EMMA.

Ce que m'avait dit mon mari touchant son intention de vendre Maran et

d'augmenter ses dépenses m'effrayait, je sentais que je ne pouvais en

rien combattre sa volonté. Je me souvins des avertissements de madame de

Richeville et de M. de Mortagne à propos de la prodigalité de M. de

Lancry; je frémis en songeant que notre fortune était complétement à sa

merci. Son refus de m'accorder ce que je lui demandais pour fonder un

asile de charité me navra, mais je ne me décourageai pas; ne pouvant

faire le bien sur une aussi grande échelle, je résolus de secourir de

mon mieux les infortunés que je rencontrerais, de chercher dans

l'accomplissement de ces pieux devoirs une distraction à mes chagrins.

Ma pauvre Blondeau me servit merveilleusement; grâce aux renseignements

qu'elle me donna, je pus soulager quelques souffrances. Dieu me

récompensa; au lieu d'être amère et poignante, ma tristesse devint

mélancolique et contemplative. Je goûtais une sorte de calme, de repos;

je me consolais des manières brusques ou de l'indifférence de mon mari

en songeant aux larmes que m'avaient méritées quelques bienfaits. Je me

plaisais à associer Gontran à ces charités. Je donnais toujours en son

nom, et j'éprouvais une touchante émotion à nous entendre confondre dans

une bénédiction commune.

Plusieurs jours se passèrent ainsi; mon mari menait toujours la même vie

et ne semblait pas s'apercevoir du changement qui s'était opéré en moi;

il me dit seulement une fois:--Je vois avec plaisir que vous avez

renoncé à vos folies; vous avez eu raison: plus j'examine cette terre,

plus je suis convaincu de faire une excellente affaire en nous en

débarrassant.

J'avais acquis assez d'expérience du caractère de Gontran pour ne plus

essayer de lutter contre sa volonté, lorsque je savais que je ne

possédais aucun moyen pour l'en faire changer. Je ne répondis rien autre

chose, sinon qu'il était le maître d'agir comme bon lui semblerait; mais

j'écrivis à M. de Mortagne pour le prévenir de cette résolution, et lui

demander si je pouvais m'y opposer. Depuis deux mois environ, nous

avions quitté Ursule. Un matin, après le départ de mon mari pour la

chasse, je reçus par la poste une lettre de Rouvray. M. Sécherin

m'annonçait que, fidèle à la promesse qu'elle m'avait faite, Ursule

arriverait très-prochainement avec lui à Maran, afin d'y passer quelque

temps auprès de nous. Sa fabrique allait à merveille, et son premier

commis le remplacerait parfaitement pendant son absence. M. Sécherin

n'avait pas voulu laisser à Ursule le plaisir de m'écrire et de me

causer cette surprise, me disait-il. Quelques mots de ma cousine,

ajoutés en post-scriptum au bas de la lettre, répétaient ce que disait

son mari à ce sujet.

Par deux fois je relus cette lettre; je n'en pouvais croire mes yeux.

Rien pourtant n'était plus naturel en apparence; vingt fois nous étions

convenus avec Ursule qu'elle viendrait passer quelque temps avec moi;

mais alors je la croyais encore mon amie, ma soeur.

Je me rappelai les quelques mots que j'avais surpris pendant la

conversation d'Ursule et de Gontran, et qui avaient si vivement excité

ma jalousie.

Je frémis en songeant que ma cousine, habitant avec nous, verrait mon

mari chaque jour. Je me persuadai qu'elle était convenue de ce voyage à

Maran avec Gontran. Mon premier mouvement fut d'écrire à madame Sécherin

que nous allions quitter notre terre, et que nous ne pouvions la

recevoir. Mais je n'osai pas prendre cette détermination sans en

prévenir mon mari. Je me résignai à attendre son retour de la chasse.

Hélas! à ces nouveaux ressentiments de jalousie je regrettai les deux

mois que je venais de passer. Les chagrins qui les avaient assombris

n'étaient rien auprès de ceux qui me seraient réservés, je n'en doutais

pas, si ma cousine venait à Maran.

Au milieu de ces préoccupations, j'entendis tout à coup un bruit de

chevaux de poste; une voiture entra dans la cour du château. Pendant

qu'Ursule, pour m'ôter tome occasion de refus, avait peut-être voulu

arriver en même temps que sa lettre, je courus à ma croisée... Quel fut

mon étonnement! je vis madame de Richeville descendre de voiture avec

une jeune fille que je ne connaissais pas!

Pour la première fois, l'aspect de la duchesse me fit du bien: il me

sembla que le ciel m'envoyait une amie au moment où elle m'était le plus

nécessaire. L'expérience m'avait prouvé qu'en venant autrefois m'avertir

des défauts de Gontran, elle avait voulu me rendre un immense service.

Je pensai que, dans la position difficile où me mettait la prochaine

arrivée d'Ursule, les conseils de l'amie de M. de Mortagne pouvaient

m'être d'un grand secours. J'allais sortir du salon pour descendre

au-devant de madame de Richeville, lorsque celle-ci entra.

Je la trouvai si changée, depuis environ trois mois que je ne l'avais

vue, que je ne pus réprimer un mouvement d'étonnement. Elle s'en

aperçut, et me dit avec son charmant et doux sourire:

--Vous me reconnaissez à peine, n'est-ce pas? Oh! c'est que j'ai bien

souffert. Mais parlons de vous, de vous,--me dit-elle en me prenant mes

deux mains dans les siennes;--Maran n'était pas très-éloigné de ma

route, j'ai fait un détour pour vous voir en passant... Et M. de Lancry,

où est-il?

--A la chasse, madame, pour toute la journée, dis-je à madame de

Richeville.

Sans doute à l'accent, au regard qui accompagnèrent ces paroles, la

duchesse devina que j'étais heureuse de cette occasion de m'entretenir

longtemps avec elle, et que j'avais quelque pénible confidence à lui

faire; elle secoua tristement la tête et me regarda avec une expression

de touchant intérêt. Mais, réfléchissant qu'elle n'était pas seule, elle

me dit en me montrant la jeune personne qui l'accompagnait:

--Permettez-moi de vous présenter mademoiselle Emma du Lostanges...

ma... parente, ajouta madame de Richeville après un moment d'hésitation.

Je n'avais pas encore attentivement examiné cette jeune fille. Je restai

frappée d'admiration. Quoiqu'elle eût quatorze ans à peine, elle

paraissait en avoir seize à cause de sa taille svelte, élégante et

élevée. L'azur de ses grands veux bleus était, pour ainsi dire, limpide

et transparent; son nez fin et droit, sa petite bouche vermeille,

étaient d'une perfection rare; son front d'ivoire et ses joues d'une

blancheur rosée étaient encadrés de bandeaux d'admirables cheveux blonds

cendrés, légèrement ondulés, et si épais, malgré leur finesse, qu'ils

formaient derrière la tête d'Emma une énorme tresse plusieurs fois

roulée sur elle-même.

Cette ravissante figure, d'un ovale un peu allongé, réalisait l'idéal de

la beauté antique. Malgré l'extrême jeunesse de mademoiselle de

Lostanges, ses traits, son ensemble, son maintien, lui donnaient une

apparence de candeur sérieuse, de gravité douce, de sérénité noble, qui

imposait et charmait à la fois. Son regard, surtout, avait une

expression de mansuétude angélique qui, malgré moi, me fit venir les

larmes aux yeux...

Hélas! hélas!... pauvre Emma! mes tristes pressentiments ne me

trompaient pas... Ces êtres si complétement doués qu'on les croirait

d'une essence supérieure à la nôtre, ont seuls de ces regards qui

reflètent, pour ainsi dire à l'avance, les joies célestes au sein

desquelles ils sont quelquefois trop tôt ravis. Dieu ne laisse pas

longtemps ses anges parmi les hommes.

Emma... Emma, mon amie. O toi, ma véritable soeur, tu me vois, tu

m'entends. O toi qui as passé comme une apparition divine et sainte dans

la vie de ceux qui t'ont chérie................

* * * * *

Je fus si frappée de la beauté de mademoiselle de Lostanges, qu'en me

retournant vers madame de Richeville, je ne pus m'empêcher de lui dire à

demi-voix:

--Mon Dieu! qu'elle est belle! qu'elle est belle! Emma m'entendit,

baissa ses longs cils; son jeune et frais visage devint d'un rose vif.

--N'est-ce pas?--me répondit involontairement madame de Richeville avec

une exclamation de fierté radieuse. Puis elle me regarda d'un air

inquiet, sa figure pâle et amaigrie se couvrit aussitôt de rougeur.

Après quelques moments de silence, elle me dit:

--Votre excellente Blondeau est-elle ici?

--Oui, sans doute.

--Eh bien! voulez-vous être assez bonne pour la faire demander; je

désirerais causer avec vous; pendant ce temps-là je lui confierai Emma

pour qu'elle lui fasse voir votre parc, qu'on dit charmant.

Je sonnai, j'envoyai chercher Blondeau; elle emmena bientôt mademoiselle

de Lostanges, que madame de Richeville ne put laisser partir sans la

baiser au front.

--Ah! pauvre malheureuse enfant!--s'écria madame de Richeville lorsque

nous fûmes seules...--j'ai tout appris; votre mari devait de l'argent à

cet infâme Lugarto, celui-ci a abusé de la dépendance où se trouvait M.

de Lancry à son égard pour vous compromettre affreusement; il y a eu un

duel... où ce misérable a été blessé...

Ces mots de madame de Richeville me prouvèrent qu'elle ne savait rien,

ni de la honteuse action de Gontran, ni des scènes de la maison isolée.

Je fus heureuse de la discrétion de M. de Mortagne. Il m'eût été pénible

d'avoir à rougir de mon mari.

--En effet, madame, M. Lugarto nous a fait autant de mal qu'il a pu;

mais, Dieu merci, il est hors de France à cette heure... Mais,

vous-même, n'avez-vous pas à vous en plaindre aussi?

--Il m'a fait connaître la plus grande douleur que j'aie ressentie de ma

vie.

--Madame, pardon... pardon... L'intérêt que vous me portiez a peut-être

été la cause de sa haine contre vous?

--Pourquoi vous le nier, pauvre enfant?... cela est vrai... il

connaissait la vive amitié qui m'attachait à M. de Mortagne et

nécessairement à vous. Il a voulu m'éloigner, et vous priver ainsi d'une

amie au moment ou vous aviez surtout besoin d'elle.

--Et vous m'avez accusée peut-être... moi, la cause involontaire de vos

chagrins...

--Non, non, Mathilde; hélas! j'étais si malheureuse, que je me suis au

contraire reproché depuis de n'avoir que bien rarement songé à vous au

milieu du malheur qui me frappait... Vous le voyez, Mathilde, je ne suis

plus que l'ombre de moi-même... J'ai tant souffert, tant pleuré!

--Je n'ose vous demander... ce qui a causé ce chagrin affreux.

--Écoutez, Mathilde... Puisse cette marque de confiance entière que je

vais vous donner... provoquer la vôtre... A votre pâleur... à votre

triste et douloureux sourire... je le vois, Mathilde... Mathilde... vous

n'êtes pas heureuse.

Je me tus; une larme roula sur ma joue.

Madame de Richeville joignit les mains avec force, leva les yeux au

ciel, et me regarda en secouant la tête, comme pour me dire: Hélas! ne

vous avais-je pas prévenue?

Après quelques moments de silence, elle reprit:

--Tenez, il y a en vous, pauvre enfant, je ne sais quel charme touchant

qui inspire une confiance extrême... Avant votre mariage, je vous ai

fait un bien pénible aveu... dans l'espoir que cette confession, si

humiliante qu'elle fût pour moi, servirait pour ainsi dire de garantie

aux conseils, aux avis que je venais vous donner... Il est arrivé ce qui

devait arriver, Mathilde... Votre coeur était passionnément épris...

vous ne m'avez pas crue... vous ne pouviez pas me croire. Ceci n'est pas

un reproche; au contraire, c'est une excuse que je donne à un

aveuglement que j'ai moi-même partagé. En vous confiant ce que je vais

vous confier, Mathilde... j'espère cette fois être plus heureuse... Vous

ne me cacherez pas vos chagrins... je pourrai vous être utile.

--Ah! madame... combien autrefois j'ai été coupable, cruelle envers

vous,--m'écriai-je, émue des paroles de madame de Richeville.

Elle me dit:

--Cruelle pour moi... non... mais pour vous-même, malheureuse enfant...

Allons, courage, ne désespérez pas. Vous le voyez... maintenant c'est

moi qui vous console, qui vous fais espérer...

--Espérer!--dis-je en soupirant.

La duchesse prit tendrement mes mains dans les siennes.

--Oui, espérer... mes conseils vous en donneront le droit; mais, pour

que ces conseils soient efficaces, il faut que je sache tout.. Je

commence... mon exemple vous décidera.

--N'en doutez pas, madame. Tout à l'heure, en vous voyant arriver, je

remerciai Dieu de m'envoyer... une amie... Puis-je le dire?

--Oui, oh! oui, dites-le, dites une mère... car le chagrin m'a bien

vieillie, et mon coeur vous est plus tendrement dévoué que jamais...

Écoutez-moi donc... A cette matinée dansante de l'ambassadeur

d'Angleterre, M. Lugarto me dit ces mots: _Y a-t-il longtemps que

mademoiselle Albin est allée au village de Bory, chez le fermier Anselme

en Anjou?_ Vous expliquer comment cet homme avait découvert un secret de

la dernière importance pour moi..., cela m'est impossible; à cette

révélation imprévue je restai stupéfaite. M. Lugarto me demanda une

entrevue pour le lendemain. Je la lui accordai; j'avais hâte de savoir

jusqu'à quel point cet homme était instruit d'un secret que je croyais

bien gardé. M. Lugarto vint. _Vous faites élever une jeune fille sous le

nom d'Emma de Lostanges_,--me dit-il.--Cela était vrai... Je pâlis...

_Mademoiselle Albin est chargée de son éducation_. Cela était encore

vrai... _Cette jeune fille est depuis un mois à la campagne, en Anjou,

chez le fermier Anselme_. Cela était encore vrai... _Je sais quelle est

la mère... quel est le père de cette jeune fille_,--ajouta-t-il;--puis,

après avoir un instant joui de mon effroi, il ajouta lentement ces

dernières paroles avec une expression de triomphe infernal:--«_Cette

jeune fille est à la mort depuis trois jours... à cette heure elle

n'existe peut-être plus_.» Puis il sortit en disant:--«_Je traiterai

toujours comme mes ennemis acharnes ceux qui sont les amis de Mortagne,

de Rochegune ou de Mathilde. Maintenant que je sais le mystère de la

naissance d'Emma, vous savez comment je me vengerai, qu'elle meure ou

qu'elle vive, ce qui n'est guère probable_...» Mon premier cri, en

sortant de l'espèce d'anéantissement où m'avait jetée cette révélation,

fut pour demander des chevaux... Je partis pour l'Anjou le soir même. Ce

démon ne m'avait pas trompée, Emma était mourante.

--Grand Dieu! madame!

--M. Lugarto avait su par mademoiselle Albin, misérable créature qu'il

avait gagnée à prix d'or; il avait su, dis-je, l'état désespéré de

cette malheureuse Emma, et s'était servi de cette affreuse nouvelle pour

m'éloigner de Paris; je pouvais nuire à ses perfides projets sur vous,

et ma présence auprès d'Emma devait servir de preuve à ses

dénonciations. Ses perfidies avaient été bien calculées; je pleurais au

chevet d'Emma presqu'à l'agonie; mon mari arriva. Nous étions tacitement

séparés depuis plusieurs années; la conduite de M. de Richeville, dans

cette occasion, le fera connaître.--Cette fille est à vous? me dit-il.

Hélas! au moment de voir descendre cet ange au tombeau, moi... brisée

par le désespoir, par le remords d'une faute que le ciel punissait d'un

si terrible châtiment, je n'osais pas, je ne voulais pas mentir.

--Comment,--m'écriai-je en interrompant madame de Richeville,--Emma!...

--Emma est ma fille,--répondit la duchesse, en baissant les yeux avec

confusion.

Je ne pus retenir un mouvement que madame de Richeville prit pour un

reproche; elle se hâta d'ajouter:

--Oh! ne me condamnez pas avant de m'avoir entendue... Sans doute je fus

coupable, bien coupable... mais si vous saviez... je vous dirai tout, et

vous me plaindrez, j'en suis sûre. Après cet aveu, M. de Richeville me

dit, au chevet de cette enfant expirante: «J'ai dissipé toute ma

fortune, il vous reste cent mille livres de rente, donnez-moi un

million, ou sinon je vous intente un procès en séparation, je fais un

scandale horrible; j'ai toutes les lettres qui prouvent que mademoiselle

de Lostanges est votre fille, qu'elle est née pendant mon voyage

d'Italie... Ce n'est pas tout, j'ai aussi toutes les lettres que vous

avez écrites à M. de Lancry...»

--Ah! madame,--m'écriai-je en rougissant,--c'est M. Lugarto seul qui,

abusant de son influence sur mon mari, l'aura forcé de lui remettre ces

lettres.

--Je n'en doute pas; je crois M. de Lancry incapable d'avoir commis

volontairement une telle infamie... Que vous dirai-je, Mathilde?

éperdue, à moitié folle de douleur, épouvantée de l'éclat d'un procès

qui me déshonorait, d'un procès qui allait livrer aux sarcasmes du monde

une mémoire sacrée pour moi... celle du père d'Emma...

--Il n'existe plus, madame?

--Non, depuis six ans... Il est mort,--dit madame de Richeville en

portant ses mains à son front avec une douloureuse émotion. Elle reprit:

--En présence de tant de raisons qui me faisaient redouter le scandale

dont me menaçait M. de Richeville si je n'exécutais pas ses volontés, je

consentis à tout.. En homme de prévoyance,--ajouta la duchesse avec un

sourire amer,--mon mari avait amené un de ses gens d'affaires; les actes

étaient préparés. Là, près du lit de ma fille, je signai l'abandon de la

moitié de ma fortune. En échange de cette donation, les lettres de M. de

Lancry, celles qui se rattachaient à la naissance d'Emma, me furent

rendues; grâce au ciel, maintenant mon mari se trouve désarmé contre

moi.

--Oh! cela est bien misérable!--m'écriai-je;--près d'un lit de mort...

venir imposer de telles conditions!

--A cette heure, Mathilde,--me dit la duchesse de Richeville,--je vous

ai fait l'aveu des deux seules fautes que j'aie jamais commises... on

m'a prêté bien des aventures, et pourtant, devant ce Dieu souverainement

bon qui m'a rendu ma fille... je vous le jure, Mathilde... jamais je

n'ai justifié les calomnies dont on m'a accablée. Je ne prétends pas

nier mes torts, ils sont immenses... Mais si vous saviez que, mariée à

seize ans à peine... à M. de Richeville, je fus, après quelques mois

d'union, dédaigneusement, brutalement sacrifiée, et à quelles créatures,

mon Dieu! Pendant quatre ans, les succès que j'avais dans le monde

suffirent pour me consoler du délaissement de mon mari; pendant ces

quatre ans d'ivresse, ou plutôt d'étourdissement, mon coeur sommeilla;

je n'aimai personne, mais je ne connus pas un moment d'ennui; peu à peu

je me lassai de ces fêtes, de cette existence vide et bruyante. Mon mari

était parti pour l'Italie, où il resta deux ans; j'étais seule, libre;

une mélancolie profonde s'empara de moi. Pour la première fois, les

joies du monde ne me suffisaient plus. Que vous dirai-je, Mathilde... à

cette époque, je rencontrai dans le monde le père d'Emma. Longtemps

combattu, un amour violent me fit oublier mes devoirs. Si une faute

pouvait être excusée, ennoblie par la valeur de celui qui vous la fait

commettre, mon amour était excusable; celui que j'aimais réunissait les

qualités, les charmes les plus rares. Cette passion profonde et partagée

dura six ans, presque inconnue au monde, car je passai la plus grande

partie de ce temps dans une de mes terres. La mort frappa celui que

j'avais tant aimé. Après ce coup affreux, je passai plusieurs années

dans des alternatives étranges, tantôt restant des mois entiers accablée

par le désespoir, tantôt, voulant lutter contre le chagrin qui me

dévorait, je me livrais avec ardeur à tous les plaisirs; j'accueillais

avec une sorte de coquetterie distraite, innocente, je vous le jure,

mais mille fois plus compromettante que bien des fautes,

j'accueillais,--dis-je,--tous les hommages, tous les voeux... car mon

coeur restait toujours froid et mort aux émotions de l'amour, et puis,

lorsque ces hommes dont j'avais agréé si indifféremment les soins se

croyaient aimés, me demandaient quelque preuve d'affection sérieuse, je

les comprenais à peine, je croyais sortir d'un songe, leurs prétentions

m'indignaient. Leur dépit, leur haine de se voir trompés dans des

espérances que j'avais malheureusement encouragées, fomentaient

d'abominables calomnies dont j'étais victime, et auxquelles vous avez

entendu mademoiselle de Maran faire de si cruelles allusions... Alors,

me voyant injustement attaquée, indignée de la méchanceté du monde, je

cherchais un refuge dans la prière; ne pouvant rien éprouver sans

exagération, je me vouais aux austérités les plus rigoureuses, je me

couvrais d'un cilice, je vivais des mois entiers dans la plus profonde

solitude; mais en vain je demandais à Dieu le repos, Dieu ne m'entendait

pas, il voyait de l'impiété dans ces prières désespérées, violentes,

dans ces velléités de religion auxquelles je ne me livrais que par

accès et comme pour me venger des médisances que ma légèreté avait

provoquées. Après tant de luttes, après tant d'amères déceptions, je

voulus chercher une dernière consolation dans l'amour, ou plutôt

j'espérai de faire revivre le passé, ce passé qui m'avait été si cher.

Hélas! ce fut là ma plus grande faute, j'ai follement cru qu'on pouvait

aimer deux fois. Au lieu de conserver dans mon coeur un souvenir

précieux et sacré, j'ai blasphémé ce premier et unique amour!...

Parodiant ses élans, ses dévouements, ses enthousiasmes, j'aimai ou

plutôt je crus aimer M. de Lancry; je m'aperçus bientôt de mon erreur,

je versai des larmes amères sur cette nouvelle faute, si vaine pour mon

bonheur. Je ne veux pas justifier l'odieuse conduite de M. de Lancry à

mon égard, Mathilde, mais peut-être s'aperçut-il de la tiédeur de mon

affection, quoique je fusse pour lui d'un dévouement sans bornes; chaque

jour je reconnaissais avec une tristesse navrante que l'on n'aime qu'une

fois; lors même qu'un second amour aurait la vivacité du premier, il ne

serait toujours qu'une redite, qu'un reflet, qu'un écho. Après ma

rupture avec M. de Lancry, dernière et fatale épreuve, je revins dans le

monde sans intérêt, pensant continuellement à ma fille, que les

convenances ne me permettaient pas d'avoir près de moi; alors j'appris

la maladie d'Emma; une femme dans laquelle j'avais toute créance,

mademoiselle Albin, que j'avais donnée pour gouvernante à ma fille, fut

corrompue par les offres de M. Lugarto.

--Quelles infamies!

--Elle lui vendit la correspondance que j'avais toujours entretenue

avec elle, ainsi que toute les pièces qui se rattachaient à la naissance

d'Emma, et que je lui avais confiées, les fréquents voyages de M. de

Mortagne n'ayant pas permis à cet excellent ami de se charger de ce

dépôt. Lorsque mon mari m'eut arraché une dernière concession, au chevet

de ma fille mourante, je fis voeu, si Dieu daignait la rendre à la

vie, d'abandonner à jamais le monde et de passer la fin de mes jours

dans une retraite qui aurait tous les caractères de la vie religieuse.

Dieu eut pitié de moi, il a sauvé Emma: depuis ce voeu, je ne puis

vous dire le calme dont je jouis... Mon existence va désormais se passer

entre ma fille et l'exercice de cette religion dont je commence à

comprendre la douceur infinie... Je suis si heureuse de cet avenir,

Mathilde, si heureuse, que je tremble que quelque nouveau malheur ne

vienne le briser... Voyez-vous, j'ai été trop coupable pour avoir droit

à une pareille félicité,--ajouta madame de Richeville avec un profond

soupir.

--Ah! ne croyez pas cela, madame, Dieu pardonne tant au repentir!

--Qu'il vous entende, Mathilde!

--Eh! où allez-vous à cette heure, madame?

--A Paris; je me retirerai au couvent du Sacré-Coeur, où je vais mener

Emma. Elle passera pour une orpheline de mes parentes. La supérieure du

couvent m'abandonne un petit appartement dans cette sainte maison; c'est

là où je vivrai désormais. Lorsque Emma sera en âge d'être mariée, je

prierai M. de Mortagne, vous, Mathilde, vous qui connaîtrez le triste

secret de sa naissance, de chercher un homme assez généreux pour ne pas

rendre cette pauvre enfant responsable de la faute de sa mère. Je lui

abandonnerai le reste de ma fortune, à la réserve d'une modique pension;

je consacrerai ma vie désormais à l'expiation de mes erreurs, et Dieu

exaucera peut-être... les voeux que je ferai pour le bonheur de ma

fille.

Il y avait dans les paroles, dans l'aveu de madame de Richeville, tant

de simplicité, elle annonçait une résolution si ferme et si sincère, que

j'en fus profondément émue.

J'étais aussi touchée de la voir, elle si belle, si jeune encore, car

elle avait au plus trente-quatre ou trente-cinq ans, se dévouer à une

retraite profonde et renoncer au monde, où elle pouvait encore briller

de tant d'avantages.

--Ah! madame,--lui dis-je,--comment Dieu ne vous prendrait-il pas en

pitié et en grâce?

--Il a déjà été si miséricordieux en me rendant ma fille, en la douant

si bien, car vous n'avez pas d'idée des qualités adorables de cette

enfant; si vous saviez quel coeur, quelle âme, quel esprit enchanteur!

Non, l'amour maternel ne m'aveugle pas...--dit la duchesse, sans pouvoir

retenir ses larmes,--il est impossible de rencontrer plus de bonté,

jointe à plus de noblesse, à plus de droiture; et puis une sensibilité

si expansive, si vraie... Tenez, son âme se lit dans son regard

angélique, et puis... mais, pardon... pardon, Mathilde, excusez une

pauvre mère; mais je trouve si rarement l'occasion de dire _ma fille_,

que j'abuse...

--Ah! pouvez-vous le croire, madame? pensez-vous que je ne sente pas

combien la contrainte que vous vous imposez doit vous être pénible?

--Oui... oh! oui... bien pénible, Mathilde, surtout lorsque je suis

seule avec Emma; quoique je l'accable de tendresse, quoiqu'elle m'aime

tendrement, hélas! elle ne sait pas... elle ne saura jamais que je suis

sa mère... Il me semble que si elle le savait elle m'aimerait autrement;

il me semble que sa voix aurait un autre accent, ses yeux un autre

regard; je ne suis pour elle qu'une parente étrangère qu'elle a vue bien

rarement. Que serait-ce donc si elle savait que je suis sa mère...

Quelquefois je suis sur le point de lui tout avouer, mais la honte me

retient... Jamais je ne m'exposerai à rougir devant cet ange. Mais

encore pardon, Mathilde, de tant vous parler de moi... Maintenant vous

savez ma vie, vous imiterez ma confiance... Maintenant, Mathilde,

parlons de vous... je vous en supplie... ne me cachez rien...

Croyez-moi, l'expérience du malheur mûrit la raison, mes conseils

pourront vous être utiles.

Après un moment d'hésitation, je racontai à madame de Richeville tous

les motifs que j'avais d'être jalouse d'Ursule, mes soupçons sur sa

liaison avec M. Chopinelle, ce que j'avais surpris de son entretien avec

mon mari, et enfin mon appréhension de l'arrivée prochaine de ma

cousine.

Madame de Richeville me dit:

--Mathilde, vous aimez toujours passionnément votre mari... tant mieux,

c'est une sainte et noble chose qu'un amour comme le vôtre; sans doute

on souffre, mais le coeur est plein, et cette ardeur fiévreuse et

inquiète vaut mieux que le vide et le néant. Votre cousine me paraît

très-dangereuse. Autrefois mademoiselle de Maran vous exaltait toujours

aux dépens d'Ursule avec une méchanceté profondément calculée. Elle

savait que les femmes de ce caractère n'oublient rien, que chez elles

les blessures de l'orgueil sont incurables. Ursule voudra se venger sur

vous des humiliations de son enfance, des ridicules de son mari, des

ridicules de son premier amant... La fatalité a voulu que vous fussiez

témoin de bien des scènes dont elle rougit; elle ne l'oubliera jamais...

Regardez-la donc comme votre plus mortelle ennemie. Vous avez été

parfaite pour elle: les méchants ne pardonnent pas le bien qu'on leur a

fait.

--Elle va pourtant venir encore me protester de son hypocrite amitié!

Jamais! oh! jamais je ne le souffrirai.

--Mathilde, vous connaissez le caractère intraitable de votre mari; s'il

veut que vous receviez votre cousine, vous serez obligée de lui obéir.

--Oh! jamais, jamais.

--Pauvre enfant, que ferez-vous?

--Je supplierai Gontran, il verra mes larmes, il aura pitié de moi, car,

j'en suis sûre, si elle vient ici, je tomberai malade.

--M. de Lancry n'aura pas de pitié, Mathilde, car je crois comme vous

que peut-être ce voyage a été convenu entre lui et Ursule.

--Vous croyez donc qu'il l'aime?

--Comme il peut aimer... D'après ce que vous m'avez dit, je ne doute pas

que votre cousine n'ait été pour lui d'une coquetterie brusque et

provoquante... Leur intelligence se sera établie sur-le-champ; sans le

hasard qui vous a permis de surprendre quelques mots de leur entretien,

vos soupçons n'eussent pas été éveillés.

--Mais que faire, mon Dieu! que faire? Une fois ma cousine ici, madame,

mon malheur sera certain; Gontran n'aura de soins que pour elle, ma vie

sera un supplice de tous les instants.

--Ne croyez pas cela, au contraire. Si vous suivez mes avis, Ursule ne

restera que quelques jours chez vous; pendant ce temps, elle repoussera

jusqu'aux moindres prévenances de votre mari.

--Que dites-vous, madame?

--Écoutez-moi, Mathilde. Votre cousine, cette femme si mélancolique, si

romanesque, tient, avant tout, à l'influence qu'elle exerce sur son

mari. Pour assurer cette influence, rien ne lui coûte, elle flatte sa

vulgarité, elle la partage, elle l'exagère, c'est tout simple. Ursule

est orgueilleuse, cupide et pauvre; elle écrase son mari de travail,

afin d'être bientôt en état de mener à Paris une vie opulente. Que

demain M. Sécherin sache qu'Ursule le trompe, demain il l'abandonne, et

Ursule redevient pauvre, sans autre ressource que sa dot. Elle s'est

mariée pour être riche, et elle sacrifiera beaucoup, si ce n'est tout, à

la conservation de cette fortune.

--Ah! madame, son mari l'aime tant, il est si bon, si faible!

--D'après ce que vous m'avez dit de lui, il est aussi courageux

qu'honnête et dévoué; jamais de tels caractères ne transigent avec

l'honneur et ne descendent à des lâchetés. Il adore sa femme; du moment

où il sera certain qu'elle le déshonore, il l'abandonnera; il sera

atrocement malheureux peut-être, mais il ne la reverra jamais.

--Me conseillez-vous donc de dénoncer Ursule?--m'écriai-je.

--Je vous conseille, mon enfant, d'attendre ici votre cousine, et, le

jour même de son arrivée, de lui dire avec calme et fermeté: «Votre

voyage à Maran était concerté avec mon mari, je ne suis pas votre dupe;

je vous déclare que je suis déterminée à tout pour vous éloigner de chez

moi. Je ne puis empêcher M. de Lancry de se laisser séduire par vos

coquetteries, mais je ne souffrirai pas que vous veniez me braver ici;

vous dominez complétement M. Sécherin, il vous sera donc très-facile,

dans cinq ou six jours, de le décider à partir sous prétexte d'un

refroidissement dans notre amitié, dont je vous fournirai

très-naturellement l'occasion. Si vous me refusez, demain je m'adresse à

votre mari, et je lui avoue franchement qu'à tort ou à raison je suis

jalouse de vous, et que je le supplie de vous emmener. Voyez donc si

vous voulez m'accorder de bonne grâce ce que je puis obtenir par un

autre moyen.» Parlez-lui ainsi, Mathilde,--ajouta madame de

Richeville,--et je vous jure qu'elle n'hésitera pas à partir... elle

craindra avec raison qu'une fois les soupçons de son mari éveillés, il

ne perde cette confiance aveugle qui fait toute la force, toute l'audace

et tout l'avenir de votre cousine.

J'avais attentivement écouté madame de Richeville; ce qu'elle me disait

me semblait juste et vrai. Mille circonstances oubliées, me revenant à

l'esprit, me prouvèrent que la duchesse devinait à merveille le

caractère d'Ursule. Seulement je lui avouai que je redoutais l'assurance

effrontée dont ma cousine m'avait donné tant de preuves.

--Aussi, Mathilde, je vous engage surtout à ne jamais discuter avec

elle; ne sortez pas de ceci: «Allez-vous-en de chez moi ou je vous

démasque à votre mari,» rien de plus, rien de moins.

--Ah! madame, c'est bien cruel!

--Mathilde, pas de faiblesse! tout serait perdu.

--Hélas! madame, si Gontran ne m'aime plus... il me sacrifiera à toute

autre aussi bien qu'à Ursule,--dis-je avec accablement.

--Ma pauvre enfant, il faut toujours, dans la vie, commencer par

s'assurer tout le repos et tout le bonheur qu'on peut prétendre; Ursule

éloignée, vous serez tranquille ici jusqu'à l'hiver; ce sera toujours

autant de gagné; une fois de retour à Paris, si vous redoutez encore ses

coquetteries, vous aurez recours aux mêmes menaces.. Je conçois que

votre générosité s'en effraye... mais vous n'en viendrez pas à cette

extrémité... Croyez-moi, la menace que vous ferez à votre cousine

suffira pour la faire renoncer à ses projets d'ambition, et elle

redoutera trop de redevenir pauvre par l'abandon de son mari pour vous

mettre dans la nécessité de la perdre.. Les femmes comme elle sont

incapables d'un sacrifice, même lorsqu'il s'agit de leurs mauvaises

passions.

Madame Blondeau, rentrant avec Emma, mit fin à notre conversation.

Emma courut à sa mère et lui donna, en l'embrassant, un gros bouquet de

roses. La promenade avait avivé son teint des plus vives et des plus

charmantes couleurs. Elle vint s'asseoir un moment entre la duchesse et

moi sur un canapé du salon. Madame de Richeville posa le bouquet sur ses

genoux, prit une des mains d'Emma dans les siennes, de l'autre elle

lissa les bandeaux de cheveux blonds de sa fille que la promenade avait

un peu dérangés.

En nous voyant toutes trois, cette enfant, sa mère et moi, en comparant

nos trois âges et nos trois exigences, je réfléchis, hélas! avec

amertume que je n'avais plus la sécurité confiante de la jeune fille, et

que je ne possédais pas encore la résignation morne que les chagrins ont

laissée à sa mère.

Je réfléchissais encore aux douleurs que j'aurais encore à subir avant

que d'arriver, comme madame de Richeville, au renoncement de toutes les

espérances humaines. L'âge d'_action_ de la femme, si cela se peut dire,

s'étend surtout de quinze à trente ans. Emma, moi, et madame de

Richeville, nous réunissions ces trois périodes de la vie, le calme

innocent et pur, la tourmente orageuse des passions, et l'accablement

qui leur succède, alors que meurtri dans la lutte, le coeur cherche le

repos dans l'oubli.

Madame de Richeville répugnait à voir Gontran. A la fin de la journée

elle me quitta. Elle n'avait pas reçu de nouvelles de M. de Mortagne; il

n'avait pas répondu à la lettre que je lui avais écrite pour le prévenir

de l'intention où était mon mari de vendre Maran.

Je ressentis quelques inquiétudes. Madame de Richeville me promit de

m'écrire aussitôt son arrivée à Paris, pour me rassurer à ce sujet. Elle

me recommanda aussi de la tenir très au courant de ce qui se passerait à

Maran lors de l'arrivée d'Ursule, et de me bien souvenir de ses

conseils.

Je quittai cette excellente amie avec un cruel serrement de coeur.

Le soir, lorsque Gontran revint de la chasse, je lui appris la visite de

madame de Richeville.

Il y parut assez indifférent. Je lui donnai ensuite la lettre de M.

Sécherin, qui annonçait la prochaine arrivée de ma cousine. M. de Lancry

me répondit froidement qu'il en était très-satisfait, parce qu'Ursule me

tiendrait compagnie.

Quatre ou cinq jours après mon entrevue avec madame de Richeville,

monsieur et madame Sécherin arrivèrent à Maran.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 193 / 355 题