UNE MÈRE.

Jamais je n'oublierai les émotions saisissantes de cette nuit que je

passai dans une sorte de délire raisonnable, si cela se peut dire.

Tantôt je marchais à grands pas dans ma chambre, tantôt je m'arrêtais

brusquement pour m'agenouiller et pour prier avec ferveur; puis j'avais

des éclats de joie folle, des ressentiments de bonheur immense, des

élans de fierté calme et majestueuse.

J'étais mère! j'étais mère! à cette pensée enivrante, c'étaient des

accès de tendresse idolâtre pour l'être que je portais dans mon sein. Je

ne pouvais croire à tant de félicité... je pressais avec force mes deux

mains sur ma poitrine, comme pour bien m'assurer que je vivais.

Il me semblait qu'à chaque battement de mon coeur répondait un petit

battement doux et léger: c'était celui du coeur de mon enfant.

Mon enfant... mon enfant! Je ne pouvais me lasser de répéter ces mots

bénis et charmants. Dans mon ivresse, je l'appelais, je le dévorais de

caresses, j'étais comme insensée; je baisais mes mains, je riais aux

éclats de cette puérilité, un instant après je fondais en larmes: mais

ces bienfaisantes larmes étaient bonnes à pleurer.

Il était, je crois, deux ou trois heures du matin.

Il me sembla que mon bonheur manquait d'air, d'espace, que j'avais

besoin de me trouver face à face avec le ciel, pour mieux exprimer à

Dieu ma religieuse reconnaissance.

J'ouvris ma fenêtre; nous étions à la fin de l'automne: la nuit était

aussi belle, aussi pure que le jour avait été radieux; on n'entendait

pas le plus léger bruit. Tout était ombre et mystère, les profondeurs du

firmament étaient semées de millions d'étoiles étincelantes. La lune se

leva derrière une colline couverte de grands bois. Tout fut inondé de sa

pâle clarté, le parc, la forêt, les prairies, le château.

Tout à coup une faible brise s'éleva, grandit, passa dans l'air comme un

soupir immense, et tout redevint silencieux.

Je vis un présage dans cet imposant murmure qui troublait un moment

cette solitude et qui fit paraître plus profond encore le calme qui

succéda...

Il me sembla que ma dernière plainte était sortie de mon coeur, et que

désormais ma vie s'écoulerait heureuse et paisible.

Pour la première fois depuis que j'avais l'orgueilleuse conscience de la

maternité... depuis que je vivais _double_, je songeai à mes peines

passées... Ce fut pour rougir d'avoir pu m'affliger de chagrins qui

n'atteignaient que moi seule.

En me rappelant cette soirée si fatale et si enivrante où j'avais acquis

et la certitude de l'infidélité de Gontran, et la certitude que j'étais

mère, je fus étonnée de la sérénité profonde, ineffable qui vint

remplacer les poignantes émotions qui naguère encore m'avaient

cruellement agitée.

Je ne pouvais douter que Gontran ne m'eût trompée... pourtant je me

sentais pour lui d'une mansuétude infinie, d'une indulgence sans bornes.

Mon mari avait cédé à un goût passager; c'était une faiblesse, une

faute: mais il était le père de mon enfant; mais c'était à lui que je

devais la nouvelle et céleste sensation que j'éprouvais...

Ces pensées éveillaient en moi un mélange inexprimable de tendresse, de

dévouement, de respect et de reconnaissance, qui ne me laissait ni la

volonté ni le courage d'accuser Gontran de ses erreurs passées...

Quant à l'avenir... oh!... quant à l'avenir, cette fois je n'en doutais

plus.

La révélation que j'allais faire à mon mari m'assurait, je ne dis pas,

son amour, ses soins empressés, sa sollicitude exquise, mais encore une

sorte de tendre et religieuse vénération de tous les instants.

Oui, c'était plus qu'une espérance, plus qu'un pressentiment qui me

garantissait un avenir auprès duquel ces quelques jours de bonheur

passés à Chantilly et toujours si regrettés devaient même me paraître

pales et froids...

Oui, j'avais dans mon bonheur à venir une foi profonde, absolue,

éclairée, qui prenait sa source dans ce qu'il y a de plus sacré parmi

les sentiments divins et naturels.

Dans ce moment où Dieu bénissait et consacrait ainsi mon amour... douter

de l'avenir c'eût été blasphémer.

Dès lors je ressentis pour Ursule une sorte de dédain compatissant, de

pitié protectrice.

Je ne pouvais plus l'honorer de ma jalousie; envers elle, je ne pouvais

plus descendre jusqu'à la haine.

Je planais dans une sphère si élevée, j'avais une telle conviction de

mon immense supériorité sur Ursule, qu'il m'était même impossible

d'établir entre elle et moi la moindre comparaison...

Pour la première fois depuis bien longtemps un franc sourire me vint aux

lèvres en me rappelant que, la veille, j'avais envié la grâce avec

laquelle elle montait à cheval; que, la veille, j'avais envié les

brillantes saillies de son esprit.

Je haussai malgré moi les épaules à ce ressouvenir. Dans mon impériale

et généreuse fierté, je m'apitoyai sur cette pauvre femme qui, après

tout peut-être, n'avait pu résister au penchant qui l'entraînait vers

Gontran... penchant dont je connaissais l'irrésistible puissance...

Mon Dieu, me disais-je, quel sera le réveil d'Ursule après ce rêve de

quelques jours! Alors je me rappelai notre enfance, notre amitié

d'autrefois... Le bonheur rend si compatissante, que je m'attendris sur

ma cousine.

Je me promis de demander à mon mari de lui apprendre avec ménagement

qu'elle ne pouvait plus rester avec nous, je ne voulais pas abuser

cruellement de mon triomphe...

Il me serait impossible d'expliquer la complète révolution que la

maternité venait d'imprimer à mes moindres pensées, des idées graves,

sérieuses, presque austères, qui s'éveillèrent en moi dans l'espace

d'une nuit, comme si Dieu voulait préparer l'esprit et le coeur d'une

mère aux célestes devoirs qu'elle doit remplir auprès de son enfant.

Moi jusqu'alors faible, timide, résignée, je me sentis tout à coup

forte, résolue, courageuse: la main de Dieu me soutenait.

Tout un horizon nouveau s'ouvrit à ma vue, les limites de mon existence

me semblaient reculées par les espérances infinies de la maternité.

Dans les seuls mots _élever mon enfant_ il y avait un monde de

sensations nouvelles...

* * * * *

Peu à peu le jour parut.

Mon premier mouvement fut de tout apprendre à mon mari, de changer par

cet aveu soudain sa froideur en adoration; puis je voulus temporiser un

peu, suspendre le moment de mon triomphe pour le mieux savourer.

J'éprouvais une sorte de joie, à me dire: D'un mot je puis rendre

Gontran plus passionné pour moi qu'il ne l'a jamais été, lui qui, hier

encore, m'oubliait pour une autre femme.

Bien rassurée sur l'avenir, je me plaisais à évoquer les souvenirs de

mes plus mauvais jours...

J'agissais comme ces gens qui, miraculeusement délivrés de quelque grand

péril, contemplent une dernière fois avec une jouissance mêlée d'effroi

le gouffre qui a failli les engloutir, le rocher qui a failli les

écraser...

Un sommeil profond, salutaire, me surprit au milieu de ces pensées.

Je m'éveillai tard; je trouvai ma pauvre Blondeau à mon chevet bien

inquiète, bien triste: mes chagrins ne lui avaient pas échappé; mais, si

grande que fût ma confiance en elle, jamais je ne lui avais dit un mot

qui pût accuser Gontran.

Mon visage rayonnait d'une joie si éclatante, que Blondeau s'écria en me

regardant avec surprise:

--Jésus mon Dieu, madame, qu'y a-t-il donc de si heureux?... hier je

vous avais laissée tellement abattue que j'ai passé toute la nuit en

larmes et en prières.

--Il y a... ma bonne Blondeau, que, toi aussi, tu deviendras folle de

joie quand tu sauras... mais va vite chercher M. de Lancry... va...

--M. le vicomte a déjà envoyé savoir des nouvelles de madame, ainsi que

M. et madame Sécherin. J'ai dit que vous aviez passé une nuit assez

mauvaise, monsieur semblait inquiet.

--Eh bien! va... va bien vite le chercher... Je vais le rassurer...

Blondeau partit.

A mesure que le moment où j'allais revoir Gontran approchait, mon

coeur battait de plus en plus fort.

Mon mari parut.

Je me jetai dans ses bras en fondant en larmes et sans pouvoir trouver

une parole.

Gontran se trompa, il prit mes pleurs pour des pleurs de douleur.

Croyant sans doute que je l'avais vu la veille embrasser Ursule, et que

j'étais désespérée, il me dit avec embarras:

--Je vous en prie, ne croyez pas les apparences, ne pleurez pas... ne...

--Mais c'est de joie que je pleure... Gontran, mais c'est de joie...

regardez-moi donc bien!--m'écriai-je.

--En effet, dit mon mari,--ce sourire, cet air de bonheur répandus sur

tous vos traits: Mathilde... Mathilde, que signifie?...

--Cela signifie que je sais tout, et que je vous pardonne tout... Oui,

mon bien-aimé Gontran... oui... hier sur ce balcon j'ai vu votre bras

enlacer la taille d'Ursule... hier j'ai vu vos lèvres effleurer sa

joue... Eh bien! je vous pardonne, entendez-vous?... je vous pardonne,

parce que vous-même tout à l'heure vous vous accuserez plus amèrement

que je ne l'aurais jamais fait moi-même; parce que tout à l'heure, à

genoux, à deux genoux, vous me direz grâce... grâce...

--Mais, encore une fois... Mathilde...

--Vous ne comprenez pas? Gontran, vous ne devinez pas?... Non; vous me

regardez avec effroi, vous croyez que je raille... que je suis folle

peut-être? Mais, à mon tour, pardon... aussi pardon à vous, mon Dieu!

car il est mal de ne pas parler d'un tel bonheur si sacré avec une

austère gravité. Gontran,--m'écriai-je alors en prenant la main de mon

mari,--agenouillez-vous avec moi... Dieu a béni notre union... je suis

mère!

Oh! je ne m'étais pas trompée dans mon espoir! les traits de Gontran

exprimèrent la plus douce surprise, la joie la plus profonde. Un moment

interdit, il me serra dans ses bras avec la plus vive tendresse... Des

larmes... des larmes... les seules que je lui aie vu répandre, coulèrent

de ses yeux attendris; il me regardait avec amour, avec adoration,

presque avec respect.

--Oh!--s'écria-t-il en prenant mes deux mains dans les siennes,--tu as

raison, Mathilde; c'est à genoux, à deux genoux que je vais te demander

pardon, noble femme, coeur généreux, angélique créature! Et j'ai pu

t'offenser! toi... toi toujours si résignée, si douce... Oh! encore une

fois pardon... pardon.

--Je vous le disais bien, mon Gontran, mon bien-aimé, que vous me

demanderiez pardon... Mais hélas! je le sens... je ne puis plus vous

l'accorder; il faudrait me souvenir de l'offense, et je ne m'en souviens

plus.

--Ah! Mathilde! Mathilde! j'ai été bien coupable,--s'écria Gontran en

secouant tristement la tête.--Mais, croyez-moi, ç'a été de la légèreté,

de l'inconséquence; mais mon coeur, mon amour, ma vénération étaient à

vous... toujours à vous... Maintenant de nouveaux devoirs me dictent une

conduite nouvelle, vous verrez... oh! vous verrez, mon amie... combien

je serai digne du bonheur qui nous arrive. Combien vous serez sacrée

pour moi... Mathilde!... Mathilde...--ajouta-t-il en baisant mes mains

avec ivresse.--Oh! croyez-moi, ce moment m'éclaire, jamais je n'ai mieux

senti tout ce que vous valiez et combien j'étais peu digne de vous... Je

vous le jure, Mathilde, je vous aime maintenant plus passionnément

peut-être que lors de ces beaux jours de Chantilly, que vous regrettez

toujours, pauvre femme... Maintenant, je dis comme vous... si vous ne

pouvez plus me pardonner l'offense, parce que vous l'avez oubliée; moi

je ne puis plus vous demander grâce, parce que je ne puis plus croire

que je vous aie jamais offensée.

--Oh! Gontran... Gontran, voilà votre coeur, votre langage... c'est

vous, je vous reconnais... O mon Dieu, mon Dieu, donnez-moi la force de

supporter tant de bonheur...

--Oui, oui, c'est moi, ton ami, ton amant, Mathilde... ton amant, qui

n'étais pas changé; non, non, je te le jure. Mais, grâce à toi, j'étais

si heureux, si heureux que je ne pensais pas plus à ce bonheur que je te

devais qu'on ne pense à remercier Dieu de la vie qui s'écoule heureuse

et facile; et puis si j'étais quelquefois insouciant, capricieux,

fantasque, il faut vous le reprocher, mon bon ange, ma bien-aimée: oui,

j'étais comme ces enfants gâtés que, dans sa tendresse idolâtre, une

mère ne gronde jamais! pour leurs grandes fautes elle n'a que des

sourires ou de douces remontrances... Et encore... non...--reprit-il

avec une grâce touchante,--non... je cherche à m'excuser, à affaiblir

mes torts, et c'est mal... J'ai été égoïste, dur, indifférent, infidèle;

j'ai pendant quelque temps méconnu le plus adorable caractère qui

existât au monde... Oh! Mathilde, je ne crains pas de charger le passé

des plus noires couleurs... l'avenir m'absoudra...

--Ne parlons plus de cela. Gontran, parlons de _lui_, de notre enfant:

quels seront vos projets? Quelle joie, quelle félicité! Si c'est un

garçon, comme il sera beau! si c'est une fille, comme elle sera belle!

Il aura vos yeux, elle aura votre sourire et de si beaux cheveux bruns,

des joues si roses, un petit col si blanc, de petites épaules à

fossettes... Ah! Gontran, je délire; tenez je suis folle... je ne

pourrai jamais attendre jusque-là!--m'écriai-je si naïvement, que

Gontran ne put s'empêcher de sourire.

--Dites-moi,--reprit-il tendrement,--que préférez-vous? Voulez-vous

rester ici... encore quelque temps, ou bien nous en aller nous établir à

Paris?... Dites, Mathilde... ordonnez... maintenant je n'ai plus de

volonté.

--Maintenant, au contraire, mon ami, il faut que vous en ayez et pour

vous et pour moi, car je vais être tout absorbée par une seule pensée...

mon enfant... Hors de cette idée fixe, je ne serai bonne à rien.

--Puisque vous me laissez libre, je réfléchirai à ce qui sera

convenable, ma bonne Mathilde... j'y aviserai.

--Ce que vous ferez sera bien fait, mon ami. Entre autres

considérations, n'est-ce pas? vous consulterez l'économie; car

maintenant il nous faut être sages... nous ne sommes plus seuls... il

faut songer dès à présent à la dot de ce cher enfant, et du temps où

nous vivons, l'argent est tant... que la richesse est une chance de

bonheur de plus. Voyons, mon ami, comment réduirons-nous notre maison?

--Nous y songerons, Mathilde; vous avez raison. Quel bonheur de

remplacer un luxe frivole et inutile par une touchante prévoyance pour

l'être qui nous est le plus cher au monde! Ah! jamais nous n'aurons été

plus heureux d'être riches.

--Tenez, mon ami, quand je pense que chacune de mes privations pourrait

augmenter le bien-être de notre enfant... j'ai peur de devenir avare.

--Chère et tendre amie, soyez tranquille... Je sens comme vous tous les

devoirs qui nous sont imposés maintenant... Je ne manquerai à aucun

d'eux. Comme vous, Mathilde, cette nuit m'a changé,--ajouta Gontran avec

un sourire de grâce et de tendresse inimitable.

Mon mari parlait alors sincèrement. Je connaissais assez sa physionomie

pour y lire l'expression la plus vraie, la plus touchante.

Quand il m'exprimait ses regrets de m'avoir tourmentée, il disait vrai:

les coeurs les plus durs, les caractères les plus impitoyables ont

souvent d'excellents retours; à plus forte raison Gontran était capable

d'un généreux mouvement: il n'était point méchant, mais gâté par trop

d'adorations.

Encore une fois, je suis certaine qu'alors mon mari redevint pour moi ce

qu'il était au moment de mon mariage.

J'étais si forte de cette conviction, il me paraissait si naturel que le

goût passager que mon mari avait eu pour Ursule se fût subitement

éteint, par la révélation que je venais de lui faire, que sans la

moindre hésitation, sans le moindre embarras, je dis à Gontran:

--Maintenant, mon ami, comment allons-nous éloigner Ursule?...

A cette question naïve, Gontran me regarda en rougissant de surprise.

--Cela vous étonne, de m'entendre ainsi parler de ma cousine,--lui

dis-je en souriant,--rien n'est pourtant plus simple: je ne ressens à

cette heure aucune animosité, aucune jalousie contre elle; je n'ai pas

le temps, je suis trop heureuse! elle a été coquette avec vous, vous

avez été empressé près d'elle, je pardonne tout cela: ce sont des

étourderies de _jeunesse_ dont vous ne vous souvenez plus maintenant,

mon tendre ami; je désire seulement que, vous qui avez tant de tact et

d'esprit, vous trouviez un moyen d'éloigner Ursule, sans dureté, sans

trop la blesser: car, malgré moi, je ne puis m'empêcher de la plaindre;

un moment peut-être... elle aura cru que vous l'aimiez...

Gontran me regarda d'un air interdit, il semblait croire à peine ce

qu'il entendait.

Après un moment de silence, il s'écria:

--Toujours grande, toujours généreuse: ah! je serais le plus coupable

des hommes, si j'oubliais jamais votre conduite dans cette circonstance.

Oui, vous avez raison, Mathilde, j'expierai ces étourderies de jeunesse

comme je le dois. Il faut que votre cousine parte... qu'elle parte le

plus tôt possible; non que je doute de ma résolution, mais parce que sa

vue vous redeviendrait pénible une fois votre premier enivrement passé.

--Vous dites vrai, mon ami... vous me connaissez mieux que je ne me

connais moi-même. Si vous saviez... j'ai tant souffert à cause d'elle...

Mais, tenez... Gontran, ne parlons plus de cela... tout est oublié... Il

sera facile à Ursule de déterminer son mari à quitter Maran, il n'a pas

d'autre volonté que la sienne... Mais...--ajoutai-je en

hésitant,--comment ferez-vous pour amener Ursule à cette résolution?

--Rien de plus simple, je lui dirai tout avec franchise et loyauté.

--Vous lui direz...

--Je lui dirai qu'elle et moi nous avons été des fous, que nous avons

risqué de compromettre gravement, elle, la tranquillité du meilleur des

hommes, moi, le repos de la plus tendre, de la plus adorable des

femmes... Je lui dirai que nos imprudences ont effrayé vos soupçons, que

pour rien au monde je ne voudrais vous causer le moindre chagrin; je lui

dirai enfin que je la supplie de décider son mari à partir.

Je gardai un moment le silence; malgré ma foi dans l'amour de Gontran,

dans ma supériorité sur Ursule, il m'était pénible de songer que mon

mari allait avoir un entretien secret avec ma cousine.

Hélas! à cette pensée, tous mes ressentiments jaloux se réveillèrent

malgré moi.

Je dis à Gontran avec émotion:--Pour décider Ursule à partir, il faudra

donc que vous lui demandiez un rendez-vous?...

--Sans doute...

--Eh bien! je vous l'avoue, Gontran, cette idée m'est cruelle.

--Allons,--reprit-il en souriant,--il faudra que j'aie plus de courage

que vous... Comment faire pourtant, ma pauvre Mathilde?

--Je ne sais..

--Je n'ose vous proposer de parler vous-même à votre cousine.

--Non; cela me ferait mal, je le sens. Un tel avis de ma part

l'humilierait amèrement, je ne puis oublier qu'elle a été mon amie... ma

soeur...

--Que faire donc? je lui écrirais bien... mais cela est dangereux... et

puis il y a mille choses qu'on peut dire et qu'on ne peut écrire; des

objections auxquelles on répond de vive voix, et que l'on ne peut

détruire que par une longue correspondance...

Après avoir rêvé quelque temps, Gontran s'écria tout rayonnant de joie:

--Oh! Mathilde... Mathilde... quelle bonne idée! voulez-vous une double

preuve de ma loyauté et de mon désir de vous faire oublier les chagrins

que je vous ai causés?

--Comment cela?

--Cachée quelque part, d'où vous puissiez tout voir et tout entendre,

assistez à cet entretien dont votre jalousie s'effraye.

--Gontran... que dites-vous... Ah! cette épreuve...

--N'a rien qui doive alarmer... Une dernière fois, Mathilde, mon ange

bien-aimé, je veux tout vous dire, tout vous confier... être aussi franc

que vous êtes généreuse... Pardonnez-moi si je vous froisse; j'en aurai

le courage, car au moins un loyal aveu détruira, j'en suis sûr, vos

craintes exagérées... Vous verrez que j'ai été plus imprudent, plus

léger que coupable. Vous verrez que si Ursule a été pour moi

très-coquette, que si, de mon coté, je suis sorti des bornes de la

simple galanterie, elle n'a pas à rougir d'une faute grave et

irréparable... Eh bien! oui, hier, après cette curée aux flambeaux, en

plaisantant, j'ai passé mon bras autour de sa taille, j'ai voulu

l'embrasser; c'était une légèreté condamnable, je le sais, quoiqu'elle

pût peut-être s'excuser par la familiarité qu'autorise la parenté.

--Et à Rouvray... Gontran!

--A Rouvray, comme ici, j'ai fait a Ursule de ces compliments qu'on

adresse à toutes les femmes... je lui ai dit qu'elle était charmante,

que j'aurais un vif plaisir à la voir longtemps chez nous; elle a

accueilli ces galanteries avec coquetterie, mais en riant et sans y voir

plus de sérieux qu'il n'y en avait, je vous l'assure... Voilà toute ma

confession: Mathilde... pardon, encore pardon.

--Je vous remercie, au contraire, de ces aveux qui me rassurent, mon

ami; il vaut mieux connaître la vérité, quelque pénible qu'elle soit,

que de s'épouvanter de fantômes souvent plus effrayants que la réalité.

--Aussi, Mathilde, maintenant je vous jure sur l'honneur, sur ce que

j'ai de plus cher au monde, sur vous, enfin! que dans cet entretien

j'aborderai votre cousine avec un coeur tout rempli de vous, de votre

bonté, de votre générosité; que je ne dirai pas une parole sans songer

aux larmes que je vous ai fait verser, noble et angélique créature! je

vous jure enfin que ce goût passager dont je vous ai fait l'aveu s'est

évanoui devant l'intérêt si sacré, si puissant qui rend nos liens plus

étroits encore... Mathilde... Mathilde... je serais le dernier des

hommes, si l'état dans lequel vous êtes ne suffisait pas pour me

commander les plus tendres soins, les plus chers respects; croyez-moi,

assistez donc sans crainte à cet entretien, Mathilde, je suis fier de

vous prouver que je sais au moins expier les fautes que j'ai commises.

--Oh! je vous crois, je vous crois, mon Gontran bien-aimé; je

m'abandonne à vos conseils: oui, j'aurai le courage de cette épreuve.

--Merci... oh! merci, Mathilde, de me permettre de me justifier ainsi,

mais je ne veux pas que vous conserviez le moindre doute; l'amour est

soupçonneux, je le sais: malgré vous il vous resterait peut-être

l'arrière-pensée que j'ai prévenu Ursule, que...

--Ah! Gontran, vous me jugez bien mal.

--Non, non, ma pauvre Mathilde, laissez-moi faire; plus l'explication

vous semblera franche, loyale, imprévue, plus vous serez satisfaite.

Écoutez-moi donc... vous allez dire à Blondeau de prier votre cousine de

venir vous trouver ici. Vous vous mettrez là, dans le cabinet de votre

alcôve; cette porte vitrée entrouverte, un coin de ce rideau soulevé,

vous permettront de tout voir, de tout entendre. Votre cousine viendra,

je lui dirai que vous venez de sortir, que vous la priez de vous excuser

et de venir la retrouver dans le pavillon du parc. Pendant quelques

moments je la retiendrai ici, puis elle sortira pour aller vous

chercher. Alors paraissant hors de votre cachette...

--Alors je tomberai à vos genoux, Gontran, pour vous remercier raille

fois de m'avoir rendu en un jour tous les bonheurs que je croyais avoir

perdus.

Ainsi que l'avait désiré mon mari, Blondeau alla chercher Ursule.

J'entrai avec un grand battement de coeur dans un des cabinets de

l'alcôve; les tendres assurances de Gontran, sa loyauté, tout devait

m'empêcher de ressentir la moindre crainte, et pourtant un moment encore

j'hésitai.

Il me sembla que je jouais un rôle indigne de moi en assistant ainsi

invisible à cet entretien.

Je l'avoue, mes irrésolutions cessèrent, moins dans l'espoir de voir

humilier ma rivale, que dans l'espoir ardent et inquiet d'assister à une

scène si étrange, si nouvelle pour une femme.

Je connaissais le ton plaintif et mélancolique d'Ursule, je m'attendais

à la voir fondre en larmes lorsque mon mari lui signifierait son

intention.

Jugeant de l'amour qu'elle devait ressentir pour Gontran par l'amour que

j'éprouvais pour lui, je prévoyais que cette scène allait être cruelle

pour ma cousine; soit faiblesse, soit générosité, je ne pus m'empêcher

de la plaindre.

J'allai même jusqu'à craindre que Gontran, excité par ma secrète

présence, ne se montrât trop dur envers elle. Quel réveil pour cette

malheureuse femme qui l'aimait tant sans doute et qui se croyait aussi

tant aiméé!...

Encore à cette heure je suis convaincue que mon mari était alors sincère

dans sa détermination de sacrifier un caprice passager à l'affection

sainte et grave que je méritais... Une seule crainte vint m'assaillir:

Ursule était si rusée, si adroite; elle savait donner à sa voix, à ses

larmes une si puissante séduction que peut-être la résolution de mon

mari ne résisterait-elle pas à l'expression de sa douleur touchante.

Ces réflexions m'étaient venues plus rapides que la pensée.

J'entendis les pas légers d'Ursule.

Je me retirai dans ma cachette.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 208 / 355 题