde, tu dois être contente, j'espère?

--Contente?...

--Oui, sans doute. Tu l'as vu, j'ai assez maltraité ton vilain infidèle

pour qu'il n'ait plus maintenant envie de l'être. Me suis-je montrée

assez bonne amie? aller jusqu'à me faire voir à lui sous le jour le plus

odieux pour changer en éloignement, en haine peut-être, le goût qu'il

prétendait avoir pour moi!

--Et vous croyez m'imposer par ce mensonge?

--Un mensonge?... Mais tu étais là... souviens-toi donc du dédain avec

lequel je l'ai traité... Tu étais là?... qui m'aurait dit pourtant que

j'avais si près de moi la récompense de ma vertueuse conduite?... Tiens,

Mathilde, je ne puis croire à un hasard si heureux... si providentiel...

comme dirait ma belle-mère...--Et Ursule éclata de rire.

Cette fois, du moins, ma cousine était franchement ironique et

malveillante.

--Écoutez-moi, Ursule,--lui dis-je.--Il n'est plus temps de railler; la

conversation que je vais avoir avec vous sera grave, ce sera sans doute

la dernière que nous aurons ensemble.

--J'en doute fort!--s'écria impérieusement Ursule,--car j'ai, moi, à

vous demander compte de la déloyauté de votre conduite et de celle de

votre mari.

--Que voulez-vous dire?

--En vous cachant pour épier un entretien que je croyais secret, vous

commettiez un abus de confiance, vous me rendiez votre jouet...

savez-vous que je pourrais vouloir m'en venger!

--J'aime mieux ces fières paroles, Ursule, que votre mélancolie

doucereuse dont j'ai été trop longtemps dupe; je sais au moins qu'en

vous j'ai une ennemie... Eh bien!... soit...

--Je n'ai aucune envie d'être votre ennemie; vous avez eu envers moi un

mauvais procédé, j'ai le droit de m'en plaindre, et je vous dis que je

pourrais vouloir m'en venger: voilà tout.

--Mais, depuis votre arrivée ici, ne prenez-vous pas à tâche de porter

le trouble dans cette maison?

--Qu'avez-vous à me reprocher? Puis-je empêcher votre mari d'avoir du

goût pour moi? Puis-je faire mieux que de le railler, que de lui ôter

tout espoir, que de lui promettre de partir, puisque vous et lui le

désirez?

--Pourquoi donc, alors, n'êtes-vous pas partie ce matin? l'occasion

n'était-elle pas parfaite? Je vous dis, moi, que, si vous aviez

l'intention d'ôter tout espoir à mon mari, au lieu d'étaler je ne sais

quelle métaphysique de sentiments effrontés, au lieu de lui dire: «_Je

ne vous aimerai jamais, mais je pourrai en aimer d'autres

passionnément_;» si vous lui aviez dit simplement: Je suis attachée à

mes devoirs; votre femme est mon amie, ma soeur, jamais je ne trahirai

ni elle, ni mon mari; ce langage eût été digne et noble... au lieu

d'être perfidement calculé.

--Vous me permettrez, j'espère, d'être juge de la convenance et de la

portée de mes paroles; la jalousie est une mauvaise conseillère, et je

crois qu'elle vous égare.

--Elle m'éclaire... elle m'éclaire...

--Vous êtes trop intéressée dans la question, Mathilde, pour la juger

sainement; en parlant à votre mari comme je lui ai parlé, je lui ôtais

toute espérance... Les hommes ne croient pas à nos principes, ils

croient à notre indifférence.

--Je ne doute pas de votre expérience à ce sujet, Ursule; mais il y a un

moyen infaillible de rompre un penchant: c'est l'absence.

--Quand elle ne l'augmente pas!

--Ainsi, c'est par indifférence pour mon mari que vous restez ici?

--Absolument; je lui ai déclaré que j'avais presque de l'éloignement

pour lui... Vous l'avez entendu... que voulez-vous de plus?

--Eh bien! admettez que mes soupçons, que mes craintes soient exagérés;

n'élait-il pas de votre devoir d'y mettre un terme, en ne prolongeant

pas votre séjour ici?

--Il est impossible de renvoyer les gens avec plus d'urbanité; pourtant,

je me permettrai de vous faire, à mon tour, quelques observations: vous

sentez qu'après la promesse que j'ai faite à votre mari, si j'ai laissé

ce matin partir M. Sécherin sans l'accompagner... c'est que de graves

motifs m'obligeaient à agir ainsi.

--Et n'était-ce donc rien que mon repos, que la tranquillité de ma vie,

à moi, que vous venez si méchamment troubler!

--Je suis ravie de voir, Mathilde, que vous songez beaucoup à vous;

alors vous ne trouverez pas extraordinaire que je songe un peu à moi.

Par deux fois, j'ai indirectement parlé de mon départ à mon mari; son

étonnement a été tel, que j'ai pressenti qu'il ne pourrait parvenir à

s'expliquer ce brusque changement dans mes résolutions sans que quelques

soupçons ne s'élevassent dans son esprit: ou il croira que je fuis

volontairement votre mari parce que je crains de partager son amour, ou

il croira que votre jalousie a exigé mon départ... de toutes façons,

vous le voyez, ses doutes seront éveillés, sa confiance en moi

s'altérera, et, je vous l'avoue, je tiens autant que vous à vivre

tranquille.

--Ursule... Ursule... prenez garde; c'est vous railler de moi, que de me

donner de pareilles raisons.

--Elles sont excellentes pour moi, je vous jure. Il a fallu toute

l'autorité du langage de la vérité pour empêcher mon mari de croire aux

visions de sa mère à propos de ce M. Chopinelle, je n'ai pas envie de

voir de pareilles scènes se renouveler.

--Malgré tout ce que je ressens contre vous,--m'écriai-je,--je n'aurais

pas osé faire allusion à votre conduite dans cette circonstance; mais

puisque vous en parlez sans bonté, je vous dirai que c'est justement

parce que je vous sais coupable d'une faute que rien ne pouvait excuser,

que j'ai le droit de vous soupçonner et de vous craindre lorsqu'il

s'agit d'un homme tel que M. de Lancry.

--Mathilde!...

--C'est parce que j'ai été témoin de tout ce qui s'est passé à Rouvray

que j'ai le pressentiment, que j'ai la certitude que votre apparente

indifférence pour mon mari cache quelque arrière-pensée.

Ursule haussa dédaigneusement les épaules.

--Mon Dieu! je sais fort bien que vous avez cru aux absurdes médisances

de ma belle-mère,--me dit-elle,--mais il est trop tard pour les

renouveler; vous aviez une très-belle occasion de m'accuser lorsque,

devant mon mari et devant sa mère, j'ai invoqué votre témoignage à

l'appui de mon innocence...

--Osez-vous parler ainsi, Ursule! lorsque la pitié, lorsqu'un généreux

ressentiment de notre ancienne amitié m'a fait garder le silence... Ah!

elle me l'avait bien dit: «Puissiez-vous ne jamais vous repentir de

l'appui que vous prêtez à cette femme coupable!...» Mais ne récriminons

pas sur le passé... Une dernière fois je vous demande... et, s'il le

faut... je vous supplie de ne pas prolonger votre séjour ici... Après ce

qui s'est passé entre nous, nos relations ne pourront être que bien

pénibles... De grâce... rejoignez votre mari... Vous avez, dites-vous,

de l'indifférence pour Gontran; qui peut vous retenir? Votre caractère

est tel, que vous serez heureuse partout; je ne vous ai jamais fait de

mal, ne vous opiniâtrez donc pas à me tourmenter.

--Je serais désolée de vous tourmenter; mais, je vous le dis encore, je

ne puis, pour une vaine imagination, pour un caprice de votre part,

risquer une folle démarche qui compromettrait mon avenir...--me répondit

Ursule avec un sang-froid imperturbable.

--Je crois qu'en tout cas vous calculez fort mal,--dis-je à ma cousine

en surmontant mon émotion;--vous voulez attendre le retour de votre

mari...

--Je le désire.

--Soit... Eh bien! à tort ou à raison, je suis jalouse de vous.

--A tort... très à tort.

--Soit... encore..., mais je suis jalouse; votre refus de vous

éloigner... augmente encore cette jalousie, le retour de M. Sécherin ne

calmera pas mes agitations... Je lui en cacherais la cause, qu'il

finirait par la deviner... Réfléchissez bien à cela... Lors de cette

partie de chasse, il a fallu mon empire sur moi-même et la distraction

de votre mari pour qu'il ne surprît pas mon secret... Vous voyez donc

bien qu'en me refusant de partir vous provoquez un danger plus grand

que celui que vous redoutez.

--Que puis-je faire à cela? Si je suis perdue par votre fait, je me

résignerai à mon sort... mais je ne serai jamais assez folle ni assez

sotte pour aller me perdre moi-même.

--Peut-être... Ursule... peut-être. Prenez bien garde...

--Me menacez-vous? Et de quoi me menacez-vous?

--Je ne vous menace pas, mais je vous préviens qu'il s'agit de mon

bonheur, de mon avenir, de ma vie; je lutterai de toutes mes forces, je

serai capable de tout pour conserver ce que vous voulez peut-être me

ravir...

--Vous... capable d'une lâche délation?... je ne le crois pas, je vous

en défie.

--Vous avez raison de m'en défier, vous m'en savez incapable; mais, sans

lâcheté, je puis m'adresser à la bonté de votre mari: je puis lui avouer

mes craintes, tout en lui disant qu'elles sont insensées, mais qu'elles

me font un mal affreux... Cela ne vous compromettra pas... cela

éveillera peut-être les soupçons de votre mari... mais vous l'aurez

voulu...

--Alors je saurai me défendre ou me venger.

--Écoutez-moi bien, Ursule... je vous jure par la mémoire de ma mère,

que si vous persistez à rester ici malgré moi... je n'hésiterai pas

devant cette extrémité, quelque funeste qu'elle soit... Un secret

pressentiment me dit qu'une des questions les plus fatales de ma vie

s'agite en ce moment... je vous préviens qu'il s'est fait un grand

changement dans mon caractère. Il est devenu aussi ferme et aussi résolu

qu'il était faible et timide... ne me poussez pas à bout; je ne vous

demande rien que de possible, que de faisable.

--Je suis seule juge de cela, il me semble... je connais mon mari mieux

que vous.

--Vous exagérez à dessein sa susceptibilité; j'ai vu quelle influence

vous aviez sur lui... Vous ne me ferez pas croire que l'homme qui a été

d'une confiance assez aveugle pour croire à votre fable au sujet de la

lettre de M. Chopinelle, que l'homme qui n'a pas été ébranlé dans sa foi

par le formidable serment de sa mère, vous ne me ferez pas croire,

dis-je, que cet homme, qui ne vit que pour vous, que par vous, aura le

moindre soupçon lorsqu'il vous verra venir le rejoindre, et que vous lui

direz que vous vous ennuyiez loin de lui...

--Il ne verra là qu'une exagération ridicule.

--Ce sont de ces exagérations que les coeurs dévoués et généreux comme

le sien admettent d'autant plus qu'ils sont capables de les éprouver.

Vos moindres désirs sont des ordres pour lui: vous lui direz que vous

voulez faire un voyage en Italie, je suppose; il vous croira, il

s'empressera de vous satisfaire.

--Je vous remercie mille fols de la bonne opinion que vous avez de mon

habileté, de mon adresse et de mon influence,--me dit Ursule avec un

sourire sardonique...--malheureusement, je crois que vous exagérez mes

avantages. Pourtant rassurez-vous: dès le retour de mon mari, je ne

resterai ici que le temps nécessaire pour amener naturellement ce

départ; d'ici là, je vous en prie à mon tour, n'insistez pas, et

accordez-moi l'hospitalité.

--Mais cela est infâme pourtant...--m'écriai-je avec indignation; il

suffira donc de votre volonté pour désespérer ma vie!

--Revenez à la raison; oubliez des soupçons insensés; ces fantômes

s'évanouiront, le calme renaîtra dans votre esprit.

--Oubliez la douleur, n'est-ce pas? et vous ne souffrirez plus!

--Croyez que rien ne m'est plus désagréable que cette discussion,

Mathilde, et que...

--Eh bien! m'écriai-je en interrompant ma cousine,--puisque c'est une

lutte, je l'accepte... Tous les moyens vous sont bons pour m'attaquer

dans ce que j'ai de plus cher, tous les moyens me seront bons pour me

défendre... Votre prétendue indifférence pour mon mari est un manége de

coquetterie raffinée dont je ne suis pas dupe. Vous voulez lui plaire,

je vous rendrai odieuse à ses yeux; je lui avais tu jusqu'ici votre

honteuse aventure de Rouvray, je ne garderai plus aucun ménagement: s'il

était tenté de m'oublier un moment pour vous, moi qui ne lui ai donné

que des marques d'amour et de dévouement, il comparerait... et il

verrait à quelle femme il me sacrifie.

--Mathilde... Mathilde... prenez garde à votre tour!--s'écria Ursule, et

ses yeux semblèrent étinceler de colère,--prenez garde à ce que vous

direz!... de ma vie... je ne pardonnerais cette calomnie,

entendez-vous?... ne m'exaspérez pas!

--J'en étais sûre!--m'écriai-je,--mon mari ne vous est donc pas

indifférent, puisque vous craignez qu'il ne soit instruit de cette

aventure!

--Je tiens à l'estime de votre mari... comme à l'estime de tous les

honnêtes gens... et il est horrible à vous de vouloir me la faire

perdre,--s'écria Ursule avec un accent de dignité outragée.

--Vous tenez à son estime! et vous n'avez pas craint d'afficher

effrontément les principes les plus corrompus! et vous n'avez pas craint

de railler tout ce qui est saint et sacré dans le monde! Non, non, j'en

suis de plus en plus convaincue, votre instinct de ruse vous a dit

qu'incapable de lui plaire par de généreuses et nobles qualités, vous ne

pouviez que frapper son imagination par quelque affectation bizarre et

étrange; mais dès qu'il saura que tout cet échafaudage de prétentions

cyniques n'a pour but que de lui ménager un coeur que M. Chopinelle a

occupé tout entier...

--Mathilde... à votre tour prenez garde! ne me poussez pas à bout...

--Oh! maintenant je vous connais, je ne vous crains plus... Mes

illusions sur vous pouvaient seules être dangereuses, mais elles sont,

heureusement, dissipées.

--Eh bien!--s'écria ma cousine en ne cachant plus les mauvais

ressentiments qui l'agitaient,--puisque vos illusions sont dissipées,

puisque vous me connaissez, puisque vous m'outragez... je n'ai plus à

garder aucune mesure, il m'en a assez coûté de dissimuler avec vous

depuis longtemps... Vous m'avez démasquée, dites-vous; regardez-moi donc

bien en face alors!

Je fus effrayée de l'expression d'audace et de méchanceté qui se révéla

tout à coup sur les traits d'Ursule.

--Depuis assez d'années ce masque me gênait,--reprit-elle.

--Depuis assez d'années? que voulez-vous dire, Ursule?

--Ah! cela vous surprend? Ah! vous me croyiez une amie dévouée, une

soeur?... Femme ingénue et candide!--Et elle haussa les épaules.

--Mon Dieu... mon Dieu!...

--Mais vous oubliez donc tout ce que vous m'avez fait souffrir, vous,

depuis votre enfance?--s'écria-t-elle.

--Moi? moi?

--Vous, Mathilde! Vous me supposez donc bien insensible, bien inerte, ou

bien stupide, pour croire que j'aie oublié notre jeunesse! Vous ne savez

donc pas tout ce que mon coeur ulcéré a amassé de haine et d'envie,

depuis qu'un hasard fatal m'a rapprochée de vous?

--Et moi... moi! qui avais béni ce jour parce qu'il me donnait une

soeur...

--Vous auriez dû le maudire, car alors il vous donnait une victime... et

plus tard une ennemie...

--Une victime, une ennemie... grand Dieu!... que vous ai-je donc fait?

--N'était-ce pas en votre nom, n'était-ce pas à votre orgueil, qu'on me

sacrifiait chaque jour? Vous ne vous rappelez donc pas que sans cesse, à

tout propos, j'ai été humiliée, blessée, méprisée à cause de vous? Non,

il n'y a pas de torture d'amour-propre qu'on ne m'ait fait subir

toujours en me comparant à vous... Enfant, mon éducation était un

bienfait que je devais à votre charité! si l'on me donnait quelque

vêtement élégant, c'était encore une aumône qu'on me jetait à vos

dépens! ce n'était pas tout... pour vous toujours et partout la louange,

les flatteries, les récompenses; pour moi toujours les reproches, les

punitions, les duretés. Et vous croyez que j'ai pu oublier cela, moi! Et

vous croyez que ce ne sont pas là de ces blessures dont les cicatrices

sont ineffaçables! Et vous croyez que vous êtes maintenant bien venue à

me reprocher une faute et à me menacer!

--O mon Dieu! mon Dieu!--m'écriai-je en cachant ma figure dans mes

mains,--l'infernale prévision de mademoiselle de Maran ne l'avait pas

trompée: elle savait dans quelle âme elle faisait germer l'envie!

--Et que m'importe!--reprit Ursule avec une nouvelle violence,--que

m'importe la main qui m'a frappée? Je ne pense qu'au coup que j'ai reçu.

N'ai-je pas toujours et d'autant plus souffert que l'on ne m'accablait

que pour vous exalter? Enfant, les punitions; jeune fille, les mépris:

voilà quel a été mon sort auprès de vous. S'est-il agi de nous marier,

vous deviez, vous, prétendre aux plus brillants partis; moi, je devais

me trouver trop heureuse d'épouser quelque homme pauvre et grossier.

Vous étiez si riche! vous étiez si belle! vous étiez remplie de si

adorables qualités! tandis que moi, au contraire, j'étais pauvre, sotte,

et dépourvue de tous les agréments qui vous faisaient chérir! Cela est

arrivé, d'ailleurs, comme on nous l'avait prédit: vous avez épousé un

grand seigneur spirituel et charmant, moi j'ai épousé un homme ridicule

et vulgaire. Oh! jamais, jamais je n'oublierai, voyez-vous, ce que j'ai

ressenti lorsque, devant vous qui, toute rayonnante d'orgueil et de

bonheur, regardiez votre beau fiancé, on a insulté, raillé l'homme dont

je rougissais de porter le nom. Oh! comme ce rapprochement était un

dernier et terrible coup qu'on me portait, comme cette fois encore on me

sacrifiait, on m'immolait à vous, à l'insolent bonheur dont vous

m'écrasez depuis si longtemps!

--Mais c'est horrible!--m'écriai-je,--mais vous savez bien que j'étais

étrangère à ces perfidies de ma tante; mais vous savez bien que, même

pendant notre enfance, je me faisais punir pour partager les rigueurs

qu'on vous imposait; mais vous savez bien que plus tard il n'a pas

dépendu de moi que vous ne fissiez un mariage selon votre coeur...

--Vous m'avez offert la moitié de votre fortune, me direz-vous; l'ai-je

acceptée? Qui donc vous dit que je n'ai pas ma fierté comme vous avez la

vôtre? qui donc vous dit que je n'ai pas été encore aigrie davantage par

vos éternelles affectations de générosité, de pitié?

--Mais vous m'avez donc toujours haïe? mais ces assurances d'amitié que

vous m'avez données jusqu'ici étaient donc autant de mensonges, autant

de blasphèmes? Comment, dès notre enfance, cette odieuse haine a

fermenté en vous? Comment, vous avez pu jusqu'à présent la dissimuler?

Comment, rien ne vous a touché, ni mon affection de soeur, ni la haine

que me portait mademoiselle de Maran? Comment, vous, avec votre esprit,

vous n'avez pas vu qu'elle prenait à tâche de vous humilier en me

louant, afin d'exciter votre jalousie, votre envie, et de vous rendre un

jour mon ennemie?... Ah! Ursule... Ursule... si elle vous entendait,

elle serait bien heureuse de voir que vous servez ainsi d'aveugle

instrument à sa haine.

--Eh! mon Dieu... n'accusez pas tant mademoiselle de Maran,--s'écria

Ursule avec impatience;--elle n'a fait sans doute que développer le

sentiment d'envie qui était en moi: je suis née jalouse et envieuse,

comme vous êtes née loyale et généreuse; vous eussiez été à ma place,

j'eusse été à la vôtre, que, malgré tous les calculs de la méchanceté de

mademoiselle de Maran, elle n'aurait jamais éveillé en vous une jalousie

ardente contre moi.

--Mais puisque vous me reconnaissez loyale et généreuse, pourquoi me

haïssez-vous? Que vous ai-je fait?

--C'est justement parce que vous êtes loyale et généreuse, que je vous

hais... Je vous hais encore parce que j'ai toujours été humiliée à cause

de vous; je vous hais parce que vous jouissez de tous les bonheurs que

j'envie; je vous hais parce que j'ai eu à rougir devant vous. Nous

sommes seules, je puis tout dire impunément... Eh bien! oui, ce qui a

porté le comble à ma rage contre vous, ç'a été de vous voir instruite

d'une liaison ridicule, ç'a été de me voir traitée devant vous avec le

dernier mépris par ma belle-mère.

--Mais vous le voyez bien, cette liaison existait; ce mépris, vous le

méritiez!

--Et c'est justement cela qui m'exaspère... vous me diriez que je suis

laide et bossue comme mademoiselle de Maran, que je ne m'en inquiéterais

pas.

--Mais...

--Mais, je ne veux pas me faire meilleure que je ne le suis, je ne

discute pas... je ne dis pas que j'ai raison d'éprouver ainsi... je dis

que j'éprouve ainsi; le hasard a fait que par vous ou à cause de vous

j'ai été blessée dans ce que j'avais de plus irritable... je m'en prends

à vous et je vous hais. Ceci n'est peut-être pas logique, mais c'est

réel... Ce langage vous étonne?... oh!... c'est que le chagrin et

l'isolement avancent et développent singulièrement l'intelligence,

Mathilde!... D'abord j'ai dû à ces maîtres rudes et cruels la science de

dissimuler et d'attendre. J'étais humiliée à cause de vous, que

pouvais-je contre vous? rien. J'attendis, j'observai; les louanges

excessives dont on vous accablait me donnèrent le désir violent de

compenser par l'art, par la grâce hypocrite, par la coquetterie la plus

étudiée, ces avantages qui me manquaient et qu'on admirait en vous...

Quand j'eus quinze ans, je vous trouvai belle, bien plus belle que moi;

ne pouvant lutter de beauté avec vous, je me promis de vous le disputer

un jour par la physionomie, par l'entrain, par le montant: vous étiez

belle d'une beauté chaste et sereine... je voulus être agaçante...

provoquante... mais le moment n'était pas venu... Un jour, je pleurais

de rage en pensant à l'avenir brillant qui vous attendait, au triste

sort qui m'était réservé... Par hasard je me regardai dans un miroir, je

vis que les larmes m'allaient presque aussi bien que le rire éclatant et

fou... Provisoirement je me résolus d'être triste, mélancolique,

sentimentale. Vous étiez riche, j'étais pauvre; on vous comblait de

flatteries, on m'accablait de mépris: rien ne paraissait plus naturel et

plus intéressant que mon rôle de victime résignée... Je me mariai et

vous aussi; vous aviez tout pour choisir, et vous avez choisi un homme

charmant... Le même bonheur vous a suivie dans votre union; belle,

riche, jeune, titrée, jouissant d'une réputation sans tache, idole de ce

monde qui n'a d'admiration que pour votre beauté, de louanges que pour

vos vertus, vous ne pouvez faire un voeu qui ne soit réalisé: voilà

votre vie... Est-ce assez de bonheur, cela?--ajouta-t-elle avec une

expression de colère et d'envie qui me prouva qu'elle me croyait

véritablement la plus heureuse des femmes.

Un moment je fus sur le point de la détromper, pensant ainsi la

désarmer; je voulais lui dire toutes les angoisses des premiers mois de

mon mariage, les calomnies dont j'avais été victime... mais cela me

parut une lâcheté, je me contentai de lui répondre:

--Vous me croyez donc bien heureuse, que vous me haïssez tant...

--Eh bien! oui; quand je compare votre existence à la mienne, je vous

envie, je souffre. Pourquoi cette différence entre nous? Pourquoi n'y

a-t-il pas un avantage dont vous ne jouissiez? pas une qualité, pas une

vertu qu'on n'admire en vous? Je l'avais bien prévu, et votre tante me

l'a sans cesse répété depuis son arrivée ici: à Paris... dans votre

monde... on ne connaît que vous, on ne jure que par vous... Vous êtes à

la fois la femme la plus à la mode et la plus respectée. On vous cite

partout comme un modèle de grâce et d'élégance, et on ne vous reproche

pas une faiblesse, pas une coquetterie... Et cela dans le monde le plus

médisant, le plus difficile à capter... tandis que moi je vis en

province avec un obscur marchand que je ne puis dominer qu'en affectant

des vulgarités qui révoltent mes goûts et mes habitudes! Et ce n'est pas

tout: il faut encore que vous veniez surprendre les plaies honteuses de

cette existence déjà si cruelle! il faut qu'à votre arrivée ma

belle-mère, mon mari, ne cessent de m'étourdir de vos louanges comme

autrefois mademoiselle de Maran! Oh! vous êtes une femme incomparable,

soit... mais votre insolent bonheur n'est peut-être pas invulnérable...

La colère et la jalousie dominaient tellement Ursule, qu'elle ne

s'aperçut pas de ma stupeur.

En l'entendant ainsi parler du mon _insolent bonheur_ je m'expliquai les

paroles de mademoiselle de Maran, qui m'avait plusieurs fois répété: «Je

suis fidèle à nos conventions; je ne parle pas de toutes ces horreurs de

Lugarto à votre cousine: au contraire, je lui répète sans cesse que

vous avez toujours été la plus heureuse des femmes, que votre sort fait

l'envie de tous, et que les bons comme les méchants n'ont pour vous

qu'un sentiment,--l'adoration.»

Je ne m'étonnai plus. Avec sa perfidie ordinaire, mademoiselle de Maran

avait pris à tâche d'exaspérer la jalousie de ma cousine en lui peignant

ma vie comme aussi riante qu'elle avait été douloureuse.

En voyant Ursule si indignement irritée du bonheur qu'elle me supposait,

je songeai à sa joie si elle pénétrait mes véritables infortunes: moins

que jamais je voulus lui donner cette satisfaction.

--Ainsi,--lui dis-je,--voilà le secret de votre haine?... vous l'avouez

au moins... A cette heure quels sont vos desseins? Voulez-vous m'enlever

mon mari? Est-ce là la vengeance que vous prétendez tirer de moi?

--Au point où nous en sommes maintenant, vous ne comptez pas, je crois,

que je vous fasse part de mes projets?--me dit impérieusement Ursule.

--Comme il ne m'est pas difficile de les deviner,--m'écriai-je...--je

vais vous dire, moi, mon irrévocable décision. Je vais écrire à votre

mari de revenir en toute hâte: à son arrivée, je lui avoue mes soupçons,

que je veux bien encore lui dire insensés, et je le supplie de vous

emmener; vous êtes désormais ma plus dangereuse ennemie... je n'ai plus

aucun ménagement à garder. Ainsi je ne cacherai rien à mon mari de ce

qui s'est passé à Rouvray entre vous et M. Chopinelle.

--Vous voulez la guerre, Mathilde! eh bien, la guerre!... tous les

moyens sont bons quand on réussit; j'espère vous le prouver.

Et Ursule me laissa seule.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 217 / 355 题