L'ENTRETIEN.

Ursule en entrant dans ma chambre parut fort surprise de ne pas m'y

voir.

Son visage était souriant et gai, la physionomie de Gontran était au

contraire froide et réservée.

Il se tenait debout près de la cheminée, où il s'accoudait.

Ursule, après avoir fermé la porte, lui dit:

--Comment, c'est vous! où est donc Mathilde?

--Elle a été obligée de descendre à l'instant pour répondre aux

réclamations d'un de ses pauvres; elle vous prie de l'excuser, et

d'aller la rejoindre tout à l'heure dans le pavillon du parc...

Ursule me parut d'abord étonnée de l'accueil glacial de mon mari, puis

elle sourit, lui fit une profonde révérence d'un air moqueur en lui

disant:

--Je vous remercie, monsieur, d'avoir bien voulu m'apprendre où je

pourrai rencontrer madame la vicomtesse de Lancry, je suis désolée

d'avoir troublé vos graves méditations.

Ursule fit un pas vers la porte.

--Un mot, je vous prie,--dit Gontran.

Ursule, qui allait sortir, s'arrêta, retourna lentement la tête, jeta à

Gontran un long regard rempli de malice et de coquetterie, leva en l'air

son joli doigt d'un air menaçant et lui dit:

--Un mot.. soit, mais pas plus... je sais qu'il est très-dangereux de

vous écouter... plus encore peut-être que de vous regarder. Voyons,

vite, ce mot, mon beau, mon ténébreux cousin.

--Ce que j'ai à vous dire est grave et sérieux, madame.

--Vraiment, monsieur, c'est grave, c'est sérieux? Eh bien! j'en suis

ravie, cela contrastera avec votre folie et votre étourderie habituelle.

Voyons, dites, je vous écoute.

--Lorsque je vous revis à Rouvray,--dit Gontran,--il y a deux mois, je

ne pus vous cacher que je vous trouvais charmante.

--C'est la vérité, monsieur et cher cousin, et j'ai souvenance que, dans

certaine allée de charmille, vous me fîtes même une déclaration... assez

impertinente à laquelle je répondis comme je devais le faire, en me

moquant de vous: voyons, continuez; votre gravité sentencieuse,

cérémonieuse m'amuse et m'intrigue infiniment... où voulez-vous en

venir?

Gontran jeta un coup d'oeil satisfait du côté de la porte du cabinet

où j'étais et reprit:

--A votre arrivée ici, je vous ai dit tout le plaisir que j'avais à vous

revoir.

--Tout le _bonheur_, mon cher et beau cousin, tout le _bonheur_, s'il

vous plaît; vos moindres paroles sont, hélas! gravées là en caractères

ineffaçables,--dit Ursule en appuyant sa main sur son coeur et en

regardant mon mari d'un air ironique.

Gontran parut presque contrarié de ce sarcasme, fronça légèrement les

sourcils, et reprit d'un ton ferme:

--Je suis ravi, madame, que vous soyez en train de plaisanter, la tâche

que j'ai à remplir me sera moins difficile.

--Voyons, vite, vite, je suis sur des charbons ardent, mon cher cousin,

je brûle de savoir la conclusion de tout ceci, et à quoi sera bon ce

résumé solennel de notre... comment dirai-je? de notre amour... non

certes, vous avez trop et trop peu pour m'inspirer ce sentiment...

disons donc de notre coquetterie, c'est, je crois, le mot...

Trouvez-vous?

--Soit, madame...--reprit Gontran.--Je continuerai donc ce résumé de

notre... de notre coquetterie: à votre arrivée à Maran, je vous ai dit

tout le bonheur que j'avais de vous revoir, tout mon espoir de voir

votre séjour ici se prolonger.

--Cela est encore vrai, beau cousin; nous avons le lendemain fait une

charmante partie de chasse: vous m'avez même un peu grondée...

très-tendrement, il est vrai, de ce que je semblais préférer le bruit

retentissant des trompes à vos amoureuses déclarations... et j'avoue à

ma honte que je méritais beaucoup vos reproches; il n'y avait pour moi

rien de plus ravissant, de plus nouveau surtout, que ces fanfares

éclatantes qui résonnaient fièrement au fond des bois.

--Et sans doute une déclaration n'avait pas pour vous le même attrait

de nouveauté. L'aveu est naïf,--dit Gontran en souriant.

Ursule regarda fixement mon mari, cambra, redressa sa jolie taille,

comme si elle eût obéi à un secret mouvement d'admiration pour

elle-même, secoua légèrement son front hardi, pour faire onduler les

longues boucles de sa chevelure brune, et répondit avec un sourire

moqueur presque méprisant:

--Mon cher cousin, j'ai dix-huit ans à peine et on m'a déjà bien souvent

dit que j'étais charmante; vous me pardonnerez donc d'être un peu blasée

sur les déclarations; depuis longtemps mon oreille est faite à ce ramage

flatteur et banal, et vous n'avez pas malheureusement éveillé dans mon

âme des sensations aussi inconnues que ravissantes; je ne doute pas que

vous ne soyez un très-excellent Pygmalion, mais le marbre de Galatée

s'était assoupli et animé avant que votre tout-puissant regard eût

daigné s'abaisser sur une pauvre provinciale comme moi...

Mon étonnement était à son comble.

C'était Ursule qui s'exprimait ainsi: elle autrefois si éplorée, si

incomprise et parlant toujours de sa tombe prochaine...

C'était Ursule qui parlait à Gontran avec ce dédain moqueur, à lui dont

les succès avaient été si nombreux, à lui si recherché, si adoré par les

femmes les plus à la mode!

Gontran semblait non moins surpris que moi de ce langage railleur.

Néanmoins je vis avec joie qu'il ne m'avait pas trompée.

Il avait pu être léger, inconsidéré auprès d'Ursule, mais il avait été

préservé d'un sentiment plus vif par la froide coquetterie de ma

cousine.

Ursule reprit avec la même ironie:

--Qu'avez-vous, mon cher cousin? vous semblez contrarié.

--C'est qu'aussi, madame, je ne vous ai jamais vue si moqueuse.

--C'est qu'aussi, monsieur, je ne vous ai jamais vu si solennel.

--Vous avez raison,--dit Gontran en souriant,--il s'agit de folies, de

quelques galanteries sans conséquence échangées entre un homme et une

femme du monde, et je prends en vérité un air magistral par trop

ridicule. Eh bien donc, ma jolie cousine, vous souvenez-vous qu'hier

soir, après la curée aux flambeaux, j'ai été assez peu maître de moi

pour vouloir enlacer cette taille charmante et effleurer cette joue si

fraîche et si rose... eh bien, je viens vous demander pardon de cette

audace, vous supplier d'oublier cette folie... J'avais cédé à un

entraînement passager... j'avais un moment confondu la familiarité du la

parenté avec un sentiment plus tendre, et je viens...

Ursule interrompit mon mari par un éclat de rire et s'écria:

--Vous venez me demander pardon... mais il n'y a véritablement pas de

quoi, mon cher cousin... Votre vertueuse candeur s'alarme à tort, je

vous le jure... Votre audace a été fort innocente... car votre bouche a

effleuré non pas cette _joue si fraîche et si rose_, mais la barbe de

mon bonnet. Quant à cette taille charmante que vous _avez enlacée_ à peu

près malgré moi, c'est une faveur que s'accorde au bal le premier

valseur venu; et je ne vois pas qu'elle soit assez flatteuse pour que

vous en ayez des remords: hier soir je n'ai pas joué la pudeur offensée,

parce qu'il m'eût fallu me plaindre on me fâcher d'un procédé de mauvais

goût; dans une circonstance pareille, une honnête femme se résigne et se

tait.

Sans doute l'amour-propre de Gontran fut blessé de ces railleries, car,

oubliant ma présence, il s'écria presqu'avec chagrin:

--Comment, madame, votre silence était de la résignation, de

l'indifférence!

--A ce point, mon cher cousin, que je me rappelle, hélas! jusqu'aux plus

petits détails des tristes suites de votre audace.

--Comment cela?

--Certainement, j'avais la main droite sur la grille du balcon, et, en

la retirant, j'ai déchiré la valencienne de mon mouchoir.

--Cela prouve,--dit Gontran avec impatience,--madame, que vous avez une

excellente mémoire...

--Cela ne prouve pas du tout en faveur de ma mémoire, mon cousin, mais

cela prouve en faveur de l'angélique pureté de mes sentiments à votre

égard...

--Madame!...

--Mais sans doute, voyons sérieusement: est-ce que si mon silence eût

été du trouble... est-ce que si je vous avais aimé... j'aurais remarqué

tout cela?... est-ce que j'aurais attendu que vos lèvres effleurassent

mes joues, que votre bras pressât ma taille, pour être saisie d'une de

ces émotions subites, muettes, profondes, qui nous enivrent et vous

égarent? Eh mon Dieu!... à peine votre main eût-elle touché ma main,

qu'une sensation électrique, rapide comme la foudre, eût bouleversé ma

raison, mes sens!... Presque sans le savoir, sans y penser, malgré moi

enfin... je serais tombée dans vos bras, et je m'y serais réveillée sans

me souvenir de rien, mais encore toute frémissante d'une émotion

délirante, inconnue, qu'aucune expression ne pourrait traduire!

Malheur! malheur! jamais je n'oublierai l'accent ému, passionné avec

lequel Ursule prononça ces derniers mots; jamais je n'oublierai la

rougeur qui un instant enflamma son visage, comme un reflet de pourpre;

jamais je n'oublierai le regard à la fois vague, brûlant, noyé de

volupté, qu'elle jeta au ciel comme si elle eût ressenti ce qu'elle

venait de dépeindre.

Malheur! malheur! jamais je n'oublierai surtout avec quelle admiration

ardente Gontran la contempla pendant quelques minutes: car elle était

belle... oh, bien belle ainsi; elle était belle, non sans doute d'une

beauté chaste et pure, mais de cette beauté sensuelle qui a, dit-on,

tant d'empire sur les hommes.

Malheur! malheur! je vis sur les traits de Gontran un mélange de

douleur, de colère, d'entraînement involontaire, qui me dit assez qu'il

était au désespoir de n'avoir pas fait éprouver à Ursule ces émotions

qu'elle racontait avec une éloquence si passionnée.

Ma terreur de cette femme augmenta: je fus sur le point de sortir de ma

retraite, d'interrompre cette scène; mais, emportée par une âpre

curiosité, inquiète d'entendre la réponse de Gontran, je restai

immobile.

Mon mari semblait fasciné par le regard d'Ursule; il reprit avec

amertume:

--En vérité, madame, voici une théorie complète: heureux celui qui la

mettra en pratique! Avec vous je vois avec plaisir que j'étais encore

moins infidèle envers ma femme que je ne l'avais cru; je m'en applaudis

sincèrement, je vous remercie d'être au moins franchement coquette avec

moi.

Ursule partit d'un nouvel éclat de rire et reprit:

--Mon Dieu! de quel air découragé votre solennité me parle de sa

fidélité conjugale! on dirait que vous éprouvez le remords d'une bonne

action, et que vous êtes désespéré de vous trouver si peu coupable...

--Il est vrai, ma chère cousine, je me croyais un peu moins innocent...

et je vous croyais un peu plus ingénue...

--Tenez, décidément, vous êtes furieux...

--Moi! vous vous trompez, je vous le jure.

--Vous êtes furieux... vous dis-je... Ah! vous avez cru, mon cher

cousin, que vous n'aviez qu'à paraître pour me plaire, pour me

subjuguer; mais, j'y pense, ajouta-t-elle en redoublant d'éclats de

rire,--vous avez pensé, j'en suis sûre, que blessée d'un trait mortel

dès avant mon mariage, lors de votre présentation à Mathilde, et

_reblessée_ lors de votre passage à Rouvray, je n'avais jamais eu qu'un

but, qu'une pensée, celle de venir vous rejoindre ici ou à Paris... que

dans mon empressement à vous faire ma cour, à me ménager de longues

entrevues avec vous, j'avais bravement appris à monter à cheval, au

risque de me casser le cou, le tout pour mériter un de vos regards, pour

vous faire dire en vous-même:--Pauvre petite, quel dévouement, quel

courage!--ou bien encore...--Ah! les femmes, les femmes! quand un de ces

démons s'est mis en tête de nous séduire, il y réussit toujours.--Quant

à cela, entre nous, mon pauvre cousin, vous n'avez pas eu tout à fait

tort; car je crois que je vous ai fort séduit... seulement, je ne l'ai

pas fait exprès...

--Je vois que je ne suis pas le seul à qui l'on puisse reprocher quelque

vanité,--dit Gontran de plus en plus piqué.

--Comment,--reprit Ursule dans un nouvel accès de gaieté,--vous croyez

qu'on ne peut sans vanité prétendre à votre coeur! pour vous qui

voulez me donner une leçon de modestie, l'aveu est piquant. Eh bien! je

vous avoue que, tout en étant certaine de vous avoir séduit, je n'en

suis pas plus fière...

--Ainsi, vous me croyez très-amoureux de vous?

--Je vous crois plus amoureux de moi aujourd'hui que vous ne l'étiez

hier. Je crois que vous le serez demain encore plus qu'aujourd'hui...

--Et quelle sera la fin de cette passion toujours croissante, charmante

prophétesse?...

--Pour moi, un immense éclat de rire... pour vous, peut-être, toutes

sortes de désespoirs... Car, vous devez savoir cela par expérience,

seigneur don Juan; s'il y a passion d'un côté, ordinairement il y a de

l'autre indifférence on dédain: aussi, ce qui m'empêchera de jamais

répondre à votre amour... ce qui vous fait un tort irréparable a mes

yeux, c'est tout simplement... votre amour...

--Vous maniez à merveille le paradoxe, madame, et je vous en fais mon

compliment...

--Ceci vous semble paradoxal, c'est tout simple; on est si peu habitué à

entendre des vérités vraies, qu'elles paraissent toujours des paradoxes:

au risque de passer pour folle, je vous dirai donc que vous m'aimez

non-seulement parce que je suis jeune et jolie, mais parce que votre

orgueil, votre vanité, s'irritent de ce que, malgré vos succès passés,

je ne me rends pas à vos irrésistibles séductions.

--Madame,--s'écria Gontran,--de grâce... parlons un peu moins de moi...

--Vous avez raison, mon cousin, nous voici bien loin de la conversation

que nous devions avoir ensemble; où en étions-nous donc?... Ah... oui.

C'est cela; vous me demandiez humblement pardon d'avoir été assez

audacieux pour embrasser la barbe de mon bonnet et pour me prendre la

taille ni plus ni moins que le plus oublié de mes valseurs de l'an

passé!

Au lieu de répondre à Ursule, Gontran garda un moment le silence; puis

il lui dit avec un sourire contraint:

--Vous réunissez, sans doute, madame, les qualités les plus rares; vous

avez certainement le droit de vous montrer difficile, dédaigneuse...

Mais pourrait-on savoir au moins de quelles perfections inouïes, de

quels surprenants avantages devrait être doué celui qui pourrait

prétendre au bonheur inespéré de vous plaire?

--Savez-vous, mon cousin, que vous êtes très-fantasque?

--Comment cela?

--A l'instant même, vous me priez assez aigrement de ne plus vous mettre

en question: et voici que vous recommencez de plus belle à parler de

vous-même.

--Moi... au contraire...

--Me demander, avec une ironie si transparente, de quels dons

surnaturels il faut être doté pour me plaire, n'est-ce pas me demander

clairement pourquoi vous ne me plaisez pas du tout, vous qui réunissez

tant de séductions irrésistibles?... Eh bien... vous le voyez; si je

vous réponds, vous allez me reprocher encore, comme tout à l'heure, de

changer un grave entretien en dissertations amoureuses...

--Non, non... nous reprendrons cet entretien... Mais, voyons, dites...

Je suis très-curieux de connaître l'idéal que vous avez rêvé.

--Mon idéal? à quoi bon, mon pauvre cousin! il en est de tous ces héros

rêvés par les jeunes filles comme des réponses préparées d'avance; l'on

dit tout le contraire de ce qu'on voulait dire, et l'on adore tout le

contraire de ce qu'on avait rêvé. Pourtant il est une première

condition, sur laquelle je serais inflexible: celui que j'aimerais

devrait être complétement libre; en un mot, garçon.

--Et pourquoi frapper les maris de cet implacable ostracisme?

--D'abord parce que je ne daignerais pas régner sur un coeur partagé;

ensuite il y a quelque chose de ridicule dans l'allure d'un mari

galantin: c'est un être amphibie qui participe à la fois de l'écolier en

vacances et du père de famille révolté; et puis, vous allez trouver cela

stupide, mais il me semble qu'un mari galant ressemble toujours... à un

prêtre marié...

--Le portrait n'est assurément pas flatteur,--dit Gontran en se

contenant à peine.

--Ainsi vous,--reprit Ursule,--vous par exemple, mon cher cousin, vous

avez ainsi perdu tout votre ancien prestige; et encore, non, même garçon

vous auriez en vous trop... et trop peu... pour me séduire. Oui,

certainement. Car, après tout, qu'est-ce que vous êtes? un grand

seigneur très-aimable, très-spirituel, d'une figure charmante et d'une

irréprochable élégance. Or, entre nous, mon amour aurait des visées...

ou plus hautes ou plus basses.

--En vérité, ma cousine, aujourd'hui vous parlez en énigme.

--En vérité, mon cousin, aujourd'hui vous êtes bien peu intelligent. Eh

bien donc, oui, il me faut, à moi, un esclave ou un maître. Vous ne

pouvez être ni l'un ni l'autre: vous n'avez ni le dévouement naïf qui

intéresse, ni la supériorité qui trouble et qui soumet... Qu'un être

simple, bon, inoffensif, m'adorât, par exemple, avec l'idolâtrie

opiniâtre du sauvage pour son fétiche, je pourrais ressentir pour cet

être aveuglément confiant cette sorte de compassion affectueuse qu'on a

pour un pauvre chien soumis, tremblant, qui ne vous quitte pas du

regard; qui lèche la main qui le frappe et qui est encore trop heureux

de revenir en rampant servir de coussin à vos pieds, lorsque, par colère

ou par caprice, vous l'avez brutalement chassé... Mais si je rencontrais

jamais un de ces hommes qui, par je ne sais quelle mystérieuse

puissance, s'imposent en despotes du premier regard, avec quelle humble

et tendre soumission je m'abaisserais devant lui! avec quelle idolâtrie,

moi si impérieuse, je l'adorerais à mon tour! comme j'enchaînerais ma

pensée, ma volonté, ma vie à la sienne! à genoux, toujours à genoux

devant mon souverain, devant mon dieu, joie, douleur, espérance,

désespoir, tout viendrait de lui... et retournerait à lui... Pour qu'il

daignât seulement me dire _Viens_... je serais humble, résignée, lâche,

criminelle, que sais-je?... Car la jalousie d'un tel amour peut arriver

à la frénésie... à la férocité. Tenez... à cette pensée, oh! à cette

pensée, j'ai peur.

En disant ces derniers mots d'une voix brève, Ursule baissa son visage

assombri et parut rêveuse.

Gontran était stupéfait.

J'étais épouvantée.

Après quelques moments de silence, Ursule passa la main sur son front

comme pour chasser les idées qui semblaient l'avoir tristement

préoccupée, et dit en souriant à mon mari, qui la regardait presque avec

stupeur:

--Vous le voyez donc bien... vous ne pouvez être ni mon esclave ni mon

maître. Nous ne pouvons qu'être amis, et encore ce serait difficile;

vous êtes trop homme du monde pour me pardonner vos maladroites

déclarations et votre insuccès près de moi. Tout bien considéré, il ne

nous reste guère que la chance d'être ennemis à peu près

irréconciliables. Ne trouvez-vous pas cette conclusion fort originale?

qui aurait dit que notre conversation devait prendre cette tournure-là?

--Sans contredit, madame,--répondit machinalement Gontran, comme s'il

eût encore été sous le coup de cet étrange entretien;--sans contredit,

cela est fort original. Mais alors puis-je vous demander pourquoi vous

avez bien voulu nous consacrer quelque temps?

Avec cette mobilité d'impressions qui la caractérisait, Ursule se mit de

nouveau à rire aux éclats en regardant Gontran avec étonnement, et

s'écria:

--Ah çà! devenez-vous décidément fou, mon cousin? Est-ce déjà votre

passion pour moi qui vous trouble la raison? Comment, vous voulez être

le but incessant où tendent toutes mes pensées! Vous ne comprenez rien à

mon voyage ici, parce qu'il n'a pas pour but de vous dire: _Je vous

aime!_ Mais rappelez donc vos esprits: ce n'est pas du tout à vous, mais

à ma chère Mathilde, que je veux consacrer le temps que je passerai a

Maran. Mon Dieu! quelle figure vous me faites! Que les hommes sont

singuliers! Je vous aurais avoué que depuis longtemps je méditais le

dessein perfide de vous enlever à votre femme, que vous auriez trouvé

cette indignité toute naturelle, taudis que vous voilà très-contrarié de

me voir respecter si scrupuleusement les lois sacrées de l'amitié que

vous venez vous-même invoquer.

--Madame!

--Allons, allons, rassurez-vous, je ne veux pas me faire meilleure que

je ne le suis; c'est beaucoup plus mon éloignement pour les gens mariés

en général et mon peu de penchant pour vous en particulier qui me défend

de toute mauvaise tentation... Sans doute j'aime Mathilde de tout mon

coeur; mais si une puissance irrésistible m'eût entraînée vers vous,

malgré moi j'aurais trahi la confiance de ma meilleure amie... Après

cela,--reprit Ursule en souriant de ce rire sarcastique qui donnait à sa

physionomie un caractère si insolent et si dédaigneux,--j'offre des

chances de combat égales; je suis vulnérable aussi: moi aussi j'ai un

mari... qu'on le séduise... c'est de bonne guerre; mais, assez de folies

comme cela, mon cher cousin. Maintenant, parlons raison, quel est ce

_mot_ que vous avez à me dire, et pourquoi me retenez-vous ici? Mathilde

s'impatiente et m'attend peut-être.

Gontran semblait poussé à bout par les railleries d'Ursule. Il lui

répondit brusquement:

--C'est justement de Mathilde que je voulais vous parler, madame;

quoique je sois un de ces êtres amphibies assez ridicules qu'on appelle

_maris_, ma femme a pour moi un attachement profond, sincère,

inaltérable.

--Et elle a parfaitement raison, et fait preuve du meilleur goût; je ne

médis des maris que comme amants: hors ces prétentions-là, ils possèdent

toutes sortes d'agréments... conjugaux; et vous avez, vous, mon cousin,

personnellement, tout le charme nécessaire pour plaire à votre femme.

--C'est parce que je désire continuer de plaire à ma femme, madame, que

je serais désolé de lui causer un chagrin violent; elle est assez jeune,

assez aveuglée pour m'aimer passionnément, pour tenir à mon amour comme

à sa vie... Mais comme elle n'a pas de ces confiances exorbitantes qui

font croire qu'on ne peut manquer de nous adorer... comme elle est

surtout remplie de la plus charmante modestie, elle redoute certaines

comparaisons... sans doute très-dangereuses; et quoique je sois, je

l'avoue humblement, un soupirant fort à dédaigner pour vous, elle veut

bien craindre...

Ursule interrompit Gontran:

--Toutes ces périphrases veulent dire que Mathilde est jalouse de moi,

n'est-ce pas? Voilà donc ce grand secret... Quelle bonne folie!

--J'ai eu l'honneur de vous dire, madame, que rien n'était plus

sérieux... Le repos de Mathilde m'est cher avant toutes choses...

--J'en suis convaincue... et vous pouvez, ce me semble, la rassurer

mieux que personne, mon cher cousin; quant à moi, je serais désolée de

lui causer le moindre chagrin à votre sujet: ce serait impardonnable...

je n'aurais ni le plaisir du remords... ni le remords du plaisir.

--Malheureusement, madame, Mathilde a plus que des soupçons, elle a des

certitudes. Hier, après la curée, sur la terrasse... elle a vu...

--Que vous avez embrassé mon bonnet! mais c'est charmant... j'en suis

ravie, j'ai justement une petite vengeance à tirer d'elle pour lui

apprendre à croire aux apparences; laissons-la un jour ou deux dans son

erreur, et puis nous la détromperons, et je lui dirai: Voyez-vous,

méchante cousine, qu'il faut ne jamais croire à ce qu'on voit!

--Ne pas détromper Mathilde, madame! mais la malheureuse enfant en

mourrait. Vous ne connaissez donc pas la noblesse, la candeur angélique

de son âme... Vous ne savez donc pas avec quelle sainte ardeur elle

m'aime... Oh! Mathilde n'est pas une de ces femmes froidement railleuses

qui, parce qu'elles ne sentent rien, affectent de mépriser des

sentiments qu'elles sont incapables de comprendre ou d'apprécier...

Non... non... Mathilde n'est pas de ces...

--De ces femmes abominables... de ces monstres de perfidie, qui ont

l'effronterie de ne pas vouloir prendre pour amant le mari de leur amie

intime!--dit Ursule en interrompant mon mari et recommençant de rire aux

éclats...

Gontran semblait au supplice. Ursule continua:

--Mon Dieu, que vous êtes donc amusant! et comme l'éloge de cette pauvre

Mathilde vient naturellement en aide à votre dépit contre mon

insensibilité! Savez-vous qu'il ne fallait rien moins que mes dédains

pour amener enfin sur vos lèvres l'éloge de votre femme!

--Vous avez raison, madame,--s'écria Gontran mis hors de lui par ces

sarcasmes.--Je n'ai peut-être jamais mieux compris tout ce que valait

ce coeur adorable qu'en reconnaissant...

--A quel horrible coeur vous vouliez le sacrifier. Est-ce cela, mon

cher cousin? J'aime beaucoup à finir vos phrases, nous nous entendons si

parfaitement! Sérieusement, vous avez grandement raison de me préférer

Mathilde: d'abord votre fidélité maritale me préservera de votre

amoureuse insistance; et puis, franchement, ma cousine vaut mille fois

mieux que moi. N'est-elle pas bien plus belle? ne compte-t-elle pas

autant de qualités que je compte de défauts? n'y aurait-il pas toujours

entre nous une distance énorme? En raison même de son dévouement, de ses

vertus, n'est-elle pas fatalement destinée à éprouver les passions les

plus sincères, les plus magnifiquement dévouées... et à ne les inspirer

jamais... tandis que moi, j'aurai toujours, hélas! l'affreux malheur de

les inspirer...

--Sans les jamais ressentir, n'est-ce pas, madame?--s'écria

Gontran.--Ah! vous avez raison... Tenez, vous êtes une femme

infernale... vous me faites peur...

Ursule haussa les épaules.

--Eh bien, oui, je serais une femme infernale pour ceux qui, je le

répète, ne seraient ni mes esclaves, ni mes tyrans; pour ceux-la, s'ils

étaient assez fous ou assez présomptueux pour s'éprendre de moi, je

serais sans merci, je les raillerais, je les mettrais dans les positions

les plus ridicules, peut-être même les plus cruelles, selon mon caprice!

Plus ils montreraient d'opiniâtreté à m'aimer, plus j'en montrerais

moi, à me moquer d'eux.

--Tenez, ma cousine,--dit Gontran pour mettre un terme à un entretien

qui lui pesait,--vous déployez une telle vigueur d'esprit, une telle

force de caractère, que je suis de moins en moins embarrassé pour

arriver à ce que je voulais vous dire.

--Que voulez-vous me dire?

--Qu'entre parents, entre amis, il est certaines choses qu'on peut

s'avouer franchement. Je vous ai dit que Mathilde était jalouse de vous,

qu'elle redoutait votre présence... et que...--Gontran hésita.

--Et qu'elle serait tranquille et rassurée si j'abrégeais mon séjour

ici?

--Excusez-moi, ma cousine, mais...

--Mon Dieu, rien de plus simple. Pourquoi ne pas m'avoir dit cela tout

de suite? Pauvre et chère Mathilde, je regrette pourtant de la quitter

sitôt; elle d'abord, puis je regrette vos chasses qui m'amusaient

beaucoup; peut-être aussi je vous aurais même regretté, vous, si vous ne

m'aviez pas parlé d'amour. C'est dommage pourtant... mais il n'y a rien

à faire contre un soupçon jaloux... Il faudra seulement me donner

quelques jours pour préparer et pour amener mon mari à ce changement de

résolution si soudain; je m'en charge... Ah çà! vous ne m'en voulez pas,

mon cousin,--dit Ursule en tendant la main à Gontran avec cordialité.

--Je ne vous en veux pas... mais, je vous l'avoue, jamais je ne me

serais attendu à un pareil langage, à de pareilles idées de votre

part... je crois rêver.

Ursule reprit avec son sourire ironique:

--Pour une jeune femme qui, en sortant de l'hôtel Maran, est venue

habiter une fabrique en province, vous me trouvez assez étrange,

n'est-ce pas? vous n'y comprenez rien? Vous ne reconnaissez plus la

pauvre victime, la femme incomprise qui écrivait de si larmoyantes

élégies à cette pauvre Mathilde, qui en pleurait et qui avait raison,

car je pleurais moi-même en les écrivant, et quelquefois même je pleure

encore...

--Vous... vous! pleurer...

--Certainement, quand le vent est à l'ouest et qu'il y a dans l'air _ce

je ne sais quoi qui fait qu'on se pend_, comme disait mademoiselle de

Maran.

--Toujours mobile, toujours folle,--dit Gontran.

--N'est-ce pas que je suis une drôle de femme? Je parle de tout sans

rien savoir, je parle d'émotions de coeur sans les ressentir, j'ai

toutes les physionomies sans en avoir aucune; je suis effrontée,

moqueuse, inconséquente... Et pourtant, mon cousin, vous ne connaissez

de moi que ce que j'en veux laisser connaître. En mal comme en bien,

vous êtes encore à mille lieues de la réalité; mais ce dont vous pouvez

être certain seulement, c'est que je peux toujours ce que je veux

fermement. Ainsi, par exemple, tenez: j'ai plus de physionomie que de

beauté, plus de défauts que de qualités, plus de bavardage que d'esprit,

j'ai une fortune ordinaire, un nom ridicule... madame Sécherin, je vous

demande un peu... madame Sécherin! Eh bien! malgré tout cela, je veux

être cet hiver la femme la plus entourée, la plus à la mode de Paris,

avoir la maison la plus recherchée et faire tourner toutes les têtes en

finissant par la vôtre. Maintenant adieu, mon cousin... Je vais décider

mon mari à partir le plus tôt possible... nous irons faire un petit

voyage jusqu'à l'hiver... Je vais retrouver Mathilde dans le parc; je

lui tairai notre entretien, bien entendu... Pauvre femme! je la

plains... pauvre divinité... Hélas! quand on ne sait parler que le

langage des anges, ou court grand risque de se trouver ici-bas bien

dépareillée. Somme toute, j'aime mieux mon sort que le sien...

quoiqu'elle ait l'inqualifiable bonheur de vous avoir pour Seigneur et

maître!--ajouta Ursule avec un sourire moqueur.

Elle sortit en faisant un petit signe de tête à Gontran et lui envoya du

bout des doigts un gracieux baiser de l'air le plus malin.

Et puis j'entendis ma cousine fredonner en s'en allant un motif de

Freischütz de sa voix fraîche et sonore.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 210 / 355 题