Si j'avais un instant douté du changement extraordinaire que la
maternité avait apporté dans mon esprit en le mûrissant tout à coup, en
lui révélant un monde nouveau, les idées, les terreurs qui s'éveillèrent
en moi ensuite de l'entretien d'Ursule et de mon mari eussent suffi pour
me prouver cette incroyable transformation.
Qu'on me pardonne une comparaison bien usée, bien vulgaire... Un
admirable instinct apprend à la pauvre mère qui veille sur sa couvée que
le point noir, presque imperceptible, qu'on aperçoit à peine dans l'azur
du ciel est le vautour féroce, son plus mortel ennemi.
De même, après la conversation d'Ursule et de Gontran, je vis poindre le
germe d'un nouveau, d'un terrible malheur dans cet entretien qui, en
apparence, semblait devoir me rassurer.
Ma cousine n'aimait pas mon mari, elle raillait même dédaigneusement les
galanteries dont j'avais tant souffert....
Avec une effronterie révoltante elle se montrait à lui telle qu'elle
était... pire qu'elle n'était peut-être...
Elle avouait avec un superbe cynisme qu'elle ne pouvait être que lâche
esclave de l'homme qui la dompterait... maîtresse hautaine de l'homme
qui l'adorerait, et coquette impitoyable envers tous ceux qui ne
ramperaient pas à ses genoux ou qui ne lui mettraient pas
orgueilleusement le pied sur le front...
Elle avait dit encore à Gontran qu'elle ne l'aimerait jamais, parce que
l'amour d'un mari était ridicule; parce qu'il l'aimait, lui: et
pourtant, par deux fois, elle lui avait jeté cet insolent
défi:--_Malgré vous, vous m'aimerez toujours..._
Avant que d'être mère je serais sortie de ma retraite, rayonnante de
bonheur et de confiance; je me serais jetée à genoux en disant: Merci,
mon Dieu, vous avez permis que cette femme perfide, audacieuse, se
montrât sans fard, dévoilât toute la bassesse, toute la méchanceté de
son âme! Un moment mon mari s'est laissé prendre à ces dehors
séduisants; mais maintenant il la connaît, mais maintenant il n'aura
plus pour elle que mépris et qu'horreur. Quel homme, et Gontran plus que
tout autre encore, ne sentirait pas au moins sa fierté révoltée en
entendant cette femme lui parler si dédaigneusement!
Comment! lui Gontran, lui si beau, si séduisant, lui gâté par tant de
succès, par tant d'adorations, irait non pas aimer mais s'occuper
seulement d'une femme qui oserait lui dire: Je ne vous aime pas, je ne
vous aimerai jamais, et je vous défie de ne pas m'aimer!...
Oui, encore une fois, j'aurais remercié Dieu; le calme, le repos,
fussent pour longtemps rentrés dans mon coeur.
Mais, hélas! je l'ai dit, en une nuit j'avais, je ne sais par quelle
intuition, acquis la triste sagacité, la désespérante sûreté de jugement
que les années peuvent seules donner.
Je crois fermement que cette sorte de prescience m'était venue
soudainement parce qu'elle pouvait me servir à défendre l'avenir de mon
enfant. Hélas! mon Dieu, j'étais bien jeune encore, jamais je ne m'étais
appesantie sur les tristes misères de l'esprit humain, il fallait une
puissance surnaturelle pour me faire pénétrer ce tissu d'horribles
pensées.
Je croyais au bien jusqu'à l'aveuglement; je n'avais pas idée de ces
passions dépravées, qui, au lieu de rechercher ce qui est pur, noble,
salutaire et possible, sont au contraire honteusement aiguillonnées par
l'attrait de la corruption, du cynisme, de l'impossible.
Pouvais-je soupçonner qu'un homme, par cela même qu'une femme sans
moeurs lui dirait: Je ne vous aime pas, je ne vous aimerai jamais!...
que pour cela même cet homme dût adorer cette femme avec frénésie?
Non... non, mon Dieu; on m'eût dit que le coeur humain était capable
de ces énormités, que je l'aurais nié, que j'aurais pris cela pour un
blasphème.
Par quel mystère pourtant... moi jusqu'alors si heureusement ignorante
de ces misères, avais-je donc deviné, avais-je donc senti, oui
physiquement senti, à un atroce déchirement de mon coeur, que Gontran
allait de ce moment aimer cette femme, non-seulement plus qu'il n'avait
aimé ses premières maîtresses, non-seulement plus qu'il ne m'aimait...
mais plus qu'il n'aimerait jamais?
Quelle voix secrète me disait que cette passion fatale serait la seule,
la dernière passion de sa vie?
Quelle voix me disait que les hommes les plus légers, les plus blasés,
lorsqu'ils se prennent à aimer et surtout à aimer sans espoir une femme
perdue, aiment souvent avec une violence effrayante?
Comment avais-je senti qu'Ursule, dans son manége infernal, avait mis
en jeu les passions les plus irritantes de mon mari en lui disant:--Vous
êtes beau, vous êtes charmant, vous êtes habitué à plaire, et pourtant
je me raille de vous, et pourtant vous m'aimerez, et cet amour sera pour
moi une inépuisable raillerie... pour vous un inépuisable chagrin!
Et ce n'était pas encore assez pour cette femme. Comme il lui fallait
aviver, exalter l'amour de Gontran en allumant sa jalousie, elle a voulu
lui prouver qu'elle ne serait pas pour tous froide, méprisante,
moqueuse, comme elle l'était pour lui.
Aussi voyez... voyez... avec quelle ardeur passionnée, délirante, elle
lui peint alors l'émotion foudroyante qui bouleversera sa raison et ses
sens à la seule approche de l'homme qu'elle aimerait!...
A ces mots, empreints d'un délire brûlant et sensuel, voyez comme son
regard s'est perdu, comme sa joue a rougi, comme son sein a battu!...
Et lorsqu'elle parlait de son idolâtrie pour l'homme qui la dominerait
en tyran, avec quelle grâce humble, soumise, elle courbait son front
charmant! Comme on la voyait agenouillée, les mains jointes, implorant
un sourire de son maître en attachant sur lui ses grands yeux bleus
noyés de langueur, de tristesse et d'amour!...
Hélas!... hélas! il fallait que la séduction de cette femme fût bien
puissante, bien irrésistible, pour que moi, moi sa rivale, moi mère, moi
qui avais cette créature en horreur, j'aie senti, j'aie compris qu'en ce
moment non-seulement Gontran, mais tout homme, peut-être, devait devenir
éperdûment amoureux d'Ursule, tant il y avait en elle de fascination et
de charme!
Mon, non, Dieu ne me trompait pas en me donnant ces épouvantables
pressentiments! En me montrant le formidable orage qui se formait à
l'horizon, il voulait, dans sa miséricorde infinie, qu'une pauvre mère
seule et faible pût, sinon éviter, du moins conjurer peut-être les
affreux malheurs qui la menaçaient.
Je me sentis presque défaillir lorsque je sortis du cabinet où j'étais
restée cachée.
Je trouvai Gontran assis dans un fauteuil, le regard fixe, les bras
croisés sur sa poitrine, dans l'attitude de la réflexion et de la
stupeur.
Je fus obligée de m'appuyer légèrement sur son épaule pour le rappeler à
lui-même...
Il releva vivement la tête, et me dit ces seuls mots avec une expression
profonde et concentrée:
--Quelle femme!... quelle femme!... Oh! il faut qu'elle parte, Mathilde,
il faut qu'elle parte!
Ces paroles confirmèrent mes soupçons.
Dans la bouche de Gontran, lui toujours si maître de lui, ils avaient
une signification effrayante; il aimait cette femme ou il craignait de
l'aimer.
Une idée que j'accueillis d'abord comme une inspiration divine, me
poussait à apprendre à Gontran ce que je savais de la liaison d'Ursule
avec M. Chopinelle, ce dernier ayant sans doute été rangé par elle dans
la catégorie des esclaves.
D'abord je ne doutai pas que le dépit d'avoir échoué là où un homme si
ridicule avait réussi, ne dût inspirer à Gontran un invincible
éloignement pour Ursule; peut-être Gontran eût-il attaché d'autant plus
du prix à la conquête d'Ursule, qu'il aurait cru être son premier amour.
Je voulais aussi apprendre à mon mari avec quelle fausseté, avec quelle
perfidie Ursule avait amené la rupture de M. Sécherin et de sa mère...
J'allais tout dite, lorsque j'hésitai; je me demandai si ces révélations
n'irriteraient pas encore davantage la passion de Gontran, si sa vanité
ne serait pas encore plus excitée par le dépit d'être moins bien traité
qu'un provincial ridicule.
Et puis il pouvait croire Ursule vertueuse, malgré les théories
effrontées qu'elle affichait, et se résigner plus facilement à n'être
pas aimé d'elle, en songeant que personne n'avait été plus heureux que
lui... Mais je craignis que cette dernière conviction ne prêtât
peut-être plus d'attraits encore à ma cousine.
Agitée par tant de perplexités, je me résignai à attendre l'inspiration
du moment.
Mon mari était retombé dans une sorte de rêverie...
Je lui pris la main, je la serrai tendrement en lui disant:
--Merci... merci, mon noble Gontran, vous m'aviez dit vrai. Enfin Ursule
va partir, et nous serons heureux et tranquilles.
Gontran sourit avec amertume et me répondit:
--Vous avez dû être bien contente de me voir ainsi traité par Ursule?
cela doit vous rassurer, je l'espère?
Ne voulant pas laisser entrevoir mes craintes à Gontran, je lui dis:
--Sans doute, mon ami, je suis rassurée; mais je ne vois pas en quoi ma
cousine vous a si maltraité... Elle plaisantait, d'ailleurs...
--Elle plaisantait?... Et lors même qu'elle aurait plaisanté, n'était-ce
pas me traiter avec le dernier mépris?... De ma vie... non, de ma vie...
je n'ai été si insolemment joué; je restai là comme un sot, sans trouver
une seule parole. Quelle audace! quel cynisme!
--Mais, Gontran, il me semble que ce qu'Ursule vous a dit de plus cruel
est qu'elle ne vous aimerait jamais et qu'elle vous défiait de ne pas
l'aimer.
--Eh bien! n'est-ce rien que cela?
--Mais cela n'est rien puisque vous m'aimez, Gontran... Votre tendresse
pour moi vous empêche de ressentir de l'amour pour elle; il doit vous
être indifférent qu'elle ne vous aime pas.
--Sans doute, sans doute, vous avez raison... Ma pauvre Mathilde, je
vous aime... Oh! oui, je vous aime... Vous êtes bonne, généreuse,
vous!... vous avez du coeur, de l'élévation, de la grandeur d'âme,
tandis que votre cousine... Je vous le demande: qu'a-t-elle donc pour
plaire, après tout? un minois chiffonné, une taille accomplie, il est
vrai, un très-joli pied, de grands yeux tour à tour effrontés ou
langoureux, un persiflage impertinent, un grand fonds d'impudence...
mais ni coeur, ni âme... Avec cela, comédienne et fausse à faire
frémir... Plus j'y pense, moins je peux revenir de mon étonnement. Vous
seriez-vous attendue à cela d'elle, toujours en apparence si
mélancolique, si doucereuse? Certes, j'ai vu des femmes bien hardies,
bien... rouées, passez-moi le terme, mais jamais je n'ai rien rencontré
de pareil: j'en étais abasourdi... Ah! que j'aimerais à mater, à dominer
un tel caractère! Avec quel bonheur je lui rendrais alors dédain pour
dédain, sarcasme pour sarcasme! s'écria involontairement mon mari.
Je cachai mon visage dans mes mains, je fondis en larmes sans dire un
mot.
Je n'en pouvais plus douter, Ursule avait frappé juste.
Gontran était si préoccupé par ses pensées, qu'il ne s'aperçut pas de
mes larmes.
Il se leva brusquement, et continua en marchant à grands pas:
--Oh! je conçois bien qu'un homme soit sans pitié quand il parvient à
maîtriser l'un de ces caractères hautains et insolents... Alors avec
quel bonheur on humilie, on outrage même, car elles le méritent, ces
créatures jusque-là si orgueilleuses!--Puis il reprit avec un éclat de
rire forcé:--Mais c'est à mourir de rire, ces prétentions-là!... madame
Sécherin! je vous le demande un peu, madame Sécherin qui veut être à la
mode, qui veut avoir la meilleure maison de Paris et se moquer de tout
le monde. Ah! ah! ah!... c'est, sur ma parole, fort divertissant...
Est-ce que vous ne trouvez pas cela fort plaisant?... Mais,
qu'avez-vous? vous pleurez... Mathilde!
--Ah! Gontran, cet entretien nous sera fatal.
--Que voulez-vous dire?
--Il n'y a pas un mot d'Ursule qui n'ait laissé du dépit, de l'amertume
dans votre coeur...
--Du dépit! de l'amertume! parce que madame Sécherin dit que je n'ai pas
le bonheur de lui plaire! Ah çà, ma chère amie, à quoi pensez-vous? Pour
qui me prenez vous? Je n'ai pas grande vanité, mais je ne crois pas que
mon mérite souffre une grave atteinte du dédain de madame Sécherin. Ce
qui me paraît seulement d'une bouffonnerie excellente, c'est cette
prétention de sa part de me rendre amoureux d'elle... Ma pauvre
Mathilde, je vous ai fait ma confession; vous avez vu que je vous avais
dit vrai: je trouvais Ursule assez gentille; j'ai été, par galanterie,
entraîné un peu plus loin que je ne l'aurais voulu... Mais ça n'a jamais
été qu'un caprice, assez vif de ma part. Il n'y a rien dans cette
femme-là, rien, absolument rien... Amoureux d'elle, moi! Je plains bien
les malheureux assez sots pour se laisser prendre à ses filets...
Amoureux d'elle! mais ce serait l'enfer!... Avec un tel caractère...
amoureux d'elle... moi!... moi!...
Puis Gontran, par un brusque retour, me dit avec une expression, hélas!
qui me parut distraite et forcée:
--Moi! amoureux d'elle! comme si je n'avais pas près de moi mille fois
mieux qu'elle... comme si je n'avais pas la meilleure, la plus dévouée
des femmes... un ange de douceur et de bonté!... Pauvre Mathilde!
comment avez-vous pu craindre un instant la comparaison?... vous...
vous...
Et il retomba dans une sorte de rêverie.
Les derniers éloges qu'il me donna me firent un mal horrible.
Ils me rappelèrent ces odieuses paroles d'Ursule à mon mari: «Il faut
que je vous témoigne de mon dédain pour que vous pensiez à vanter votre
femme.»
Ma cousine avait raison, les louanges que me donnait Gontran lui étaient
arrachées par le dépit.
En me mettant au-dessus de ma cousine, il pensait plus à la blesser qu'à
me flatter.
--Le plus important pour nous,--dis-je à mon mari,--c'est qu'Ursule
quittera Maran sous très-peu de jours; elle décidera facilement M.
Sécherin à partir.
--Sans doute, sans doute, qu'elle parte; le plus tôt sera le mieux.
--Mon ami,--dis-je à Gontran après un moment de silence,--permettez-moi
de vous parler en toute franchise.
--Je vous écoute, ma chère amie.
--Ne trouvez-vous pas étrange que cet entretien, qui aurait dû me
rassurer complètement, puisqu'il vous justifiait à mes yeux, produise
sur vous et sur moi un effet contraire?
--Comment cela? Je ne vous comprends pas.
--Ursule a dit qu'elle ne vous aimait pas, qu'elle ne vous aimerait
jamais; que vos galanteries étaient sans conséquence, et qu'elle
partirait le plus tôt possible... Et pourtant, vous le voyez, je
pleure... Et pourtant vous ne pouvez cacher votre agitation.
--Eh! mon Dieu!--s'écria Gontran avec impatience...--c'est tout
simple... Vous pleurez... parce que vous pleurez de rien.. Je suis agité
parce qu'il est de ces choses qui, malgré soi, blessent
l'amour-propre... Que prétendez-vous conclure de cela? Allez-vous vous
faire l'écho d'Ursule, et dire comme elle que je suis ou que je serai
amoureux d'elle? C'est absurde; seulement je vous avoue qu'elle m'a
impatienté, je ne suis pas habitué à être raillé de la sorte: voilà
tout. Il y a mille manières de dire les choses. Elle m'aurait dit tout
simplement: J'ai été un peu coquette pour vous, oublions cela; restons
bons amis: si ma présence excite la jalousie de Mathilde, je partirai...
rien de mieux; mais à quoi bon cette profession de principes... et quels
principes! A quoi bon me dire effrontément que, si je ne lui plais pas,
d'autres lui plairont peut-être?... A quoi bon exprimer d'une manière si
passionnée, pour ne pas dire plus, l'ivresse qu'elle éprouverait dans
telle ou telle occasion?... Femme incompréhensible!... C'est que, dans
ce moment-là, elle avait l'air véritablement émue... En vérité, je m'y
perds... c'est une énigme... Mais qu'un autre que moi s'amuse à en
chercher le mot; je lui souhaite bien du plaisir! Après cela, une
volonté de fer... elle a voulu apprendre à monter à cheval et elle y
monte à merveille; elle s'est mis dans la tête d'être, l'hiver prochain,
une femme à la mode, elle est bien capable d'y réussir: elle a tout ce
qu'il faut pour cela...
--Vous pensiez tout à l'heure le contraire, mon ami; vous disiez que
c'était, de sa part, une prétention ridicule.
--Ah! mon Dieu, ma chère... si vous venez sans cesse épiloguer mes
moindres paroles, cela devient insupportable,--dit mon mari en frappant
brusquement du pied.--Je vous parle en toute confiance, en toute
sécurité, ne cherchez pas dans mes paroles autre chose que ce que je
dis.
Je regardai Gontran avec un étonnement douloureux.
--Mon ami, je vous ferai une seule observation... Depuis la fin de cet
entretien, vous m'avez sans cesse parlé d'Ursule et vous n'avez pas eu
la moindre pensée pour notre enfant...
Mon mari passa les mains sur son front et s'écria avec émotion.
--Pauvre et excellente femme!... c'est vrai, pourtant, ah! c'est mal,
bien mal, pardon, Mathilde... Tiens ces seuls mots de toi me rappellent
à mes devoirs, à mon amour; ces seuls mots me calment et me consolent
d'une sotte et ridicule blessure d'amour-propre. Eh bien! oui,
pardonne-moi ce dernier éclair d'orgueil. Oui, je me suis senti malgré
moi un peu piqué de n'avoir pas fait la moindre impression sur Ursule;
sais-tu pourquoi? parce que le sacrifice que j'aurais eu à te faire eût
été plus grand. Crois-moi, rien ne me sera plus facile que d'oublier
cette femme diabolique... Tu as raison, mon ange bien-aimé; notre
enfant... pensons à notre enfant. Entre cette douce espérance et mon
amour pour toi, pour toi désormais bien rassurée sur moi, le bonheur
nous sera facile. Pardon encore d'avoir pris à coeur les sarcasmes
d'Ursule; mais c'est qu'aussi elle me raillait à vos yeux, et, je ne
vous le cache pas, Mathilde, je suis très-fier de moi depuis que je suis
à vous. Pourtant, comme, après tout, vous m'aimez toujours autant,
n'est-ce pas? nous ne penserons plus à cette scène ridicule que pour
nous moquer de moi-même; ou mieux, parlons de notre enfant: ces douces
causeries seront notre refuge assuré contre toutes ces pensées
mauvaises.
L'arrivée d'un de nos fermiers qui voulait parler à mon mari termina cet
entretien.
Gontran sourit.
Mon premier mouvement fut d'être charmée des douces paroles qu'il venait
de me dire avec sa grâce habituelle: puis il me sembla que son accent
avait été nerveux, saccadé; que ses regards n'étaient pas d'accord avec
son langage.
On eût dit qu'il voulait s'étourdir sur sa situation, ou me rassurer par
quelques mois de tendresse.
Cependant il y avait quelque chose de touchant, de pénétré dans son
accent.
Néanmoins, plus je réfléchis à l'impression qu'Ursule avait faite sur
lui, plus je crus à un danger imminent.
Quelques jours auparavant j'aurais pleuré, pleuré, puis tenté quelques
plaintes timides et stériles; mais, appelée à de nouveaux devoirs, je
voulus changer complétement de conduite.
Je compris que je devais craindre la violence des chagrins, leur
réaction pouvait être fatale à mon enfant; je me promis donc de tâcher
désormais de ne jamais m'affliger pour des vanités, de me roidir contre
ma susceptibilité, de m'endurcir contre les souffrances morales, et
d'être, si cela se peut dire, extrêmement _sobre_ de douleurs.
Les circonstances présentes devaient mettre ma nouvelle résolution à une
rude épreuve.
J'essuyai mes larmes, je songeai froidement à ma position.
De ce moment, pour n'être plus écrasée sous les débris de mes
espérances, j'envisageai bravement la vie sous les douleurs les plus
sombres.
Je ne m'abuse pas sur la cause de cette courageuse résolution, je
possédais un trésor de bonheur et d'espérance que rien au monde ne
pouvait me ravir.
Quel que fût l'avenir, mon enfant me restait: car j'avais la conviction
profonde, inébranlable, que Dieu m'avait envoyé cette suprême
consolation dans mes chagrins, comme une religieuse récompense de mon
dévouement à mes devoirs.
Cette foi aveugle à la protection divine m'empêcha d'avoir jamais la
moindre frayeur sérieuse sur la vie future de ce petit être qui doublait
ma vie, qui devait me faire oublier bien des souffrances.
Je me traçai un plan de conduite avec la ferme résolution de n'en pas
dévier.
Huit jours suffisaient à Ursule pour décider son mari à quitter Maran;
si au bout de huit jours elle n'était pas partie, si d'ici là
j'acquérais la conviction que ses dédains affectés n'étaient qu'une
perfide manoeuvre de coquetterie, j'étais résolue de suivre les
conseils de madame de Richeville.
Une fois seule avec Gontran, j'espérais par ma tendresse, par l'intérêt
que devait lui inspirer l'état dans lequel je me trouvais, j'espérais,
dis-je, chasser Ursule de sa pensée.
Sinon, si son amour pour elle grandissait avec les obstacles; si je
succombais après avoir lutté contre la détestable influence de cette
femme, de toutes les forces de mon amour, de mon dévouement, je
succomberais du moins avec dignité: mon enfant me resterait, et je
vivrais pour lui seul.
Il m'est impossible de dire le calme, la confiance, que me donna cette
résolution.
Je n'avais plus, comme par le passé, de ces effrois vagues, de ces
douleurs sans but et sans bornes.
C'est qu'autrefois... l'amour de Gontran perdu... il ne me restait rien,
rien qu'un désespoir immense, rien qu'une vie misérable et stérile, rien
que quelques pâles souvenirs qui devaient rendre, par comparaison, le
présent plus cruel encore.
Je m'agenouillai pour remercier Dieu de ne m'avoir pas endormie dans une
fatale confiance.
Sans vouloir descendre à un honteux espionnage, je me promis de tout
observer attentivement, de ne rien omettre de ce qui pouvait m'éclairer.